CHAPITRE VII
Sommaire. — Le 5 mai 1821. — Mort de Napoléon. — Déranger chante le martyr de l'Europe. —Effet de ce chant sur les Cours et sur la France. — Béranger publie le deuxième recueil de ses chansons. — Fureurs de la Congrégation. — Saisie du recaeil. — Déranger est destitué de son emploi à l'Université. — Martainville et sa délation. — Premier procès des chansons de Béranger. — La cour d'assises. — La Muse en FiaVt'.— Réquisitoire de M. de Jîarchangy.— Plaidoyer de M« Dupin.— Béranger est condamné. — Intérêt qu'il inspire.
Un événement, d'une immense portée pour le temps, était venu donner un puissant élément de plus à la popularité du poète et aux fiévreuses colères qu'excitaieat ses chants dans les régions gouvernemenlales.
Le 5 mai 1821, Napoléon était mort, prisonnier de l'Europe, à Sainte- Hélène, sur le roc où l'avaient cloué les rois. La nouvelle parvint en France vers la fin de septembre suivant. Béranger, qui devait à ce colosse de gloire ses plus hautes inspirations , lui en dut une nouvelle , l'une des plus heureuses peut-être, et dont le fond est un vrai trait de génie.
Ce fut la chanson intitulée le Cinq mai.
Dans ce siècle si fécond en ruines, la plus grande
ruine de toutes, Napoléon, privé d'un fils objet de son tendre amour, séparé de tous les siens par une de ces hideuses vengeances dont on ne trouve d'exemple qu'aux époques de barbarie, expire dans une île perdue de l'océan africain, en tournant ses regards vers la France. Tel Moïse mourant tournait les siens vers la terre promise, interdite aux vœux brûlants de son cœur. Or, de tous les peuples de l'Europe, les Espagnols étaient ceux qui avaient les plus justes plaintes à former contre Napoléon. Le poète, pour montrer à quel point les malheurs du grand homme avaient réconcilié tous les peuples avec sa gloire, eut la sublime idée de placer sur un même vaisseau des Espagnols mêlant leurs regrets à ceux d'un vieux soldat qui doit revoir la France, où la main d'un fils doit lui fermer les yeux.
Des Espagnols m'ont pris sur leur navire. Aux bords lointains où tristement j'errais. Humble débris d'un héroïque empire, J'avais dans l'Inde exilé mes regrets.
Mais loin du Cap , après clng ans d'absence , Sous le soleil je vogue plus joyeux.
Pauvre soldat, je reverrai ia France :
La main d'un fils me fermera les yeux.
Dieu ! le pilote a crié : Sainte-Hélène ! Et voilà donc oîi languit le héros!
Bons Espagnols, là s'éteint votre haine ; Nous maudissons ses fers et ses bourreiux, Je ne puis rien . rien pour sa délivrance. Le temps n'est plus des trépas glorieux! Pauvre soldat etc.
Peut-être il dort ce boulet invincible Qui fracassa vingt trônes à la fois.
Ne peut-il pas, se relevant terrible , Aller mourir sur la tête des rois !
Ah! ce rocher re;;ousse l'espérance :
L'aigle n'est plus dans le secret des dieux. Pauvre soldat, etc.
11 fatiguait la victoire à le suivre; Elle était lasse : il ne l'attendit pas.
Sa gloire est là comme le phare immense D'un nouveau monde et d'un monde nouveau. Pauvre soldat, etc.
Bons Espaguols ! que voit-on au rivage ? Un drapeau noir! Ah ! grand Dieu, je frémis! Quoi ! lui mourir ! ô gloire ! quel veuvage ! Autour de moi pleurent ses ennemis.
Loin de ce roc nous fuyons en silence ; L'astre du jour abandonne les cieux.
Pauvre soldat, je reverrai la France, La main d'un fils me fermera les yeux.
A ce temps où Béranger était des plus ardents à la lutte, le chant le Cinq mai ^821 fut à la fois une larme sur une noble et glorieuse infortune et une pièce d'artillerie braquée contre les Bourbons.
Coïncidence bizarre! ces deux hommes, — le mort servant au vivant de fer de lance contre l'ennemi commun des gloires de la patrie, — avaient, vingt et un ans auparavant, failli périr le même jour, du même coup, de la même mort, de la main des mêmes séides de la monarchie.
Comme bizarrerie historique, cet incident est
une des pages curieuses de l'histoire du temps. Nous nous y arrêterons un moment en passant.
