‹ Mémoires authentiquesChapitre 113 sur 146 · Ami de M"* de Chàteauroux et gouverneur de Metz · texte numérisé non relu

Ami de M"* de Chàteauroux et gouverneur de Metz

M. de Richelieu ^ étoit de la compagnie, et il les engagea à prendre aussi promptement que faire se pourroit des arrangements préliminaires. M. de Richelieu repartit tout de suite pour aller voir ce qui se passoit chez le Roi. En chemin, il trouva un homme qui lui dit que S. M. étoit dans le même état où il l'avoit laissée, demandant à cor et à cris ses sacrements ; mais que M. l'évéque de Soissons, fils du maréchal de Berwick ~, disoit qu'on ne pouvoit pas les donner au Roi tant que M™* de Châteauroux seroit dans la maison, ou même dans la ville '\ M. de Richelieu demanda si ce qu'on lui avoit dit étoit vrai. Cet homme attendoit d'être assuré du départ de M"® de Çhâteauroux, pour le dire au Roi. M. de Richelieu lui répondit qu'il sortoit d'avec elle, et qu'elle achevoit ses paquets, en attendant l'arrivée du carrosse de M. de Belle-Isle ; qu'il étoit impossible, quand même elle voudroit aller à pied gagner la maison de son exil, qu'elle pût aller plus vite, et empêcher 1 auguste cérémonie qui pressoit, ni même sortir sans précaution au milieu du

1. Marie-Suzanne-Armande du Châtelet de Clefmont, fille d'une des sœurs du duc de Richelieu, avoit épousé en 1733. Charles-Bernard-Godefroy Gigault, marquis de Bellefonds, gouverneur de Vincennes. Elle fut faite dame du palais de la Dauphine en 1745. Les autres compagnes de M'"* de Châteauroux éloient M"""* du Ptoure et de Rubempré.

2. François de Fitz-James, abbé de Saint-Victor en 1728, évêque de Soissons en 1739, avait succédé au cardinal d'Auvergne dans la charge de grand aumônier. Il fut exilé à la suite du voyage de Metz. — Sa vie a été imprimée en tête de ses Œuvres posthumes.

'.j. Mémoires^ de Litynes, t. VI, p. 42.

monde qui se ramassoit pour faire un scandale encore plus grand. L'évêque de Soissons étoit dévot, avec la tête chaude ; mais il avoit de la bonne foi et étoit capable d'entendre raison. M. de Richelieu le vit. M. l'évêque lui demanda s'il pouvoit lui donner parole de la vérité de tout ce qu'il venoit de lui dire; M. de Richelieu lui en fit le serment, et ce qu'il lui disoit étoit en effet très exact; mais il ne se souvient plus de ce qui arriva. Il est néanmoins sûr que ce ne fut que l'après-dîner que le Roi reçut les sacrements. M. de Richelieu lui tâta le pouls, en lui donnant un bouillon. S. M. ne lui parut pas fort malade et n'avoit pas le pouls fort élevé.

Il partit de suite pour aller voir M"* de Châteauroux : ce fut la dernière fois qu'il la vit, et il n'y peut penser sans des impressions peu communes. M. de Soubise y avait déjà été et en était parti. On peut se figurer tous les sujets qui furent traités, mais on ne peut s'imaginer les effets d'un changement aussi subit et aussi prodigieux. La principale question du moment étoit celle de ce que feroit M™^ de Châteauroux. Elle pensoità aller dans quelque terre en province ; mais elle prit le bon parti d'aller droit à Paris, dans une maison déjà offerte à M™* de Lauraguais, sa sœur, pour y faire ses couches.

M. de Richelieu retourna chez lui à Metz. Son valet de chambre lui dit que M. de Soubise l'avoit fait avertir qu'on alloit donner au Roi les derniers sacrements, et qu'il lui conseilloit de venir vitement. En sortant, il trouva à sa porte un homme qui venoit assez vite et lui mit un papier dans la main.

