Voyez ci-dessus, p
ambassadeur du roi d'Espagne ^ proposer à l'Empereur un traité d'alliance et le mariage d'un de ses fils avec l'archiduchesse.
La première démarche de l'ambassadeur d'Espagne fut d'afficher la prétention de la préséance, qu'il avoit ordre, disoil-il, de ne pas céder à l'ambassadeur de France ; mais, comme le duc de Richelieu en eut en même temps de son côté qui portoient de ne la lui laisser prendre en aucune occasion, ce fut pour lui un premier embarras, dont on peut concevoir toutes les difficultés.
On comptoit plus de vingt mille Espagnols qui s'étoient établis à Vienne, lorsque l'Empereur s'y retira et renonça au royaume d'Espagne. Ils regardèrent bientôt la cause de la préséance comme la leur, et tâchèrent de la favoriser autant qu'ils le pouvoient auprès de l'Empereur, dont le cœur étoit pour eux en toute occasion. Cependant, sa sagesse et sa modération écartèrent l'événement qui étoit à craindre alors ; mais il écouta néanmoins les propositions que l'ambassadeur du roi d'Espagne lui avoit faites relativement à un traité, même au mariage de l'archiduchesse avec un de ses fils. Ce projet de mariage conduisoit d'ailleurs tous les seigneurs espagnols qui avoient suivi l'Empereur à espérer de retourner dans leur pays, qu'ils aimoient mieux que l'Allemagne, et la négociation alla jusqu'à engager l'Empereur à permettre à l'Impératrice d'écrire une lettre à la reine d'Espagne, par laquelle, sans promettre absolument le mariage proposé, elle se procura une
i. Le duc de Ripperda : ci-dessus, p. 2.
réponse qui clouiioit les plus grandes espérances pour le succès. Il est aisé de concevoir que, dans cet état, l'ambassadeur d'Espagne avoit une confiance et une faveur qui entrainoient toute la cour devienne aux dépens de l'ambassadeur de France.
Le moment de l'entrée du duc de Richelieu arriva ' : c'étoit celui où il ne pouvoitplus éluder la préséance. Dans ce temps-là, les ambassadeurs suivoient l'Empereur toutes les fois qu'il alloit à l'église, et aussitôt ils se plaeoient dans un banc près de lui, où ils siégeoient suivant leur rang.
Le jour vint enfin que cette cérémonie devoit décider la question, et jusques-là l'ambassadeur d'Espagne conserva toute sa sécurité, avec le ton le plus assuré ; mais, à six heures du soir, la veille de ce jour décisif, et au plus grand étonnement de tout le monde, il prit congé de l'Empereur et partit subitement. Ce fut seulement à sept heures qu'un commandeur de Malte allemand, qui avoit toujours fait amitié au duc de Richelieu, vint lui dire à l'oreille cette nouvelle.
On apprit quelque temps après que l'Empereur avoit dit à l'ambassadeur d'Espagne qu'il ne souffînroit pas qu'il y eût à sa cour une dispute et un scandale pareil à celui dont il vient d'être parlé, et que, s'il étoit forcé de juger, il ne pourroit se dispenser de prononcer en faveur de la France, puisque l'aîné de sa maison, roi d'Espagne, avoit déclaré à la
1. Les splendeurs de cette cérémonie ont été exactement décrites par Soulavie, d'après le rapport que le duc de Richelieu envoya à M. de Morville.
face de l'Europe que jamais il ne disputeroit la préséance *.
Cette digression pourra paroître un peu longue ; mais elle n'est pas indifférente pour donner une idée juste de l'état et de la situation de l'ambassadeur de France : elle démontre d'ailleurs la prudente circonspection à laquelle il étoit assujetti dans tous les moments de la journée. On comprendra plus aisément en France qu'ailleurs l'effet que dut produire le départ subit de l'ambassadeur d'Espagne, tant à la cour qu'à la ville, de même que les préjugés répandus dans toutes les sociétés et les moyens de pénétrer les véritables intentions de l'Empereur et de ses ministres, surtout d'après la frivolité des préférences des gens que la faveur attire à la cour, et
1. On ne trouve, dans la correspondance de M. de Richelieu avec le Roi et avec M. de Morville, aucune mention de la scène plaisante entre le duc et M. de Ripperda que certains historiens se sont transmise les uns aux autres. Les deux plénipotentiaires ne se trouvèrent qu'une seule fois face à face, et voici dans quelles circonstances : « Je rencontrai avant-hier M. de Ripperda deux fois dans les rues. Nous étions tous les deux sur le même côté du pavé. Je restai dans la place où j'étois, et son postillon, après avoir hésité un moment, se détourna et prit l'autre côté du pavé, avec des révérences très polies dans chaque carrosse... Il est vrai que, dans cette ville, il n'y a point d'avantage marqué pour le haut du pavé ; mais cependant ce petit événement ne laissa pas de donner à penser que M. de Ripperda n'a pas autant d'envie de chercher chicane qu'il avoit paru le vouloir persuader. » En effet, ce diplomate matamore ne parlait de rien moins que d'une bataille rangée dans les rues de Vienne ; pour éviter ce scandale, chacun s'était efforcé d'interposer ses bons offices, et ce fut au milieu de ces négociations compliquées que M. de Ripperda partit subitement, presque secrètement.
dont jouissoit l'ambassadeur d'Espagne au détriment de celui de France ' .
