Lettre placée au fol. 136, avant sa date
que le chagrin de voir péricliter la besogne sans en être la
cause, et tout le blâme retombera sur lui seul
« Je ne saurois croire que le roi de Sardaigne veuille soutenir la guerre. L'on doit penser la même chose à Vienne, et est-il vraisemblable qu'avec cette méfiance la reine d'Hongrie ose enfourner son armée dans l'entreprise de la rivière du Levant, n'ayant plus le secours des Anglois ? Il est impossible de le penser, et c'est encore un motif de plus pour que vous conserviez votre poste autant que cela se pourra avec sagesse ; car que ne diroit-on pas si vous l'abandonniez et que, peu de jours après, le roi de Sardaigne s'explique. Ce seroit peut-être un moyen de l'en empêcher, s'il vovoit des partis trop timides de notre part — »
Au camp de Nice, le 3 juin.
« Les nouvelles dont vous me faites part paroissent
bien positives. Cependant je crois qu'il n'y avoit encore eu rien de nouveau le 31, ce qui me fait espérer qu'il n'y aura rien eu de plus et que les régiments de Bourgogne,
d'Escars et Flandre vous auront joint à temps Plus
M. de Brown diifère et moins il y a lieu de croire qu'il puisse entreprendre ; car enfin voilà l'époque de l'armistice des Anglois qui se rapproche, et que peuvent faire les Autrichiens dans la rivière du Levant sans le secours de la mer ? Méneront-ils leur artillerie par terre, et tout ce qui en dépend ? Ont-ils des équipages pour cela ? et vous sentez mieux que personne tout ce qu'il y a à dire làdessus M. Chauvelin me mande qu'il croit noire convoi
passé en Corse ; je serois bien aise que Curzay pût arriver à temps pour délivrer Bastia. »
Au camp de Nice, ce 4 juin.
« Je suis charmé de voir que M. de la Humada vous ait
mis plus à votre aise ; car j'ai regardé ce point comme le
plus essentiel pour la conservation de votre poste, que je
serois bien fâché de vous voir forcé d'abandonner par cette
raison A la façon dont vous me parlez de votre poste,
je doute que les Autrichiens, qui ne sont pas bien vigoureux dans leurs attaques, en viennent à bout, et je ne puis me persuader que M. de Brown hasarde une pareille entreprise, à la veille de voir les Anglois devenir simples spectateurs, et presque assuré que le roi de Sardaigne accédera et se séparera par conséquent de sa maîtresse
« P. -S. — Je reçois à ce moment mes lettres de la poste, et M. le cardinal de Tencin me mande les mots suivants, que je vous rends tels qu'ils sont : L'accession de la reine d'Honiirie aux préliminaires met fin à toutes ços peines et à toute^ vos inquiétudes. Je vous en félicite, et M. de Richelieu , de tout mon cœur.
« Cela ne me paroit pas équivoque, et m'est encore mandé par plusieurs personnes et M™* de Belle-Isle. Mais admirez qu'aucun ministre ne m'en dit mot, et vous conclurez du peu de cas qu'on fait de la situation. C'est la tranquillité de ceux qui, comme vous et moi, sont chargés au loin de la besogne. Cela étant ainsi, il n'est pas possible que M. de Brown n'ait actuellement des ordres. ;>
Au camp de Nice, ce 11 juin 1748.
« Je reçois à ce moment une lettre de M. de Leutrum, dont je joins ici copie. Vous voyez que ce que j'ai prévu est arrivé et que la crainte d'être attaqué d'un moment à
l'autre a obligé son maître à parler Je vais répondre à
M. de Leutrum et lui serrer le bouton pour savoir sur quoi compter avec ceriiiude, et lui faire entendre que, sans cela, je vais agir. Il faut seulement que je puisse obtenir le consentement de M. de la Mina de parler en nom collectif; car vous savez que seul je ne puis exercer d'hostilités contre les Piémontois, parce qu'il n'y a point eu de guerre
déclarée Voilà la poste qui vient d'arriver et j'y trouve
le paquet ci-joint de M. de Puyzieulx, qui presse pour l'accession de la République. Cela est fait. Vous trouverez comme moi bien à réfléchir et à dire sur ce qui se passe à
Versailles et à Aix-la-Chapelle ; mais ce n'est pas ici le lieu de s'étendre sur tout cela. »
Au camp de Nice, ce 12 juin 1748.
