Ambassadeur d'Espagne à Paris de 1746 à
pour conduire les choses à ce point, et je serai bien aise de voir arriver les étals que l'on vous demande dans la forme marquée, afin qu'il n'y ait plus de prétexte de reculer. L'on a envoyé un courrier à M. de la Thuilerie pour se rendre ici et vous le faire passer tout de suite. Comme il est du choix du contrôleur général, il faut espérer que ce ministre aura pleine confiance en sa besogne et qu'il sera plus disposé à envoyer l'argent qu'il demandera. Je voudrois que vous l'eussiez déjà à Gênes.
« M. d'Argenson doit vous mander qu'enfin il est venu une réponse de Madrid, qui n'est pas satisfaisante. Je ne sais encore aucun détail ; M. de Puyzieulx m'ayant dit qu'on la déchiffroit, il ne m'a donné rendez-vous qu'à demain. Je vous informerai en détail de ce que j'y apprendrai ; car tout cela porte à plomb sur les affaires de Gênes, qui doivent faire le principal objet de notre campagne. Je vois que la cour de Vienne met tous ses moyens à rétablir son armée d'Italie, que les Anglois et le roi de Sardaigne sont plus vifs que jamais contre Gênes, et je vois en même temps que l'Espagne ne s'en soucie point et que nous sommes les très humbles serviteurs de la cour de Madrid. Je vous laisse faire sur cela vos commentaires; j'en fais de fort tristes, et voudrois bien, et pour vous et pour moi, que d'autres que nous fussent chargés d'une besogne aussi mal arrangée. Il faut néanmoins, puisque nous y sommes, faire de notre mieux, redoubler de courage et faire provision de patience. Sur ce, je vous embrasse, Monsieur le duc, et c'est assurément de tout mon cœur. »
A Versailles, ce 25 mars 1748.
« Vous ne me devez aucun remerciement de tous les mouvements que je me donne pour vos affaires ; car en vérité je les regarde comme les miennes, et je n'y ai aucun mérite. Mon zèle pour le succès général est lié avec le vif intérêt que je prends à ce qui vous regarde. Ainsi tout concouitet coule de source. Je sais que l'on lâche de vous indisposer.
L'on fait jouer les mêmes ressorts auprès de moi ; mais en vérité, c'est bien peine perdue pour les malintentionnés. Rien ne peut m'efïleurer, et je suis convaincu qu'il en est de même de vous. Ainsi il n'y a qu'à aller son train et laisser dire et taire
« M. d'Argenson vous envoie le consentement du Roi pour l'affaire de Savone. Je voudrois qu'il en coûtât le double et qu'elle fût accomplie. Ce seroit le coup le plus important dans la circonstance présente et qui déconcerteroit tous les projets des ennemis et donneroit de la consistance aux nôtres. Je ne veux pas me laisser aller à une idée aussi agréable, et il faut en attendre l'événement avant tout, et je sais que ce n'est que par des miracles qu'ils arrivent; mais la bonne conduite les facilite.
« Il n'est pas possible que la neige universelle qui a tombé partout n'arrête les projets des Autrichiens, et je compte qu'ils ne pourront rien faire ce mois-ci ni peut-être plus tard. L'on mande que le projet de la Corse s'affoiblit ; mais à tout événement assurez-vous de Calvi et de Capraïa.
« Je ne vous mande point les nouvelles de ce pays-ci, parce que, outre que je ne suis point dans le sanctuaire, je sais que l'on vous en informe plus d'original.
« Le maréchal de Saxe est parti, piqué au jeu et quasi forcé à tenter le siège de Maëstricht. Il y a pour cela bien des difficultés réelles, qu'il n'avoit pas quand il n'a pas voulu y songer. Si cependant il n'agit qu'à contre-cœur ce n'est pas le moyen de réussir, et, s'il ne fait rien, nous aurons détruit une partie de nos troupes par le mouvement prématuré qu'on leur fait faire par une saison bien rude et bien mauvaise. Vous saurez directement l'entrevue du convoi de Berg-op-Zoom et de M. de Vault, ainsi que nos désastres maritimes. C'est cet article de la mer qui me fait craindre la durée de la guerre ; car, sans l'espérance qu'ont les Anglois d'achever de détruire notre marine et notre commerce, ils ne seroient pas si difficiles ; car leur crédit s'épuise et leurs souscriptions perdent 4 "/o dès le troisième
payement ; que sera-ce aux derniers jusqu'à dix, si nous nous soutenons cette campagne et qu'il n'arrive rien de fâcheux contre l'état de Gênes.
