L ABBÉ DE BER^IS
absolument. M. de Richelieu représenta à M. Fallu, et lui mit bien dans la tête, qu'il étoit impossible que celui qui avoit fait le traité ne continuât pas les conséquences d'un principe que personne ne pouvoit concevoir ; que ce même principe étoit à la portée de tout le monde, et que, si M. Rouillé atlendoit qu'il fût au période de maturité à ne pouvoir plus l'empêcher , il seroit renvoyé tout à fait, le Roi n'ayant pas de milieu dans les efforts qu'il faisoit pour prendre un parti, et que M. Rouillé deviendroit [alors] bourgeois de Paris, sans occupation ni considération ; au lieu qu'en donnant sa démission à condition de rester dans le Conseil, il auroit toujours une considération quelconque d'un état grand par lui-même, et encore peut-être celle de n'avoir pas voulu poursuivre quelque chose contre nature, pour ainsi dire. Cela étoit si vrai, que l'esprit du frère et de la sœur s'en pénétrèrent aisément ; ils eurent la sagesse de ne pas risquer tout perdre, et de se mettre à l'abri du port honorable qu'on leur présentoit. M. Rouillé donna sa démission, et l'abbé de Bernis fut installé ministre des affaires étrangères et secrétaire d'Etat ^ Ce fut
1. C'est le 28 juin 1757 que labbé de Bernis remplaça M. Rouillé comme secrétaire d'Etat des affaires étrangères. Le duc de Luynes écrivait à ce propos, le 26 [Mémoires, t. XVI, p. 86) : « M. Rouillé obtint hier sa démission de la place de secrétaire d Etat des affaires étrangères ; M. l'abbé de Bernis est nommé à sa place. Il y a longtemps que M. Rouillé vouloit quitter, sa santé ne lui permettant pas de soutenir un travail aussi considérable, et il étoit aisé de juger que cette place étoit destinée à M. l'abbé de Bernis ; mais cet arrangement n"a été déclaré qu aujourd'hui après le Conseil. M. Rouillé verra après-
peu de temps après que sa tête, qui avoit paru bonne pour toul ce qu'on lui avoit présenté, parut bientôt après bien mauvaise pour les affaires et beaucoup trop foible pour la grandeur des objets qu'elle avoit à y digérer, et elle lui tourna de tous les points ^
demain pour la dernière fois à l'audience les ministres étrangers. M. de Bernis arrivera pendant l'audience, et là se feront les adieux et les compliments d'arrivée. M. l'abbé de Bernis prêtera serment mercredi. »
1. L abbé de Bernis quitta le ministère le 9 novembre 1758, renversé par M™^ de Pompadour, qui s'en était dégoûtée. Sa politique a été diversement appréciée, et en général avec moins de sévérité que n'en montre M. de Richelieu.
M. de Richelieu partit dans ce temps-là ^ content, et croyant que l'abbé étoit un des meilleurs amis qu'il laissât à la cour ; mais il ne fut pas infiniment de temps à s'apercevoir qu'il s'étoit bien trompé et que l'abbé lui jouoit un tour, qui fut encore plus cruel pour l'État que pour lui. M. de Richelieu veut parler ici de la capitulation de Closter-Seven -. Jl avoit pris l'armée angloise prisonnière de guerre ; ce fut l'abbé de Bernis qui fit rompre la capitulation 3, et par conséquent entraîna tous les malheurs qui l'ont suivie.
Et on va voir combien les plus petits hasards
1. Il fut nommé en juillet 1757 au commandement de l'armée du Hanovre à la place du maréchal d'Estrées.
2. Closter-Seven est un bourg de Prusse, près de la place forte de Stade, le duc de Cumberland, commandant l'armée anglo-hanovrienne, y fut acculé par Richelieu et dut signer le 8 septembre une capitulation par laquelle il s'engageait à ne plus servir contre la France. Sur cet événement, voyez les Causeries du lundi, t. VIII, p. 21 ; Luynes, t. XVII, p. 20 et suiv., 56, 95 et suiv., 121, etc ; voyez aussi une lettre au prince de Soubise, British Muséum, Ms. Add. 15945, fol. 61-68.
3. Il ne la fit pas rompre ; mais il en retarda tellement la ratification que le prince Ferdinand de Brunswick, successeur du duc de Cumberland, put reprendre sa parole à la suite de la défaite des Français à Rosbach.
ont quelquefois des conséquences terribles. Le lendemain du malheureux jour où le Roi fut assassiné par Damiens', après avoir été pansé et que les esprits furent un peu reposés, il ordonna à Monsieur le Dauphin d'assembler le Conseil, et, comme M. de Richelieu étoit d'année de service auprès de S. M., il lui dit de donner des ordres à Lemoine, huissier du cabinet, d'avertir pour le Conseil, lequel, un moment après être parti, revint lui demander si c'étoit le conseil d'État ou celui des Dépêches. M. le maréchal de Richelieu ayant demandé l'explication à Monsieur le Dauphin , celui-ci lui répondit que c'étoit le conseil des Dépêches. Lemoine, à qui M. de Richelieu le dit, répliqua : « Il arrive donc un cas unique peut-être ; c'est que M. l'abbé de Bernis est entré dimanche dernier au conseil d'Etat et n'a pas pris séance encore au conseil des Dépêches ; dois-je l'avertir ? » continua-t-il. M. de Richelieu n'avoit garde de résoudre la question. Il va à Monsieur le Dauphin lui demander ce qu'il en pense, et ce prince lui dit : « Il faut demander au Roi cette explication. » Monsieur le Dauphin ajouta que, dans l'état ou étoit le Roi, il ne vouloit pas l'importuner de celte question. On rappela alors Lemoine, à qui on demanda ce qu'il en pensoit, qui dit avoir vu beaucoup de gens être du conseil des Dépêches sans être de celui d'État, et qu'il n'en avoit jamais vu être du conseil d'État sans être de celui des Dépêches. Cela ne détermina pas encore Monsieur le Dauphin, qui redemanda à M. de Richelieu ce qu'il en pensoit. M. le maréchal lui répondit que, dans la situation