a Je crains bien que toutes vos représentations et les miennes surlétablissement de l'Infant etsur ce quiconcerne les arrangements pour la république soient non seulement inutiles, mais même désagréables, parce qu'on n'aime pas les vérités que l'on ne veut pas suivre. L'on me mande que M. de Puyzieulx est dans l'enthousiasme sur M. de Saint- Séverin et qu'il dit qu'il n'y a point de grâce, quelque éminente et considérable qu'elle soit qu'il n'ait mérité, et qu'il est le plus capable du royaume de remplir sa place, de lui Puyzieulx. J'aime M. de Puyzieulx ; je compte sur son amitié depuis longtemps, et j'ai vu avec plaisir qu'il étoit réellement de vos amis ; mais je suis lâché qu'il soit prévenu et ébloui à cet excès. Ce n'est ni à vous ni à moi à y apporter le remède. Le cardinal me marque que c'est un [crime] de rien blâmer de ce qu'a fait Saint-Séverin, même sur l'article des hostilités de la mer Méditerranée. Cela étant, nous sommes bien criminels, et moi surtout, qui ne puis déguiser ce que je pense dans de pareilles circonstances, et ce qu'il y a d'admirable est que nos deux ministres m'écrivent uniformément tous deux que toutes hostilités cessent de droit, en vertu des préliminaires, au bout des six semaines, et par conséquent au 11 juin, tandis que l'ordonnance de Versailles du 25 mai et la proclamation de Londres disent le contraire et ne font aucune exception. M. de Maurepas a envoyé ses ordres en conformité dans tous les ports et y fixe la liberté de naviguer au 24 juillet. Mais c'est à nous à tâcher de finir notre mission favorablement et je l'espère bien. Mais je ne vois pas clair encore pour la fin et pour l'exécution de toutes les conditions, qui nous retiendront nécessairement ici. Dieu veuille que ce ne soit pas nous qui soyons chargés de la conduite et introduction de l'Infant dans ses états, conjointement
avec les Espagnols, M. de la Mina m'ayant déjà dit que l'Espagne l'exigeroit ainsi.
« Vous me ferez part sur tout cela de vos réflexions. J'en userai de même et penserai tout haut avec vous, autant que l'on le peut faire dans une lettre. »
Au camp de Mce, ce 15 juin 1748.
« Vous voilà donc soulagé d'une situation aussi critique qu'inquiétante, à cause de toutes les circonstances. Je vous
en fais mon compliment Il s'agit maintenant de voir si
M. de Brown aura prétendu de rester in statu quo et en conséquence d'occuper les lieux de l'état de Gênes où il se trouvoit le jour que vous réglerez la suspension d'armes. Il est difficile d accorder cette condition avec la cessation d'hostilités contre la république ; mais ils diront que nous nous demeurons bien en possession et puissance des Pays- Bas Vous en tirerez le meilleur parti qu'il en sera
possible en conservant du moins le bord de la mer libre dans toute son étendue pour les communications par terre depuis Gênes jusques à Sarzaneet à tous ces quartiers pour éviter les querelles dans les chemins, et pour cela il est à désirer que les Autrichiens se retirent assez en arrière....
« A l'égard des Espagnols, le plus court est, je crois, de les faire rapprocher de Gênes et de les placer en seconde ligne, pour prévenir toute occasion d'hostilité, d'insulte ou de querelle avec les Autrichiens. Vous en sentez la conséquence, et combien il vous importe que 1 on ne puisse pas vous faire les mêmes reproches qu'à M. de Noailles, qui les exposa à être enveloppés et à fuir pour l'éviter, avec scandale
« Je crains que tout ceci ne soit encore bien long ; car il faut que les parties contractantes commencent par être d'accord. Ce n est qu'au congrès que les remontrances et prétentions réciproques se peuvent faire et se décider. Combien de délais ! Combien de courriers ! et quelles distances ! — L'Infant passera-t-il dans ses nouveaux états
avant cet arrangement des parties ? Comment y ira-t-il ? Par quel chemin? Qui est-ce qui l'y conduira? M. de la Mina veut que ce soit la France, ou tout au moins les deux couronnes, et que lui et moi en soyons chargés. Ce n'est pas là mon compte ni, je crois, le vôtre, qui pouvez, suivant la route, être plus à portée. Je suis venu ici malgré moi ; je voudrois déjà en être dehors et prendre un repos dont ma santé a grand besoin et que mon âge exige. Vous aurez bien aussi vos raisons d'exception. Enfin tout cela me déplaît et je voudrois voir plus clair. Ponrrez-vous retirer les troupes du Roi avant que Gênes soit mise en possession de ses places ? Et par dessus tout les Espagnols accèderont-ils bientôt, et comment ? Monsieur de Rennes m'écrit qu'au 1" juin, date de sa lettre, la cour de Madrid est décidée de ne point accéder purement et simplement, et vous avez vu par ma lettre de Londres, qui vient de très bon lieu, que le roi d'Angleterre ne veut rien changer aux préliminaires »
Au camp de Nice, le 20 juin 1748. « Vous vous trouverez bien éclairé par les réponses que je vous fais passer. M. de Puyzieulx vous remet à votre retour à Versailles pour discuter ce qu'il y auroit à taire à présent sur l'état de Gènes et pour l'établissement de l'Infant dans ses nouvelles possessions, et M. d'Argenson vous renvoie dans Gênes pour le défendre dans le cas d'infraction à la signature des préliminaires de la part de l'Impératrice. Ce que l'on me mande est dans le même goût. L'on convient que, si, contre toute attente, il falloit que j'agisse pour votre secours, je n'ai rien de ce qu'il faut pour faire seulement deux marches en avant. L'on me parle d arrangements et de sûretés à prendre en ce cas avec le roi de Sardaigne ; mais on ne m'envoie ni instructions ni pouvoirs, et tout se termine en raisonnements vagues sans conclusion. A loui cela j'en reviens à mes moutons : finissons le plus tôt que nous pourrons, et n'ayons
aucune part aux affaires publiques. Voilà aussi une lettre du cardinal ; je souhaite qu'il soit en état de vous mieux instruire.
