‹ Mémoires authentiquesChapitre 119 sur 146 · Le duc de Richelieu · texte numérisé non relu

Le duc de Richelieu

qu'en général, fut un capitaine marchand, qui étoit dans le port de Marseille et qui parut fort instruit sur l'endroit du débarquement, qui est une plage fort découverte et très belle, mais assez proche du fort, et dans laquelle un détachement de la garnison auroit pu aisément empêcher tout débarquement, puisque cette plage est à portée du canon de la place.

M. de Richelieu revint aux préparatifs, qu'il trouva heureusement le moyen de faire, et la manière dont il fut secondé pour y parvenir le mit en état de partir, contre l'assurance que tous les marins avoient donnée que la flotte ne pourroit jamais être prête à partir avant le 20 ou 25 de juin *, ce que les espions que les Anglois avoient dans nos bureaux avoient mandé également, comme on le trouva dans les papiers du secrétaire de M. de Blackney, gouverneur et commandant de l'île de Minorque et du fort Saint-Philippe, par lesquels on a vu que ces espions mandoient journellement ce qui se passoit dans notre marine. Cependant M. le duc de Richelieu établit un ordre, comme on l'a dit ci-devant, pour que tout fût prêt pour partir, mais toujours avec l'incertitude de savoir où l'on débarqueroit, et le projet que l'on avoit alors paroissoit très difficile à M. le maréchal de Richelieu. Sur tout ce qui regardoit cette île, il falloit bien qu'il suivît ce que portoient ses instructions, et ce qu'il savoit d'ailleurs.

1. M. de Richelieu écrit, de Marseille, le 26 mars 1756, au garde des sceaux, que les ordres sont donnés pour embarquer tout, que cela ira vite, et que, si les matelots ne manquent pas à Toulon, il sera prêt le 5 ou le 6 avril.

En partant •, il essuya une tempête qui sépara tous ses bâtiments de transport (il en avoit rassemblé cent quatre-vingt-dix-huit), de façon qu'il croyoit tout perdu ; mais, au jour, ils se rassemblèrent peu à peu, quelques-uns furent jetés jusques aux iles d'Hyères ; mais, comme il avoit fait désigner aux mâts tous les bâtiments de transport, pour savoir ce qu'ils portoient et connoître, dans les cas d'accident, ce qui arriva effectivement, ce qui pou voit rester en état de faire le siège qu'il alloit tenter, au jour que le temps se raccommoda, il s'aperçut qu'il avoit de quoi achever son entreprise. Le soleil fut même très beau, et, avec un petit vent favorable, il arri^^a à la vue de l'île de Minorque, avec un nombre de bâtiments imposant pour les habitants de l'île. Comme il se trouva vis-à-vis de la pointe de l'île où est Ciutadella, il aperçut un mouvement fort grand de gens qui paroissoient très embarrassés, et, avec la lunette d'approche, il crut voir des gens effrayés de son approche. N'ayant nulle nouvelle, il chargea

1 . Le tome XV des Mémoires de Luynes contient, sur l'expédition de Minorque, les relations détaillées du maréchal et de ses officiers. Grimoard a publié, sur cette même campagne : 1" en 1789, la Correspondance particulière et historique, du maréchal de Richelieu en 1756, 1151 et 1158 avec Paris-Duvei'ney , suivie des mémoires relatifs à V expédition de Minorque et précédée d'une notice sur la vie du maréchal (2 vol. in-8°) ; 2° en 1798, une Collection de pièces originales inconnues et intéressantes sur r expédition de Minorque ou de Mahon en 1156 (très rare). On peut encore consulter un volume de la collection de Vault au Dépôt de la guerre. Enfin les archives du château de Mouchy contiennent de très curieuses lettres du maréchal au comte de iNoailles, son neveu, datées de Mahon, etc.