Il le lut en arrivant à la lumière de la sentinelle du Roi, en entrant dans la cour ; ce papier contenoit un avis à M. de Richelieu de prendre garde à lui, contre qui tout étoit déchaîné. Lorsqu'il fut dans l'escalier montant dans l'antichambre du Roi, il y eut un autre homme qui lui donna un papier qui, à quelques mots près, étoit semblable au premier. Enfin, il arriva chez le Roi, où l'on étoit plus pressé qu'au parterre de l'Opéra, à une première représentation. A travers la foule, M. d'x\rgenson lui dit, passant auprès de lui, et sans avoir l'air de le regarder : « Je vais dans la chambre de Le Bel (premier » valet de chambre du Roi de quartier) ; je vous y « attends ; n'y manquez pas » . Il s'y rendit en effet d'un côté, pendant que M. d'Argenson alloit par un autre. Lorsque M. de Richelieu y fut, M. d'Argenson lui dit que le Roi alloit recevoir ses sacrements, et que l'on avoit exigé auparavant qu'il renvoyât M™* de Châteauroux bien loin. « On vous « apostrophe, ajouta-t-il, comme l'ayant entraîné « dans tous ses désordres. Si vous m'en croyez, « je vous conseille de ne pas vous montrer, ou de « vous tenir éloigné du lit, pour que le Roi ne « puisse pas vous voir. » — « Je suis bien éloigné, lui « répondit M. de Richelieu, de penser comme cela; «je vous assure, au contraire, que je serois très aise (( que cela arrivât, parce que ce seroit un moyen (( d'éclaircir tout le mystère de la manière la plus « authentique qu'on puisse jamais trouver et de « confondre tous les imposteurs. » Effectivement, M. de Richelieu se mit dans le balustre, Ais-à-vis du Roi, et, quand M. l'évêque de Soissons pro-

nonça l'anathème contre 'W^^ de Châteaiiroux et de Lauraguais, M. de Richelieu ne douta pas qu'il en A'înt à lui, et la réponse, qu'il auroit prononcée tout haut étoit toute prête ; mais il ne dit mot et M. de Richelieu ne sut jamais ce qui l'arrêta ^. 11 ne seroit pas étonné que AI. d'Argenson, qui se livroit toujours à celui qu'il croyoit le plus fort, ne se fût mis parmi les dévots, pour lui tendre un panneau. M. de Richelieu a tâché une fois ou deux, lorsque le Roi lui parla de cela, et surtout la première fois qu'il le vit après, deconnoître ce qui en étoit ; mais voyant que S. M. avoit de la peine de voir qu'il voulût l'approfondir, M. de Richelieu s'en tint là. Il se doute bien qu'il y eut en cela quelque intrigue ; mais il n'a jamais pu en savoir la vérité bien exacte. Les moteurs de ces belles scènes-là firent arriver M. le Dauphin, à qui le Roi avoit ordonné de rester à huit ou dix lieues, et c'est ce qui fâcha le plus S. M., après sa guérison ^. Il le fil payer bien cher

1. Suivant les rapports insérés par M. de Luynes (t. VI, p. 43 el62;, le Roi était trop abattu pour prononcer d'autres paroles que les réponses du rituel ordinaire ; ce fut M. de Soissons qui se chargea de demander pardon pour S. M. et même qui ordonna, de sa propre autorité, que les deux sœurs eussent à quitter le voisinage de Metz et à se retirer à Paris ou ailleurs. Du moins, l'un des deux premiers gentilshommees qui étaient aux côtés du Roi assura que son maître n'avait rien prononcé de semblable.

2. Le Dan|)hin avait demandé à suivre les opérations de cette campagne ; mais Louis XV le lui avait refusé, par une lettre très belle et très digne, du (3 mai 1744, qui a été publiée dans les Mémoires historiques et militaires du maréchal de Noailles, t. VI, p. 361. — Les premières nouvelles de la maladie du Roi ('taieiit arrivées à Versailles dès le 9 ; mais ce Hit

à celui qui étoit le moins coupable, le pauvre duc de Chàtillon. qui suivoit les impressions dictées par M. de ^Maurepas et prononcées par l'insolent imbécile duc de la Rochefoucauld.