LepèredeBéranger, fourvoyé, nous l'avons dit, sous le Directoire dans les intrigues monarchiques, s'était vu complètement ruiné à la suite des journées de fruclidor et de vendémiaire. Comme ressource extrême, il avait ouvert, au coin de la rue Saint-Nicaise, un ca!)inet de lecture dont l'arrièreboutique servait aux conciliabules de la faction proscrite, un bout de queue de l'ancien régime, ducs, marquis, comtesses, baronnes, grandeurs bien déchues alors, chaque jour en quête d'un gîte et d'un dîner en attendant la curée du milliard d'indemnité de la Restauration .
A titre de fiis de la maison, Béranger vivait familièrement avec cette bohème biasonnée, et ce fut là qu'il prit ces si bons types du Marquis de Carabas et de la Marquise de Pretinlaille.
Or, dans cette rue Saint-Nicaise, on le sait, le 24 décembre 1800, eut lieu, contre le premier consul Bonaparte, l'explosion de la machine infernale, ce hideux râle monarchique après dix ans d'agonie furieuse. Le Premier Consul échappa par miracle à la mort. A ce même moment, Béranger tournait la rue pour rentrer chez lui ; quelques secondes plus tôt, et il était tué.
Si le hasard eût cette fois mieux servi les Bourbons, le même coup eût emporté celui qui, quatre
ans après, devait monter sur leur trône, et celuiqui, après quinze ans, devait si puissamment contribuer à les en faire descendre pour la seconde fois.
Quoiqu'il en soit de ce curieux incident, ce chant le Cinq Mai vint un peu troubler la joie qu'avait inspirée dans les cours de l'Europe la mort de l'homme immense dont le nom, bien quétouO'é par le bruit des vagues de l'Océan, était encore un épouvantai! pour des rois tant de fois vaincus. Pour la France il était, quoi qu'on en ait dit, une espérance. Les souvenirs de l'invasion étaient encore présents à tous les esprits. Au seul nom de Waterloo tous les cœurs frémissaient. Napoléon s'était donné comme le représentant de la révolution, et c'était vrai. La France l'avait pris au mot. La tradition révolutionnaire elle-même l'avait accepté comme tel, et ce qui le prouve sans réplique, c'est la démarche des débris du vieux parti démocratique en 1813, qui vint s'offrir à lui pour défendre à la fois la France contre l'invasion étrangère et contre celle de l'ancien régime. Aussi, mécontente de la place qu'elle occupait alors parmi les nations, la France, dans son orgueil blessé, avait plus d'une fois tourné les regards vers celui qui l'avait faite un moment si grande.
Pendant qu'avec le poète elle s'associait à la douleur de la mort de ce grand martyr polilique, dans les régions gouvernementales les esprits s'ai-
grissaient contre lui, et l'on n'attendait qu'un prétexte pour lui faire expier les regrets qu'il avait réveillés pour Napoléon.
Béranger fournit lui-même ce prétexte.
Presque au moment même oii il venait d'exciter, d'une part de si nobles sentiments, de l'autre de si rageuses rancunes, le 25 octobre 1821 il publia le deuxième recueil de ses chansons sous le titre de Chansons nouvelles de P.-J. de Béranger (Paris).
C'était la réimpression du premier recueil augmenté d'un nouveau volume.
Le succès fut instantané, il fut immense.
La Congrégation, qui alors avait enserré la Restauration dans les mailles de ses humiliants filets, se mit à crier anathème contre l'Alcée de nos vieilles gloires.
Deux voix répondirent à ce cri.
L'une fut celle du Conseil de l'Université ; l'autre, d'un rédacteur du Drapeau blanc.
En 18i5, lorsque Béranger avait publié son premier recueil, le Conseil de l'Université l'avait menacé d'une destitution s'il tombait en récidive. En 1821, le 26 octobre, le lendemain de la publication du second recueil , il lui signifia sa destitution en ces termes :
« Monsieur, le Conseil juge que, d'après les avis « qui vous avaient été donnés précédemment, vous « avez dû vous-même renoncer à l'emploi que
« VOUS occupez dans l'administration, lorsque vous « vous êtes déterminé à la publication de votre « second recueil. »
Les ministres avaient forcé les membres du Conseil de l'Université d'ôter à Béranger ce modique emploi d'expédilionnaire qu'il occupait depuis douze ans.
