LVI INTRODUCTION
genre que de défaire et de refaire, de détruire ou de créer ; il a un goût décidé pour déterrer ou réhabiliter des inconnus de la veille, et pour renverser de grands noms, des noms consacrés. Parce qu'on a réussi dans quelques exemples notables à ce jeu d'élévation et de rabaissement, voilà qu'il prend à chacun les idées et les fantaisies les plus singulières à propos des personnages célèbres du passé : ceux-ci, on se contente de les diminuer, de les amoindrir ; ceux-là, on veut les dégrader à tout prix, les abîmer et les abattre ; quelques autres, au contraire, en petit nombre, on n'est occupé qu'à les grandir et à les transfigurer, c'est-à-dire encore à défigurer leur caractère. A la moindre découverte d'un papier, d'un document nouveau, on se récrie, on est transporté : il semble que jusqu'ici on n'y avait rien entendu et que c'est d'à présent que la lumière se fait . Au lieu d'introduire, en l'interprétant, le renseignement nouveau, de le combiner avec les anciens et de rectifier les erreurs, s'il y a lieu, de réparer ou de combler les lacunes, on aime mieux jeter à bas et reprendre à neuf dès la base la statue ou le monument. . . Je crois cette méthode fort hasardée et injuste pour le passé... Dans la plupart des cas, à mon sens, il y a mieux à faire : c'est de profiter de l'accroissement de connaissance et des nouvelles lumières en chaque chose, sans mettre à néant ce qui nous a été transmis de longue main et qui a ses raisons de subsister, ses racines cachées et qu'on ne sait plus bien toujours... Si votre nouveauté vient me faire brèche dans la tradition et me trouer la muraille, la faire sauter par place, j'examine, je fais la part de la nécessité, de la vérité neuve : et quand vous croyez avoir tout gagné et n'avoir plus qu'à raser le reste, holà ! j'ai rebâti une nouvelle muraille derrière la première, et je tâche que cette seconde soit plus solide et inattaquable ' . »
1. Sainte-Beuve, sur Catinat. Nouveaux lundis, t. VIII, p. 389,