LIVRE I, CHAPITRE L
Environ deux heures après, on lui fit apporter 1572. un habit de page des livrées de monsieur le Maréchal de Biron, qui étoit lors Grand-Maître de l'artillerie; puis l'ayant fait passer par la chambre dudit sieur, on le conduisit dans son cabinet pour qu'il ne fût ni vu ni connu de personne, et de peur qu'il ne s'ennuyât, on lui bailla auprès de lui ledit page l'Auvergnat dont il a été fait mention.
Il fut là deux jours, au bout desquels on donne avis audit sieur Maréchal que l'on avoit fait entendre au Roi qu'il s'étoit retiré plusieurs huguenots dans l'Arsenal, et que sa Majesté avoit résolu d'envoyer visiter partout; ce qui mit le Maréchal en telle colère, qu'il dit qu'il empêcheroit bien de venir ceux qui vouloient contrôler ses actions, et fit pointer trois ou quatre pièces de canon vers la porte de l'Arsenal.
Cependant malgré toutes les précautions que l'on prit pour cacher le jeune la Force, la nouvelle de sa délivrance vint jusqu'au Louvre; ce qui fit que la Reine mère, à la sollicitation de monsieur de Larchant, capitaine de ses gardes, envoya un gentilhomme à l'Arsenal demander de sa part le jeune la Force.
On répondit qu'il n'y étoit point; et pendant cette conversation, on le fit sortir du cabinet de
1572. monsieur le Maréchal de Biron, et on le conduisit dans la chambre de ses filles, où on le fit cacher entre deux petits lits d'enfants ; on les couvrit de vertugadins ' que l'on porloit en ce temps-là, ce qui fit dire à plusieurs que madame de Brisambourg l'avoit caché sous son vertugadin.
Ensuite le gentilhomme ayant Tisité partout, rapporta à la Reine qu'il n'avoit point trouvé celui qu'il cherchoit; ce qui mit le sieur de Larchant au désespoir, car il avoit grand intérêt à la mort du jeune la Force, puisque ayant épousé une fille du premier lit de sa mère, il devenoit héritier de tous les biens de monsieur de la Force par la mort de son fils ; et même disoit-on assez publiquement au Louvre et dans Paris que l'on n'auroit pas donné ordre de massacrer ces deux jeunes innocents sans l'intérêt qu'y avoit ledit sieur de Larchant.
Mais Dieu en disposa autrement, et il s'est trouvé que monsieur de la Force a hérité des biens de monsieur de Larchant ; car madame de Lar-
1 Sorte de jupes soutenues par des cerceaux pour les faire bouffer; elles étalent encore en usage sous la minorité de Louis XIII. En 1616, le cavalier Marino écrit, en parlant des dames de la cour : Quant au costume des femmes , elles s'environnent de certains cercles de tonneaux qui s'appellent vertugadins , et qui leur donnent l'air solennel ; elles occupent plus d'espace.