Le lendemain de cette brutale destitution, le 27
octobre, un rédacteur du Drapeau blanc dénonçait
le recueil et gourmandait ainsi l'inaction du parquet :
« S'il n'y a pas eu connivence, on ne peut s'era- « pêcher de remarquer l'étrange irréflexion de l'au- « torité répressive. )j
Le rédacteur terminait en conseillant au pouvoir d'envoyer tout simplement à Bicêtre le rimeur impie, le sale écrivain. »
L'auteur de cette délation se nommait Martainville. C'était un ancien comédien, auteur du GrivoisiauŒy le livre le plus ordurier qui soit au monde, sans même en excepter les gaietés de Piron. Au temps des fureurs monarchico-religieuses de la Restauration, il s'était voué corps et âme à la cause de la religion et du roi. Il avait môme acquis quelque célébrité dans les coteries du parti, en faisant de la délation et de la calomnie dans le Drapeau blanc, de sinistre mémoire, et dans sa béale sœur, la Gazette de France, sainte piscine où le délateur
à gages aura probablement lavé les ordures de sa vie.
Quoi qu'il en soit, sur la délation de cet homme, deux jours après le 29 octobre, l'instruction contre Béranger et ses chansons commença, et la saisie des exemplaires fut ordonnée ; mais il était déjà un peu tard : sur dix mille exemplaires de cette publication, plus de six mille étaient déjà vendus, et la France entière chantait en chœur les nouveaux refrains du poète.
Le procès suivit de près l'instruction. C'était un procès terrible, un procès en cour d'assises, avec quatre chefs d'accusation formidables, comme on en faisait alors %
1<> Outrage à la morale publique ;
2" Outrage à la religion ; '
3° Outrage à la majesté royale et à la personne du roi;
4° Provocation au port public d'un signe extérieur de ralliement.
On sait où conduisaient ces accusations, en ce temps de sinistre mémoire. Galotti, renvoyé de France, pieds et poings liés, au roi de Napîes pour être pendu; Fontan, Magallon traînés à Poissy enchaînés entre deux forçais, sont de lugubres épisodes de ces grands drames judiciaires de la politique d'alors.
L'auteur de la Gaule poétique^ M. de Marchangy,
l'homme aux fougueux réquisitoires, fut chargé de soutenir l'accusation contre Béranger.
Le poète reçut une assignation pour le 8 décembre.
Il y répondit par la Muse en fuite, une chanson charmante! il n'en faisait plus d'autres alors.
Quittez la lyre, ô ma muse 1 Et déoliiffrez ce mandat.
Vous voyez qu'on vous accuse De plusieurs crimes d'État.
Pour un interrogatoire Au pilais comparaissons.
Plus do chansons pour la gloire!
Pour l'amour plus de chansons!
Suivez moi!
C'est ia loi.
Suivez-moi, de par le roil
Nous marchons, et je découvre L'asyle des souverains.
Muse, la Fronde on ce Louvre Vit pénétrer ses refrains Au Qui vive d'ordonnance, Alors, prompte à s'avancer, La Chnnson répondait : France !
Les gardes laissaient passer.
Suivez-moi, etc.
Muse, voici la grand'salle....
Eh quoi! vous fuyez devant Des gens en robe un peu sale, Par vous piqués trop souvent!
Revenez donc, pauvre sotte, Voir prendre à vos ennemis, • Pour peser une marotte, Les balances de Tliomis.
Suivez-moi, etc.
Ce chant n'était pas fait pour désarmer les juges. Ils allaient euvoyer sous les verroux le poète et sa muse.
Les procès des chansons de Béranger ne sont pas une des parties les moins curieuses de la vie du poète. Dans les procès ordinaires, il n'est pas commun de voir le talent, le caractère, les œuvres de l'accusé trouver grâce devant ceux qui l'accusent. Ici c'est tout le contraire , et . à part les brutales banalités des réquisitoires, il n'est pas de formes d'éloge que n'épuisent pour lui ses accusateurs. On dirait que, tout en demandant à la justice la condamnation de l'accusé , on ne veut le livrer à la brutalité xle la loi que couronné aux yeux de l'opinion publique : telle, dans le vieux monde, la victime sacrée n'était traînée au sacrifice que parée de guirlandes et couronnée de fleurs.
C'est peut-être là l'image la plus vraie que l'on puisse donner de ces procès, abstraction faite toutefois des clameurs des aboyeurs monarchico-religioso-littéraires du temps, cette race de publicistes rongeurs qui depuis cinquante ans, par haine et par métier, s'accrochent à toutes les gloires nationales ou individuelles comme le mollusque à son banc.
