DES CONSTITUANTS
16 mai 1791.
Avant d'être convaincu de l'utilité de la motion que j'ai faite, de grands exemples m'avaient frappé. Tous les législateurs dont les hommes ont conservé te souvenir se sont fait un dé voir de rentrer dans la foule des citoyens , et de se dérober même à la reconnaissance. Ils pensaient que le respect des lois nouvelles tenait au respect qu'inspirait la personne des législateurs. Ceux qui fixent les destinées des nations doivent s'isoler de leur propre ouvrage. Je n'ai pas besoin de me "perdre dans de$ raisonnements subtils pour trouver la solution de la question qui vous est soumise.
Cette solution existe dans les premiers prin^ cipes de ma droiture et de ma conscience. Nous allons délibérer sur une des principales bases de la liberté et du bonheur public, sur l'organi-^ sation du corps législatif, sur les règles constitutionnelles des élections ; faisons que ces grandes questions nous soient étrangères ; dépouillons-nous de toutes les passions qui pourraient
obscurcir la raî&on : je ch)is ca principe généralement bon ; mais je vais un moraient l'appli-r quer personnellement à, moi,. Je suppose que JQ ne fus3e pas insensible à l'honneur d'être mem-» bre du corps législatif, et je déclare avec franchise que rien, ne me semble plus digne de
l'audition d'un homme libre ; je siippose que les chances qui pourraient me porter à cet hon-* neui* 'fussent, liées aux grand.es questions que nous allons résoudre : serais*je dans l'état d'impartialité et de désintéressement absolu qu'elles, exigent ? Puisqu'il n'existe dans tous les hommes: qu'une même morale, une même conscience,, j'ai cru que mon opinion serait celle de l'assemblée. (On applaudit.) . C'est la nature même des choses qui a élevé
une barrière eùtre leà auteurs delà constitution et ràutoi'itëlëgislàtité , <iui doit exister (iar eux et âpres eux ; en fôdt de politique , rieii n'est juste qtie'ëë qui est hoiinête^rien A'èrt tttîle ^tifé ce i|lii (est jittsfe , et rien né s'applique iii{éiix& hk cause que je discute que lès avantagés attàdiés ati pâùrtî Iqufr je p'Wpôse. Quelle autorité inlj^e^ sàittté tddèiiiièr à Ùôtre côhétitdtloti lé sàbriiéé qtft V*Éii' feriez Vôttî^-nièinéé des plûd htittifeùr.4 àfôiqtrelsi uh cîtdjTe A puisse prététidréî* QitëleiVéëimifcéH délâéaloMUié^ercmt faibl«é;^ lé¥!iqû^éllé -hé ]pdtÉi¥a paâ rëprôéher à tïH ë^l d'étttré VéuS d'^évoîr toûlu fiiètt^é à prôfltv pàûf pfùlàti^tr hotré mîssîoBi , iè crédit que vous dôttnétalit |]^fèi deiH6s cOfhméUants là mahiéf^ dbnt vôils Tàvë^ remplie ; d'avoir voulu éleùdl* vôti^e énipifé sùr'tJei aà^einblées nouvelle^' ; loWqu^élle irérra qtië voué latVez sacrifié tout itttëlpêt personnel aU réSJleét >elîgiétil poùir lés grandes, délibération^ qtii nous restent à pi*etidre !
Bi Pon fti'oppo*ait quelque scrupule relatif à rintérét public, il ne me seicàit pas difficile de répondre. Désespérè-t-on de lïous vôirrenw
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placés par des hommes également dignçs de la confiance publique ? ( U s'élève des munnures. ) En partageait le sentiment honorable pour cette assemblée qui fait la hase de cette idée y je crois exprimer le vôtre , en disant que ' nos travaux et nos succès, ne nous donnent pas. le droit de croire qu^une nation de vingts cinq. millions d'hommes libnes.sott dans?rimr possibilité de trouver sept cent vingt/ délen* seurs^ dignes de recevoir r et de conserver le dépôt sacré de ses droits. Mais si ^ dans un temps où l'esprit public n'existait, pas encore) ou la France étak loin dé ^prévoir ses destinées , la nation a pu £aire 4|ts choix dignes de cette révolution ^ pourqtioi n'en ferait-elle pas de meiUears lorsque l'opinion publique est éclairée et fortifiée par une escpé^ rience de deux années ^ si fécondes en grands événements et engrand6s.leçons?«( On.applau^ dit. ) Les partisans de La réélection disent encore qu'un certain membre ^ ei; même que certains membres de cette assemblée sont né^ cessaires pour éclairer , pour guider la légis^ lature suivante par les lumières de l'expé^
rience^ et par la connaissance plus parfaite des lois qui sont leur ouvrage.
