‹ Mémoires authentiquesChapitre 110 sur 146 · NÉGOCIATION SECRÈTE AVEC LA PRUS>E · texte numérisé non relu

NÉGOCIATION SECRÈTE AVEC LA PRUS>E

souvenir, que M. de Rottembourg consentit, et sans doute cela étoit dans ses instructions, à la forme proposée, qui n'étoit que pour la conclusion du traité, craignant que le Roi n'eût de la rancune de celui qui avoit déjà été fait sur l'alliance qui avoit été entre eux, dont le roi de Prusse s'étoit détaché un peu brusquement '.

Le Roi, le lendemain, v-it M. de Richelieu chez M™^ de la Tournelle. où il raisonna sur l'importance de ce traité et de toutes les précautions, beaucoup et mieux qu'aucun de ses ministres, ce qui donna lieu à M. de Richelieu de dire au Roi que, quelque secret qu'il dût garder selon sa parole au roi de Prusse, qui sans doute se méfioit de quelqu'un de ses ministres, il ne pouvoit imaginer

1. On voit ici se créer ce curieux ministère secret dont les travaux de M. Boutaric et du duc de Broglie ont révélé les ressorts et les résultats. Suivant un mémoire envoyé par le comte de Broglie à Louis XVI, en 1774, ce fut dès la mort du cardinal de Fleury que M™*" de la Tournelle, voulant retenir la succession tout entière et se ménager dans le Conseil une suprématie de premier ministre, « inspira au Roi l'idée de consulter sur la politique M. le prince de Conti, avec qui elle étoit fort liée. Ce qu'on croit de certain, c'est que ce fut à peu près à cette époque qu'on le vit commencer à travailler avec le Roi et y porter toutes les semaines des portefeuilles pleins de papiers dont aucun ministre n'avoit connoissance. » [Correspondance secrète inédite de Louis XV, t. II, p. 403 et 404'. Voyez, sur le travail secret du prince de Conti avec le Roi, les Mémoires du duc de Luynes, t. XV, p. 336. — On a vendu en 1875 ce billet de trois lignes autographes de Louis XV : « Dire au comte de Broglie de croire à ce que M. le prince de Conti lui dira, c'est-à-dire tout et sur tout. » 'Vente Charavay, 8 mai 1875, n» 209, .

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cependant que ce soit M""" de la Toiirnelle et lui qui en seroient les secrétaires, et que, pour sa dignité même, il devoit choisir [quelqu'un] dans son Conseil. Il proposa le cardinal de Tencin et le maréchal de Noailles ; ce que le Roi approuva, et le chargea de leur en parler. Ils firent tous trois un projet qui étoil à bien peu de chose près ce que le Roi avoit dit ; il fut convenu que le cardinal le porteroit au Roi avec le maréchal qui crurent tous deux être les inventeurs comme les rédacteurs de ce traité '.

1. Le traité fut signé le 5 juin 1744 ; il comportait une alliance offensive et défensive (A. Waddington, Recueil des instructions aux Ambassadeurs en Prusse, p. 380).

Il eût été intéressant que M. de Richelieu parlât du rôle que Voltaire avait joué dans l'établissement de ces relations secrètes entre le roi de Prusse et l'entourage intime de Louis XV ; mais sans doute il conservait rancune à son favori d'avoir accepté et rempli une mission de ce genre à l'insu des personnes qui étaient les plus intéressées dans la question. C'est au mois de juin 1743 que l'idée était venue à AI. de Maurepas et à M. Amelot, au premier surtout, de faire sonder les intentions du roi de Prusse, soit à l'égard de la France, soit vis-à-vis de M"" de la ïournelle, et voici comment Voltaire lui-même a raconté le fait, dans ses Mémoires, : « Les affaires publiques n'allaient pas mieux depuis la mort du cardinal de Fleury que dans ses deux dernières années. La maison d'Autriche renaissait de sa cendre, la France était pressée par elle et par l'Angleterre. Il ne nous restait alors d'autres ressources que le roi de Prusse, qui nous avait entraînés dans la guerre, et qui nous avait abandonnés au besoin. On imagina de m'envoyer secrètement chez ce monarque, pour sonder ses intentions, pour voir s'il ne serait pas d'humeur à prévenir les orages qui devaient tomber, tôt ou tard de Vienne sur lui, après avoir tombé sur nous, et s'il ne pourrait pas nous prêter cent mille hommes dans l'occasion, pour mieux assurer sa Silésie. Cette idée était tombée dans la tête de M. de Richelieu et de M'"" de

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Châteauroux. Le Roi l'adopta, et M. Amelot, ministre des affaires étrangères, mais ministre très subalterne, fut chargé seulement de presser mon départ. Il fallait un prétexte ; je pris celui de ma querelle avec l'ancien évéque de Mirepoix... » Voltaire prit si bien au sérieux le secret de sa mission, qu'il n'en laissa pas échapper un mot dans les lettres qu'il écrivait alors à M. de Richelieu ; mais quelqu'un était averti, et ce quelqu'un-là en valait bien deux. Voltaire avait été obligé de confier l'objet de son voyage à M"**^ du Chatelet ; celle-ci, intimement attachée au duc de Richelieu, se laissa arracher le secret par M™* de Tencin, moyennant une promesse absolue de n'en parler à personne ; mais, comme le dit M™® de Tencin, il y avait toujours dans un engagement de ce genre une restriction mentale pour ce qui pouvait toucher M. de Richelieu, et, d'ailleurs, M"**^ du Chatelet elle-même n'y aurait pas mis plus de discrétion, si le duc n'avait pas été absent à cette époque. Toujours est-il que M™^ de Tencin, dès le premier jour, annonçait le départ de Voltaire et mit M. de Richelieu au courant des projets de la coterie Maurepas. (Voiries lettres imprimées dans la Vie privée, t. II, p. 438 et 439). Lorsque Voltaire revint, au mois de décembre 1743, porteur de promesses dont M. de Rottembourg acheva la réalisation, il ne fut pas récompensé de ses travaux diplomatiques, mais au contraire puni de sa discrétion : « La duchesse de Châteauroux fut fâchée que la négociation n'eût point passé immédiatement par elle. Il lui avait pris envie de chasser M. Amelot, parce qu'il était bègue, et que ce petit défaut lui déplaisait ; elle haïssait de plus cet Amelot, parce qu'il était gouverné par M. de Maurepas ; il fut renvoyé au bout de huiî jours, et je fus enveloppé dans sa disgrâce. » [Mémoires, t. I", p. 319).