Mais par le fait seul de l'éloge du talent de Béranger parti d'un réquisitoire, d'un accusateur public coiffant, l'un des premiers, de l'auréole de Pindare le chantre de Lisette, les procès faits à ses chansons
Cû
sont une des pages de sa vie qui l'honorent trop pour ne pas s'y arrêter avec quelque détail. Supprimer de tels éloges si peu suspects serait un vol à sa mémoire. Puis, l'histoire de ces procès est aussi l'histoire de l'esprit populaire à cette époque, et il est curieux de voir quel si grand intérêt pouvait avoir un gouvernement pour appeler les vengeances de la loi sur les gais fions -flous de la chanson.
Le 8 décembre 1821, le procès vint devant la Cour d'assises-de la Seine.
La Cour était composée de MM. Larrieux, président ; Cottu, Baron, Sylvestre de Chanteloup père et d'Haranguier de Quincerot, conseillers.
M. de Marchangy, avocat général, devait soutenir l'accusation.
M' Dupin était chargé de la défense : il s'était adjoint M' Coche comme avoi^é.
L'audience était fixée à onze heures. Dès sept heures du matin , malgré la rigueur de la saison, une foule compacte encombrait les avenues du Palais-de- Justice, attendant l'ouverture des grilles. - Dès que les grilles turent ouvertes, cette ibule se précipita comme un torrent dans l'intérieur, envahit toutes les issues sans exception jusqu'aux plus secrètes, et, vers huit heures, il ne fut presque plus possible de circuler dans le palais.
Jamais,de mémoire d'hommcl'audience d'un tri-
bunal n'avait présenté d'affluence si extraordinaire.
Cette foule était bruyante, mais n'avait rien d'hostile. C'étaient des admirateurs du poète, des nobles cœurs de tout rang, de toute classe, de tout âge, dont les accents avaient remué les libres patriotiques. Ils venaient là pour tâcher de jeter par leur présence quelque baume dans la coupe d'absinthe qu'ils pressentaient qu'on lui préparait. Aussi les renforts de gendarmerie qu'on demanda successivement pour joindre aux gardes ordinaires, n'eurent pas à sévir. Bientôt cependant, ne pouvant plus contenir la foule qui s'accroissait de minute en minute, ils se montrèrent plus sévères. Puis, débordés de partout, ils durent se borner au service extérieur.
Peu après, toutes les consignes furent forcées : on brisa les vitres en escaladant les fenêtres, et la salle de la Cour d'assises fut littéralement prise d'assaut. Quelques élus porteurs de billets, arrivés par une issue secrète, avaient déjà pu trouver place dans la salle avant cette irruption. On remarquait parmi eux MM. de Broglie, de Stuël, Dupoiît de l'Eure, de Vatimesnil, de Broë, Girod (de l'Ain), Bérard, etc. Mais, après la venue du flot populaire, il devint presque impossible à la Cour, aux jurés et au prévenu lui-même de pénétrer dans l'enceinte. Le président de la Cour Larrieux, le conseiller Cottu,
ne purent y arriver qu'en escaladant la fenêtre d'une galerie; les jurés n'arrivèrent à la Chambre du conseil qu'après de longs circuits dans le dédale du palais. Quanta Béranger, arrêté de barrière en barrière pendant près d'une heure, il ne put parvenir aies franchir toutes que son assignation à la main. Mais ce passeport, qui lui ouvrait la barrière des gardes, renforçait celle de ses admirateurs qui se pressaient autour de lui, les uns pour voir l'homme objet de tant de sympathie, les autres, bien qu'inconnus de lui, pour l'assurer de leur affectueux attachement.
Il parvint cependant à gagner le banc des avocats.
Il y prit place entre son défenseur et son avoué
A onze heures l'audience s'ouvrit.
A-près les formahtés préliminaires et la lecture de l'arrêt de mise en accusation , l'avocat général de Marchangy, chargé de soutenir la prévention, se leva et dit :
« Messieurs les jurés,
« De tous les genres de poésie, celui dont on excuse le plus volontiers les licences, c'est la chanson. En France, il a une sorte de privilège. L'esprit national le protège, et la gaieté l'absout. Compagnes de lu joie, fugitives comme elle, il semble que ces rimes légères ne soient point propres à nourrir la sombre humeur du malveillant , et, depuis Jules
César jusqu'au cardinal Mazarin, les hommes d'Etat ont peu redouté ceux qui chantaient.
« Telle est la chanson, ou plutôt^ messieurs, telle était la chanson chez nos pères ; car, depuis les siècles oii l'on riait encore en France» cet entant gâté du Parnasse s'est étrangement émancipé. Profitant de l'indulgence qui lui était acquise plus d'une fois pendant nos révolutions politiques, les perturbateurs le mirent à leur école, ils réchauffèrent de leur ardeur, ils en firent l'auxiliaire du libelle et des plus audacieuses diatribes. Dès lors , un sarcasme impie remplaça la joie naïve; une hostilité meurtrière succéda au badinage d'une critique ingénieuse. Des refrains insultants furent lancés avec dérision sur les objets de nos hommages ; bientôt ils stimulèrent tous les excès de l'anarchie , et la muse des chants populaires devint une des furies de nos discordes civiles.