le chevalier de Bedmont, avec lequel il étoit dans la chambre du Conseil, d'aller chercher M. de la Gallissonnière, qu'il amena et à qui M. le maréchal proposa d'envoyer une chaloupe parlementaire sommer la ville de se rendre et lui offrir une bonne capitulation. M. de la Gallissonnière y consentit, et fit signal à l'avanl-garde de s'arrêter. On mit une chaloupe à la mer, et l'on envoya M. le chevalier de Castellane pour sommer cette ville, qui se trouva Giuladella, comme on l'avoit imaginé. Il n'y avoit ni troupes ni défenses, ou très peu de monde, et elle envoya des otages pour faire la capitulation, ce qui fut, comme on peut le juger, une grande satisfaction. Toute l'armée débarqua pendant le reste du jour et de la nuit, dans le petit port qu'il y avoit. Le lendemain matin, à la pointe du jour, M. le maréchal envoya M. le prince de Beauvau, avec un très gros détachement, à Marcadal, village qui est presque au milieu de la dislance de Ciutadella à Mahon, et dans la journée qu'il passa à Ciutadella avec le curé et quelques habitants, il prit plus de connoissances de l'île et de ce qui pouvoit regarder son expédition, qu'il n'en avoit eu jusque-là. Le lendemain, il marcha avec toute l'armée, et fit avancer M. le prince de Beauvau pour se porter en face des débouchés de la place, et prendre les reconnoissances nécessaires en pareil cas. En arrivant, il aperçut une très jolie petite maison, de bois à la vérité, mais très bien arrangée, qui étoit à un quart de lieue de la ville de Mahon, et dans laquelle il plaça le chevalier de Lorenzi, son aide de camp, pour la lui garder, quand les maréchaux des logis

viendroienl pour marquer les logements. Cette circonstance, qui paroît fort indifférente, est cependant très essentielle, comme on va le voir, parce que cette maison appartenoit au secrétaire de M. de Blackney, lequel avoit toute sa confiance et tous ses papiers. Il fut effrayé, comme tout ce qui étoit dans la ville, de voir arriver les François, ne se doutant de rien, et, quand il apprit que nos troupes étoient à Marcadal, il ne songea qu'à renfermer tout ce qu'il avoit de plus précieux, et lui-même. Il fut donc des premiers à vouloir aller dans la place, et emporta des papiers, dont il fit un triage apparemment ; mais il ne voulut pas mettre le feu au reste d'une quantité considérable de papiers qu'il laissa, et enfin il oublia la table des signaux de la flotte de l'amiral Byng, et une relation très exacte et un journal bien tenu de nos bureaux de France, par lequel toutes nos opérations maritimes étoient marquées dans leur véritable degré et avec la plus grande exactitude. M. de Richelieu envova la table des signaux à M. de la Gallissonnière, et elle lui fut fort utile le jour du combat, que M. de Fabri, aujourd'hui chef d'escadre et qui étoit major-général de la flotte, et avoit connu l'exécution exacte de tous les signaux que l'armée avoit faits selon la table et voyant celui de mettre un pavillon jaune aux mâts d'artimon, ce qui signifioit de faire semblant de s'allonger comme pour envelopper les ennemis, pour que nous en fissions autant et qu'ils prissent le moment de resserrer plus vite et de couper notre flotte, sur quoi nous fîmes nous-mêmes semblant d'y être attrapés et nous fîmes ce qui étoit nécessaire pour les attra-

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per eux-mêmes. Nous gagnâmes le combat ^ ; les ennemis se retirèrent â Gibraltar, en nous laissant le champ libre jusqu'à la fin du siège, que M. de Richelieu tâcha d'abréger de son mieux, malgré tous les obstacles qu'il trouvoitdans son armée même, où M, deMaillebois ~ avoit excité et persuadé que M. de Richelieu avoit pris mal son parti pour la façon d'attaquer. Souvent M. de Richelieu recevoit des lettres de M. d'Argenson, dont il ne comprenoit pas toute la valeur, disant que l'on disoit qu'il auroit dû attaquer la place par une redoute détachée, que l'on appeloit « Marlborough », M , de Richelieu ignora longtemps que ces propos vinssent de son armée, quoique M. de Maillebois lui eût d'abord fait cette proposition, et qu'il eût dû reconnoître, avec tous les autres aussi que le succès prou voit la justesse de son opération, et comme l'a encore mieux prouvé l'examen que M. de Richelieu, en fit faire après la prise du fort. Il examina alors tous les beaux diseurs sur cette attaque, qui en reconnurent le danger et l'inutilité. Toutes les lettres de l'armée mandoient que M. de Richelieu ne prendroit jamais la place,