Le nonce qui se trouvoit à Vienne étoit un Grimaldi. Il avoit marqué beaucoup d'amitié et de prévenance
1. Le Conseil des dépêches avait été tenu au courant des menées de Ripperda et des incidents qui pouvaient surgir [yillars, p. 314, 315, 325, 359) ; aussi le succès du duc fut l'objet d'une dépêche très louangeuse du ministre, qui est sortie, comme plusieurs autres pièces de même provenance, des archives de Richelieu, mais que M. de Bâillon [Lord Walpole,^. 368-371) a publiée d'après une communication de M. le marquis deBiencourt. L'ancien évêqucde Fréjus écrit, de Fontainebleau, le 29 août 1725 : « Je n'ai jamais appréhendé. Monsieur, de reproches sur votre compte, et j'ai toujours été persuadé que vous rempliriez parfaitement le poste important que le Coi vous a confié ; mais je vous avoue que je n'eusse pourtant pas cru que vous vous fussiez trouvé tout d'un coup égal aux plus habiles qui ont vieilli dans les négociations. Je ne puis vous dire à quel point M. le Duc et M. de Morville sont contents de la conduite également sage et haute que vous avez tenue au sujet de la compétence dont le duc de Ripperda vous faisoit menacer, peut-être en vue de vous intimider plutôt que de vous disputer quelque chose. Quel qu'ait été son motif. Monsieur, vous avez soutenu parfaitement la dignité de votre cour avec les ministres de l'Empereur, et vous avez justifié ce que vous m'aviez fait l'honneur de me mander, qu'il n'est pas impossible de se faire craindre à Vienne. On travaille habilement à vous donner de nouvelles armes pour augmenter cette peur, et il faut espérer qu'on pourra rendre bientôt la fureur de la reine d'Espagne inutile. Vous vous y prenez de façon à mériter plutôt des éloges que des conseils ; mais, s'il y avoit pourtant quelques avis à vous donner, je prends trop d'intérêt. Monsieur, à ce qui vous regarde, pour négliger aucune des choses dont il seroit bon de vous avertir... C'est avoir tout gagné que de vous être fait connoître homme ferme et haut, quand il en a été question, parce qu'on ne pourra vous accuser de foiblesse, quand vous vous rendrez plus facile sur des
au duc de Richelieu ; il lui avoit dit que sa maison étoit de longue main attachée à la France, et c'étoit beaucoup dire pour un Italien. Il continua de faire au duc de Richelieu le même accueil. C'étoit un homme de la plus exacte dévotion, mais sans pédanterie : il ne mangeoit jamais ni chair ni poisson, et vivoit seulement de légumes, de lait et de chocolat, sous prétexte que son estomac ne pouvoit souffrir d'autres aliments. Cependant, il faisoit faire la meilleure chère possible chez lui et donnoit souvent de très grands repas. Il avoit une représentation très magnifique et très convenable ; il étoit pour lui de la plus grande régularité et austérité, et très indulgent pour les autres. Fort prévenu pour la cour de Rome et pour l'influence qu'elle doit avoir partout,
choses moins importantes... Au reste, vous devez être content de toutes les relations qui nous viennent sur votre compte par les étrangers, qui sont toutes infiniment à votre avantage, et vous avez déjà fait en deux mois ce qui est le plus essentiel pour un ministre, qui est d'avoir établi votre réputation. Ne croyez pas que je veuille vous gâter, car rien ne seroit si dangereux que de vous donner trop de confiance ; mais j'ai assez bonne opinion de vous pour croire qu'en vous encourageant, vous n'en serez pas moins circonspect et sage dans toutes vos démarches. J ai une vraie joie de vous voir si bien commencer. .. — P. S. On vient de lire au Conseil vos dépêches en entier, et elles y ont été généralement approuvées ; vous y faites le portrait dli marquis de Brùck d'une manière à faire croire que Tacite vous l'avoit dicté. Il est en vérité de main de maître, qui réfléchit sur les hommes et qui en peint le caractère jusqu'à la dernière précision. »
Une autre lettre de félicitations du cardinal, datée du 26 octobre suivant, a passé dans la vente du marquis de Biencourt (Sotheby et C'% 5 mars 1883, n° 137).
1725-28 AMBASSADE A VIENNE lî*
il pensoit qu'elle devoit porter toute son attention à maintenir la paix entre les princes chrétiens, pour être le rempart contre l'hérésie. Le duc de Richelieu fut bien content de trouver quelqu'un d'aussi important pour remplir les vues qu'il avoit de bien connoître la cour de Vienne, où le nonce étoit aimé et respecté de l'Empereur et de tous ses ministres. Il possédoit encore des talents pour la société, malgré sa dévotion. Le duc de Richelieu sentit l'importance de s'attacher un pareil homme : aussi ne manquat-il point de lui donner toutes sortes de marques d'amitié et de prévenance dans toutes les occasions. Le nonce y répondit toujours avec un air de franchise qui lui étoit naturel. Le duc n'eut pas de peine à avoir de lui les connoissances les plus véritables de l'Empereur et de ses ministres ; ce qui né cadroit pas tout à fait avec ce que lui avoient dit les ministres d'Angleterre, de Savoie et de Hollande, les seuls auxquels il eût pu parler.