« Lorsque les chansons peuvent s'écarter ainsi de leur véritable genre, auront-elles droit à la faveur que ce genre inspirait? Leur suffira-t-il du titre de chanson pour conquérir impunément le scandale et pour échapper à la répression judiciaire? Si telle était leur dangereuse prérogative, bientôt la prose leur céderait en entier la mission de corrompre, et l'on chanterait ce qu'on n'oserait pas dire.
« Vous sentez donc la nécessité de distinguer tel-
les chansons de telles autres qui n'en portent que le nom. Faites une large part dans l'indulgence pour ces couplets espiègles et malins, qu'il y aurait sans doute trop de rigueur à priver d'une certaine liberté de langage. Qu'ils vivent aux dépens des travers, des faiblesses humaines; qu'ils puissent même confondre le bruit de leurs joyeux grelots avec les murmures de l'opposition. Mais si, plus téméraires que ne le fut jamais cette opposition, ils attaquent ce qui est inviolable et sacré; si Dieu, la religion, la légitimité, sont tour à tour le sujet de leurs outrages, sous quels prétextes pourraient-ils être épargnés ?
« Est-ce parce que la chanson se grave aisément dans la mémoire, qu'elle est de facile réminiscence, et que le sel piquant qui l'assaisonne est un salpêtre électrique prompt à ébranler les esprits?
« Est-ce parce qu'elle peut fournir des refrains tout préparés aux orgies de la sédition et aux mouvements insurrectionnels?
« Est-ce parce que, circulant avec rapidité, elle pénètre en même temps dans les villes et les hameaux, également comprise de toutes les classes?
« En effet, messieurs les jurés, tandis que la brochure la plus coupable n'exerce que dans un cercle étroit sa mauvaise influence, la chanson, plus contagieuse mille fois, peut infecter jusqu à l'air qu'on respire.
« Et d'ailleurs, ici se présente une observation dont vous apprécierez le mérite.
« Qu'une chanson exhalée dans un moment de verve ou d'ivresse circule, non par la voie de l'impression, mais parce qu'elle est chantée dans le nîonde, c'est un bruit passager que le vent emporte et dont bientôt il ne reste plus de vestiges.
« La justice pourra la dédaigner et ne pas faire contraster la gravité de ses poursuites avec le vague et la légèreté d'un pareil genre de publication.
« Mais qu'un auteur mette au Jour un recueil de poésies qu'il lui plaît d'appeler des chansons; qu'il donne ce nom à des satires réunies, à des dithyrambes, à des odes pleines d'agression et d'audace , vous ne verrez plus ici que des vers qu'on peut lire sans être obHgé de les chanter ; et si cet auteur croyait pouvoir égayer sa défense de toutes les idées frivoles ou plaisantes que réveille la chanson , vous sentiriez d'abord dans quelle méprise il voudrait vous engager, car apparemment qu'il ne prétendrait pas que ceux qui ont acheté ses chansons sont tenus de les chanter, que ce soit là une condition inséparable de la vente , enfin que ses souscripteurs soient tous de fidèles observateurs de l'harmonie.
« Le sentiment qu'aurait eu le poète de sa gaieté ne pourrait donc conjurer les mauvais résultats que
produiraient ses vers sur des esprits disposés à prendre les choses sérieusement.
I « Et c'est précisément le cas où se trouve le sieur de Béranger.
« Le sieur de Béranger a-t-il commis un outrage à la morale publique et religieuse? S'est- il rendu coupable d'une offense envers la personne du roi? A-t-il provoqué le port public d'un signe de ralliement non autorisé?
« Telles sont les trois questions que nous allons successivement discuter.
« Il serait trop long et trop pénible de rechercher toutes les pages qui attentent à la morale publique et reUgieuse. Nous ne vous parlerons donc pas de la chanson des Deux sœurs de charité, dans laquelle l'auteur , anéantissant tout principe de morale, soutient qu'une fille de joie ne mérite pas moins le ciel par les excès de la débauche, qu'une sœur de charité par ses bonnes œuvres et son dévouement sublime.