1. On sait que l'amiral Byng paya sa défaite de sa vie ; Richelieu s'honora par les démarches qu'il fit en sa faveur (Voltaire, Corresp. gén., 20 décembre 1756, et réponse, 3 janvier 1757, etc. ; cf. Luynes, t. XV, p. 442 et 465).

2. Il est facile de reconnaître là les procédés habituels de Maillebois, procédés qui eurent une si fâcheuse influence lors de la campagne du maréchal d'Estrées en Hanovre (1757) et qui aboutirent d'abord au rappel du maréchal, puis à la disgrâce irrémédiable et à la prison de Maillebois lui-même (Rousset, le Comte de Gisors, p. 195 et suiv., et un mémoire sur la bataille d'Haslenbeck, dans Luynes, t. XV, p. 308.

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par son obstination y ne vouloir pas suivre les conseils. M. de Richelieu d'après cela, se détermina à ne parler à personne de ce qu'il vouloil faire ; il ne disoit ce qu'il pensoit qu'au seul (un blanc), commandant de l'artillerie et du génie, qui venoient d'être fondus sous la même autorité et qui se trouvoient réunis la première fois pour une opération militaire ; mais, M le maréchal avoit eu avec lui à Gênes cet officier ', de sorte que, la veille de l'attaque définitive, M. de Richelieu rassembla les officiers généraux pour leur dire son projet. Presque tous, qui étoient dans la terreur de passer l'hiver dans l'île, les ayant assurés qu'il l'y passeroit plutôt que de lever le siège, furent si contents d'avoir une lueur d'espérance pour finir, qu'ils approuvèrent tous son projet, hors M. de Maillebois, qui en étoit fâché et faisoit mauvaise mine, mais ne put pas désapprouver le projet, le succès^, le lendemain, ayant pleinement justifié

1. Les opérations de l'artillerie furent des plus difficiles, comme l'avait b en prévu le maréchal. Dans une lettre écrite par lui devant Mahon, le 2 juin, il dit qu'on ne peut rien attendre de décisif avant que les batteries soient terminées, et que la maladresse de l'artillerie, sortie de sa routine ordinaire, allonge le travail ; mais « il est impossible à toute l'Angleterre et trois fois plus de forces qu'elle n'en peut réunir, de me déposter. »

2. Voyez des relations de la prise de Mahon dans les volumes France 1350 et 1351 au Dépôt des Affaires étrangères ; voyez aussi la Prise de Port-Mahon, recueil général des pièces, chansons et fêtes données à l'occasion de la prise de Port-Mahon, précédé du journal historique de la conqueste de Minorque, 1151, in-8'^. — Un tableau du temps représentant cette victoire est à Versailles, n° 1424.

M. de Richelieu, et il fut porté de même à Paris ' ; mais ce qu'on pourroit avoir peine à comprendre, c'est que M. de Richelieu trouva, en arrivant à Toulon , une lettre de M. d'Argenson, qui lui marquoit que le Roi désiroit qu'il restât en Provence, pour la contenir et la garantir, si elle étoit attaquée. M. de Richelieu envoya un courrier au ministre, pour lui marquer que la prise de Minorque mettoit la Provence hors de portée de toute crainte, et qu'il étoit bien éloigné de penser de même pour sa santé ; que le Roi devoit savoir qu'elle avoit été bien altérée, et étoit à peine rétablie, quand il partit pour Mahon, et que, pendant cette expédition, il avoit été obligé de faire des remèdes, qu'il détailla. Il ajouta qu'il ne pouvoit rester en Provence, dont le climat étoit pour lui trop sec, et qu'il ne pouvoit se dispenser de retourner à Paris. L'objet de M. d'Argenson étoit de ne pas laisser arriver M. de Richelieu dans un premier moment où l'on étoit si engoué de cette conquête et de celui qui l'avoit faite, craignant qu'il n'en abusât et ne lui fût pas soumis. En arrivant, cependant, il dit à M. de Richelieu que c'étoit