Jç pense d'abord que ceux qui,- hors de cette assemblée, ont lu, ont suivi nos opérations, t]ui ont adopté et défendu nos décrets, qui ont été chargés par la confiance publique de lès faire exécuter , connaissent aussi les lois et la constitution. (On applaudit. ) Je crois qu'il n'dst pas plus difficile' de les connaître, qu'il ne l'a été de les faire. (Les applaudissements recommencent. ) Je pourrais même ajouter que ce n'est pas au milieu de ce tourbillon immense d'affaires et d'événements , qu'il a été plus fsjfile de reconnaître l'ensemble et de lier dans sa iQémoire les détails de toutes nos opérations. Je pense d'ailleurs que les principes de cette constitution sont gravés dans le cœur de tous les hommes et dans l'esprit de la majorité des Français; que ce n'est point de la tête de tel ou tel orateur qu'elle est sortie, mais du sein même de l'opinion publique, qui nous a précédés et qui nous a soutenus : c'est à la volonté de la nation qu'il faut confier sa durée et sa perfection^ et non à l'in^^
flueûce de quelques uin s. de ceux qui la représentent en ce moment. Si elle est notre ouvrage^ n'est-elle plus le patrimoine des citoyens qui ont juré de la défendre contre tous ses çnnemis 7 n^est-elle pas l'ouvrage de la natioa qui l'a adoptée? Pourquoi les assemblées de représentants choisis par ellen'auraientrellespas droit à la même confiance? Et quelle. est celle qui oserait la renverser contre sa volonté?. Quant aux prétendus guides qu'une assemblée pourrait transmettre à celles qui la suivent, je ne crois point du tout à leur utilité. Ce i^i'est point dans l'ascendant des orateurs qu'il faut placer l'es«poir du bien public, mais dans les lumières et dan§ le civisme des assemblées représentatives. L'influence de l'opinion publique et de l'intérêt général, diminue en proponion de celle que prennent les orateurs; et qual)d ceux-* ci parviennent à maîtriser les délibérations ^ il n'y a plus d'assemblée , il n'y a plus qu'un fan-tome de représentation. Alors se réalise le mot • de Thémistocle , lorsque , montrant son fils enfant , il disait : u Voilà celui qui gouverne la Grèce : ce marmot gouverne sa mère , sa
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mère me gouverne , je gouverne les Athéniens y et lés Athéniens gouvernent là Grèce. » Aitisi une nation de vingt^^inqmi liions d'homiMs serait gouvernée par l'assemblée "réprésetitative, celle-ci par un petit nombre d'orateufs adroits, et par qui les orateurs seraiént-its gouvernés quelquefois ? (On applaudit. ) Je n'ose le dire, maïs vous pourrez facilenient
le deviner. Je ' n'aime point cette science nouvelle qu'on appelle la tactique des grandes âs-* semblées; elfe ressemble trop à l'intifîguè, et la vérité , la raison doivent seules régiier dans les assemblées législatives^ ( On applaudit. ) ' Je n'âime pas que des hommes habiles puissent, en dominant une assemblée par ceSi moyens^ préparer, avouer leUJr domination- sur une autre ^ et perpétuer ainsi un système de coalition qui est ieJQéau de la liberté. J'ai de la confiance en des représentants qui, ne p<Mivant étendre «a^ delà de deux ans les vues de leur ambition , se^ ront forcés de la borner à la gloire de servir leur p'ays^ et l'humanité , de mériter l'estime et l'amour des citoyens dans le sein desquels ils sont sûrs de retourner à la fin de leur mission .
