‹ Mémoires authentiquesChapitre 121 sur 146 · De la part de M. d'Argenson · texte numérisé non relu

De la part de M. d'Argenson

2. Nicolas-René Berryer, d'abord intendant de Poitou, était devenu lieutenant de police en 1747 ; ministre de la marine en 1758 et garde des sceaux en 1761. il mourut en 1762.

seroit jamais venue à bout ; aussi fut-il bientôt après garde des sceaux. Elle le sentoit ; elle voulut même se raccommoder avec M. d'Argenson, huit jours auparavant, en sentant peut-être toute la difficulté et n'étant pas assez sûre d'une fin heureuse, ou elle pensa qu'il falloit jouer àquitte ou double, ou, si l'on peut le penser, qu'elle voyoit une guerre prête à commencer et que l'autorité de M. d'Argenson et le besoin d'un minisire de la guerre déjà ancré procureroient quelque diablerie pour la faire renvoyer ellemême, si elle ne le chassoit, et ce parti-là bien sûr, après qu'il eut refusé de se raccommoder avec elle, puisqu'il nevouloil pas sacrifier la victime qu'elle en exigeoit.

Il étoit bien sûr du moins que l'un des deux seroit obligé de s'en aller, et une femme des amies de M. d'Argenson, M™* de Monconseil *, qui l'attendoit chez lui, au sortir de cette audience avec jYjme jg Pompadour, et dont il lui rendit compte, lui dit : « Vous êtes donc sûr. Monsieur, qu'elle sera « chassée d'ici à quatre jours ? » Et, quand il lui répondit : « Non ! » et qu'il n'en savoit même rien, elle lui dit : « Hé bien ! Monsieur, je le sais bien : « je vous dis bonjour et adieu, car, dans huit jours, « vous ne serez pas ici. » Il crut que c'étoit une

1. Cécile-Thérèse Rioult de Cursay, fille de Séraphin Rioult de Cursay, et de Jeanne-Marie Blondot, mariée en novembre 1725 à Louis-Etienne Guénot, marquis de Monconseil, lieutenant général des armées, commandant pour le Roi à Colmar, était dame d atour de la reine de Pologne. C'était une femme d'esprit, et l'on possède d'elle un Portrait du maréchal de RichelieUy qui a été imprimé parmi les Portraits de Sénac de Meilhan. On disait aussi Mauconseil.

plaisanterie, ou bien [qu'elle étoit] mal informée et ne pouvoit croire que le Roi l'aimât autant, mais cela fut vérifié. Cependant, il avoit toujours quelques soupçons ; car, la veille qu'il fut renvoyé, M. de Richelieu eut occasion d'entrevoir quelque tribulation dans sa confiance, et la lui vit reprendre au bout d'une demi-heure. La mort de Monsieur son frère en étoit le prétexte ^ parce qu'il y avoit eu des exemples fort rares, sous le règne de Louis XIV, dans ce genre''^. Le premier dans ce temps-là regarda M. de Maurepas, qui fut d'envoyer un gentilhomme ordinaire, de la part du Roi, pour faire compliment sur la mort d'un père, mère ou frère, comme aux ducs et aux gens titrés. Le duc de Gesvres, qui avoit toujours cent ravauderies à demander à tous les ministres et étoit le plus officieux de tous les hommes, étoit devenu le doyen des gentilshommes de la chambre, et presque le seul dont l'âge fût proportionné à celui du Roi, qui avoit fait demander la charseà MM. de la Trémo^lleetd'.\umont^ dont les pères étoient morts, et qui paroissoient à la cour

1. Le marquis d'Argenson, l'ancien ministre des aflfaires étrangères, mourut le 26 janvier 1757.

2. La «uite va faire comprendre ce que M. de Richelieu veut dire, en expliquant le témoignage de condoléance que le ministre attendait du Roi à cette occasion.

3. Le maréchal veut dire sans doute que le Roi avait fait demander aux ducs de la Trémoille et d'Aumont de céder l'exercice de leurs charges au duc de Gesvres. Celui-ci était François-Joachim-Bernard Potier ; il exerçoit sa charge depuis 1717, et il mourut le 19 septembre de la présente année 1757. Le duc de la Trémoïlle, Jean-Bretagne-Charles-Godefroy, n'avait que vingt ans à peine ; le duc d'Aumont, Louis-Marie- Augustin, étaitpremier gentilhomme de la chambre depuis 1723.