1. Ce fut le duc de Fronsac qui porta la nouvelle ; il fut reçu à merveille, et le Roi lui donna la croix de Saint-Louis. Son beau-frère, M. d'Egraont, apporta quelques jours après les détails, et fut fait maréchal de camp [Liiynes, t. XV, p. 448). — Le récit donné par Soulavie [Mémoires, t. IX, p. 118) est la reproduction intégrale de la lettre particulière écrite par le maréchal au ministre de la guerre le 28 juin ; une copie de cette pièce est dans la collection du Dépôt de la Guerre, vol. 3413, n" 102, et, en outre, un rapport officiel du 29 juin, qui est beaucoup plus détaillé.

M"** de Pompadour qui l'avoît exigé du Roi, et M. de Richelieu le trouva en effet fort embarrassé, au travers de la bonne mine que S. M. sentoit qu'elle devoit lui faire. Par ce que M. de Richelieu a su depuis, il y a lieu de croire, à n'en pas douter, que c'étoit 31. d'Argenson qui avoit été le principal auteur de l'espèce d'ordre qui lui fut donné pour rester en Provence. Tout le monde en fut révolté, même ceux qui n'en étoient peut-être pas fâchés dans le fond, de sorte que M"* de Pompadour dit publiquement qu'elle en pensoit comme les autres et s'écria beaucoup contre M. d'Argenson, qui de son côté assuroit le contraire et donnoit à M. de Richelieu de petites fêtes pour marquer encore plus sa noirceur. M. de Richelieu avoit été élevé avec lui : il connoissoit à fond son caractère. Il avoit une figure très agréable et très douce, qui cachoit des qualités tout opposées, avec tout l'art imaginable, et 31. de Richelieu a eu lieu de croire que c'est lui qui a imaginé un traitement aussi monstrueusement méchant et ridicule. Il n'avoit aucun objet directement utile à M™^ de Pompadour ; mais elle n'avoit pas assez de nerf dans l'esprit pour l'avoir imaginé : elle ne fut pas fâchée néanmoins que 31. d'Argenson eût employé ce moyen, pour avoir le plaisir de rejeter cela sur lui dans toute sa force et avoir celui d'en dire du mal.

Nous croyons devoir encore, pour l'expédition de Minorque, rapprocher du récit des Mémoù^es authentiques celui du Mémoire de 1783 adressé à Louis XVI :

« Après une paix assez longue, le Roi crut devoir faire la guerre aux Anglois et la commencer par la prise de l'île de Minorque. S. M. voulut donner le commandement de l'armée destinée à cette entreprise au maréchal de Richelieu, quin'étoit pas encore bien rétabli d'une maladie cruelle qu'il venoit d'essuyer. Il crut cependant pouvoir se charger de. cette expédition ; mais, lorsqu'il fut question d'exécuter ce projet, qui ne pouvoit avoir quelque succès qu'en prévenant les Anglois, il n'y avoit pas la plus petite chose de prête. Aucune troupe de terre et de mer n'étoit encore commandée ; on n'avoit même pas de plan ni d'idée du pays, et bien moins encore de la place que l'on vouloit prendre. Le maréchal de Richelieu et le ministère également en furent effrayés, sachant bien que l'on ne s'étoit encore occupé d'aucune des choses nécessaires. Cependant, le maréchal de Richelieu, ayant accepté le commandement et étant persuadé que le seul moyen de réussir étoit la promptitude de l'exécution, demanda un commandement absolu sur mer comme sur terre, et même jusque dans les provinces voisines de l'embarquement. On avoit poussé si loin l'oubli de ce qui étoit indispensablement nécessaire que l'on n'avoit pas seulement préparé aucun fonds, de sorte qu'il fallut envoyer au Trésor royal et chez tous les notaires de Paris pour trouver d'abord cinquante mille louis, que l'on fit partir en poste. Le maréchal de Richelieu se rendit aussitôt après à Toulon. Il y fut reçu par M. de Massiac, qui fut depuis ministre de la marine, et qui commandoit alors en Provence. Il assura le maréchal de

