‹ Mémoires authentiquesChapitre 124 sur 146 · Anne-Charlotte de Crussol-Florensac · texte numérisé non relu

Anne-Charlotte de Crussol-Florensac

2. L'abbé fit non seulement des lettres, mais des vers, et c'est sans doute k sa verve poétique, qu'il faut attribuer les odes triomphales que M""* de Pompadour adressait au Roi, sur papier galamment encadré, après Fontenoy, Berg-op-Zoom, Lawfeldt, etc., et qui font aujourd'hui les délices des collectionneurs d'autographes.

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part' de la Flandre, et avec des démonstrations de joie qui passent toute imagination. Elle trouva plaisant d'aller en fiacre, le soir, voir M™* d'Étiolés, et elle encore plus plaisant de le recevoir, et d'aller le voir souper, dans une foule où elle étoitbien assurée de n'être pas trop pressée, et de jouir du crédit et de la considération qu'elle a eus depuis jusqu'à sa mort. Tout le monde sait le reste de son histoire ; M. de Richelieu ne parlera de celle de l'abbé de Bernis qu'à propos de ce qui le regardera.

L'abbé se conduisit avec sagesse fort longtemps ; le dernier degré de ses désirs étoit d'être chargé de faire la Gazette ^ emploi qui vaut environ quinze mille livres de rente et qui a des conséquences amusantes pour un homme de lettres qui est honnête, et avantageuses pour un homme qui n'a rien. En attendant, M™^ d'Etiolés voulut lui faire avoir une petite pension de mille écus. Le Roi l'avoit promis ; il en étoit tourmenté. Enfin il vint un jour à Fontainebleau chez M"® d'Étiolés et lui dit qu'il accordoit à l'abbé la pension de mille écus. Elle vint l'apprendre avec

1. Une nouvelle à la main adressée par M. de Marville, le 30 avril 1747, à M. deMaurepas [Lettres de M. de Marville, t. III, p. 205) , dit : « Il n'est point encore question que le privilège de la Gazettede Francesoitaccordéàl'abbédeBernis, comme on l'avoit dit : la proposition en a été faite par M*"* la marquise de Pompadour, en demandant au Roi de vouloir bien donner 200.000 livres à M. de Verneuil |en dédommagement de la Gazette. Le Roi en a parlé à M. le contrôleur général qui a répondu qu'il étoit hors d'état de payer cette somme, par la destination indispensable des fonds. Quoique ce soit là un refus, M'"^ de Pompadour ne s'en plaint point. Elle attend des temps plus favorables pour procurer ce privilège à M. de Bernis. »

une grande joie, et fut fort étonnée, n'ayant pas encore un grand usage de ces choses-là, que M. de Richelieu lui demandât si Monsieur de Mirepoix ', chargé de la feuille des bénéfices, pauvre d'esprit, dévot et obstiné, avoit signé la feuille ouïe lui avoit dit. Elle fut encore plus surprise de ce que M. de Richelieu voulût parier que l'abbé n'auroit pas la pension, quand elle lui dit que Monsieur de Mirepoix n'en savoit rien. C'étoit un théatin, que Ton connoissoit pour sot et cagot, qui croyoit faire une œuvre méritoire devant Dieu et les hommes de tenir tête au Roi dans une affaire pareille, l'abbé étant accusé de mener une vie un peu mondaine et même licencieuse. M™® d'Étiolés ne tarda pas à voir que M. de Richelieu avoit raison, cl l'abbé n'eut pas sa pension sur un bénéfice ; mais le Roi, l'ayant promise et ne voulant pas lui manquer tout à fait, la lui donna sur sa cassette, où M. de Bernis se piqua encore de la toucher, étant cardinal -.

Il fut question de meubler aux Tuileries pour l'abbé un petit appartement, que M™^ d'Étiolés et toute sa société meublèrent. Cet appartement étoit une espèce de cellule que M™^ d'Étiolés venoit de lui faire avoir ^. L'abbé continua de faire sa cour à

1. Boyer, ancien évêque de Mirepoix, précepteur du Dauphin. Il avait eu la feuille des bénéfices à la mort du cardinal de Fleury, et la garda jusqu'en 1755.

2. Cf. Luynes, t. VIII, p. 88. — Ce fut seulement bien peu de temps avant la mort de M. de Mirepoix, que l'abbé de Bernis obtint une abbaye, Saint-Arnoul de Metz. Voy. Barbier, t. IV, p. 95.