Après le départ de l'ambassadeur d'Espagne, il y eut moins d'inconvénient à bien recevoir le duc de Richelieu. Comme il avoit déjà acquis des connoissances avec les plus familiers de l'Empereur et de l'Impératrice, parmi lesquels il s'en trouvoit d'aussi légers qu'on en voit partout, il étoit en état de comparer, d'éclaircir et de juger. Il profita des occasions de s'introduire qui se présentoienl alors en foule, et saisit aussi celles que lui offrirent les bals et les courses de traîneaux, où il parut avec la plus grande magnificence. Il fut bientôt dans les plus étroites liaisons avec les meilleures compagnies. L'usage, dans les courses de traîneaux, étoit que les hommes
tirassent au sort dans un chapeau, où l'on mettoit tous les billets portant le nom de chaque dame. Le maître ou la maîtresse de la maison présentoit le chapeau aux hommes pour tirer le billet de la dame qu'ils dévoient conduire. Il s'étoit tacitement établi que ceux chez qui la fête se donnoit demandoient au duc de Richelieu quelle dame il seroit bien aise de mener : on lui en donnoit d'avance le billet, qu'il avoit soin de tenir dans sa main en la portant dans le chapeau, pour avoir l'air de le tirer au sort comme les autres. Il avoit par ce moyen l'avantage de causer avec la dame qu'il menoit tant que duroit la course et sans être interrompu, souvent même pendant toute la soirée et le souper, où il se plaçoit à côté d'elle, ainsi que l'usage en étoit établi. Ceci peut faire voir le degré de prévenance qu'on cherchoit à lui marquer.
Le duc de Richelieu se trouva bientôt à portée de connoître la cour de Vienne beaucoup mieux que bien des gens qui y étoient depuis longtemps, par l'assemblage et la combinaison de tout ce qu'il réunissoit, et il peut hasarder d'en rendre bon compte ici. Il crut discerner par lui-même que les Anglois et les Savoyards vouloient le conduire, et s'imagina entrevoir que l'Empereur étoit bien éloigné de désirer la guerre ; qu'il ne songeoit qu'à assurer sa succession pleine et entière au mari de sa fille, et qu'il étoit humilié et outré de l'audace avec laquelle on vouloit lui faire révoquer une chose aussi juste que l'établissement d'une compagnie de commerce à Ostende. M. de Richelieu découvrit aussi qu'il y avoit deux partis dans le Conseil : celui des Espa-
gnols et Italiens, qui, à titre de nationaux, avoient la préférence dans le cœur de l'Empereur, et celui des Allemands, qui n'étoit pas fâché de voir l'Empereur attaqué sur un sujet pour lequel ils n'avoient pas été consultés. Tous étoient fort embarrassés pour faire sortir de là l'Empereur avec honneur, et pour assurer sa succession ; mais ils ne s'entendoient pas sur les moyens.
Cependant le duc de Richelieu faisoit part quelquefois au nonce de ce que ce prélat ne savoit point ; le nonce faisoit de même, et cela le conduisit enfin à parler au duc de Richelieu de la conciliation qui étoit si fort à désirer, pour prévenir la guerre funeste dont on étoit menacé. Le duc de Richelieu rendit compte alors à M. l'évéque de Fréjus, depuis cardinal de Fleury, de tout ce qu'il savoit des sentiments de l'Empereur et de son Conseil. La première fois qu'on lui répondit fut pour lui marquer qu'il étoit bien à désirer que les choses fussent telles qu'il disoit, mais qu'à la cour de France on étoit bien éloigné de s'en flatter '. Le duc ne discontinua pas
1. On ne manquait même aucune occasion de désavouer la conduite de M. de Richelieu, et lord Walpole fut trompé, comme les autres, à cette manœuvre. Dans une dépêche confidentielle du 28 septembre 1726, où il fait un détail très curieux du nouveau ministère composé par le cardinal de Fleury, il dit, au sujet de M. de Richelieu : « Les préventions de M. de Saint-Saphorin l'agent anglais à Vienne; contre le duc de Richelieu ont été trop loin, en faisant supposer que la cour de Vienne et celle de Versailles étaient d'accord sur la question de la compagnie d'Ostende, et que la France serait disposée à transiger. J'ai eu hier, à ce sujet, une conférence avec les ministres français, et ils m'ont affirmé que M. de Richelieu ne
de suivre un objet aussi important, d'autant plus qu'il savoit des détails fort intimes et secrets, appuyés de faits, et le ton d'assurance qu'il y mit donna quelque confiance au cardinal de Fleury '. Enfin, celui-ci lui répondit que, s'il ne se Irompoit pas, il falloit que l'Empereur fît des propositions qui pussent convenir à tout le monde. Le duc de Richelieu dit cela au nonce à peu près de la même façon, et lui ajouta : « Si je vous dis qu'on écoutera et recevra les propositions que l'Empereur pourra faire, m'en procurerez-vous ? » Le nonce lui répondit : « Oui ! je suis sûr d'en avoir de l'Empereur, et je vous
leur en avait pas écrit un mot et que toutes les fautes que cet ambassadeur avait pu commettre à Vienne lui étaient personnelles, sans avoir eu d'autre mobile que sa vanité et son inconséquence, sans qu'il n'y eût ni ordre, ni connivence de la part du gouvernement d'ici. J'ai communiqué au cardinal la plupart des lettres de M. de Saint-Saphorin sur le duc de Richelieu : il m'a démontré que, ce dernier ne lui ayant pas rendu le moindre compte de ses négociations particulières avec les ministres impériaux, on n'avait pu lui envoyer d'ici ni encouragement, ni approbation. On s'arrangera donc pour le rappeler, mais sans lui donner aucune marque de mécontentement, ce qui est tout à fait dans le caractère du cardinal. Il vaut peut-être mieux qu'il en soit ainsi et, selon moi, M. de Saint-Saphorin doit conserver jusqu'à nouvel ordre, vis-à-vis du duc, les formes de l'amitié et de la confiance, » [Lord Walpole, p. 254, 255.)
Puisque le duc ne fut pas rappelé, et que, quelques mois plus tard, il termina à la plus grande satisfaction du cardinal la négociation que la cour de Versailles désavouait d'abord si formellement, on peut lui faire honneur de ce succès, dû tout entier à son initiative et à son habileté.