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comme gentilshommes de la chambre, mais sans fonctions ; M. de Gesvres les faisoit toutes. Cela lui avoit donné l'habitude de hasarder toutes sortes de choses qui lui plaisoient fort, et que M. le duc d'Orléans, régent, et M. le cardinal de Fleury souffroient fort aisément, parce que ces bagatelles-là leur étoient fort indifférentes, et qu'avec un jeune Roi, dont on ne savoit encore quelle seroit l'humeur, il falloit ménager quelqu'un à portée de la connoître et quiexerçoit une charge aussi intime, de façon que le Roi permît au duc de Gesvres d'envoyer à M. de Maurepas un gentilhomme ordinaire, pour lui faire compliment sur la mort de M. de Ponlchartrain, son père ^ et, d'après cet exemple, M. d'Argenson, qui étoil fort curieux des petites choses, comme des grandes, fut forcé de passer par M. de Richelieu qui étoit d'année d'exercice pour tâcher d'avoir ce gentilhomme ordinaire de la part du Roi pour le complimenter sur la mort de son frère ^. Il comptoit aussi peu sur l'excès de la bonne volonté de M. de Richelieu que celui-ci comptoit sur la sienne ; mais, à la cour, ces sortes de méfiances n'arrêtent pas un certain cours de procédés réciproques que tout homme sensé sait observer, et qui est un excessif superlatif de la politesse, [surtout] à l'égard de M. de Richelieu dans cette occasion-là ; car il étoit dans une espèce de disgrâce avec M™^ de Pompadour, par

1. Jérôme, comte de Pontchartrain, père de M. de Maurepas, mourut le 8 février 1747.

2. Voyez sur cette question d'étiquette les Mémoires de Luynes, t. IV, p. 240, et t. VIII, p. 94.

des tracasseries particulières ^ M. de Richelieu dit au Roi ce qui s'étoit passé entre lui et M. d'Argenson sur la visite du genlilhomme ordinaire. S. M. lui fit une mine de fort mauvais augure, et passa son chemin sans répondre. Ce fut dans ce moment-là que M. d'Argenson arriva dans le cabinet du Roi, pendant que S. M. se faisoit poudrer dans l'intérieur. M. de Richelieu le vit, la porte étant ouverte ; iP alla à lui, et lui parla d'abord du compliment. M. de Richelieu lui dit que le Roi ne lui avoit rien répondu et qu'il attendoil un bon moment pour lui en reparler. M. d'Argenson lui dit que le temps passoit ; que, plus tard, le compliment seroit suranné, et le pria d'en reparler encore. M. de Richelieu lui promit d'en reparler de nouveau, et, en effet, quand le Roi fut poudré, comme il entroit dans son intérieur, il lui dit que M. d'Argenson étoit la ; qu'il lui avoit parlé et paroissoit désirer beaucoup ce qu'il demandoit. S. M. fit d'abord une mine de mauvaise humeur, et, un instant après, prenant un air riant, dit qu'il le vouloit bien. Si M. de Richelieu n'avoit pas su que M. de Machault, garde des sceaux et ministre de la marine, de voit être renvoyé le surlendemain^, il auroit bien vite fait des commentaires sur les deux mines du Roi, vu la connoissance qu'il avoit de son carac-

1. C'est seulement en naars 1758 que le maréchal se justifia auprès de la favorite et se raccommoda avec elle [Mémoires de Luynes, t. XVII, p. 96 et suiv.).

3. Jean-Baptiste de Machault d'Arnouville, garde des sceaux depuis décembre 1750 et ministre de la marine depuis 1754, et qui devait mourir en 1794 dans la prison des Madelonnettes, fut disgracié le 2 février 1757.

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1ère ; mais il avoue qu'avec ce qu'il vient de dire qu'il savoit et toutes les raisons qu'on avoit de croire M. d'Argenson dans la perfection avec S. M., il ne lui vint dans Fesprit que le mouvement d'aller apprendre une nouvelle aussi inopinée à quelqu'un à qui elle feroit un grand plaisir. M. de Richelieu rentra dans le cabinet du Roi et dit à M. d'Argenson qu'il venoit d'obtenir ce qu'il demandoit et qu'il s'en allât chez lui , qu'il alloit lui envoyer le gentilhomme ordinaire lui faire le compliment d'usage en pareil cas. Il en parut dans une joie inexprimable. M. de Richelieu le lui envoya en effet, et le suivit de près. M. d'Argenson étoit si content dans ce momentlà, qu'il ne doutoit pas d'être premier ministre. M. de Richelieu avoit aussi raisonné avec lui sur le renvoi de M. le garde des sceaux et sur toutes sortes de choses différentes, et ils se couchèrent ce jour-là persuadés de la grande faveur dans laquelle M. d'Argenson alloit être le lendemain, quand le garçon de la chambre qui vint avertir M. de Richelieu de l'heure du lever du Roi, lui dit en même temps que M. de Saint-Florentin, secrétaire d'État, étoit venu apporter à S. M. les sceaux de l'État et que M. de Machault étoit exilé. Comme il savoit que cela ne devoit pas tarder, il n'en fut pas surpris. Il descendit de suite, et, comme il entroit dans le grand appartement, il trouva un autre garçon de la chambre qui vint lui dire que M. d'Argenson était renvoyé '.