3. M. Sainte-Beuve a conté ce curieux épisode des commencements du futur ministre : « Louis XV, de guerre lasse, fit une

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M°" d'Étiolés très convenablement et très sagement, et il obtint enfin d être ambassadeur à Venise, quoiqu'il eût beaucoup de concurrents ^ Cette place le tiroit de l'élat où il étoit, étant toujours à la veille de mourir de faim, ce qui ne peut arriver à un homme qui a été dans une place semblable et qui s'y est conduit sagement ; mais ce qui est bien marqué au coin du bonheur et de ces espèces de miracles de fortune, c'est que. Madame, fille du Roi, ayant épousé l'Infant d'Espagne, duc de Parme ~, il étoit tout naturel que l'ambassadeur de France à Venise allât voir la fille du Roi. L'abbé s'acquitta donc de ce devoir. Madame l'Infante étoit bonne francoise, et aimoit par conséquent les François, qui s'aiment tous bien davantage quand ils se trouvent dans un pays étranger, au milieu de gens qu'ils trouvent toujours

pension de quinze cents livres sur sa cassette, et accorda un logement dans les combles des Tuileries ; Bernis avait été logé jusque-là chez le baron de Montmorency, un de ses parents. Un jour que Bernis sortait de chez Al""^ de Pompadour, emportant sous son bras une toile de perse qu'elle lui avait donnée pour meubler son nouvel appartement, le Roi le rencontra dans l'escalier et voulut absolument savoir ce qu'il portait ; il fallut le montrer et expliquer le pourquoi : « £h bien, dit Louis XV en lui mettant dans la main un rouleau de louis, elle vous a donné la tapisserie, voilà pour les clous, x [Causeries du lundi, t. VIII, p. 9).

1. La correspondance de l'abbé de Bernis, ambassadeur à Venise, avec Du Verney, a été publiée en 1790, et, malgré les notes ridicules de l'éditeur, M. Sainte-Beuve a fait ressortir l'intérêt et le piquant de ces lettres familières tout à lavantage de celui qui les a écrites [Causeries du lundi, t. VIII, p. 9 et suiv.).

2 Louise-Elisabeth de France, fille aînée de Louis XV, avait épousé, en 1739, Philippe d'Espagne, duc de Parme.

si extraordinaires. Quand l'ambassadeur retourna à Venise, Madame l'Infante l'engagea à revenir, et il en avoit encore plus d'envie. M. de Richelieu ne se souvient plus à quel voyage le chancelier de Milan porta à Madame l'Infante le projet que M. de Richelieu lui avoit vu longtemps auparavant, pour réunir solidement, par des intérêts communs, la maison d'Autriche avec la maison de France. Cela étoit fort spécieux, ou auroit pu l'être, si les hommes pouvoient voir leur intérêt solide et particulier sans jalousie, envie, etc. ; mais le hasard fît que Madame en écrivit au Roi, et ensuite vint à Paris, où elle parla elle-même et fit venir l'abbé avec tout ce qu'il avoit étudié avec le chancelier de Milan, et l'on oublia l'abbé de Bernis freluquet, et l'on ne le vit qu'avec le titre d'ambassadeur. C'étoit dans un moment où S. M. venoit d'apprendre que le roi de Prusse avoit fait des plaisanteries très piquantes sur son amour pour M"*® de Pompadour. Mais, dans toutes celles qu'il s'étoit permises, il avoit eu l'attention de parler du Roi avec une retenue infinie et même respectueuse ; néanmoins il n'y gagna point, M™® de Pompadour et les ministres n'oubliant rien pour mettre le Roi de la partie. Le traité de Vienne ne tarda pas à nous engager dans une guerre où, heureusement pour la solidité de l'État, nos généraux et nos ministres firent tant de sottises que l'on fut obligé de faire une paix où nous perdîmes comme à l'ordinaire. Pendant ce temps-là, l'abbé de Bernis avoit cheminé, avoit apporté son traité de Vienne, dont le Roi avoit été d'abord fort engoué, et l'Empereur encore plus, avec raison. Il fut très fêté à la

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cour, où l'on sentit bien qu'un homme qui avoit été l'âme d'un traité qui renversoit toute l'Europe devoit renverser tous les ministres et devenir le seul, et que par conséquent l'abbé devoit monter à une fortune qu'il n'auroit pas pu espérer ; mais sa tête qui avoit été assez bonne pour résister dans l'état où il avoit été et pour parvenir au dernier période de sa force jusqu'à Venise, se trouva un peu trop foible pour aller un degré plus haut, et il n'osait presque pas y aspirer.

Il étoit toujours bien avec M™* de Pompadour et travailloit sur ledit traité avec les ministres, dont plusieurs y sentoient des conséquences et une révolution, de sorte qu'il étoit très en peine de ce que cela deviendroit. Il venoit tous les soirs chez M™* la duchesse de Lauraguais^ dans le voisinage de qui étoit un petit logement qu'il avoit obtenu à Versailles, et M. de Richelieu n'étoit pas celui qui lui donnoit le moins de courage. Ils se contoient réciproquement ce qu'ils avoient appris et faisoient des réflexions. Enfin, on arriva au point que tout le monde voyoit, encore mieux que l'abbé ne pouvoit l'espérer, qu'un traité entre les deux plus grandes monarchies de l'Europe, qui avoient toujours été, depuis leur existence, ennemies et qui tout d'un coup redevenoient amies et alliées, au grand étonnement de toutes les tètes des deux nations, ayant été adopté de part et d'autre, ne pouvoit être bien traité et soutenu que par le même homme qui en avoit jeté les fondements ^, de sorte que tout cela

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