« Je vous fais de tout mon cœur mon compliment sur l'afFaire de Voltri, parce qu'elle fait honneur à votre prévoyance et activité, et je vous assure que je les ai mis dans tout leur jour devant gens qui auroient bien désiré que je n'en eusse pas tant dit. Le parti que vous prenez pour la défense de la rivière du Levant ne vous fera pas moins d'honneur ; votre plan général est tout au mieux, et il ne tiendra assurément pas à mes soins de vous y fortifier et vous procurer tous les moyens qui sont à ma disposition. »
A Versailles, ce 13 avril 1748.
« Je commence par l'article de votre santé Je crains
que la fatigue de corps et d'esprit, qui est excessive, ne vous
échauffe le sang et ne vous fasse succomber Je ne me
console pas plus que vous du manquement des patrons génois ; car je vois clairement que, si on avoit débarqué à minuit, votre affaire étoit certaine. Elle vous fera toujours honneur dans l'esprit de ceux qui seront instruits et capables d'en juger. Vous avez bien raison d'envier le sort de ceux à qui les alouettes tombent toutes rôties
« Je savois bien quelque chose du discours tenu sur les dépenses secrètes. Je l'ai d'abord méprisé, et, l'entendant répéter, je l'ai contredit avec chaleur et la preuve à la main par les états de dépenses que l'on citoit et qui ont démontré le contraire. Après quoi l'on n'a plus rien dit. Je traitai dans le temps cette matière à fond avec Monmartel et Boullongne, que je laissai très persuadés. Mais je n'ai rien entendu dire au contrôleur général. Il est vrai que je n'ai pas été à portée qu'il me tînt un pareil discours, et je l'eusse relevé tout aussi vivement que vous le faites. Mais je suis persuadé qu'il n'a pas réfléchi, s'il a tenu ce propos. Je vous promets qu'il ne se passera pas quatre jours que je ne lui en parle. Je me concerterai avec M. le cardinal de
TenciQ et avec M. de Puyzieulx, qui pensent (car je leur en ai déjà parlé) que vous prenez l'affaire trop au tragique. Je réponds qu'il faut commencer par voir d'original M. de Machault et ce qu'il dit et se conduire en conséquence. Je
ne perdrai point cette affaire de vue jusques au bout
« Je ne comprends pas plus que vous ce qui oblige M. d'Argenson à se mesurer autant qu'il le fait avec M. de Machault. Ce dernier et du Verney font la moitié de sa besogne, et je ne vois pas que le contrôleur général ait les mêmes ménagements pour M. d'Argenson. Je vous citerois sur cela plusieurs laits graves ; mais ce n'est pas le lieu, et je viens au dernier article de votre lettre, où vous me parlez des plaintes que le roi de Sardaigne a portées contre vous sur la vivacité dont vous avez usé avec M. de Pallavicini, etc. J'en ai ouï dire quelque chose à M. de Puyzieulx, qui n'y a fait aucune attention, et la preuve en est qu'il ne vous en a rien mandé. Mais je puis vous assurer en même temps que M™* de Carignan n'y a aucune part. J'ai même lieu de croire qu'elle n'en a pas de connoissance. Quant au cardinal de Rohan, à qui j'en ai parlé, il ne savoit rien du tout ; ainsi il n'a fait aucune démarche certainement ni tenu aucun propos. Il est en assez mauvais état, ayant une fièvre lente et crachant du pus. Ce sont des tubercules, à ce qu'on dit ; mais pour moi je crains bien que cette maladie ne soit funeste. Je vous conseille donc de ne pas vous embarrasser de ce qui a pu être dit à ce sujet. Vous avez depuis arrangé vos échanges à la commune satisfaction ; ainsi il n'y a plus rien à dire ni à faire à cet égard.
20 avril.
« Le train que vous connoissez a entraîné M. d'Argenson à une infinité d'occupations qui ont empêché le renvoi de votre courrier. J'espère pourtant qu'il partira ce soir ; j'y ferai du moins ce qui pourra dépendre de moi.
« J'ai vu le contrôleur général, qui nie d'avoir tenu aucun propos sur les dépenses secrètes, ni autre qui puisse
VOUS désobliger. M. le cardinal de Tencin, qui est à portée d'entrer avec lui dans un plus grand détail, vous en rendra compte plus d'original que je ne pourrois faire. Il est certain que la négative absolue est déjà une principale réparation, et, s'il a parlé, ce que je ne sais pas sûrement, il connoit l'avoir fait légèrement, et c'est le cas où l'on n'a d'autre parti à prendre que de nier. Je vous réponds qu'il est bien persuadé du contraire de ce qui a été avancé à ce sujet, et j'en ai pris occasion de reparler très fortement à BouUongne avec le ton qui convient à un homme tel que vous ; mais, tout cela fait, je pense que vous devez mépriser de pareils propos et n'y plus songer.