Richelieu qu'il étoit impossible qu'il pût s'erabarquer avant le commencement de juillet ou la fin de juin au plus tôt. On avoit donné des ordres à Marseille et aux commissaires des classes de fournir des matelots pour vingt-cinq bâtiments de transport seulement et dix vaisseaux de guerre. Le maréchal de Richelieu fit des dispositions qui étonnèrent beaucoup, mais auxquelles tout le monde se prêta avec zèle : il avoit donné des ordres pour travailler jour et nuit et multiplier les ouvriers, de manière cependant qu'ils ne pussent s'embarrasser ni se nuire et que tout pût se faire à la fois et sans confusion. Enfin tout se trouva prêt. Le maréchal de Richelieu partit le 12 avril 1756 avec douze vaisseaux de ligne et cent quatre-vingt dix-huit bâtiments de transport, et il débarqua à Ciutadella le jour de Pâques 1756.

a Les ordres du maréchal de Richelieu étoient de descendre où les Espagnols avoient débarqué quand ils prirent la ville ; mais on avoit de la place des idées si différentes de ce qu'elle étoit réellement, qu'il eût été insensé d'en entreprendre le siège avec seulement ce que le maréchal de Richelieu avoit pu rassembler avant son départ. A peine fut-il embarqué, qu il essuya dans la nuit une tempête qui dispersa toute la flotte, de manière qu'il pouvoit croire son expédition manquée absolument; mais, dès le commencement du jour, les bâtiments se rassemblèrent en assez grand nombre ; le vent devint très favorable, et le soleil si beau, que de très loin encore on aperçut l'île. On manœuvra pour la côtoyer le plus près qu'il seroit possible. En très peu de temps le maréchal de Richelieu fut à portée de distinguer la ville de Ciutadella et d'apercevoir aux environs avec sa lunette beaucoup de gens qui couroient de tous côtés, ce qui annonçoit un grand trouble dans la ville. Le maréchal de Richelieu envoya alors chercher M. de la Gallissonnière, à qui il dit de faire mettre une

chaloupe à la mer pour envoyer un officier sommer la ville de se rendre, avec assurance de bon traitement. On fit signal en même temps à l'avant-garde de s'arrêter. L'officier ne tarda pas à revenir avec le curé et les magistrats de la ville, qui apportèrent leur soumission. Le maréchal de Richelieu leur accorda bien facilement les bons traitements qu'ils demandèrent.

« Les troupes françoises furent débarquées dans la nuit avec la plus grande facilité. Le maréchal de Richelieu commença, le lendemain matin, par détacher le prince de Beauvau avec un détachement assez fort pour aller d'abord à moitié chemin de Mahon et ensuite masquer la place, pour que rien n'en sortît. Le maréchal le suivit avec le reste de l'armée. Il donna ordre de débarquer l'artillerie ; son empressement pour l'avoir avec lui étoit très grand. L'officier qui la commandoit étoit un homme plein de zèle et d'intelligence ; mais il demandoit six mois pour la transporter de Ciutadella à Mahon, qui sont à une distance égale à peu près à celle de Paris à Fontainebleau, mais avec un chemin infiniment plus beau. On peut juger de l'étonnement et de l'effroi du maréchal de Richelieu. Il fallut chercher de nouveaux moyens, qui furent de faire venir en détail toutes les munitions de guerre par des barques jusques à la calle, que l'on trouve en la cherchant et dont M. de Grillon vient de se servir sans la chercher, l'ayant connue par le maréchal de Richelieu. Ce furent les soldats qui traînèrent le canon et les munitions. Les batteries éprouvèrent pour leur établissement des difficultés infinies, que la valeur seule des troupes surmonta. Ces batteries furent dirigées avec autant d'ordre et en aussi grand nombre qu'il fut possible ; mais l'effet en fut complet.

