CHAPITRE V
SOMMAIRE
La Force, commissaire pour l'exécution de l'Édit de Nantes en Guyenne, Saintonge et Angoumois. — Guerre de Savoie. — Il accompagne sa Majesté. — Il va à Genève. — Accueil qu'il reçoit de la Seigneurie. — Il présente au Roi Théodore de Bèze. — Mariage de Henri IV. — Le Duc de Savoie repasse les Alpes. — La Force chargé du commandement de l'armée. — Traité de paix avec le Duc. — Prétentions des Évêques du Béarn. — Troubles du Poitou. — Le Roi fait arrêter le Duc de Biron.— Il dépêche vers la Force, beau-frère du Maréchal, pour l'en informer. — Brouilleries qui précédèrent l'arrestation du Maréchal. — La Force raccommode souvent les choses. — Narration des particularités de la prise de Biron, par Castelnaut second fils de la Force, alors auprès du Maréchal à Fontainebleau. — La Force va trouver le Roi. — Sa Majesté lui permet de solliciter les juges de Biron. — Il se rend à Saint-Maur-des-Fossés avec toute la famille du Duc et demande sa grâce. — Le Roi la refuse. — La Force s'offre, avec tous ses enfants, pour servir de caution au Maréchal. —Henri IV demeure inflexible. — Conjectures à ce sujet. — Condamnation de Biron. — La Force quitte Paris la veille de l'exécution. — Le Roi lui envoie un courrier au Bourg-la-Reine. — Subtilité de droit qui motive l'arrêt porté contre Biron.
Au commencement de l'année l, le Duc de Sa- 1600. voie vint à la Cour pour traiter avec le Roi sur la
1 Suivant l'Étoile, il arriva à Fontainebleau le 14 décembre 1S99, et le 21 du même mois à Taris.
1600. reddition du Marquisat de Saluées; mais le sieur de la Force ne s'y trouva, point; il étoit pour lors employé en Guyenne, Saintonge et Angoumois, où il avoit été nommé commissaire ' pour la vérification de FÉdit de Nantes avec le Maréchal d'Ornano et le sieur de Ptefuge, Maître des Piequêtes. En quoi iL se gouverna si équitablement, qu'il trouva le moven de contenter les Catholiques et ceux de la Religion, et la paix fut si bien cimentée que Ton n'entendit plus parmi eux ces noms de Papistes et de Huguenots, ainsi que c'étoit la coutume depuis le règne de François II.
Le Pioi voyant que monsieur de Savoie refusoit de tenir la promesse qu'il lui avoit donnée de la restitution du Marquisat de Saluées 2, résolut d'enlever par la voie des armes ce qu'il n' avoit pu obtenir par la douceur, et fit pour cet effet marcher ses troupes vers la Savoie. Il s'y avance lui-même, passe par Lyon, d'où il mande à la Force de le venir trouver en diligence ; ce qu'il fit, et assista à cette heureuse conquête de tout ce pays, faite si soudainement par sa Majesté, qu'il y fut emporté de trés-
1 Voir {correspondances, 17 avril 1G00) l'original de cette commission.
2 Le traité conclu à cet effet devait être ratifié le Ier juin ; le Duc demanda et obtint que ce terme fût prolongé jusqu'au tec août.
Août.
[livre" i, chapivre v. 131
fortes places et en des lieux inaccessibles; la dernière fut le fort de Sainte-Catherine près Genève, après la prise duquel la Force pria le Roi de lui permettre d'aller audit Genève, ce que s* Majesté lui accorda. Il y eut force honneur de la Seigneurie, et voulut voir le sieur de Bèze lT lequel lui demanda que par son moyen il put, avant de mourir, avoir l'honneur de faire la révérence à sa Majesté, ce que le Roi ne refusa point au sieur de la Force. Ainsi le lui ayant amené, sa Majesté reçut ce bon vieillard fort bénignement, faisant grand cas de son savoir et de sa probité. Il prit la liberté d'adresser au Roi un discours fort chrétien, le suppliant de se ressouvenir toujours des grandes grâces qu'il avoit reçues de Dieu, ce que le Roi trouva fort bon, et même lui fit-il donner quelque argent pour subvenir à ses nécessités.
Après la reddition du fort Sainte-Catherine, sa Majesté eut avis que la Reine, qui venoit de Florence, ayant passé par Marseille, étoit déjà arrivée
1 Théodore de Bèze ; il avait pris une part très-active aux affaires de France, et s'était fixé à Genève en 1563; héritier de tous les emplois de Calvin, on le considérait comme le Pape des Églises Réformées. Ses nombreux ouvrages dogmatiques, historiques et poétiques lui assignent un rang distingué parmi les savants de son siècle; il avait rendu de grands services à Henri IV pendant la guerre de la Ligue par son influence sur les cantons Suisses et sur les Princes protestants d'Allemagne. 11 était alors âgé de quatre-vingts ans, et mourut en 1605.
icoo.
1600. à Lyon. Soudain le Roi se dispose d'y aller; il laisse son armée entre les mains du Comte de Soissons et du Maréchal de Biron, prend la poste avec fort peu de personnes, et y arrive à trois heures de nuit, le soir même. Désirant surprendre la Reine,
9 décembre, il ne retint avec lui que la Force et Roquelaure ', et entra avec eux seulement en sa chambre. On peut s'imaginer l'accueil et les caresses si pleines de respect que lui fit la Reine avec le contentement de l'un et de l'autre. Les noces se célébrèrent en la-
n décembre, dite ville de Lyon avec grands triomphes et cérémonies.
Trois jours après, le sieur de Lesdiguières, que le Pioi avait laissé en la Taren taise avec son armée, lui donne avis par un courrier, dépêché en toute diligence, que le Duc de Savoie, que Ton avoit contraint de passer les monts et de se retirer à Turin, avoit repassé en Savoie avec ses troupes, et que, s'il plaisoit à sa Majesté commander que son armée rebroussât chemin et se rendit au lieu qu'il lui mandoit, qu'il n'y avoit rien de plus aisé que de défaire entièrement celle du Duc. Le courrier
1 Antoine de Roquelaure, Lieutenant général au Gouvernement de Guyenne, l'un des chefs du parti calviniste et des amis de Henri IV, qui le fit maître de sa garde-robe, et Maréchal de France en 1605. — Il mourut en 1C25, âgé de quatre-vingt-deux ans.