1. Cf. une lettre confidentielle de Fleury, 30 octobre 1726, dont M. Kervyn de Lettenhove a publié un fragment [Collections du baron de Stassart, p. 72).
^éponds en honneur et conscience que je vous les aurai, si vous m'assurez qu'elles seront reçues. » Le duc envoya à sa cour un courrier, et le cardinal de Fleury lui répondit qu'il pourroit recevoir ce qu'on luidonneroit par écrit. Quand il donna cette réponse au nonce, il le vit aussi aise qu'il l'étoit lui-même, et le nonce lui promit de lui donner bientôt les propositions de l'Empereur. Fort peu de jours après, il apporta des préliminaires, qu'il lui remit en pleurant de joie. Ils les lurent et relurent ensemble, et ils trouvèrent qu'il y avoit peu de choses à dire, mais quelques explications à faire.
Le duc de Richelieu envoya très promptement ces articles à sa cour ' ; on les garda un peu plus longtemps ; cependant le cardinal de Fleury, qui vit que cela étoit sérieux, en fut bien satisfait. Il y eut
1. « Le l^"" de l'année 1727, on a lu au' Conseil une dépêche du duc de Richelieu, qui apprenoit que le nonce du pape à Vienne l'avant fort pressé d'entrer dans quelqu'un des expédients que proposoient les ministres de l'Empereur, il avoit consenti à une conversation, mais en présence de l'envoyé de Hollande, afin d'éviter les soupçons que pourroient prendre les Etats Généraux et l'Angleterre que la France voulût s'accommoder sans eux. Après quelques réflexions sur la complaisance de l'Empereur, qui, malgré l'inutilité de ses premières avances, consentoit, pour n'avoir rien à se 'reprocher, à en faire de nouvelles, le nonce dit que, puisque le commerce d'Ostende étoit la cause de la guerre, l'Empereur consentoit de le suspendre ad tempus. C'étoit, comme l'on dit, mettre l'Angleterre et la Hollande au pied du mur. J'ai dit que cette proposition méritoit d'être accueillie : rependant il a été résolu d'attendre, avant que de l'accepter, ce que les Hollandois répondront, tant on craint de marquer d'autres désirs que ceux de l'Angleterre, lesquels tendent fort à la guerre. » [Villars d après sa correspondance, t. n, p. 330).
encore une allée et venue au plus, et enfin, au grand étonnement de tout le monde, on signa ces préliminaires fameux ^ qui décidèrent totalement l'Empereur à se livrer à la France et à faire le congrès, qui se tînt dans la ville la plus proche et la plus commode. On pria le cardinal de choisir, et ce fut Soissons.
De tous ceux qui furent les plus étonnés, ce fut Saint-Saphorin ^, ministre d'Angleterre, qui avoit passé sa vie dans les négociations et s'y croyoit, avec raison, le plus habile, et le marquis de Breil, ministre du roi de Sardaigne, qui étoit l'homme de confiance de ce prince et le plus fin, et qui croyoit déjà joindre la plus grande partie du Milanois aux états de son
1. Ils furent signés d'abord à Paris, puis à Vienne, le 14 juin 1727, par le duc de Bournonville, ambassadeur d'Espagne, et M. de Richelieu. Voyez ci-après, p. 25 et suivantes, diverses lettres à cette occasion.
2. « Il paroissoit que les Hollandois étoient peines de ce que le duc de Richelieu avoit écouté les propositiens du nonce : cependant comme ce n'avoit été qu'en présence de leur ministre à Vienne, ils ne pouvoient douter de nos bonnes intentions. Mais ces propositions aux deux miiiistres, arrivées en Angleterre, déplurent fort ; et le comte de Broglie envoya une lettre du duc de NcAvcastle, qui fut lue au conseil du 26, par laquelle il paroissoit que le ministre d Angleterre étoit très fâché que le duc de Richelieu eût écouté aucune proposition sans la communiquer au comte de Saint-Saphorin, ministre d'Angleterre auprès de l'Empereur : et ils demandèrent que si les Espagnols aUaquoient Gibraltar, la France attaquât l'Espagne avec ses principales forces. Cette idée, la même que celle des Hollandois, marque bien le dessein d'engager la France contre l'Espagne, sans songer que la France a des ennemis plus dangereux du côté du Rhin et de la Meuse. » [Villars, d'après sa correspondance, p. 331).
maître. Ce dernier ministre en fut malade ; il ne pouvoit depuis voir sans frémir le due de Richelieu, et il le fuyoit. quand il le rencontroit. Un jour, le duc de Richelieu lui demanda s il pouvoit lui reprocher qu'il lui eût jamais dit un fait qui fut faux ni commis aucun mensonge ; il lui répondit : « Non î » et qu'il avoit fait sa charge. j Le ministre hollandois fut au contraire fort content.
Tout ce qui vient d'être dit pourra paroître trop plein de détails frivoles ; mais, quand on fera réflexion à l'objet de ce mémoire, si intéressant pour l'auteur, on les lui pardonnera, et on conviendra qu'il faut bien connoître la situation des principales puissances de FEurope, dans le moment d'une grande révolution si importante. Cela donnera d'ailleurs une idée du ressort qui l'a produite, et que presque tout le monde auroit peine à connoître.