« Je ne sais pas comment je me tirerai d'affaire avec M. de la Mina, qui veut absolument renvoyer ses troupes en Espagne. Il me paroît tant d'indécence et d'autres inconvénients dans cette démarche que je ne puis y acquiescer. Mais que puis-je faire, quand notre cour ne fait rien du tout et ne se décide sur rien ?
« Vous pouvez cependant vous arranger pour votre voyage de Rome. J'ai écrit de façon que j'espère que l'on y consentira, et je vous le ferai savoir sur le champ. J'espère que d'ici à cette époque la réponse de M. de Brov^n sera revenue de Vienne »
Au camp de Nice, ce 22 juin 1748.
« Je vous lais de tout mon cœur mon compliment d'être quitte de M. de Brown ; car, malgré notre très juste méfiance, je ne puis croire qu'il ose violer ce qu'il a arrêté par écrit avec vous. L accession du roi d'Espagne, que l'on me mande encore plus positivement dans une lettre particulière et sur laquelle l'on me demande encore le secret, sans doute à cause de M. de la Mina, va mettre le dernier sceau à la consommation de la paix. ^lais je crains bien que cela ne soit long pour l'exécution, et la plus longue sera l'évacuation de l'étal de Gênes et le retour de nos troupes en France, soit par terre, soit par mer. J'ignore si l'Infant sera conduit par le Piémont ou par mer ; mais, quoi qu'il en soit, c'est à vous et à moi à arranger en projet et à l'avance ce que nous imaginerons qui pourra le plus faciliter et accélérer le retour des troupes de Gênes et le transport de tous vos effets.
« Je viens à ce qui vous regarde personnellement. Je vois que vous avez demandé votre congé ; mais vous sentez bien que l'on ne peut, j'ose même dire, que l'on ne doit pas vous l'accorder, du moins jusques à ce que les
choses soient plus avancées. Qui voulez-vous qui puisse vous remplacer et suivre ce qu'il y aura, et prévenir une infinité de cas qui peuvent survenir, et remédier aux événements imprévus? Il faut un homme de dignité et au fait, et, sans entrer dans un plus grand détail, vous conviendrez vous-même que vous ne pouvez être suppléé par personne. Il ne faut pas que vous gâtiez par une vivacité déplacée tout ce que vous avez fait de bien. Vous vous êtes acquis beaucoup d'honneur et de réputation ; vous avez fait voir que vous êtes capable de conduire les affaires les plus épineuses et militaires et politiques. Vos envieux en enragent. Il ne faut pas que vous leur donniez prise sur vous en insistant trop sur votre retour, et vous connoissez trop la cour pour ne pas savoir les tournures malignes que l'on donne sur les gens à qui l'on veut nuire. Vous me direz à cela que vous ne vous en souciez guère et y ajouterez bien d'autres motifs que je devine et ne répète point par écrit. Mais je vous répliquerai que ce n'est point ici le cas de faire usage de vos connoissauces et qu il faut se soumettre aux bienséances, quand on est dans les premières places. Je vous parle comme je ferois à mon frère Soyez persuadé que je m'ennuie tout autant que vous ici et que j'ai tout autant d'envie d'être chez moi »
Au camp de Nice, ce 5 juillet 1748.
« Vous trouverez, je crois, comme moi nos ministres fort inconséquents dans leurs lettres et dans leurs ordres. Pour moi, je ne puis croire les Anglois aussi légers, et je suis persuadé qu'ils exécuteront les préliminaires et ce qui en résulte de bonne loi ; au moyen de quoi, la mauvaise volonté de la cour de Vienne ne peut pas nous redonner la guerre
« Vous ne serez pas étonné, les choses étant dans cet état, que l'on ne vous ait pas accordé votre congé, et je voudrois de tout mon cœur que vous ne l'eussiez pas demandé ; mais le mal est médiocre si vous vous en tenez
là sans revenir à la charge. Je vous dirai franchement que je veux qu'avant votre retour à la cour le Roi vous donne quelque marque distinguée de la satisfaction qu'il a de vos services. M. de Boulflers en a eu une bien grande en la personne de son fils ; ce que vous avez fait depuis a été d'une tout autre difficulté, et c'est bien le cas de vous faire maréchal de France plutôt que M. de Lôwendal et bien d'autres qui rendent celte dignité bien inférieure à ce qu'elle a été et qu'elle devroit être. Mais c'est le cas du discours du cardinal Mazarin sur les maréchaux de camp, qu'il en leroit tant qu'il seroit honteux de l'être et de ne l'être pas'. Quoi qu'il en soit, je vous suis trop attaché pour ne pas désirer que vous receviez de manière ou d autre la récompense qui vous est due. J'en ai écrit tout au plus fort partout où j'ai cru que cela pouvoit faire cet effet
Au camp de jSice, ce 7 juillet 1748.
« Il faut espérer que ce sera pour cette fois la dernière variation de notre ministère et que l'accession de l'Espagne coupera court aux prétextes qu'auroit pu prendre la cour de Vienne ; car l'accession qu'a fait M. de Sotomayor est pure et simple et sans reslriction. J'en ai la copie. J'ai vu aussi l'article secret par lequel il est dit que 1 on conviendra à l'amiable au congrès d'un équivalent que donnera l'Espagne pour tenir lieu de dédommagement aux Anglois des années de non-jouissance de l'assienlo des nègres et du vaisseau de permission. Cet article m'a surpris ; mais je l'ai lu. 11 ne restoit plus de difîîcullé que sur les délais de la cessation des hostilités par mer, et elle a été partagée, et convenu que ce seroit au bout de six semaines, à compter de la date de l'accession qui est du 28 juin. Ainsi je ne vois plus de queue à discussion essentielle. Il est vrai que la continuation de la marche des Russes dans l'Empire est
1 . Les souvenirs de M. de Belle-Isle sont inexacts : c'est des ducs que parlait Mazarin.