« Nous ne vous parlerons pas de la chanson intitulée les Chantres de paroisse, où, selon le prévenu, le séminaire, cette école des vertus sacerdotales, cette institution réparatrice des persécutions de l'Église , n'est qu'un hôpital érigé aux enfants trouvés du clergé.
« Nous ne parlerons pas davantage des chansons dirigées contre les missionnaires, chansons telle-
ment virulentes, qu'il ne faut pas s'étonner si, après les avoir lues, ceux qui ne se sentent pas l'esprit d'en faire autant veulent au moins lancer des pétards aux orateurs d'une religion que la charte déclare religion de l'Etat.
« Mais ce que nous ne pouvons taire, ce sont les impiétés accumulées dans la chanson intitulée les Capucins.
« H faut avoir des sentiments bien opiniâtres pour attaquer ces humbles serviteurs de l'humanité, aujourd'hui qu'ils sont ensevelis sous les ruines de leurs cloîtres déserts. A peine leur souvenir vit-il encore dans quelques chaumières où ils venaient, il y a bien longtemps, parler de Dieu à ceux qui mouraient, et partager le pain qu'ils tenaient de la charité. Pauvres, et n'ayant rien possédé ici-bas, ils ont quitté ce monde sans avoir aucun compte à rendre: pourquoi donc poursuivre leur mémoire au-delà de l'exil et du martyre?
« Au surplus, ce ne sont pas eux qu'il s'agit ici de venger.
« Oue, par amour pour la tolérance, l'impiété persécute ces ordres religieux , coupables d'avoir, en ouvrant aux cœurs souffrants des asylesdepaix, différé le grand siècle des lumières , elle le peut sans doute ; mais qu'elle confonde sous ses atteintes l'autel avec le monastère , et la religion avec ses ministres, c'est là ce que la France alarmée ne vous
permet pas d'excuser, et c'est ce que fait le prévenu dans la chanson qu'on vous dénonce.
« Jugez-en :
Bénis soient la Vierge et les Saints, On rétablit les capucins !
Moi, qui fus capucin indigne, Je vais, ma petite Fanchon, Du Seigneur vendanger la vigne En reprenant le capuchon.
Bénis soient, etc.
Fanchon, pour vaincre par suprlse Les philosophes trop nombreux, Qu'en vrais cosaques de l'Église Les capucins marchent contre eux.
Bénis soient, etc.
La faim désole nos provinces, Mais la piété l'en bannit ; Chaque fête, grâce à vos princes, On peut vivre de pain bénit.
Bénis soient, etc.
L'Église est l'asyle des cuistres, Mais les rois en sont les piliers; Et bientôt le banc des ministres Sera le banc des marguilliers.
Bénis soient, etc.
Pour tâter de l'agneau sans tache, Nos soldais courent s'attabler, Et devant certaine moustache On dit qu'on a vu Dieu trembler.
Bénis soient, etc.
Nos missionnaires font rendre Aux bonnes gens les biens de Dieu ; Us marchent tout couverts de cendre :
C'est ainsi qu'on couvre le feu.
Bénis soient » etc.
Fais-toi dévote aussi, Fanchette :
Vas, il n'est pas de sot métier.
Mais qu'avec nous deux, en cachette, Le Diable crache au bénitier.
Bénis soient la Vierge et les Saints, On rétablit les capucins !
« C'est ainsi, messieurs les jurés, que l'auteur, par une sacrilège ironie , essaie d'écarler de nos temples ceux qu'un reste de foi y conduit encore; c'est ainsi qu'il tente surtout d'en éloigner les soldats français, dont la ferveur religieuse ne pourrait en effet qu'ajouter aux garanties de leur lidélité. Mais tandis qu'il voudrait, en glaçant la piété dans leurs cœurs, les rendre plus faciles à séduire, ne voyez-vous pas que ses efforts conspirent encore moins contre la monarchie que contre la valeur et la gloire ? Car la religion seule peut épurer la valeur en la rendant morale et désintéressée. Quant à la gloire, qui n'est qu'un secret besoin de se survivre, qui peut la comprendre et la mériter, si ce n'est celui qui espère un autre avenir? Qui croira en Dieu, si ce n'est celui qui va chercher la mort dans les combats? Et de quel prix la terre, réduite à ses biens impuissants, pourrait-elle payer le dévouement du héros qui s'immole à son pays ?