A propos de la signature des préliminaires à Paris (cidessus, p. 24, note 1), le cardinal de Fleury écrivoit au duc de Richelieu le 4 juin 1727 : «^ Vous rue pardonnerez bien, Monsieur, d'avoir répondu si laconiquement à la dernière lettre dont vous m'avez honoré, du 22^ du passé, et vous ne douiez pas que je n'aie été très occupé depuis huit jours. Nous voilà, comme vous dites, dans le fort de la crise de l'Europe ; mais par vos soins nous sommes déjà
bien avancés, et il ne tiendra plus qu'à l'Espagne que le grand ouvrage de la paix ne soit perfectionné, s'il ne peut être encore tout à fait consommé. On a donné par malheur au roi et à la reine des espérances prochaines de la prise de Gibraltar, que je ne crois fondées que dans l'imagination du comte de Casteras ; mais enfin, comme on aime à la flatter, la reine croit déjà voir cette importante place hors des mains des Anglois, qu'elle hait comme des crapauds et déteste comme les ennemis de l'Eglise et du genre humain. Je crains donc que cette espérance, toute frivole quelle est, ne l'engage à prolonger le temps de la signature, et que celle que nous avons faite ici ne devienne inutile ; car il est bien certain que l'Empereur ne se séparera pas de l'Espagne. Nous en serons bientôt éclaircis ; cependant vous voyez que ces Anglois, qu'on nous reprochoit de nous gouverner et qu'on accusoit de vouloir la guerre à quelque prix que ce fût, se sont rendus dociles et ont fait ce que nous avons voulu : ils ont trouvé bon que nous ne déclarassions point la guerre, quoiqu'ils fussent en droit de l'exiger de nous ; ils ne l'ont pas déclarée eux-mêmes, et ont signé les préliminaires sans restriction. Ma première vue avoit été d'abord de renvoyer la signature à Vienne, mais la crainte de quelque nouvel incident, qui pouvoit venir de Londres, nous a porté à croire qu'il valoit beaucoup mieux dès à cette heure fixer l'acceptation des articles préliminaires. Nous avons appréhendé aussi que l'Espagne ne mît quelque nouvel empêchement à la conclusion de cette grande affaire, ou du moins ne voulût l'allonger par des difficultés, ce qui ne seroit guère moins fâcheux dans les conjonctures présentes qu'un refus de signer ; au lieu que, quand elle verra les principales parties d'accord, elle sera plus portée apparemment à y donner son consentement. Voilà, Monsieur, les raisons qui nous ont obligé à signer ici, et que je suis persuadé devoir être approuvées par l'Empereur.
« La plainte de quelques-uns du Conseil sur ce que vous donniez peu d'instructions des démarches de la cour impériale, ne doit point vous inquiéter, et n'a fait aucune impression fâcheuse contre vous. Il y a des temps où on voudroit savoir à chaque instant ce qui se passe, et il est naturel de le désher. On avoit eu des nouvelles de la marche de quelques troupes dans l'Empire avant qu'on l'eût appris par vous, et c est ce qui donna occasion à cette plainte. Mais je puis vous assurer qu'on est infiniment content de vous, et de la manière dont vous vous êtes conduit dans toute cette affaire. On a connu la vérité de ce que vous aviez toujours mandé, du désir sincère que l'Empereur avoit de la paix, et on a vu que vous ne vous étiez pas trompé. Il ne tiendra pas à moi que le Roi ne vous donne des marques au plus tôt de sa satisfaction, et je vous supplie d'être persuadé, Monsieur, de mon inviolable attachement. «(Ca^a/o^i^e 6'/m/-a^'«î/,30janvier 1882,n*'70).
Le 30 juin, le Roi complimenta son ambassadeur en ces termes : « Mon cousin, vous m'avez donné des preuves distinguées de votre zèle et de votre habileté dans la conduite que vous avez tenue pour déterminer l'Empereur et ses ministres à consentir aux conditions que je vous avois chargé de leur proposer comme le seul moyen de prévenir une guerre qui devenoit inévitable ; mais vous ne pouviez m'envoyer de nouvelle plus agréable que celle que le courrier Banières m'a rapportée de votre part, avec votre lettre du 14® de ce mois, et je vois avec toute la satisfaction possible que vous êtes parvenu à engager le duc de Bournonville à signer de la part du roi d'Espagne les mêmes articles qui avoient été signés en mon nom et de la part du roi de la Grande-Bretagne et de la république de Hollande, à Paris, le 31" mai, avec le baron de Fonseca, ministre de l'Empereur. Le désir que j'avois d'établir ce premier fondement de ma réconciliation avec le roi
28 MÉMOIRES DE RICHELIEt: 1725-28
d'Espagne me fait remarquer encore davantage toutes les circonstances de la bonne conduite que vous avez tenue en cette occasion, et j'ai le plaisir de voir que vous avez su allier la fermeté nécessaire sur les points qui pouvoient intéresser le bien de mon service et la dignité de ma couronne, avec les ménagements convenables pour assurer par la signature du ministre d'Espagne à Vienne la conclusion de l'ouvrage important que j'avois confié à vos soins. Je vous renouvelle encore avec plaisir les assurances de toute la satisfaction que j'ai de vos services en une occasion aussi importante, et je suis bien aise d'avoir éprouvé par moimême que votre capacité pour les grandes afifaires répond parfaitement à l'illustre nom que vous portez et à l'idée que j'avois conçue de vos talents. »
Le congrès de Soissons fut l'objet d'une cruelle déception pour M. de Richelieu, qui avait compté y prendre la place réservée au premier ministre. Dans sa dépêche autographe du 9 août 1727, le cardinal de Fleury s'explique comme il suit sur les plaintes que le duc avait probablement fait entendre : « Quand j'ai eu l'honneur de vous mander le scrupule que vous eussiez peut-être pu avoir de vous trouver au-dessous de moi au congrès, c'étoit moins par rapport à votre manière de penser que je le disois, que par rapport à quelques-uns de MM. les ducs, que j'appellerois volontiers rigoristes, et qui poussent un peu loin leurs prétentions. Je sais qu'ils ne vont pas jusqu'à demander une parfaite égalité ; mais ils auroient dit du moins que vous ne deviez pas chercher vous-même ou consentir à vous dégrader.