224 MÉMOIRES DE tllCHELIEU
lort extraordinaire ; mais on dit que les puissances maritimes y sont engagées et ne peuvent pas les renvoyer, qu'après leur avoir donné un quartier d'hiver. Reste à savoir quels seront les malheureux hôtes où ils hiverneront
Au camp de Nice, ce 11 juillet 1748.
« Si je me laissois aller à l'humeur, j'en aurois, je vous assure, pour le moins autant que vous, quand je vois et quand je réfléchis sur tout ce qui se passe. Mais ne connaissons-nous pas, vous et moi, les gens à qui nous avons à faire, et devons-nous en être surpris ? Il faut donc s'armer sur tout cela de patience, faire pour le mieux, et le bien pour le bien et pour soi-même, et puis attendre la fin de cette besogne et tâcher de n'avoir plus de part aux affaires publiques. Pour moi cela est tout simple à mon âge ; mais vous êtes encore trop jeune pour vous refuser à ce que votre patrie exigera de vous. Il faut qu'il y ait des citoyens qui se livrent successivement pour la chose publique, quand ils ont des talents et des lumières, et vous êtes de ce nombre, surtout quand cela se trouve joint avec un rang aussi distingué que celui que vous tenez dans l'Etat. Mais je pense en même temps qu'il faut en recueillir les fruits aussi bien mérités, et je ne puis me persuader que le Roi ne vous donne pas la récompense qui vous est si justement due, surtout après ce que nous voyons depuis quelque temps. Je sais que notre maître a besoin d'être avisé ; mais vous avez plus de moyens et d'amis que personne pour cela. Je vous assure que dans ma vade je ne m'y épargnerai pas, et je le ferois bien mieux de bouche que je ne suis à portée de le faire par écrit
12 juillet 1748.
« J'ignorois que M. de Saint-Séverin me mît avec
M. le maréchal de Saxe dans ses propos, parce qu'ils n'ont aucun fondement. Je n'ai jamais dit que j'irois à Milan. J'ai dit au Roi et à tous nos ministres que M. de
la Mina, dont on devoit suivre le projet, ne passeroit seulement pas la Roya, et je le soutiens encore ; qu'il falloit, sur la nécessité des conjonctures, le laisser faire et attendre qu'il ne sût plus ou donner de la tète, et cependant se préparer à son insu pour tirer parti des frais immenses de la campagne, et alors être prêt à entrer dans la vallée de Sture et dans la plaine du Piémont, et obliger le roi de Sardaigne à rappeler tous les Autrichiens à son secours et délivrer de nouveau Gênes par cette diversion. Ainsi M. de Saint-Séverin ne peut pas citer avec la moindre apparence de vérité un pareil fait. Mais, s'il disoit que je blâme son peu d'attention pour les affaires d'Italie, il auroit raison, et sur bien d'autres points dont je ne parle pas, parce qu'il faut épargner les ministres tant que le Roi les emploie, du moins dans le public
A Nice, ce 29 juillet 1748.
« Je vous envoie la réponse de M™® de Tencin et du
cardinal au paquet que vous m'aviez adressé pour eux, que mon courrier vient de me rapporter. Ils vous parleront sans doute de votre projet de voyage de Rome. M. de Puyzieulx en fait un monstre à cause des circonstances ; il prétend que, commandant une armée qui a fait tant de bruit surtout en Italie, chacun a les yeux ouverts sur vos démarches, et que, si l'on vous voit aller rendre visite au roi Jacques, les Anglois de Londres en prendront de l'ombrage ; que l'on ne croira point que ce soit une affaire simple, et que cela fera un très mauvais effet. M. d'Argenson m'en écrit dans une lettre particulière de sa main sur le même ton, et m'ajoute que, ne voulant point vous déplaire ni vous contredire, il ne vous en mande rien. Pour moi qui vous aime pour vous-même, je vous dis les choses telles qu'elles sont, et je conclus que, si ce voyage vous fait un extrême plaisir et que vous l'ayez fort à cœur, vous pouvez vous satisfaire, en prenant le temps que vous jugerez le plus convenable pour que rien ne puisse péricliter en votre absence 15
« M. le cardinal me mande aussi que tout est bien disposé pour vous procurer la marque publique de la satisfaction que le Roi a des services que vous lui avez rendus dans Télat de Gênes, et moi je dis qu'il n'y en a point de convenable que le bâton, et qu'il ne suffit pas de ces bonnes dispositions. Il faut agir, et c'est ce que l'on ne fait pas »
A Nice, ce 2 août 1748.