« Mais c'est peu que le sieur de Béranger fasse asseoir sur le seuil de l'Eghse le ridicule et l'insulte ; il va, dans la chanson intitulée le Bon Dieu, apostropher Dieu lui-même. Pour que la majesté divine
ne puisse pas rester inviolable derrière ses impénétrables mystères, il va, dans une indigne parodie, lui prêter des formes et un langage ignobles. Cet être éternel, que les élans de la prière et les élans de la reconnaissance avaient seuls osé atteindre, n'est plus, dans les vers du prévenu, qu'une image grotesque et bouffonne, qu'un fétiche impuissant qui vient calomnier son propre ouvrage et se moquer des institutions les plus saintes.
« Il faut l'avouer. Messieurs, le sieur de Béranger a singulièrement trahi les destinées de la poésie. Cet idiome inspirateur semblait être donné aux mortels pour ennoblir leurs émotions, pour élever leurs âmes vers le beau idéal et la vertu, pour les préserver d'un stupide matérialisme et d'une végétation grossière, en leur présentant sans cesse des pensées d'élite, des images de choix analogues à leur divine essence! Et ce poète à qui, pour un si bel emploi, le talent des vers fut prodigué , quel usage a-t-il fait de ce talent dont la société lui demande compte aujourd'hui ? 11 a déshérité l'imagination de ses illusions : il a ravi au sentiment sa pudeur et ses chastes mystères ; il voudrait déposséder l'autorité des respects du peuple, et le peuple des croyances héréditaires. En un mot, il voudrait tout détruire, même celui qui atout créé.
« Et dans quel temps vient-il parnii nous se faire le mandataire de l'incrédulité? C'est lorsqu'un ins-
tant de repos succédant à nos agitations politiques, nous ouvrons enfin les yeux, comme à la suite d'un long délire, étonnés que nous sommes de voir les ravages que l'impiété a faits dans nos mœurs. C'est lorsque les bons citoyens voudraient que l'on profitât de l'espèce de calme où nous voici, pour aviser aux moyens de le rendre durable et réel en restaurant les bases de toute agrégation sociale! c'est lorsque, désabusés des innovations trompeuses, des systèmes décevants, on revient, après un vaste cercle d'erreurs, à une religion seule capable de sauver les Etats, car seule elle peut discipliner tant d'esprits rebelles et ramener dans nos foyers le culte des traditions vénérables; seule, elle peut rendre à la jeunesse les grâces de la modestie et les avantages de la docilité ; seule, elle peut se charger d'une partie des désirs tumultueux dont la terre est obsédée 5 seule encore, elle peut creuser un lit profond et paisible à ces ambitions désordonnées qui mugissent sur la surface de la France, comme des torrents qui menacent de tout envahir; seule enfin, elle peut verser un baume réparateur sur tant de plaies toujours saignantes, et triompher des ressentiments et des partis.
« Voilà pourquoi nos législateurs ont pensé, en discutant la loi répressive des abus de la presse, qu'il ne fallait pas seulement punir la sédition, mais encore l'impiété.
« La sédition n'a que des accès passagers, mais l'impiété s'étend sur des générations entières ; la sédition n'éclate souvent que sur les sommités sociales, tandis que l'impiété ronge les fondements des nations.
« Ah ! qu'importe que la révolution ne soit plus dans les actes, si elle est toujours dans les mœurs ! Ils se trompent ceux-là qui ne la voient que dans un changement violent de gouvernement! Ils se trompent ceux qui se croient hors de son tourbillon lorsqu'ils n'entendent parler ni de république, ni de consulat, ni d'empire ! Ce sont là les effets et non pas les causes. La révolution n'est pas seulement dans la substitution d'un usurpateur à un ordre de choses consacré, elle est surtout dans le néant de ces cœurs enflés d'un orgueilleux mépris pour les dogmes de la morale et de la vertu; elle n'est pas seulement dans les entreprises des factions qui détrônent le prince légitime, elle est surtout dans la propagation des doctrines irreligieuses qui voudraient détruire le souverain suprême, le maître des siècles et des rois; oui, elle est dans la révolte des esprits contre l'existence d'un Dieu et l'authenticité de son culte ; elle est dans la rupture insensée des anneaux de cette chaîne merveilleuse qui, unissant le ciel à la terre, joignait ensemnle toutes les puissances morales, depuis la puissance paternelle jusqu'à la puissance divine
« Aussi, Messieurs, quelque différentes que puissent être leurs opinions politiques, les membres de l'une et de l'autre Chambre se sont-ils réunis pour punir, dans la loi du 17 mai, tout outrage à la morale publique et religieuse. »
Après avoir donné lecture de l'article 8 de cette loi, et en avoir fait ressortir l'esprit et le bul, M. de Marchangy continue ainsi :
« Et vous, juges-citoyens, vous chargés de faire respecter les lois qui sont l'expression publique sanctionnée par le monarque, où pi.iseriez-vous le motif d'une indulgence qui ne serait qu'un déplorable exemple d'impunité?