« Jamais expédition cependant ne fit autant d'ennemis au maréchal de Richelieu. M. d'Argenson, qui étoit

informé de son retour, commença par lui envoyer un ordre pour rester en Provence, sous le prétexte d'empêcher reffet de la colère qu'avoient les Anglois de la conquête qu'il venoit de faire sur eux, et prévenir le désir qui pouvoit leur venir de s'en venger. Le maréchal de Richelieu lui répondit que la prise de Minorque qu'il venoit de faire mettoil la France hors de toute crainte de la mauvaise humeur des Anglois, mais qu'en ayant de plus justes des suites de sa mauvaise santé, qui étoit déjà si délabrée avant de partir, et qui l'étoit devenue encore davantage, comme cela est aisé à croire, il ne pouvoit rester en Provence. M. d'Argenson n'osa alors lui faire refuser de revenir à Paris, ainsi qu'il l'avoit projeté jusqu'au moment où toutes ses intrigues l'auroient fait venir à bout de mettre toutes sortes d'entraves pour l'empêcher de commander l'armée que l'on pouvoit douter d'être obligé d'assembler pour la guerre qui alloit être déclarée, et dont il vint à bout ; mais il ne tarda pas à recevoir le prix de pareilles manœuvres, qui le conduisirent à être chassé.

« Le maréchal de Richelieu ne manqua pas d'en éprouver de nouvelles d'une autre sorte, dont il n'allongera pas ce mémoire. Il dira seulement que tout le monde paroissoit persuadé que l'entreprise sur Mahon étoit impossible et ne pouvoit avoir aucun succès, que Ton attendoit à tous moments la nouvelle de la levée du siège et une honteuse retraite. On fut si étonné du succès que tout le public neutre porta la démonstration de son admiration aux actes les plus singuliers ; mais tout ce que l'envie et la jalousie peuvent inspirer fut employé. Cela étoit embarrassant néanmoins à laisser voir. M. d'Argenson, qui vers la fin de l'expédition en avoit soupçonné le succès, avoit fait partir M. de Vallière, ingénieur, afin que, dans le cas de réussite, il pût ôter au moins les trois quarts du mérite au général. Mais ce moyen lui fut enlevé, parce que M. de Vallière

apprit à Lyon la prise de la place et le retour du maréchal de Richelieu, ce qui fâcha autant cette partie de la cour que la joie éclatoit dans l'autre et surtout dans le public. On imagina alors contre toute espèce de bon sens d'envoyer un courrier qui porta l'ordre au maréchal de Richelieu de rester en Provence, avec la plus pitoyable et la plus indécente raison pour prétexte. Cela donna cependant le temps de pouvoir tourner les affaires de manière à faire penser qu'il étoit nécessaire d'envoyer un militaire à Vienne pour prendre de concert des arrangements pour la sorte de guerre que nous avions à traiter. On ne dira rien ici de la négociation ni du négociateur ; mais le but en étoit de le faire maréchal de France, et général, de préférence à celui de Minorque, qui l'étoit déjà. »

Tout ceci ^ se développa dans la suite, qui ne tarda pas infiniment. Ce fut en 1757 que leur haine réciproque ~ se déploya et que la guerre fut déclarée. M. de Richelieu a toujours vu à M™^ de Pompadour depuis la même façon de penser, jusqu'au moment où elle le fit chasser, le jour de la Chandeleur. Elle avoit commencé par le tàter, et trouvoit à son renvoi tant de peine, qu'elle vouloit se raccommoder, huit jours auparavant, avec lui. La condition d'un objet aussi important pour tous deux étoit de cesser de voir M™* d'Estrades, sa cousine •^, qui étoit la plus sotte femme qu'il y ait jamais eue, qu'elle avoit

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