« Je comprends toute Timportunité que doivent vous causer les compliments de M. de la Humada. J'espère aussi que cet exemple pourra être un véhicule pour déterminer le Roi. Je le crois tout décidé à vous faire maréchal de France, et il est bien fâcheux que, dans la situation où vous vous trouvez, et après tout ce qui s'est passé, il faille avoir besoin de quelque chose de plus, et que le maître ne sache pas mettre le prix et la grâce dans ce qu'il fait. Mais vous connoissez le terrain mieux que personne ; ainsi il faut bien en passer par là et mettre en œuvre ceux qui sont à portée de faire dire le oui
« Il est bien vrai que Saint-Séverin fait ce qu'il peut à présent pour réparer ses premières sottises et regagner par l'accélération de la paix, et, pour y parvenir, il estropiera encore toutes les autres parties, et vous savez qu'il y en a une infinité qui ont chacune leur importance. M. de Puyzieulx voit, je crois, qu'il n'a pas fait un bon choix ; mais il le soutient par honneur et par politique ; mais je crois bien savoir qu'il est triste et affligé de sa besogne. J'en suis fâché, parce que je lui crois de très bonnes intentions et qu'il m'a toujours marqué de l'amitié »
A Nice, ce 6 août 1748.
« Je vois que vous avez abandonné le projet de votre
voyage de Rome. J'en suis bien aise, puisque cela s'est
tourné si de travers dans la tète de M. de Puyzieulx ; car
M. d'Argenson l'avoit trouvé tout aussi simple que moi.
Mais, sur ce que m'en a mandé M. le cardinal de Tencin, j'ai cru que le plus sage étoit de faire ce sacrifice, autant qu'il ne vous coûteroit pas trop. Mais vous poussez trop loin votre complaisance en vous privant d'aller à Lucques, qui est si à portée que c'est pour ainsi dire être dans votre district, Lucques touchant à Sarzane et à la rivière du Levant. Je vous conseille de ne vous en pas contraindre, pour peu que cela vous fasse plaisir.
« Je pense tout comme vous sur les sentiments du Roi à votre égard, et qu'il a besoin d'être décidé. M™® de Pompadour ne le peut-elle pas ? Je sais que celui qui tient la plume seroit plus convenable. M. d'Argenson m'a paru penser là-dessus comme il faut. Je sais bien qu'il désire que tout ce qui est de son déparlement passe par lui ; mais c'est précisément par cette raison qu'il doit être empressé d'obliger essentiellement un homme tel que vous, de pareilles occasions étant rares »
A Nice, ce 8 août 1748.
« Vous avez très bien fait de parler franchement à M. de Puyzieulx sur les propos de M. de Saint-Séverin tenus à M. Doria. On n'a jamais parlé avec cette dureté à un ministre public, quel qu'il soit, surtout dans les circonstances où se trouve la république vis à vis du Roi. Que peut-on espérer d'un pareil plénipotentiaire, et que n'en doit-on pas craindre ? Je sais que la cour palatine a encore des sujets plus graves de mécontentement dudit Saint- Séverin, et j'avoue que je suis assez sot d'en être affligé pour l'honneur de notre maître et le bien de la chose publique. Au surplus, vous êtes trop prévenu en ma faveur de croire qu'il n'y eut que moi propre à la place qu'occupe Saint-Séverin. Je crois bien que j'y aurois mieux fait que lui ; mais n'est-ce pas se priser trop haut ? et je crois bien d'ailleurs que je manque de bien des connoissances nécessaires, quoique les circonstances m'aient mis à portée d'en avoir beaucoup. Comptez, Monsieur le duc,
que nous ne sommes occupés que de parvenir à la paix, de quelque manière que ce puisse être, et, quand elle sera faite mal, on cherchera à replâtrer comme on pourra les sottises, et on évitera la guerre à quelque prix que ce soit. Je suis trop vieux pour la revoir jamais, du moins en personne ; mais je n'y prends pas moins d'intérêt. Je vous loue de penser qu'il laut toujours parler vrai aux ministres, quand on est à portée de le faire, et surtout quand ils sont de nos amis. J'ai pratiqué cet évangile toute ma vie, et mes amis me l'ont reproché. Je ne me suis pas corrigé, et j'en userai de même jusqu'au bout, même avec le Roi, quand il me fera l'honneur de m'interroger ou me donnera occasion de lui parler seul »
A Nice, le 19 août 1748.
« L'inquiétude où vous me paroissez être sur la santé de Mademoiselle votre fille ^ me fait bien de la peine, quoique, à son âge, ce soit peut-être bien que d'avoir la petite vérole, tant pour la sûreté de la vie que pour la conservation de la figure ; mais je sens qu'il est impossible de n'être pas agité. M™® de Belle-Isle ni le cardinal de Tencin ne m'en ont rien mandé ; cependant leurs lettres doivent être de plusieurs jours plus fraîches que celle où Madame votre sœur^ vous a écrit. C'est du moins une marque qu'il n'y a eu rien de plus considérable depuis
« Je n'aime point à apprendre ces nouvelles rechutes de coliques d'entrailles. N'y a-t-il point un peu de votre faute? Je vous exhorte à éviter ce qui peut y donner lieu. La santé est précieuse en tout temps et à tout âge, mais surtout dans la position où vous vous trouvez. Il faut être malade chez soi, quand on doit l'être .... »
1. Jeanne-Sophie Élisabeth-Armande-Septiraanie, née àMontpellier le l""" mars 1740, fille du second mariage de M. de Richelieu ; elle épousa plus tard M. d'Egraont.