Tout ce qu'on vient de raconter étoit capable de tuer le Roi. s'il avoit été bien malade, ou de le rendre tel. s'il ne l'étoit que médiocrement ' : c'est

seulement le vendredi 14 qu'une lettre de M. de Bouillon, très exagérée, décida la Reine à se mettre en route, et, le même jour, M. d'Argenson écrivit quelle pouvait s'avancer jusqu'à Lunéville, le Dauphin et Mesdames jusquà Chàlons ou à Verdun. La Reine arriva à Metz le lundi matin. 18, et vit le soir le Roi, qui lui demanda pardon du scandale et des peines qu il lui avait donnés. Voici la lettre quelle écrivit aussitôt à M. de Maurepas, dans l'élan de sa joie, qui devait bien peu durer : « A Metz, ce 18. Je n'ay rien de plus pressée que de vous dire que je suis la plus heureuse de toutes les créatures, le Roy se porte mieu. Du Moulin assurre qu'il est comme hors d'affaire, il dit mesme plus, mais je n'ose encore m'en flater, il a de la bonté pour moy, je l'aime à la folie. Dieu veuille avoir pitié de nous et nous le conserver. Je vous conseille de demander permission de venir. Adieu, ne doutez pas un instant de mon amitié. J'embrasse M™^ de Maurepas. » (Original autographe auv Archives du marquis de Chabrillan . — Quant au Dauphin, M. de Chàtillon, son gouverneur, prit sur lui de ne point s'arrêter à Verdun et de le mener droit à Metz, où ils arrivèrent quelques jours après la Reine ; mais on cacha cela au Roi, et ce fut seulement au bout de quelques jours, quand on lui eut demandé la permission de faire venir le Dauphin, que ce prince fut admis à voir son père. La première entrevue ne fut pas aussi tendre qu'on se le seroit imaginé, et M. de Chàtillon ne tarda pas à payer son audacieuse initiative. — Cf. Luynes, passini ; Mémoires de Af™^ de Brancas. et Sainte-Beuve, Nouveaux lundis, t. VIII, p. 297 el suiv.

1. M. de Richelieu, en toutes occasions, soutint que la maladie du Roi n'avait rien eu de grave; beaucoup de témoignages

ce que les moteurs de cette abominable intrigue vouloient ; mais tous les instruments dont ils se servoient ne vouloient pas tout à fait les servir, et cependant ils croyoient par là rester maîtres de S. M. et en avoir meilleur marché que de tout autre ; mais la Providence sauva le Roi, et la première chose qu'ils firent, dans sa parfaite convalescence, fut de lui faire faire ses dévotions, à l'occasion de la Saint-Louis, et d'exiger qu'il révoquât la commission qu'il avoit donnée à M. de Richelieu d'aller en Espagne faire la demande de l'Infante, comme son ambassadeur extraordinaire, qui fut le dernier trait du crédit et de la méchanceté qui entouroient S. M. K

Pendant ce temps-là, l'armée, commandée par M. le maréchal de INoailles, marcha pour aller chasser les ennemis du bord du Rhin de notre côté. Le Roi, à cette occasion, manda à M. le maréchal de Noailles qu'il espéroit qu'il feroit comme M. le

sérieux, et, particulièrement celui de la Peyronie lui-même, que M. de Luynes nous a conservé (t. VI, p. 46) attestent en effet qu'il y eut un échauffement intestinal et peut-être un coup de soleil, mais aucun symptôme de fièvre maligne ou de mal analogue.

1. Tout était en effet convenu et disposé pour ce voyage, où M. de Richelieu comptait bien gagner la grandesse et la Toison d'or en échange d'un luxe etd'un apparat qui devaient bien faire oublier à jamais la fameuse ambassade de M. de Saint-Simon. Voir les lettres que l'évêque de Rennes, alors à Madrid, lui écrivait sur ce sujet. Elles ont été publiées par Soulavie dans les Pièces inédites, t. II, p. 347 et suiv. Ce fut M. de Lauraguais qui eut la mission. Mais, deux ans plus tard, Louis XV, comme nous allons le voir, trouva une compensation pour M. de Richelieu, lorsqu'il s agit d'aller chercher à Dresde une autre princesse pour le Dauphin et un médiateur pour la paix.

prince de Condé à la mort de Louis XIII, en gagnant une bataille le jour de sa mort ; mais il n'y eut qu'une éehauffourée ridicule, que l'on appela depuis la Journée des culbutes ' M. le prince Charles repassa fort tranquillement le Rhin se retira en Bohême, où étoit le roi de Prusse et fit la paix avec lui. Pendant ce temps-là, on faisoit des préparatifs pour le siège de Fribourg, et l'armée s'avança de ce côté-là. M. de Richelieu alla joindre l'armée dans l'instant qu'il apprit qu'elle marchoit. Il prit congé du Roi dans son lit. Son départ mettoit une sorte d'incertitude dans l'esprit des intrigants, sur la manière dont il seroit avec le Roi à mesure que les forces et la santé de S. M. se rétabliroient ; mais ce qui les occupa fort et les inquiéta encore plus, c'est qu'ils apprirent que le Roi avoit