« M . le duc de Modène, qui est ici depuis trois jours, m'a dit que M. de la Mina n'étoit attendu à Chambéry que vers le 20 mai. Je n'ai jamais pu tirer de lui quand il seroit à Nice, ni quand les troupes espagnoles, qui sont encore en Catalogne et en Languedoc, se mettroient en marche. Cela n'empêche pas que je n'aie fait toutes mes dispositions pour que celles du Roi soient sur le Var au 15 de mai. Bien est-il vrai que la neige ne permettra pas encore alors de se porter dans les montagnes au-dessus de Levenzo (?), que vous connoissez et qui est le seul endroit par où l'on puisse tourner les retranchements des ennemis
« M™^ de Belle-Isle me charge de vous faire mille remerciements et compliments ; elle se flatte que, quand je ne serai plus à Paris, vous la traiterez mieux. »
A Paris, ce 3 mai 1748.
« J'ai attendu au dernier moment à répondre à votre lettre particulière, M. d'Argenson me remettant d'un jour à l'autre ; encore ne répondrois-je pas que ce soit pour aujourd'hui. Il est vrai qu'il a bien des affaires ; car le siège de Maëstricht est si mal conduit par M. de Lowendal, qui n'y entend rien et qui, pour cette fois-ci, a voulu s'en mêler lui-même, ce qu'il n'avoit pas encore fait aux autres, que l'on a déjà perdu un tiers du temps ; à quoi s'est joint
un temps affreux de pluie, de neige et de froid. Le pauvre commissaire vient d'y avoir une jambe tracassée, qu'il a fallu lui couper
« J ai vu M. le duc d Huescar, à qui j'ai dit que, étant autant de ses amis que vous l'êtes et comptant de même sur son amitié, vous m'aviez chargé de lui parler de ce qui vous étoit revenu, et que c est parce que vous ne le croyez pas que vous étiez bien aise de vous en expliquer avec lui, ce que l'on ne fait qu'avec les personnes que Ion estime, etc. Il m'a extrêmement remercié de cette marque d'attention et d'amitié de votre part, et, après s'être répandu en éloges sur vous, il a nié avec serment d'avoir jamais rien
dit ni pensé de pareil Je lui ai parlé de M. de Moya.
Il m'en a dit beaucoup de bien, que c'étoit son ami et qu il alloit lui écrire tout ce qu'il falloit. Il convient que La Humada est un bon militaire, mais sans usage du monde et n'entendant point le françois, et assez naturellement opposé à nos vues ; il pense qu'il en faudroit un tout autre que lui à Gênes. J'en parlerai bien encore à M. de la Mina ; mais vous savez le peu de crédit que j'ai sur lui
« Je ne demande pas mieux que vous ayiez un étatmajor ; mais ceux qui disent qu'il y en a dans les corps subordonnés à M. de Saxe n'accusent pas juste. Je vous jure que je voudrois de tout mon cœur que vous fussiez à la tète d'une armée de cinquante mille hommes en Italie et pouvoir vous la faire passer. Je pense qu'elle seroit en de
très bonnes mains Je ne suis actuellement chargé de
la besogne que malgré moi, et, si cela duroit, je serois comblé d'en être déchargé et vous la remettre »
A Bizy, ce 8 mai.
« Si j'avois été à Paris ou à la cour, je vous aurois dépêché un courrier sur le champ pour vous apprendre la signature des préliminaires ; mais je les savois trop imparfaitement, et il falloit savoir ce que pensent le Roi et le ministère Voici ce que je sais des articles.
212 MÉMOIRES DE tllCHELIEL
« 1° La paix est signée entre nous et l'Angleterre et la Hollande. Les Anglois nous rendent le Cap Breton et généralement tout ce qu'ils pourroient avoir pris sur nous en quelque lieu que ce soit des Indes orientales ou occidentales, et les traités de commerce et de navigation rétablis comme avant la guerre. Nous laisserons subsister les ouvrages de fortification que nous avons laits à Dunkerque du côté de la terre et du côté de la mer, et le port comme avant la guerre.
« 2° La Hollande se remet à notre égard comme avant la guerre, et nous réciproquement, pour les traités de commerce, etc.
« Les places que nous avons rasées resteront comme elles sont, et, dans la restitution générale que nous nous engageons de faire à la reine d'Hongrie des Pays-Bas que nous avons conquis, nous ne sommes tenus d'aucun dédommagement pour les fortifications détruites et autres sommes exigées, etc.
« L'Infant doit avoir Parme, Plaisance et le duché de Guastalla, le tout réversible à la reine d'Hongrie dans le cas que l'infant devienne roi de Naples. Je crois que Guastalla sera pour le duc de Modène, qui doit être rétabli dans tous ses états et dédommagé des pillages, etc.