2. M""* de Clefmont du Chàtelet, ou l'abbesse du Trésor, dont il a été question ci-dessus, p. 198.
A Nice, le 20 août 1748.
« Je trouverois bien plus extraordinaire le silence de nos ministres à votre égard, si je ne connoissois depuis longtemps cette négligence. Quant à la nouvelle du roi de Prusse, je ne la crois pas, à cause de mes correspondants en Allemagne qui n'en disent rien ; mais, pour la nouvelle de la convention pour le renvoi des Russes et d'une réforme de trente-cinq mille hommes de notre part, elle
est certaine, et les ministres n'en ont parlé qu'à présent
Je doute beaucoup aussi de la négociation du Roi avec l'Impératrice par le canal et l'entremise du Pape. Mais de quoi je suis certain, c'est que M. de Saint-Séverin entasse omissions sur omissions, et que nous nous ressentirons longtemps des fautes énormes qui auront été faites dans ce traité de paix. Je crois que M. de Puyzieulx n'est pas à se repentir de son choix ; encore ne voit-il pas tout, et il auroit lui-même besoin de plus de connoissance et de plus de secours que je ne lui en connois.
« Je pense tout comme vous sur l'abbé Grimaldi, dont j'ai beaucoup ouï parler sur le même ton que ce que vous m'en dites. Mais, dans l'aigreur qui règne actuellement entre notre ministère et celui de Madrid, comment pouvoir empêcher ce choix ? Ce seroit peut-être un motif de plus à l'Espagne de le mettre auprès de l'Infant pour nous contrecarrer et avoir un espion auprès de ce prince, dont on connoît le « genio francese. » Il y a bien à gémir quand on réfléchit sur tout cela, et avec d'autant plus d'amertume qu'il n'y a presque point de remède »
A Nice, ce 28 août 1748.
« Je ne ferai point de commentaires sur tout ce que
vous mande M. de Puyzieulx. Tout cela répond au reste de ce qui se passe à Aix-la-Chapelle. Je sais d'ailleurs que l'on a été tout près au conseil du Roi de signer le traité définitif sans l'Espagne. Je ne dis pas qu'elle se conduise
bien, et vous en savez sur cela autant que moi ; mais il y a pourtant bien des points où elle n'a pas tort et où elle peut nous faire des reproches bien fondés. Je ne vois pas encore bien clair à la fin de tout ceci, et je crains bien que mon séjour ne se prolonge furieusement, ...»
A Nice, ce 4 septembre 1748.
« J'ai lu les deux lettres particulières que vous écrivez à MM. de Puyzieulx et d'Argenson, que vous avez bien voulu me communiquer. Je les ai cachetées bien proprement, et il n'y paroîtra sûrement pas. Je les trouve très bien en vérité. Pour peu que ces ^Messieurs veuillent, le Roi ne tiendra sûrement pas. Vous savez encore mieux que moi comment ces choses-là se mènent. Celle-ci est encore plus du ressort de M. d'Argenson. Je lui ai écrit une lettre particulière de quatre pages là-dessus, et une autre ostensible, où je crois n'avoir rien omis, et assurément j'en ai le succès aussi à cœur qu'aucune chose que j'aie désiré en ma vie. Je vais attendre le retour du courrier avec la plus vive impatience. J'écris aussi un mot à M™^ de Tencin, en lui adressant votre paquet, et j'adresse celui de l'abbé Blet à jyjme jjg Belle-Isle. Il est si lard, et je suis si excédé de tout ce que j'ai fait aujourd'hui depuis cinq heures du matin, que je finis en vous embrassant. Monsieur, et assurément de tout mon cœur. »
A Nice, ce 23 septembre 1748.
« Je suis tout aussi en colère que vous du tour que vient de vous faire M. de Maurepas. Il est étonnant qu'un ministre ose compromettre la dignité du Roi pour faire pièce à un particulier. Mais, après ce que j'ai éprouvé à Prague, je ne dois être surpris de rien. On vouloit perdre et détruire l'armée entière et la tête des troupes du royaume pour se défaire de moi. Vous laites bien d'en écrire à M. de Puyzieulx et de demander votre congé, toujours sous la condition, s'il vous plaît, de ne rien faire sur tout cela que
condltionnelleraeat à ce que nous rapportera le courrier que
j'attends
« Vous croyez bien que Monsieur de Rennes ne me laisse pas ignorer l'indisposition de l'Espagne, et M. de la Mina me parle ici tout de même. 11 fait passer en Catalogne son infanterie en détail depuis que je lui ai déclaré nettement que je ne donnerois point de routes à ses bataillons. Il en embarque journellement des piquets à Villefranche et à toutes les rades de la côte de Provence. »
A Nice, ce 24 septembre 1748.