1. Luynes, t. VI, p. 56, 65 à 68. — On ne connaît pas beaucoup ce surnom de Journée des culbutes, mais pourtant voici ce que dit M. de Luynes (t. VI. p. 73) : « Le Roi demanda tout haut au maréchal de Noailles comment il avoit fait pour n'être pas culbuté à l'affaire du passage du Rhin, et lui nomma plusieurs personnes qui l'avoient été. La question étoit embarrassante ; car, dans cette affaire effectivement, après des retardements dont on s'est beaucoup plaint, il y eut un désordre et une confusion dont les suites pouvoient être fâcheuses. M. de Noailles répondit au Roi que, pour lui, il étoit au cinquième rang; que les bagages et les chevaux de main avoient fait tout l'embarras ; que de ceux-ci même il y en avoit encore plusieurs de perdus le lendemain ; que lui et M. de Coigny crioient tant qu'ils pouvoient, mais qu'il n'avoit pas été possible d'en venir à bout. » Jamais général ne fût bafoué si universellement que M. de Noailles en cette occasion, et l'on ne fit que rire d'une relation qui fut imprimée par ses soins à Francfort et répandue dans le public.

écrit à M™^ de Châteauroux, et que ce commerce duroit.

Le Roi partit enfin pour aller joindre l'armée, et l'on commença l'investiture de Fribourg. Pendant ce temps-là, M. le maréchal de Noailles chargea les aides de camp du Roi de venir tous les jours lui apporter des nouvelles de ce qui se passoit à l'armée. Quand ce fut au tour de M. de Richelieu, la curiosité et l'inquiétude augmentèrent, et il n'étoit pas lui-même fort à son aise ; mais le Roi le reçut tout comme il avoit reçu ceux qui étoient déjà venus. M. de Richelieu dîna avec lui, et tout se passa fort simplement, ce qui affligea beaucoup de monde. En prenant congé du Roi, quoique seul avec lui dans son cabinet, M. de Richelieu ne lui parla pas de ce qui s'étoil passé, le connoissant assez pour sentir que le moment n'en étoit pas venu et qu'il ne feroit que l'embarrasser et le fâcher dans un pareil moment, ce qui fut encore mieux prouvé dans la suite. Il trouva, à la porte de la dernière antichambre du Roi, un billet de Le Bel, premier valet de chambre, par lequel il redemandoit toutes les lettres de M™^ de Châteauroux qu'il lui avoit remises dans le commencement où il s'étoit aperçu que la maladie du Roi devenoit sérieuse. Le Roi ^ les avoit mises dans une serviette et avoit ordonné à Le Bel de la remettre à M. de Richelieu ; elles étoient toutes ouvertes et n'étoient pas seulement liées par pages : il n'y avoit que les nœuds de la

1. Tout ce qui suit, jusqu'au mot Fribourg, est une addition autographe du maréchal.

serviette qui les enfermassent, et le paquet étoit dans l'équipage à Fribourg. M. de Richelieu voulut rentrer chez S. M. pour [le] lui dire et savoir si elle vouloit qu'il les lui renvoyât de l'armée. Il rentra en effet dans son cabinet ; le Roi, le voyant, parut embarrassé, et, sans attendre ce que M. de Richelieu vouloit lui dire, il lui fit, passant dans sa garderobe : « Comme vous voudrez, comme vous voudrez ' ». M. de Richelieu se retira tout de suite et monta dans sa chaise aussitôt. Le Roi, quelque temps après, arriva à l'armée ; il fut comme il avoit toujours été avec M. de Richelieu, à cela près qu'ils ne parlèrent de rien sur ce qui s'était passé, quoique M. de Richelieu couchât à son tour dans son antichambre, et que S. M. vînt tous les matins causer avec ses aides de camp. 11 est vrai qu'ils étoient tous gentilshommes de la chambre, capitaines des gardes, ou gens de la sorte, et que le nombre en étoit fort diminué. La surveille que la capitulation de Fribourg se fit, il y avoit eu, la veille, à la tranchée, où M. de Richelieu avoit été présent, une action qui n'avoit pas tourné à la fantaisie du Roi -, qui en étoit fort en colère et qui en accusoit injustement le lieutenant général M. de

1. Le duc A. deBroglie [Marie-7'/iérèse i?npérairice, t.I,p. 35] semble avoir lire des conséquences exagérées de ce récit qu il reproduit, mais en enjolivant : le Roi rougit..., dit d'une voix sèche et ^asse, etc.