« Je vous rends mille grâces, Monsieur, de vous être expliqué si naturellement avec moi et avec une si parfaite confiance. J'avois déjà assez entrevu vos dispositions pour n'avoir pas été surpris en les apprenant plus nettement, et je savois que vous n'aviez pas un grand goût pour le con-
grès ; mais je croyois que vous ne seriez pas indifl'érent à l'ambassade d'Espagne. Je vous servirai selon votre inclination, et, quand il sera question de nommer les plénipotentiaires, j'aurai soin de dire que vous n'aviez ni demandé ni refusé d'être du nombre ; que je vous ai fait pressentir là-dessus, et qu'en répondant que vous étiez prêt à servir le Roi partout où il jugeroit à propos de vous employer, votre mauvaise santé ne laissoit pas de vous faire quelque peine. J ai déjà dit par avance qu'il ne tiendroit qu'à vous d'être nommé plénipotentiaire, mais que cependant S. M. ne vous forceroil pas à l'accepter, pour peu que votre santé ne vous le permît pas.
« A l'égard de l'ambassade d'Espagne, j'ai cru devoir dire au Roi que vous y seriez plus propre que personne, et je vous ai mis sur la liste des sujets que j'ai envoyée à Madrid, en marquant que vous ne l'aviez pas demandé et que je ne savois pas si vous vous portiez assez bien pour l'accepter. Je crois que je suis entré dans votre esprit, et c'a été au moins mon intention.
« Pour ce qui est de l'envie que vous auriez d'avoir une charge à la cour ou un gouvernement de province, vous êtes certainement, comme on dit, du bois pour y prétendre légitimement, et, si l'occasion s'en présente, je vous promets d'en parler fortement au Roi ; mais je ne vous cacherai pas que, dans l'un de ces deux cas, vous ne laisserez pas d'y trouver des obstacles, quoique en petit nombre à la vérité ; mais en général, je vous assure, Monsieur, que je vous rendrai très sincèrement les services qui dépendront de moi.
« >ion-seulement je ne trouve point mauvais le naturel avec lequel vous m'avez fait l'honneur de me dire vos sentiments, mais je m'en tiens honoré et vous en remercie »
Dans ce mémoire succinct, M. de Richelieu ne pouvait faire mention du singulier épisode de ces accusations de sorcellerie répandues par ses ennemis et colportées dans les feuilles satiriques [Mémoires de Duclos,p.626). Soulavie [Mémoires, t. V, p. 230 et suiv.) a reproduit deux lettres du duc à M. de Chavigny, une lettre écrite de Rome par le cardinal de Polignac et une autre écrite de Paris par M. de Silly. Voici, d'autre part, le billet autographe que le cardinal de Fieury écrivit, le 9 août 1727, à l'ambassadeur : « M. de Morville vous a écrit sur une nouvelle que des gens mal intentionnés ont fait courir sur votre compte, et qui a causé un grand chagrin à tous vos amis. Je suis bien éloigné de vous soupçonner d'une aussi horrible action, et si extravagante en même temps ; mais je me figure que la réclamation que vous fîtes du moine aura donné lieu à vouloir vous y mêler. Quoique je vous en croie fort innocent, il est pourtant nécessaire que vous vous justifiiez d'une si noire accusation, et que vous laviez jusqu'à la moindre ombre de soupçon. » Le maréchal manda à Morville qu'il avait cru devoir réclamer ce moine, parce qu'il était l'agent de Bonneval, son parent, mais qu'il l'avait abandonné, sachant mieux ce que c'était [Villars, p. 342). Le cardinal, satisfait, écrivit à la date du 2 septembre : « Je ne vous parle plus de la noire et afireuse calomnie qu'on avoit voulu vous imputer, et elle n'a trouvé créance que dans l'esprit de gens mal intentionnés et accoutumés à vouloir croire tout ce qui est de plus méchant et de plus extravagant. »
Enfin, M. de Richelieu, le 13 septembre, écrivait ce qui suit à son ami Silly :
« Quant à l'histoire qui a couru sur moi, elle a donné
beau jeu à la broderie que mes ennemis y ont faite ; mais je vous avoue que je la méprise beaucoup, et il me paroît qu'elle est bientôt tombée dans le mépris qu'elle mérite et où se trouvent ces sortes d'histoires quand elles sont fausses, et, en un mot, cela est si fou et si faux, que je vous avoue que je n'y puis faire aucune sincère attention, surtout le cardinal sachant sûrement le peu de vérité qu'il y a, et ce qui y a donné lieu que je ne pouvois pas éviter. Enfin, on pourra me croire impie, mais non pas d'une façon aussi ridicule, et ceux qui liront mes dépêches et qui voudront sans partialité examiner ma conduite auront peine aussi à me croire sans jugement. Ce sera de tels gens qui me jugeront dans les affaires principales, et les autres, je crois, seront forcés de souscrire à leur jugement.