« Mon courrier est arrivé cette nuit, et je suis comblé de satisfaction de ce que j'y ai trouvé. M. d'Argenson m'a fait de sa main une réponse charmante à celle que je lui avois écrite, et, quoiqu'il me demande un secret qui se prescrit de lui-même, il me marque en propres mots, après avoir repris ce que je lui ai mandé : « J'ai tout lieu de « croire que les démarches que je viens de faire en dernier « lieu pour M. de Richelieu auront leur succès et que le « moment de la décision n'est pas éloigné. Le Roi étant « convenu avec moi qu'en prenant ce parti c'étoit à Gênes « où il falloit le déclarer, il n'a donc pas pu être question « en ce moment de congé. Il faut que la chose, si elle a à « se faire, éclate avant qu'il soit peu de jours. Vous êtes la « seule personne avec qui je m'en ouvre ; ainsi je n'ai « pas besoin de vous recommander le secret sur tout ceci, « etc. » Vous voyez que M. d'Argenson a marché de bon pied, et j'ai lieu de le croire pour tout ce qu'il m'a écrit avant et depuis que je suis cette affaire avec l'affection que
j'y ai mise Il faut que vous rendiez justice à
M. d'Argenson, qui certainement pouvoit l'empêcher, s'il avoit été mal intentionné, et n'a peut-être pas trouvé la même facilité à vous servir »
A Nice, ce l" octobre 1748.
« Je suis ravi que M. d'Argenson vous ait écrit encore
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plus précisément que moi pour la proximité de l'époque ; car, pour la chose, il m'en parle d'une manière à laisser toute espérance. J'en attends, je vous assure, l'exécution avec une émotion que je ne puis exprimer, y ayant fort peu de choses que j'aie plus désiré en ma vie.
« Je ne crois pas que vous songiez à faire aucun usage de vos lettres de recréance avant la décision de votre affaire, et, puisque M. d'Argenson n'a pas cru devoir parler de votre congé, il faut nécessairement attendre la consommation. 11 n'est pas possible que cela tarde, La nécessité de finir avant que vous quittiez Gênes, dont le Roi est convenu, est une raison pour prendre patience. J'ai trouvé moyen d'en écrire à M™* de Pompadour. Vous me trouverez peut-être bien hardi ; mais cela est venu tout naturellement. Je suis assuré que le Roi lira ma lettre, et c'est tout ce que j'ai désiré
« Vous me ferez plaisir de me mettre au fait de vos tracasseries de l'Opéra. Nous n'avons pas ici seulement de quoi en exciter, et tout y est dans l'ennui le plus complet ; c'est l'état le plus triste et le plus fâcheux. Cependant je me porte à merveilles, et c'est beaucoup. Je souhaite qu'il en puisse être incessamment de même de vous. Vous en ferez un usage plus agréable que moi ; je suis vieux et vous êtes encore jeune. »
A Nice, ce 5 octobre 1748.
« Vous me comblez de satisfaction en m'apprenant l'agréable nouvelle dont le Roi a voulu vous faire part luimême le premier. C'est ajouter tout le mérite à la grâce. Je la partage de tout mon cœur avec vous, et au-delà de tout ce que je puis en exprimer
« Il ne faut pas douter que c'est la goutte de M. d'Argenson qui a retardé l'expédition. Il me mande du 26 qu'il étoit dans son lit avec la goutte à l'épaule et que c'est ce qui Ta empêché de pouvoir rendre au Roi de mes lettres, etc. Je suis un peu moins pressé de voir arriver le courrier;
APPENDICES 2o3
car c'est l'usage d'en envoyer toujours un pour pareille grâce, dès que la chose est faite. J'en garderai, je vous promets, le plus profond secret jusques au bout. Je vois par une lettre du cardinal de Tencin qu'il n'éloit pas encore bien instruit ; voilà une lettre de lui pour vous. La date de la lettre du Roi cadre à ce que M. d'Argenson m'a mandé et à vous, et sûrement c'est la maladie du ministre qui est cause de ce retardement. Il vous parlera apparemment de votre congé en même temps. Je vous attendrai ici de pied ferme, et je suis bien aise d'avoir fait auparavant mon voyage de Toulon »
A Nice, ce 15 octobre 1748.
« Je suis tout aussi imbécile et aussi neuf que vous sur les affaires d'intérêt domestique, dont je n'ai jamais été occupé ; aussi n'y a-t-il rien qui n'y paroisse dans l'état de mon bien. Ce que vous me demandez m'étoit absolument inconnu quand je suis venu prendre le commandement de cette armée. J'ai trouvé établi que les munitionnaires de l'armée d'Italie fournissoient la farine en nature au boulanger du général, et en effet ils n'ont pas voulu, l'année passée, qu'il leur en fût tenu compte en argent, et il en a simplement été donné un reçu par mon maître d'hôtel, pour en constater la quantité. Sans doute que ces munitionnaires en font mention dans leurs états de consommation, et en ce cas il n'y a rien à dire, et il ne seroit que juste que le Roi fasse cette petite gratification à ceux qui commandent ses armées, comme il le fait pour les fourrages. Je ne crois pourtant pas que l'on l'ait fait pour moi quand j'ai commandé dans le Hundsruck, mais bien en Bohême, où les blés étoient fournis par le pays ennemi. Voilà tout ce que je sais et que je puis vous dire, sur cette matière qui m'est fort étrangère.