2. Fribourg se rendit le 6 nos'embre. Le 3, on avait fait un logement dans les deux demi-lunes ; mais l'attaque contre le bastion avait échoué, avec une perte considérable, par le feu des assiégés [Luynes, t. VI, p. 128 et 129).

Balincourt, depuis maréchal de France \ qui n'avoil point eu de tort et que M. de Richelieu soutint avec hauteur au Roi et partout, ce qui le sauva, qui alors commandoit la tranchée. Cela n'empêcha pas qu'il fut nommé maréchal de France quelque temps après.

Le surlendemain, la capitulation commença. L arrangement avoit toujours été pris que M. de Richelieu partiroit de l'armée, ainsi qu'il étoit convenu, pour aller tenir les Etats en Languedoc, et de là en Espagne, pour faire la demande, tant que ce dei'nier point avoit existé. M. de Richelieu avoit abandonné cette idée, qu'il ne pensoit pas à rétablir, et il dit seulement au Roi qu'il alloit passer par Paris, où il avoit des affaires. S. M. le lui défendit absolument, quelque chose qu'il pût lui dire, ce qui le fâcha, et le fâche encore toutes les fois qu'il y pense, parce qu'il auroit vu M"*" de Châteauroux, à qui il avoit bien des choses à dire, et elle mourut avant son arrivée. Il fallut donc que M. de Richelieu allât tenir les Etats, pendant lesquels il apprit la mort de M™** de Châteauroux ".

1. Claude-Guillaume Testu, marquis de Balincourt, fut fait maréchal de France en novembre 1746.

2. M. de Richelieu put donc croire, qu'il y avait eu un crime dans la mort subite de M™^ de Châteauroux ; il put même au milieu d'une conversation légère et dans l'abandon des souvenirs, laisser entendre ce qu'il pensait. Ce bruit d'un empoisonnement qui aurait daté de plusieurs mois courut partout : il fut même accueilli par les personnes les plus accréditées, et l'habitude qu'avait M"'*' de Châteauroux de porter toujours du contrepoison, autorisait jusqu'à un certain point les

1744 LE ROI A xMETZ : SA MALADIE 97

A son retour de Paris, après les États, le Roi lui fit dire par le marquis de Meuse qu'avant de lui faire sa révérence, il vouloit le voir en particulier dans son intérieur et qu'il montât dans son entresol. Il s'y rendit la veille de Noël, après la messe de minuit. S. M. le garda jusqu'à cinq heures du matin, pleurant à chaudes larmes, en lisant toutes les lettres de M™" de Châteauroux, qu'il apporta ^ Le Roi lui répéta bien des fois : « Vous voyez comme elle me disoit tous mes défauts et quelle perte j'ai faite ! » Sa Majesté lui parla aussi de toute la cour et de ce qui s'étoit passé, avec autant de confiance que l'on pourroit faire avec son meilleur

soupçons de la cour (Voy. Luynes, t. VI, p. 182; d'Argenson, t. VI, p. 147, etc.) Cependant on voit ici que le duc n'en dit pas un mot, et l'auteur delà Vie privée, qui remarque également ce silence, cite en outre une lettre écrite le 2 décembre 1744, par M. d'Argenson au duc lui-même, et conçue dans des termes tels qu'on ne peut plus soupçonner ce ministre du crime horrible et du reste inexplicable que les pamphlétaires se sont plu à lui imputer. Il est certain que M. de Richelieu perdit beaucoup, à cette mort prématurée, et que, M""* de Châteauroux rentrant en faveur, il eût pu espérer une dignité bien supérieure à celle de premier gentilhomme de la chambre, l'ambassade d'Espagne peut-être, le ministère des affaires étrangères, vacant jusqu'au mois de novembre 1744, ou même la dignité de connétable. Soulavie (t. VII, p. 80et 81) donne encore une autre raison à des regrets très réels et fait une scène ridicule de M. de Richelieu craignant que le Roi ne fît saisir les papiers de M"® de Châteauroux et n'y trouvât tout le détail de ses relations avec sa favorite,

