LIVRE I, CHAPITRE VI
dons une de ses maisons à six lieues d'Agen ; ainsi comme il y avoit fort loin, la Force proposa à monsieur d'Ornano de faire venir plus près monsieur de Montespan, lequel se mit en chemin et choisit pour sa demeure la maison d'un gentilhomme de ses amis, assez proche d'Agen. Cela piqua le Maréchal; mais ce qui acheva de l'irriter, c'est que pour aller à cette maison le sieur de Montespan s'en vint passer au pont d'Agen et côtoya les murailles, accompagné de beaucoup de Noblesse, ce qui f u t cause que le Ma réchal cru t que Montespan n'avoit passé si près de lui que dans le dessein de le braver; ainsi dès le lendemain matin il monte à cheval et s'en va seul pour passer la rivière à dessein de s'en venger. Heureusement le -matin même le sieur de la Force avoit envoyé un gentilhomme, nommé d'Artigues, vers monsieur de Montespan, pour lui proposer quelque projet d'accommodement. Il se trouva sur le port lorsque le Maréchal vouloit entrer dans un bateau, et l'en empêcha; mais il étoit si transporté de colère, qu'il vouloit pousser son cheval et passer à la nage. Le sieur d'Artigues le retient par la bride, et en fait aussitôt donner avis à monsieur de la Force par quelques bateliers qui < (oient sur le port. 11 s'y rend aussitôt, et trouve le
Maréchal qui faisoit des efforts pour passer la rii. 11
1603. vière, protestant qu'il vouloit aller tuer Montespan au milieu de toute celte Noblesse qui l'avoit accompagné la veille.
Le sieur de la Force se plaint à lui de cette violence, et le mène dans sa maison, où lui ayant, avec des paroles pleines de douceur, fait voir le tort qu'il avoit eu , en désobéissant aux ordres du R.oi qu'il lui avoit apportés et en manquant à la parole qu'il lui avoit donnée , il fait appeler les Consuls et Jurats, leur défend de ne plus obéir au Maréchal, et leur commande de donner si bon ordre aux portes de la ville, que, quand il voudroit sortir dorénavant, il ne le pût pas.
Le Maréchal, étonné de la fermeté de monsieur de la Force et ramené à la raison par les discours qu'il lui avoit tenus, avoua que la passion el la créance que Montespan vouloit le braver lui * avoient fait faire un acte indigne du rang et de l'autorité qu'il avoit dans la province, et après toutes sortes d'excuses, il lui dit qu'il obéiroit à ses commandements et n'entreprendroit rien contre sa volonté, le priant de solliciter son pardon du Roi, ainsi que des autres Maréchaux de France, d'avoir voulu mesurer son épée avec Montespan.
Le sieur de la Force continua sa commission; mais il y trouva beaucoup de dilïiculté de part et
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d'autre ; ainsi il fallut avoir recours au Roi , qui ordonna à monsieur de Montespan d'aller trouver à Bordeaux le Maréchal d'Ornano avec le sieur de la Force, qui l'y conduiroit. Sur cet avis on part pour ce voyage, et monsieur de la Force, s'étant rendu à Bordeaux, alla vers monsieur d'Epernon, qui y étoit alors , chez qui il rencontra le sieur de Montespan; et comme on fut entré en discours sur ce qui sétoit passé touchant cette querelle, Montespan désavoua quelque chose qti'àvôit avancé monsieur de la Force, qui, piqué de ce désaveu, lui dit qu'il n'avoit jamais de sa vie rien avancé qui ne fût vrai, et que si quelqu'un osoit soutenir le contraire, il lui en donnoit dès à présent le démenti.
Après cela, il se retire, et ne doute pas que lui, qui venoit pour être médiateur, n'eût bientôt une querelle sur les bras, étant persuadé que Montespan se tiendroit offensé par ses paroles ; mais il fut bien étonné le lendemain que monsieur d'Epernon l'envoya prier de passer chez lui- où il trouva Montespan. En arrivant, le Duc d'Epernon lui dit : Voilà Montespan, à qui vous n'avez qu'à ordonner ce que vous voulez qu'il fasse.
On ne parla point de ce qui sétoit passé la veillé. Ensuite le Maréchal d'Ornano ne voulut point voir le sieur de Montespan chez lui, mais se contenta
16o3. qu'il lui fit satisfaction ' par écrit, ce qui fut aussitôt exécuté.
Toutes choses étant donc accommodées au contentement des parties, le sieur de la Force s'en retourna en Béarn, où sa présence étoit grandement nécessaire. L'année précédente, ayant eu avis par monsieur l'Evêque d'Olleron que le sieur de Méri tein 2 lui avoit tenu quelque propos de s'emparer de la ville de Navarrenx, il jugea de son devoir d'en informer le Roi devant que procéder plus outre en cette affaire; et de fait, étant allé servir son quartier, il lui donna toute la connoissance qu'il avoit pu retirer du sieur d'Olleron, lequel en avertit lui-même sa Majesté ; sur quoi elle fit commandement à monsieur de la Force de se saisir dudit sieur de Méritein, et pour cet effet ordonna à monsieur de Loménie de lui en expédier une commission.
1 Corresjyondances, juillet 1603.
2 François Méritein, seigneur de Méritein, de Bérens, de Navas, de Bisque, dc.Montgaston et d'Otagon, près Sola; tels sont les titres qu'il prend dans un Mémoire adressé au Boi d'Espagne et annexé à une dépêche du Comte de Barrault, Ambassadeur de France à Madrid, du 19 août 1607. Le sieur de Méritein, catholique et bien apparenté dans la province, était un ancien homme de guerre, un personnage d'intrigue, de rapines et d'exécution ; déjà il avait été arrêté en 1602 pour avoir pris part à la conspiration de Biron. 11 servait alors les Espagnols, et voulait leur livrer Xavarrenx, la clef du Béarn et de la Navarre française.