('. Vous ne me marquez pas que M. le comte du Luc s'est distingué dans la distribution des relations de mon affaire et montroit des lettres de Rousseau, qui croyoit lui faire l'équivalent d'une ballade en tâchant de dénigrer son successeur, et une autre d'une vieille iemme de ce pays-ci avec laquelle je suis brouillé, parce que ces vieilles vouloient que je leur donnasse souvent à dîner, ce que je n'ai jamais voulu faire une seule fois, et enfin, poussé d'impatience, je répondis une fois à quelqu'un qui m'en parloit, qu'un ambassadeur ne devoit connoître que les gens aimables et les'gens utiles, et que, ces vieilles n'étant dans aucun de ces deux cas, et devant peut-être mourir avant mon départ, je ne voulois pas qu'elles m'ennuyassent. Or, M. le comte de Luc, qui n'avoit rien à faire par ici qu'à écouter des sornettes et dire des polissonneries, avoit ses raisons pour ménager ces vieilles femmes, avec quelques-unes desquelles il a conservé commerce, et ils se sont trouvés unis pour me dauber. Mais, comme les vieux chiens n'ont plus de dents, leur morsure ne fait pas grand mal. . . »
Louis XV, très satisfait de la conduite de M. de Richelieu dans l'affaire du chapeau du cardinal de Fleury, lui écrivit le 21 septembre 1726 :
« Mon Cousin, vous ne pouviez me donner une marque plus sensible de votre zèle et de votre empressement à faire réussir les affaires que je confie à vos soins, qu'en sollicitant comme vous avez fait le consentement de l'Empereur pour la promotion de l'ancien évèque de Fréjus à la dignité de cardinal. J'ai vu avec un extrême plaisir, par la lettre que vous m'avez écrite le 3 de ce mois, l'effet des instances que vous aviez faites de ma part pour obtenir ce consentement, et les précautions que vous avez prises pour faire en sorte que le Pape en fût informé promptement, afin que S. S. ne pût différer plus longtemps de m'accorder une grâce que je désirois avec tant d'ardeur, et ces précautions ont eu un tel succès que j'ai appris aujourd'hui par le même courrier que vous avez dépêché de Vienne à Rome et que le cardinal de Polignac m'a renvoyé de Rome, que l'onzième de ce mois S. S. avoit promu dans son consistoire l'ancien évêque de Fréjus au cardinalat. Ainsi, vous pouvez juger de la joie que je ressens de voir cette affaire terminée aussi heureusement, et, comme je suis bien aise de témoigner à l'Empereur toute ma gratitude du consentement qu'il a bien voulu donner à l'anticipation de cette promotion, je lui écris la lettre ci-jointe pour le lui marquer, et vous devez, en la lui remettant, l'assurer qu'il peut compter de trouver toujours de ma part la même bonne volonté à entrer dans tout ce qu'il pourra désirer sur les choses qui l'intéressent personnellement. Mais je suis bien aise de vous marquer aussi que je suis très satisfait du zèle que vous avez (ait paroître en cette occasion pour
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l'exécution des ordres que je vous avois donnés, et que, comme vous ne pouviez me rendre un service plus agréable que de conduire promptement cette affaire à une heureuse conclusion, mon intention est de vous donner des marques de l'approbation qu'a méritée de moi la conduite que vous avez tenue depuis le commencement de votre ambassade. »
Tandis quil ctail à Vienne, le duc de Richelieu ne négligeait pas ses relations à la cour de France. La lettre suivante qu'il écrivait à M"'^ de Prye, la toute-puissanle maîtresse du duc de Bourbon, alors premier ministre, montrera sur quel pied de familiarité il se trouvait avec elle. >"ous conservons l'orthographe de rori»inal.
« A Viemie, ce 17 octobre 1725.
« J'ai reçu, Madame, l'extrait du journal de la tour de Babel que vous m'avés fait l'honeur de m'envoyer, et come je suis un peu plus pris que vous et que d'ailleurs cette cour ci y ressemble beaucoup, j'i répond dans le même stile, parmi lesquels il y en a qui m'étoient fort incognus ; mais, come en ce pays ci on aime mieux dire des sotises que de demeurer cour, je me conforme à l'usage du pays, et vous vérés dans le galimatias que j'ai l'honeur de vous envoyer un modèle des conversations de ce pays-ci. Ce que vous me faites l'honeur de me mander de celles du pays que vous habites, où vous prétendes que vous avés entendu dire un peu de bien de moy, me fait assurément grand plaisir, et il y a des aprobationsqui flate bien mon amourpropre de toutes façons, et assurément la vostre est à la teste ; car je vous assure, Madame, qu'il n'y a rien de si sincère et qu'il n'y aura rien de si fidel et de si solide que les sentiments, j'ose dire, de l'amitié, de l'atachement et
du respect que j'aurai toute ma vie pour vous ; l'inclination les a formés, la raison les justifie ; ainsi il n'y en a point, je vous jure, sur qui vous déviés tant comter. J'ay apris avec bien de la joye les merveilleux changements de votre cour et la satisfaction où tout le royaume est de notre reine : cela en doit être une grande pour ceux qui ont contribué à nous la faire avoir, et si les suites répondent, come il y a tout lieu de s'en flater, à d'aussi heureux comencements, la cour deviendra bien aimable, la tranquilité du royaume bien afermie par des dauphins, et les frondeurs bien confondus. Le roy a passé toutes espérances et achevé le bonheur de la reine par ses bons procédés et ses prouesses : cela est encor plus agréable pour ceux qui, étant obligé de le représenter, pouroient, sur ce chapitre là, l'imiter mieux que d'autres; je crois pouvoir m'en flater et avoir de quoi faire taire de la bone façon les jaloux de ma gloire et convaincre ceux qui voudroient douter que je peut dignement représenter un tel maître ; mais ce seroit domages de prodiguer des exploits aussi royaux aux hautes germanique, qui ne méritent pas tant de soin. D'ailleurs, je croi que cela ne doit pas passer les sujets du roy ; si cependant on trouve à propos dans le conseil que de lems en tems je fasse voir ce que peuvent les François et qu'ils ne sont pas dans l'état misérable où l'on vouloit les décrier en Europe, cela me sera fort facil ; mais je vous assure que cela étonera beaucoup en ce pays, où l'on n'est point accoutumé à pareille chose, ce que j'ai vu par l'étonemenl où toutes les dames ont été en aprenant ces particularités que je n'ai laissé ignorer à aucune.