« Le roi de Sardaigne doit restituer Final et Savone aux Génois, qui rentreront dans tout ce qu'ils possédoient avant la guerre. C'est aux cours de Londres et de Vienne à dédommager le roi de Sardaigne de ce que l'on lui ôte du Plaisantin et de tous les avantages que lui procuroit le traité de Worms^.
« L'on stipule pour l'Espagne qu'elle laissera jouir l'Angleterre du vaisseau de permission pendant les quatre ans qui restoienl encore à écouler, quand la guerre a commencé ; après quoi il n'en sera plus question ; et c'est là
1. Traité du 13 novembre 1743 entre l'Empereur, l'Angleterre et la Sardaigne, assurant à celle-ci Final, Plaisance et une partie du Milanais.
ce qui fait le grief de l'Espagne, qui est contente de l'établissement de l'Infant ; mais elle ne veut pas céder ces quatre années du vaisseau de permission. Je ne sais ce qu'il y a sur l'assiento des nègres, dont elle n'est aussi pas contente ; car d'ailleurs on lui rend Portobello et tout ce qui lui a été enlevé dans les Indes pendant la guerre, et quant au commerce et à la navigation on remet tout sur le pied des anciens traités comme avant la guerre.
« Les deux puissances maritimes ont stipulé, je crois, un délai de deux mois pour que Vienne et Turin acquiescent au traité ; après quoi elles n'y prendront plus de part, et le Roi sera libre de faire d'autres conditions à leur égard, et, en attendant, il est expressément convenu que le Roi demeurera en possession de la totalité des Pays-Bas et des places, pour en jouir comme pendant la guerre.
« Voilà en substance ce que je puis vous dire des préliminaires signés à xVix-la-Chapelle ; d'où nous concluerons, je crois, que notre guerre ne durera pas longtemps en Italie, et, dès que les Anglois nous laisseront la mer libre, vous ne serez plus guère embarrassé. Je vous dépêcherai un courrier, dès que j'aurai été à Versailles et que je serai encore instruit plus correctement que je ne le suis »
A Nemours, ce 13 mai 1748.
« Ce n'est assurément pas ma faute si le courrier de la république ne m'a pas trouvé en chemin. Le Roi, sachant que M. de la Mina étoit encore en Espagne et que les Espagnols de Languedoc n'ont aucun ordre, n'a pas jugé qne je fusse à Nice pour y être les bras croisés et encore moins que j'agisse, tant que M. de la Mina et ses troupes n'y seroient pas, puisque c'est leur projet que l'on doit suivre
« M. de Saint-Sé vérin a fait plusieurs balourdises dans sa négociation. Celle d oublier que le Roi a un gros corps à Gênes, qui ne communique que par mer, en est une incroyable ; car il n'a tenu qu'à lui de faire expédier sur le
champ l'ordre à l'amiral Byng de cesser toute hostilité. Dans le désir et l'impatience qu'on avoit à Londres et à la Haye de voir cesser nos opérations en Flandre, tout eût passé. Mais enfin il faut partir d'où l'on est, et j'espère qu'il n'y aura pas de difficulté et que nous en serons quittes pour trois semaines de retard ; mais elles pourront être bien périlleuses pour vous, et je vous assure que j'en suis dans une colère et une impatience qui égalent celles que vous aurez, quand vous serez instruit du fait.
« Au surplus je fais tout marcher, et, quoique nous ne devions rien faire sans M. de la Mina, je ne laisserai pas de faire toutes les démonstrations et nous tirerons le canon de reste sur la Roya. Mais, tant que les neiges rendront les montagnes de notre gauche inaccessibles, le roi de Sardaigne ne prendra pas le change. Je compte bien plus à son égard sur sa déférence pour l'Angleterre, et, quelque désolé qu'il soit de perdre Final, je serai bien trompé s'il ne se met pas incessamment en suspension d'armes
« M. le cardinal de Tencinet sa sœur m'ont fait part de ce que vous leur mandez des tracasseries que l'on voudroit faire pour nous brouiller. Je sens comme je dois cette marque d'amitié de votre part ; mais je vous prie de croire que, quand je suis une fois livré comme je vous le suis, rien n'est capable de m'ébranler —
« Je dois, avant de finir, vous faire part qu'en prenant congé du Roi, S. M. m'a lait pair, souhaitant que je n'en parlasse à qui que ce soit qu'après que je serois sorti de Paris. Ainsi, excepté M'"* de Belle-Isle, M. d'Argenson et M. le cardinal de Tencin, à qui je l'ai confié sous le plus grand secret, personne n'en sait encore rien, et je ne le dirai qu'après l'avoir appris à M. de la Mina, qui vient de me faire part de sa grandesse. »
A Nemours, ce 14 mai^ « Il eût été à désirer que M. de Saint-Séverin se fût