1. Louis XV, suivant toutes probabilités, brûla cette précieuse correspondance, et il ne nous reste qu'une seule lettre, ou une copie, qui a été publiée dans la Vie privée, t. II, p. 43.

ami ^ à cela près que M. de Richelieu ne trouva pas que le Roi fût aussi bien informé de ce qu'il savoit lui-même et de beaucoup de choses qu'il ne savoit pas directement.

1. Cf. Vie privée, t. II, p. 40 à 42. — M. de Luynes écrit à la date du 25 décembre 1744 : « M. de Richelieu arriva hier au soir, et vit le Roi vraisemblablement en particulier avant le coucher, car il est certain que, lorsque le Roi fut rentré de la chapelle, il s'enferma. La Reine ne savoit point l'heure de la messe pour aujourd'hui; elle l'envoya demander, et on lui dit que le Roi étoit enfermé » (t. VI, p. 193).

BAT.ULLE DE FONTENOY i

La guerre continua. Le Roi résolut d'entrer de très bonne heure en campagne et d'y aller des premiers.

A la première couchée -, après souper, il reçut un courrier, par lequel il apprenoit que les ennemis marchoient à nous et qu'on ne pouvoit éviter une bataille. S. M. avoil voulu mener M. le Dauphin. Il résolut de partir sur-le-champ avec tous ses aides de camp, et partit en effet, et donna ordre de laisser dormir M. le Dauphin jusqu'au lendemain matin ^. Le Roi rejoignit bientôt l'armée, et dit que tout se préparait à une bataille pour la journée suivante. Nous avions pris une très mauvaise position. M. le maréchal de Saxe étoit plus malade qu'il ne le

1. Le récit qu'on va lire se trouve reproduit avec des variantes assez considérables dans le Mémoire que M. de Richelieu fit présenter en 1783 à Louis XVI ; quoique cette version-là ait été publiée par l'auteur de la Vie privée, t. H, p. 59 à 61, puis reproduite par Soulavie 'Mémoires, t. VIII, p. 136 et suiv.) ; nous en donnerons le texte ci-après en Appendice, p. 104 et suivantes. Cet épisode forme un fragment incomplet du Mémoire de 1783 conservé aux Archives nationales sous la coteR 143,n°73.

2. M. de Richelieu accompagnait le Roi {Luynes, t. VI, p. 434) .

3. Le Roi arriva le 8 mai au matin, devant Tournay ; mais la bataille ne se livra que le lendemain.

fut la veille qu'il mourut, si malade même, que, le soir de la bataille, on lui fit la ponction. Il marchoit néanmoins dans un petit chariot, dans lequel il est aisé de comprendre qu'on ne peut pas tout voir assez vite et changer les dispositions, surtout les ennemis étant aussi près de nous. Le Roi se posta à une justice ^ sur une petite hauteur, d'où il pouvoit voir presque toute l'armée, et où il comptoit déjeuner. Dans un instant, il vit plusieurs régiments de cavalerie qui avoient plié et se retiroient très précipitamment, et de suite une grosse masse d'infanterie des ennemis qui avoit percé et étoit, pour ainsi dire, au milieu de notre armée. Chacun, dans son coin, venoit attaquer cette masse énorme, qui les recevoit avec confiance, voyant qu'elle n'avoit affaire qu'à une poignée de monde. Cependant, les ennemis étoient gênés par la faute qu'ils avoient faite de ne pas prendre des redoutes qui se trouvoient alors derrière eux. M. le duc de Richelieu demanda au Roi permission d'aller voir ce qui se passoit à la gauche de ce gros bloc d'infanterie pour lui en rendre compte tout de suite. M. de Richelieu doit dire, à propos de cela, à la louange de feu M. le Dauphin, qu'il mit sur-le-champ l'épée à la main pour le suivre, ce que l'on empêcha ~. M. de Richelieu alla donc à la gauche, où il trouva la brigade du régiment des Vaisseaux qui marchoit

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