« Je vous assure, ^ladame, que je conte asséssur la solidité des bontés dont vous voulés bien m'assurer et sur les ofres que vous daignés me faire, pour m'adresser librement à vous si j'avois quelques choses à désirer à la cour ; mais la satisfaction oii l'on me Ilale qu'on est de moy, les bontés
dont M. le Duc veut bien m'assurer, comble touts mes veux, et mes désirs ne vont point au delà. J'avois désiré, en partant, fort vivement, d'estre chevalier de l'ordre ; je l'aurois désiré davantacre, si j'avois vu la nécessité dont cela étoil dans ce pays et la surprise désagréable où l'on a été de ne me le point v oir ; mais je ne pense plus qu'à tâcher de bien venir aranger les afaires importantes qu'il y a ici et revenir avec cette satisfaction, si je suis assés heureux d'y parvenir, de mériter l'aprobation du roy, les bontés de M. le Duc ; et si je puis joindre à cela vos bonnes grâces et l'espérance de pouvoir avoir toujours en vous une amie solide, je vous assure que tous mes veux seront comblés. Mais, en ce pays, l'enuy me gagnent ; je travaille come un chien, et la fatigue accable ma santé, qui n est pas encore bien forte ; la filosophie me tient à la gorge, qui me fait désirer de la tranquilité et pouvoir venir jouir de la douce société de mes citoyens et citoyenes, après estre sorti de la réputation frivole dont je m'étois enfariné. Quand je serai arrivé là, que je serai heureux, surtout si vous estes bien persuadée de l'atachement et du respect avec lequel je serai tant que je vivrai, Madame,
Votre très humble et très obéissant serviteur. Le duc de Richelieu.
« Je vous demande bien pardon de tout mon grifonage, mais j'ai reçu votre lettre hier, il faut faire partir mon Courier, et c'est une chose pénible à un ambassadeur que d'expédier un courier : j'ai voulu vous répondre par lui et j'ai mieux aimé vous doner un peu de peine à déchifrer tout cela que d'atendre plus longtens par la poste une mauvaise réponse.
« M. le marquis de Breill, ministre du roy de Sardaigne, me charge de vous assurer de mille respects de sa part et
de vous demander si vous vous ressouvenés de lui : il vous respecte et vous honore beaucoup, et prétend que vous l'aimiés un peu quand vous étiés à Turin, mais qu'il a bien peur que vous ne rayés oublié. » (Bibliothèque nationale, ms. Français 22798, fol. 1).
Peu de mois après, Monsieur le Duc était remplacé par le cardinal de Fleury, et M""® de Prye partageait la disgrâce de son amant.
GOMMANDEArKNT EN L\NGUEDOC:.
M. le duc de Richelieu, revenu à Paris, se présenta à la cour, dans le rang des courtisans. On pensa pour lui et il songea lui-même à quelque ambassade ; mais plus il resta à Paris, plus il sentit que la vie qu'il y menoit étoit plus désagréable que celle d'être en ambassade. Il sonç^ea donc à en avoir une ou un gouvernement, et M. le cardinal deFleury lui donna toute sorte d'espérances pour l'un ou pour l'autre. Dans ces circonstances-là, M. le maréchal d'Estrées, vice-amiral et en même temps lieutenant général de Bretagne, gouverneur du pays Nantois et commandant de la province, où il alloit tous les deux ans tenir les États, vint à mourir'. Sa place en Bretagne plaisoit infiniment à M. le duc de Richelieu, qui la demanda, et M. le cardinal de Fleury lui dit que le Roi ria] lui donnoit, mais de n'en rien dire jusqu'à ce qu'il l'eût appris à M™® la comtesse de Toulouse, mère de M. le duc de Penlhièvre, [qui étoit] encore enfant et qui avoit eu le gouvernement de Bretagne à la mort de son père. Malheureusement. M™* la comtesse de Toulouse en parla à M"" de Charolois,
1. Le 28 décembre 1737; il était doyen des maréchaux de France,
quiétoit brouillée depuis quelques années avec M. de Richelieu ^ et le perséculoit avec acharnement, et celle-ci lui persuada- que, si elle soufFroit que M. le duc de Richelieu eût ladite place, il travailleroit à dégrader son fils de son autorité et à le réduire à rien dans son gouvernement, qui ne seroit plus qu'un fantôme, de sorte que M. le cardinal de Fleur\ , qui avoit dit à M. le duc de Richelieu que le Roi lui donnoit ladite place et qu'il le prioit seulement d'en garder le secret pendant quelques jours, se renferma chez lui pour une très légère incommodité qu'il eût, et reçut une fois seulement M. le duc de Richelieu avec plusieurs personnes qu'il voyoit, et parut dans un embarras si grand, que M. de Richelieu en fut effrayé, et n'osa pas. dans ce monde, en chercher une explication aussi subite. Il sortit donc avec tout le monde, pour ne pas importuner dans le moment M. le cardinal Fleury, qui étoit doux et aimable et tâchoit de satisfaire autant qu'il pouvoit tous ceux qu'il aimoit et avec lesquels il étoit en société. Il avoit cessé, il est vrai, de donner à M. le duc de Richelieu toute marque d'amitié ; mais il parloit souvent de sa reconnoissance pour la manière dont [le duc] l'avoit servi en lui faisant donner son chapeau de cardinal. M. de Richelieu ne fut pas longtemps à voir qu'il s'étoit élevé contre lui quelque chose qu'il ne pouvoit comprendre. Il revint chez M. le cardinal le lendemain pour le voir, et le valet