Deux apnées dé travaux aussi brillants qu'utiles^ sur un tel théâtre^ suffisent à Içur gloire ;, si la gloire, si le bonheur 4ie placer leurs ûoms{)anni ceux des bienfaiteurs de la patrie ne leur suffît pas , ils sont corrompus , ils sont au moins dangereux , il faut bien se garder dé leiu* laisser les moyens d'a^ouvir un autre genre d'ambition « le mé défierais de ceux qui ^ ' pendatit quatre aiis^ resteraient en butte aux caressée, aut déductions royales , à la sédttction de leur propre pouvoir , enfin à toutes les tentations de Torgueil ou de la cupidité. Ceux qui me représentent , ceux dont la volonté est censée la mienne ^ rie sauraient être trop rapprochés de moi, trop identifiés avec ihoi ; sinon , loin d'être la volonté g^Ééraie , la loi né sera plus que Fex^* pression des caîpricesou des intérêts particuliers de quelques ambitieux; tes représentants, ligués contre le peuple avec le ministère et la cour ^ deviendront des souverains et bientôt des op-^ presseurs ( On applaudit . ) Ne dites donc plus que s'opposer à la réélection , c'est violer la lU berté du peuple. Quoi ! est<-ce violer la liberté^ que d*établir les formes , que de fixer les régies
nécessaijres pour que les élections soient utiles à. la liberté? Tous les peuples libres n'ont-ik pas adopté cet usage 7 n'ont-ils pas surtout prèscrij; la réélection dans les magistratures importantes,, pour eippécher que sous ce prétexte le^ ambitieux ne se perpétuassent par l'intrigue, par l'habitude et la facilité 4es peuples ? N'avezypus pas vous-mêmes déterminé des conditions d'éligibilité ? les partisans de la réélection ontils alors. réclamé contre ces décrets? Or, fautil que Fou puisse nous accuser de n'avoir cru à la liberté indéfinie en ce genre que lorsqu'il s'agissait de nous-mêmes , et de n'avoir montré ce scrupule excessif que lorsque l'intérôt public exigeaijL la plus salutaire de toutes les règles qui peuvent en diriger l'exercice?!.
dette restriction injuste, contraire aux droits de l'homme , et qui ne tourne point au profit de l'égalité , est une atteinte portée à la liberté du peuple; mais toute précaution sage et nécessaire , que la nature même des choses indique , pour protéger la liberté contre la brigue et contre les abus du pouvoir des représentants, n'est-elle pas commandée par l'amour même de
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la liberté ? Et d'ailleurs , n'est-ce pas au nom du peuple que vous faites les lois?' C'est mal raisonner , que de présenter vos décrets comme des lois dictées par des souverains à des sujets ; c'est la nation qui les porte elle-même par Porgane de ses représentants. Dés qu'ils sont justes et conformes aux droits de tous^, ils sont toujours légitimes. Or ^ qui peut douter que la nation ne puisse convenir des régies qu'elle suivra dans ses élections pour se défendre elle-même contre l'erreur et contre la surprise ? Au reste , pour ne parler que de ce qui concerne l'assemblée actuelle ^ j'ai fait plus que de prouver qu'il était utile d^ ne point permettre la réélection , j'ai fait voirjn|ie véritôble incompatibilité fondée sur la natttfie même de ses devoirs ; et s'il était convenable de paraître avoir besoin d'iasiMer sur une question de cette nature f j'ajouterais encore d'autres raisons ; il importe dé ne pas donner lieu de dire que ce n'était point la peine de tant presser la fin de notre mission , pour la continuer en quelque sôrt6 soiis une forme nouvelle. Je dirais surtout une raison qui est aussi simple que décisive . S'il est une assém-
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blée dans le iBonde & qui il conyienne dedonner le grand exemple que je proj^ose, c'a^t sans Gontri^dit celle qui ^ durant deiix années entières^ a supporté des trayaux dont rimmeiisite et la continuité semblaient être au-dessas des forces humaines. '
