INTRODUCTION. XCI
rendu de la Vie privée [Mercure, 2 avril 1791, p. 36) : « Tous ceux qui ont vu des lettres particulières de M. de Richelieu savent que cet homme, si brillant dans la société, écrivait comme un de ces hommes, si méprisés par lui, que des circonstances ont privés des premiers éléments de l'éducation. » L'auteur delà Vie privée a reproduit ^ d'après le texte original, plusieurs fragments du discours de réception à l'Académie. Or, les fautes ne sont ni bien nombreuses, ni bien grossières, même pour un académicien du xviii* siècle. Beaucoup ne sont que des archaïsmes conservés du règne de Louis XIV et tolérés ou même adoptés par les premières éditions du Dictionnaire de r Académie. Mais le défaut empira avec l'âge, et il faut reconnaître que, dans les dernières années, la décadence de récriture et de l'orthographe se complique encore par une inattention qui se traduit en lettres passées, en mots omis ou inachevés, en phrases incomplètes.
Le travail de révision dont nous avons parlé plus haut, exécuté sans doute par M. de Richelieu à bâtons rompus et à une époque où son âge extrêmement avancé ne lui laissait plus toute la lucidité désirable, n'a fait souvent qu'embarrasser un récit qui manquait déjà de suite et de clarté. S'il a l'avantage d'assurer l'authenticité de ces fragments, il ajoute singulièrement à l'incorrection et à l'obscurité du récit. Malgré ce défaut, nous avons pensé que, le respect scrupuleux des textes devant être pour un éditeur une règle absolue, il ne convenait pas de modifier en aucune façon le style embrouillé et obscur du maréchal. Quelquefois seulement nous avons jugé indispensable de léclairer par une note explicative ou par l'addition, très rare et entre crochets, d'un mot évidemment oublié ou indispensable pour la clarté de la phrase.
i. Tome I", p. 171
XCIl INTRODUCTION.
Dans la présente publication, on aura donc pour la première fois un texte parfaitement authentique des fragments de Mémoires du maréchal. Mais il faut qu'on se persuade bien que ce n'est là qu'une ébauche : les Mémoires eux-mêmes sont encore à écrire. Nous ne dirons pas, pour faire valoir notre manuscrit, que nul ne les eût mieux dictés que le maréchal lui-même ^ Grand écrivassier, grand raconteur, surtout lorsqu'il jouissait d'une oisiveté relative, l'incroyable légèreté qui faisait le fond de son caractère ne comportait jamais un récit de longue haleine. Ce qui est vrai, ce qu'on pourra constater ici, c'est que les souvenirs, chez ce vieillard éternellement jeune, étaient très abondants, très vivaces, presque toujours nets et précis ; mais seul un habile metteur en scène, comme Sénac de Meilhan, un grand seigneur d'esprit, comme le prince de Ligne, ou quelqu'un de ces contemporains dont les types étincelants se détachent sur le fond si divers de la dernière société française, eussent pu dégager d'un récit embarrassé et rudimentaire ces Mémoires que le lecteur croit toujours tenir et qu'il n'aura jamais. La mine est là et riche à souhait ; mais les ouvriers ont disparu qui eussent été capables de tirer de sa gangue le précieux métal.
Il est possible de déterminer à peu près l'époque à laquelle ces souvenirs furent dictés par le maréchal, et le motif qui lui fit faire ce retour sur certains incidents de la première partie de son existence. Lui-même nous en donne l'explication dans un mémoire qu'il fit présenter par M. de Vergennes au roi Louis XVI, en 1783. Il s'agissait alors d'obtenir une pension supplémentaire pour M"' de Richelieu (M"" de Lavaux^ qui ne pouvait espérer aucune part dans la fortune de son mari, entièrement composée de biens substitués. Ce mémoire existe
1. Lescure, dans la Préface de ses Nouveouw mémoires du maréchal de Richelieu, dont il a été parlé ci-dessus, p. lxxxi, note 3.