LIVRE I, CHAPITRE I
que sans un miracle aussi marqué que le premier, il ne peut se sauver et se garantir de la furie enrap-ée d'un peuple mutiné.
Il demeura ainsi tout nu, jusqu'à ce que, sur les quatre heures du soir, ceux des maisons voisines sortant, soit par curiosité, soit dans le désir de profiter de ce que les bourreaux pouvoient avoir laissé, s'approchent pour visiter les corps. Un marqueur du jeu de paume de la rue Verdelet, voulant lui arracher un bas de toile qui lui étoit resté à une jambe, le retourne, car il avoit le visage contre terre, et le voyant si jeune, s'écria : Hélas ! celui-ci ri est qu'un pauvre enfant; ri est-ce pas grand dommage? quel mal pour oit-il avoir fait?
Ce qu'ovant le jeune Caumont, il leva doucement la tète, et lui dit tout bas : Je ne suis pas mort ; je vous prie, sauvez^moi la vie.
Mais soudain lui mettant la main sur la tête : Ne bougez, dit-il, car ils sont encore là. Ce qu'il fit; et ledit homme se promenant par là peu de temps après, s'en revint à lui, et lui dit : Levez-vous, car ils s'ensont allés; et soudain lui jette un méchant manteau sur les épaules, car il étoit tout nu; et faisant semblant de le frapper, le fait marcher devant lui.
— Qui menez-vous donc là? demandèrent les voisins.
— C'est mon petit neveu qui est ivre et que je fouetterai à bon escient, répondit le marqueur.
Il le conduisit ainsi chez lui, passant devant plusieurs corps de garde, car il y en avoit encore à tous les coins de rue, et le mena tout au haut de sa maison, dans une petite chamhre où sa femme et son neveu se trouvoient; là il le fit cacher dans la paille de son lit.
Un peu après, ledit marqueur s'étant aperçu qu'il avoit quelques bagues au doigt, il se mit à lui représenter qu'il étoit si pauvre qu'il n'avoit pas seulement de quoi lui donner à manger, et lui demanda ses bagues. Le jeune Caumont la Force les lui donna toutes, à la réserve d'un seul diamant qu'il gardoit, parce qu'il venoit de sa mère; ce que la femme du marqueur ayant entendu, lui dit que puisqu'on lui sauvoit la vie, il étoit bien juste qu'il donnât tout. Il eut beau répondre qu'il ne pouvoit se défaire de cette bague, parce que, venant de sa mère, elle serviroit à le faire reconnoître ; celte femme opiniâtre la voulut absolument, et dit que si on ne la lui donnoit pas, elle le feroit reprendre. Alors il la lui donna, et quand elle l'eut, elle lui apporta alors un morceau à manger et une chopine de vin. Après quoi ledit marqueur lui demanda ce qu'il vouloit devenir, et lui offrit de le conduire par-