Il est un moment où la lassitude affaiUft né* i:i3ss^rement les ressorts de Tama. et do la peii- ^ée ^ et lorsque ee moment est arrivé^ il y aura <aU'inoin$ de Timplrudenoe pour toutle.mondeà ;se charger ancore pour deux ans du fardeau 4ca destinées d'une nation. Quand )a nature mémo et la raison nous ordonnent le repos , pour l'intérêt public autant que pour le nôtre ^ l'ambition ni même le 2èle n'ont point le droit de les contredire. Athlètes victorieux, mais fatigués, laissons la carrière à des successeurs fraie et yigoureux qui s'empressent de marcher sur nos traces , sous les yeux de la nation attentive, et que nos regards seuls empêcheraient de trahir leur gloire et la patrie. Pour nous, hors de l'assemblée législative, nous senrinws mieux notre paya qu'en restant dans son sein. J9i«épandus sur toutes les parties de cet empire ,
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nous éclairerons ceux de nos concitoyens qui ont besoin de lumières , nous propagerons partout l'esprit public , l'amour de la paix , de l'ordre, des lois et de la liberté. (On applaudit à plusieurs reprises. )
Oui , voilà dans ce moment la maniéré la plus digne de noua ^ et la plus utile à nos con* citoyens , de signaler notre zèle pour leurs iti* téréts. Rien n'élève les âmes des peuples ^ neta ne forme les inoeurs publique^ comme les ver* tus des législateurs. Donnez 4 vos con:citoyen» ce grand exemple d'amour pour l'égalité , d'attachement exclusif au bonheur de la patrie. Donnez-Je à vos successeurs , à tous ceux qui sont destinés à influer sur le sort des nations. Que les Français comparent lexommencement de notre carrière avec la manière dont vous l'aurez terminée, et qu'ils doutent quelle est celle de ces deux époques où vous vous serez montrés plus purs , plus grands , plus dignes de leur confiance. ^
Je n'insisterai^ 'pas plus* long ^temps^; il me «emble.que pour l'intéréyt même de cette me» sure, pour l'honneur des principes^ de l'assem-
blée, éette motion ne doit pas être décrétée stec trop de lenteur. Je crois qu'elle est liée aux principes généraux de la rééligibilité des membres des législatures ; mais je crois aussi qu'elle en est indépendante sous d'autres rapports; mais je croîs que les raisons que j'ai présentées sont tellement décisives que l'assemblée peut décréter dès ce moment que les membres de l'assemblée nationale actuelle ne pourront ^tre réélus à la .]^remière législature. (L'assemblée applaudit à plusieurs reprises. La très grande majorité demande à aller aux voix.)
L'assemblée ordonne à la presqu'unanimité l'impression du discours de M. Robespierre.
. 18 mai 1791.
Toute règle qui tend à défendre le peuple contre la brigué , contre les malheurs des ngiauvais choix, contre la corruption de ses représentants, est juste et nécessaire. Voilà, ce me semble , les vrais principes de la grande question qui nous occupe. Vous avez cru me mettre en contradiction avec moi-même, en observant que j'avais manifesté une opinion contraire à la
condition prescrite par le décret ^u marc ^'argent\^ et cet exemple même est la preuve la plus sensible de la vérité de la doctrine que j'expose ici. Si plusieurs ont adopté une opinion contraire au décret du marc d'argent, c'est parce qu'ils le regardaient- comme une dé «ces régies fausses qui offensent la liberté au lîeu de* la maintenir j c'est parce qu'ils pensaient que la ricbessene pouvait pas être, la mesi^re ni du mérite ni des droits des hon;imes ; c'est qi^'ils ne trouvaient aucun danger k laisser tomber le choix des électeurs sur des hommes qui,,- ne pouvant' subjuguer les suffrages par les ressources de l'opulence , ne les auraient obtenus qu'à force de vertus; c'est parce que., loin de favoriser la brigue , la concurrence des citoyens, qui ne paient point cette contribution ne favj^" risait que le mérite ; mais de ce que je croirais que le décret du marc d'argent n'est pUfs utile, s'ensuit-il que je blâme^^ais ceux qui repoussent les hommes flétris^ ceux qui /iéf^ndent la réélection des membres du corps-législatif ? ]\fai« sï, lorsque réellement les principes de la liberté étaient attaqués , vous aviez monirré oeaucoup