Peu de temps après, le Roi partit pour l'armée de Flandre et Ypres. Au commencement de la campagne, il débuta d une façon brillante. M""' de Châteauroux n'avoit pas voulu y aller, pour tâcher de conserver de la décence dans tout, même dans ce qui ne l'étoit pas. Le Roi donna le gouvernement du Saumurois à M. d'Aubigné', à la sollicitation de M. le maréchal de Noailles, de préférence à tous les officiers de son armée, parce qu'il étoit son parent ^ Peu de jours après, M. le comte de Bissv ' étant arrivé, de la part de AI. le prince de Conti, apporter la nouvelle de la bataille de Coni, qui n'en

1. Louis-Henri d'Aubigny, dit le marquis d'Aubigné, était colonel du régiment de la Marine. M"»« de Maintenon avait reconnu sa branche pour être de même maison qu'elle, et cest ainsi qu'il pouvait se dire parent de la maréchale de Noailles, nièce de la célèbre marquise.

2. Ce fut à l'occasion du mariage de M. d'Aubigné avec M"« de BoudJcrs, que son père obtint de se démettre du gouvernement de Saumur en sa faveur 'Luynes, t. V, p. 431. et les lettres^ du comte de Xoailles, publiées dans la Vie privée, t. I, p. 375i. Le gouvernement du Saumurois, tout proche dé Richelieu, et beaucoup moins lourd que le commandement en Languedoc, avait été vivement convoité par M. de Richelieu.

3. Anne-Louis de Thiard, né en 1715, fut blessé mortellement au siège de Maëstricht en 1748.

valoit pas trop la peine, le Roi lui donna le cordon bleu ', que M. le prince de Conti avoit demandé pour lui, ce qui mit M™^ de Châteauroux dans la plus grande colère, et dans la crainte que tous les jours on arrachât du Roi des choses qu'elle croyoit aussi déplacées, elle prit la résolution de partir pour aller joindre S. M. Comme M. de Richelieu lui avoit toujours entendu dire qu'elle ne feroit jamais pareille chose, malgré l'exemple de Louis XIV, il lui demanda en arrivant d'où venoit l'heureux changement qui lui donnoit le plaisir de la voir, et elle lui répondit que. si le Roi n'étoit pas instruit sur ceux qui l'environnoient et qui abusoient de sa bonté, elle en connoissoit auxquels elle vouloit mettre obstacle.

Peu de jours après cette arrivée, il vint un courrier d Alsace, qui annonça que le prince Charles étoit entré en Alsace avec une armée, avoit passé le Rhin et menaçoit toute l'Alsace. Sur le champ, le Roi prit la résolution de marcher au secours de l'Alsace, avec une partie de son armée, et [de laisser] l'autre au maréchal de Saxe pour garder la Flandre et se tenir sur la défensive seulement . Le Roi marchoit à quelques journées devant son armée, passa par Laon, où M. l'évéque, depuis cardinal ^% lui

1. M. de Bissy était commissaire général de la cavalerie, et le Roi, n ayant osé, à cause de sa jeunesse, le nommer lieutenant général, se détermina à le faire chevalier des ordres [LuyneSy t. V, p. 441 et 451).

2. Le prince Charles de Lorraine, frère du grand-duc de Toscane.

3. .Tean- François-Joseph de Rochechouart, qui avait succédé en 1741 à M. de la Fare. — Il y eut une scène curieuse

donna une fête ; ce fut de là que M. de Richelieu demanda permission au Roi de venir à Paris, pour s'en retourner immédiatement à Metz, où il seroit aussitôt que S. AI. Pendant le feu d'artifice qui fut tiré à Laon. il eut avec M"^ de Chàteauroux une conversation sur des choses importantes qui ont été détruites avec elle, et qu'il ne pourra jamais ouhlier. M. de Richelieu arriva à Metz le lendemain matin du jour où le Roi étoit arrivé le soir. S. M. trouva a Metz un ministre du roi de Prusse ', qui lui annonçoit que son maître alloit entrer en Bohème et faire la diversion qu'il avoit promise -. Le Roi n'étoit pas encore éveillé, et tout ce qu'il y avoit de plus grands seigneurs ou officiers généraux étoient dans 1 antichambre, attendant son réveil. Tout le monde vouloit savoir toutes les particularités de ce coup du ciel qui avoit engagé le roi de Prusse, en connoitre tous les détails, et l'importance que la nouvelle pouvoit exiger, M. de Richelieu entendit un grand seigneur 3, plus grand sot encore, dire avec confiance :

pendant ce séjour à Laon. M. de Richelieu réunit à dîner incognito le Roi et M'"^ de Chàteauroux ; à la sortie, Je Roi fut reconnu par tous les badauds assemblés et poursuivis de tant d'acclamations, qu'il dut se sauver .< comme Pourceaugnac poursuivi par les clystères », dit le marquis d'Argenson t. IV p. 1061.

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