1. Le 2 février 1757, M. Rouillé porta à M. d'Argenson un ordre écrit de la main du Roi de se retirer sous quarantehuit heures à sa terre des Ormes, en Touraine. Il partit le 4. La lettre de cachet très sèche qui l'exila est datée du 1" février,

M. de Richelieu lui dit qu'il se trompoit très fort ; ce garçon de la chambre lui assura qu'il sortoit de chez lui, qu'on n'y laissoit plus entrer personne, et, quelque surpris qu'en fût M. de Richelieu, il pria le garçondelachambrederetournerchezM.d'Argenson,

de s'en informer plus positivement et de revenir dans la chambre du Roi, que l'on étoit accoutumé de voir rester un temps plus ou moins long à causer avec ses grands officiers. Ce garçon vint dans la chambre rendre réponse à M. de Richelieu, qui étoit dans le balustre du ht du Roi, dont les rideaux étoient tirés au pied, de manière qu'il ne put demander ce que ce pouvoit être », et le garçon de chambre confirma à M. de Richelieu la même nouvelle qu'il avoit dite ; mais celui qui fut plus confondu que M. de Richelieu, un moment après, ce fut M. de Maillebois, maître de la garde-robe^, qui arriva et dit tout bas à M. de Richelieu, avec un air joyeux, en entrant dans le balustre : « Le Machault vient de partir. » M. de Richelieu lui répondit aussi bas : « Et votre oncle aussi ^ ! » Il regarda M. de Richelieu avec

et lui fut remise le 2 au matin ; le duc de Luynes en donne le texte Dès la veille, le bruit avait couru à la cour de sa disgrâce imminente [Mémoires de Luynes, t. XV, p. 394-395; Somenirs du marquis de Valfons, p. 251).

1 C'est-à-dire que, par suite de la disposition des rideaux, le Roi ne vit pas le garçon de la chambre et ne put demander ce qu'il venait dire.

2 Yves-Marie Desmaretz, comte de Maillebois, fils du maréchal, était maître de la garde-robe du Roi en survivance de son père depuis 1736. .nf- m •

3 Le comte de Maillebois avait épousé en 174o Marie- Madeleine-Calherine de Voyer d'Argenson, fille de l'ancien ministre des Affaires étrangères et nièce de celui de la guerre.

un air étonné et lui demanda ce que cela vouloit dire. Il lui répondit : « Cela ne veut dire autre chose « que ce qui est )> ; et il ajouta : « Je crois que aous « feriez bien d'aller vous-même vous en assurer. » M. de Maillebois sortit sur le champ très surpris, et trouva bientôt la nouvelle beaucoup plus véritable qu'il ne l'auroit désiré. Tout le monde en fut également étonné. Ceci se passa le jour de la Chandeleur. Il y avoit peu d'exemple que, le lendemain de la déclaration d'une guerre, on renvoyât le ministre de la guerre et celui de la marine ; mais, comme il y a toujours autant de gens bien aises qu'on en trouve qui sont fâchés dans ces occasions, chacun joua son personnage du mieux qu'il put.

M. le marquis de Paulmy ^ avoit la survivance de la charge de secrétaire d'état de la guerre, et M. de Rouillé^ fut chargé de la marine comme secrétaire d'État ^. M. le maréchal de Belle-tsle s'offrit à M. de Paulmy pour l'aider plus qu'il ne vouloit, et M. de Rouillé, qui étoit le meilleur homme du monde et avoit encore plus besoin d'aide, en cherchoit où il pouvoit. Mais l'administration de la guerre étoit un

1. Antoine-René de Voyer (1722-1787), fils du marquis d'Argenson et neveu du ministre disgracié, avait la survivance de la charge de son oncle depuis octobre 1751.

2. Antoine-Louis Rouillé, comte de Jouy, était depuis 1754 secrétaire d'Etat des Affaires étrangères.

3. Ici on lit en note, mais non pas de l'écriture du maréchal ou de son copiste : « Savoir si M. Rouillé ne passa pas aux affaires étrangères. » — M. Rouillé possédait en effet ce département, où il avait succédé à M. de "-aint-Contest. Il ne fut pas chargé alors de la marine, qui fut donnée le 9 février à M. de Moras [Luynes, t. XV, p. 401).

département dans lequel il falloit bien des réflexions, toute l'attention étant portée à la guerre de terre, et la marine n'étoit presque remplie que de Provençaux et de Bretons, avec fort peu de gens d'ailleurs, auxquels la cour donnoit peu d'attention. Mais le moment n'étoit pas arrivé d'en sentir toute l'importance, toute l'attention étant fixée sur la guerre et les affaires étrangères.

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