‹ Mémoires authentiques de Maximilien de RobespierreChapitre 28 sur 49 · DES GARDES NATIONALES · texte numérisé non relu

DES GARDES NATIONALES

S'il est vrai que cette institution soit un remède contre le pouvoir exorbitant qu'une armée toujours sur pied donne à celui qui en dispose^ il s'ensuit qu'elles ne doivent point étfe constituées comme des troupes de ligne , qu'elles ne doivent point être aux ordres du prince, qu'il faut bannir de leur organisation tout ce qui pourrait les soumettre à son influence ; puisque alors , loin de diminuer les dangers le sa puissance , cette institution les augmenterait , et qu'au lieu de créer des soldats à la liberté et au peuple, elle ne ferait que donner de nouveaux auxiliaires à . l'ambition du prince.

3l2 PIÈGES JUSTIFICATIVES.

De ce principe simple je tire les conséquences suivantes qui ne le sont pas moins.

1° Que le prince, ni aucune personne sur laquelle le prince a une influence spéciale, ne doit nommer les chefs ni les officiers des gardes nationales.

ol"" Que les chefs et*officiers des troupes de ligne ne peuvent être chefs ni officiers des gardes nationales.

3** Que le prince ne doit ni avancer , ni ré-

compenser ) ni punir les gardes nationales. Je rappellerai à ce sujet que ce fut , de la part du dernier ministre, un trait de politique aussi adroit dans le système ministériel que répréhensible dans les principes de notre constitution , d'avoir envoyé des croix de St-Louis aux gardes nationales de Metz qui assistèrent à la fatale expédition de Nancy.

Il est dans la nature des choses ^ue tout corps , comme tout individu , ait une volonté propre, différente de la volonté générale, et qu'il cherche à la faire dominer. Plus il est puissant, plus il a le sentiment de ses forces , plus

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cette volonté est active et impérieuse. Songez combien l'esprit de despotisme et de domination est naturel aux militaires de tous les pays : avec quelle facilité ils séparent la qualité de citoyen de celle de soldat, et mettent celle-ci au-dessus de Tautre. Redoutez surtout ce funeste penchant chez une nation dont les préjugés ont attaché long-temps une considération presque exclusive à la profesi^ion des armes , puisque les peuples les plus graves n'ont pu s'en défendre^ Voyez les citoyens romains, commandés par César : si dans un mécontentement réciproque il cherche à les humilier , au lieu du nom <le soldats, il leur donne celui de citoyens, quirites; à ce mot , ils rougissent et s'indignent.

Un autre écueil pour le civisme des militaires, c'est l'ascendant que prennent leurs chefs. La discipline amène l'habitude d'une pleine et entière soumission à leur volonté; les caresses, des vertus plus ou moins réelles la changent en dévouement et en fanatisme. C'est ainsi que les soldats de la république deviennent les soldats de Sylla, de Pompée, de César, et ne sont plus que les aveugles instrumens de la grandeur de

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leurs généraux et de la servitude de leurs concitoyens.

Il faut, surtout, s'appliquer à confondre, chez les gardes nationales , la qualité de soldat dans celle de citoyen ; les distinctions militaires les séparent et les font ressortir. Réduisez le nombre des officiers à la stricte mesure de la nécessité. Gardez-vous surtout de créer, dans le sein de cette famille de frères confédérés pour la même cause, des corps d'élite, des troupes privilégiées, dont l'institution est aussi inutile que contraire à l'objet des gardes nationales.

Prenez d'autres précautions contre l'influence des chefs ; que tous les officiers soient nommés pour un temps très court. Je ne voudrais pas qu'il excédât la durée de six mois.

Que les commandements soient divisés de manière , au moins , qu'un seul chef ne puisse réunir plusieurs districts sous son aiïtorité.

Je n'ai pas dit que ces officiers devaient être

nommés par les citoyens, parce que cette vérité me paraissait trop palpable.

Quoi que vous puissiez faire , les gardes nationales ne seront jamais ce qu'elles doivent être, si elles sont une classe de citoyens, une portion quelconque de la nation, quelque considérable que vous la supposiez.

Les gardes nationales ne peuvent être que la nation entière armée pour défendre au besoin ses droits ; il faut que tous les citoyens en âge de porter les armes y soient admis sans aucune distinction: sans cela, loin d'être les appuis de la liberté , elles en seraient les fléaux ixécessaires. Il faudra leur appliquer le principe que nous avons rappelé au commencement de cette discussion , en parlant des troupes de ligne ; dans tout état où une partie de la nation est armée et l'autre ne re>st pas , la première est maîtresse des destinées de la seconde , tout pouvoir s'anéantit devant le sien ; d'autant plus redoutable qu'elle sera plus nombreuse, cette portion privilégiée sera seule libre et souveraine; le reste sera esclave.

3l6 PIÈGES JUSTIFICATIVES.

Être armé pour sa défense personnelle est le droit de tout homme ; être armé pour défendre la liberté et Fexistence de la commune patrie est le droit de tout citoyen. Ce droit est aussi sacré que celui de la défense naturelle et individuelle dont il est la conséquence , puisque l'intérêt et l'existence de la société sont composés des intérêts et des existences individuelles de ses membres. Dépouiller une portion quelconque de citoyens du droit de s'armer pour la patrie , et en investir exclusivement l'autre^ c'est donc violer à la fois et cette sainte égalité qui fait la base du pacte social , et les lois les plus irréfragables et les plus sacrées de la nature.

Après avoir. établi les principes constitutifs des gardes nationales , il faut , pour compléter cette discussion, déterminer leurs fonctions d'une manière plus précise. Cette théorie peut se réduire à deux ou trois questions importantes.

i"* Les gardes nationales doivent-elles être employées à combattre les ennemis étrangers ?

dans quel cas et comment peuvent-elles Tétre?

2"" Les gardes nationales sont-elles destinées à prêter main-forte à la justice pt à la police ? ou dans quelles circonstances et de quelle manière doivent-elles remplir ces fonctions ?

3° Dans tous les cas où elles doivent agir, peuvent - elles le faire de leur propre mouvement , ou quelle est Tautorité qui doit les mettre en activité?

(Après avoir discuté ces divers points, l'orateur propose le projet de décret suivant.)

X'assemblée nationale reconnaît : .

1° Que tout homme a le droit d'être armé pour sa défense personnelle et pour celle de ses semblables;

2° Que fout citoyen a un droit é^al et une égale obligation de défendre la patrie.

Elle déclare donc que les gardes nationales qu'elle va organiser ne sauraient être que la nation armée pour défendre au besoin ses droits, sa liberté, sa sûreté.

En conséquence elle décrète ce qui suit :

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