LIVRE I, CHAPITRE I
ment persuadé lui-même qu'il ne mourroit point; ce qui étoit une inspiration venue du ciel.
Coconas, ennuyé de ces discours, les fit sortir de la maison, ayant chacun deux hommes à leurs côtés, et, voulant vérifier si son compte y étoit et n'en trouvant que quatre, il demande où étoit le cinquième ; car ils avoient été menés là en pareil nombre. Or Gast, prévoyant leur méchante délibération, s'étoit allé cacher en haut dans le galetas; mais ils le cherchèrent si bien, qu'ils le trouvèrent, et commencèrent alors à les faire sortir et à les mener à la tuerie.
Le père marchoit le premier; son fils aîné ensuite, et le cadet venoit le dernier. Étant arrivés au fond de la rue des Petits-Champs, près le rempart, les soldats crièrent : Tue, tue ! On donne d'abord plusieurs coups de poignard à l'aîné des enfants, qui s'écrie en tombant : Ah ! mon Dieu ! je suis mort. Le père, se retournant vers son fils, est aussitôt percé de coups ; le plus jeune, couvert de sang, mais qui par miracle n'avoit point été atteint, s'écria aussi, comme inspiré du ciel : Je suis mort! et en même temps il se laissa tomber entre son père et son frère, qui, bien que par terre, reçurent encore force coups, tandis que lui n'eut pas seulement la peau percée. Dieu le protégea si
visiblement, que, quoique les meurtriers les dépouillassent et les laissassent tout nus et sans chemise, ils ne reconnurent jamais qu'il y en avoit un qui n'avoit aucune blessure.
Comme ils crurent les avoir achevés, ils se retirèrent en disant : Les voilà bien tous trois !
Qui fera attention à toutes ces circonstances ne pourra s'empêcher de convenir que l'heure du jeune Caumont n'étoit point encore arrivée, puisqu'il s'est sauvé de tant de périls, surtout si l'on fait réflexion qu'il est dépouillé tout nu au milieu d'une grande rue, en plein jour, par des gens qui ne sont point pressés de commettre leur crime, qui même sont autorisés des puissances, et que néanmoins il se tire de ce danger sans aucun mal.
Si son corps ne fut point frappé, son esprit fut en récompense cruellement agité , car on lui a ouï dire que son père avoit demeuré longtemps à expirer, et qu'il l'entendit plusieurs fois sangloter. Quelle angoisse et quelle perplexité de se trouver entre un père et un frère cruellement massacrés et dont les sanglots étoient autant de coups de poignard qui lui perçoient le cœur ! et s'il considéroit l'avenir, que devoit-il en attendre? Quelle espérance selon le monde pouvoit-il concevoir? car quoique Dieu l'eût préservé jusque-là, il voit bien