« C'est certainement la maladie de M. d'Argenson qui a retardé la consommation de votre affaire. Il n'a pas travaillé avec le Roi depuis le 18, qui est précisément le
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jour de la date de la lettre que le Roi vous a écrite. Il est fâcheux que ce contretemps soit arrivé aussi mal à propos, et j'en suis excédé d'impatience. Dès que j'entends un homme botté dans mon appartement ou un cheval qui galope, je crois toujours que c'est le courrier de M. d'Argenson qui m'apporle le paquet de la nouvelle. Mais enfin l'essentiel est fait, et il faut bien que cela finisse, et j'en suis chaque jour plus satisfait ; car c'est de cette occasion qu'il faut être maréchal de France, et non comme le plus grand nombre de vos camarades, sur lesquels vous savez tout ce qu'il y a à dire »
A Nice, ce 16 octobre 1748.
« Voilà donc enfin ce courrier tant attendu qui arrive, Monsieur, et je vous fais le compliment le plus sincère que vous puissiez recevoir ; car, sans exception, qui que ce soit ne l'a plus désiré. Je ne veux pas retarder le départ du courrier de M. d'Argenson, qui n'attendra guères ; car j'allois faire partir une felouque pour vous porter le paquet ci-joint que je rouvre. Il ne put partir hier, comme je le voulois.
« Je vous prie de me mander en détail quels vont être vos arrangements et combien vous séjournerez encore, etc. Ce n'est pas à présent le moment de vous parler d'autre chose que de ma joie et de mon inviolable attachement. »
A Nice, le 22 octobre 1748.
« Les lettres de Fontainebleau du 15 ne font aucune mention de votre nouvelle dignité, et le cardinal de Tencin me mande que c'est encore un secret, et qu'apparemment on ne l'apprendra que par les lettres de celte armée. Cela est singulier ; mais vous en serez moins surpris qu'un autre. Au surplus, peu vous importe ; cela sert à être encore plus content que la chose soit faite ; car, quelque bien que soient fondées les espérances, rien n'est assuré que ce qui est fait. J'en ressens chaque jour une nouvelle satisfaction. J'attends à présent celle de vous embrasser »
A Nice, ce 23 octobre 1748.
« Je vois par votre lettre du 20 que vous comptez partir de Gênes après le 5 ou le G novembre et me donner ici le plus long séjour que vous pourrez. Vous ne sauriez douter du plaisir que j'aurai de vous posséder le plus longtemps qu'il sera possible. Nous aurons bien des articles à traiter, et principalement celui de Corse, sur lequel il est bien important que notre ministère prenne un bon parti. C'est pourquoi nous devons les y conduire par tout ce qui dépend de nous, et votre réplique à la lettre de M. de Puyzieulx que je vous fais passer, ne peut être trop décisive. Lamienneconfirmeraceque vous manderez, et, comme vous n'avez plus le temps d attendre des réponses, il faut marquer à ce ministre que vous allez toujours faire ce que vous croyez convenable, etc. C'est là ce que vous avez d'essentiel à mettre en train avant votre départ de Gênes ; car tout le reste peut se suppléer quand vous n'y serez plus, mais non pas l'affaire de Corse et ce qui y a rapport.
« Je ne vois aucun inconvénient que vous fassiez aux nobles génois le galanterie d'aller vêtu comme eux pendant deux fois vingt-quatre heures, ce qui doit leur être aussi agréable que si vous l'étiez pendant un mois^, et un aussi court intervalle ne change rien au commandement. Chauvelin donnera le mot pour ces deux jours ; car l'épée est une condition indispensable pour donner l'ordre. Je sens mieux qu'un autre le mérite de l'attention que vous désirez de marquer à la République, et je n'y vois aucune espèce d'inconvénient quelconque. Il n'y a qu'à se moquer de ceux qui critiqueront ; car il est impossible de plaire à tout le monde. »
A Nice, ce l®"" novembre 1748.
« Tout ce que vous me dites sur la conduite qu'on laisse
1. M. de Richelieu avait été inscrit par le gouvernement génois sur les registres de la noblesse.
tenir au Roi sur votre promotion n'est malheureusement que trop vrai. J'ai cependant peine à croire que l'on ajoute personne, et je le souhaite pour le bien de la chose.
« Vous voyez par tout ce que je vous ai envoyé que je ne suis pas plus instruit de ce que j'ai à faire ; que M. de Puyzieulx, en m'envoyant les feuilles des articles du traité définitif que je vous ai fait passer, me renvoie à M. d'Argenson pour en recevoir les instructions relatives, et que ce dernier me dit positivement que M. de Puyzieulx ne lui a rien communiqué. Il faut croire qu'ils se concerteront pour me mander ce que j'ai à faire ; car je vois plusieurs points sur lesquels il y aura certainement des contestations et des partis à prendre.
« Je suis ravi d'apprendre que votre santé aille mieux ; j'attends avec impatience de pouvoir en juger par moimême. Mais je juge par ce que vous me mandez que vous ne serez guère ici avant le 9 ou le 10. Je recevrai encore de vos nouvelles. Je vous ai écrit plusieurs lettres qui exigent des réponses. La mer devient à présent fort équivoque ; mais, je vous conjure, renvoyez-moi des felouques ; car celle qui a mené ici votre valet de chambre passe outre à Marseille avec lui. Ainsi je n'en ai plus du tout d'aucune espèce, et voilà la seconde de celles du Roi que je fais partir.
« J'ai remis à mon fils la réponse dont vous l'avez honoré ; il est élevé dans les sentiments qu'ont pour vous le père et la mère, et c'est tout dire ; car personne sans exception ne vous est plus tendrement attaché. »
MÉMOIRE pour servir d'instruction