« Car, enfin, lorsque la loi du 17 mai sévit contre tout outrage à la morale publique et religieuse commis par des écrits uu des paroles, ne verrezvous pas un outrage de cette espèce dans les vers où le sieur de Béranger dit que V Eglise est l'asile des cuistres, et que les rois en sont les piliers?
« Et si la morale religieuse n'est autre chose que la morale enseignée par la religion, n'est-ce pas l'outrager, en effet, que de dénaturer, comme le fait le prévenu dans sa chanson du Bon Dieu, l'idée que nous devons avoir de l'Éternel, de qui découle toute morale, puisque sans lui il n'y aurait que des intérêts menaçants et rivaux? N'est-ce pas l'outrager que de faire tenir à Dieu un discours absurde où il désavoue le culte qu'on lui rend, où il se dit
étranger à ce monde, où il engage à ne pas croire un mot de ce qu'apprennent, en son nom, les ministres de la religion, et dans lequel enlln il ne donne aux hommes, pour seule règle de conduite, qu'un précepte de libertinage?
Enfants, ne m'en veuillez donc plus, Les bons cœurs seront mes élus.
Sans que pour cela je vous noie.
Faites l'amour, vivez en joie ; Narguez vos grands et vos cafards.
Adieu, car je crains les mouchards.
A ces gens-là si j'ouvre un jour ma porte, Je veux, mes enfants, que le Diable m'emporte Je veux bien que le Diable m'emporte
Passant ensuite au second chef d'accusation, la provocation au port public d'un signe de ralliement non autorisé, M. de Marcliangy poursuit ainsi :
« C'est un des stratagèmes les plus familiers aux écrivains de parti, que de chercher à passionner les souvenirs des militaires français, à leur montrer la paix comme un opprobre, et la guerre comme un droit dont ils sont indûment frustrés. Vainement ces braves soldats que la gloire a rendus à la nature ont-ils noblement déposé les armes à la voix du père de la patrie, parce qu'ils savent que son aveu fait seul une vertu du courage; vainement ils se félicitent de retrouver, après un long exil où les condamna la Victoire, et les champs paternels et les affections domestiques.
« Voilà que dans cet Elysée où se repose leur faleur, le serpent de la sédition voudrait ramper entre leurs lauriers, les souiller de son fiel impur, les flétrir d'un souffle de vertige et d'erreur.
« Écoutez les insinuations et les hypocrites doléances que cet esprit de tentation prête à des guerriers fidèles : à l'entendre, ces guerriers ne sont que des êtres humiliés et déchus. Parce que les royaumes ne sont plus jetés devant eux comme une proie, il leur fait répandre des larmes imaginaires sur le malheur de la France, qui, à l'avantage d'être dépeuplée par des triomphes ou ruinée par des revers, subit aujourd'hui une prospérité inespérée sous le joug nouveau de ces Bourbons qui nous gouvernent depuis des siècles.
« Sensibilité homicide qui gémit de ne plus voir l'Europe dévastée! dévouement égoïste qui regrette de ne plus voir les champs de bataille transformés en arènes par l'ambition et l'intérêt personnel!
« Le sieur de Déranger a tenté dans vingt chansons de pervertir ainsi l'esprit mihtaire; nous en citerons une qui a pour titre le Vieux Drapeau.
De mes vieux compagnons de gloire Je viens de me voir entouré ; Mes souvenirs m'ont enivré.
Le vin m'a rendu la mémoire.
Fier de mes exploits et des leurs, J'ai mon drapeau dans ma chaumière.
Quand secoùrai-je la poussière Qui ternit ses nobles couleurs?
Il est caché sous l'humble paille Où je dors pauvre et mutilé , Lui qui, sûr de vaincre, a volé Vingt ans de bataille en bataille!
Chargé de lauriers et de fleurs, 11 brilla sur l'Europe entière.
Quand secoûrai-je, etc.
Ce drapeau payait à la France Tout le sang qu'il nous a coûté.
Sur le sein de la Liberté Nos fils jouaient avec sa lance.
Qu'il prouve encore aux oppresseurs Combien la gloire est roturière.
Quand secoûrai-je, etc
Son aigle est resté dans la poudre, Fatigué de lointains exploits.
Rendons-lui le coq des Gaulois; Il sut aussi lancer la foudre.
La France, oubliant ses douleurs, Le rebénira, libre et fière.
Quand secoùrai-je, etc.
Las d'errer avec la Victoire, Des lois il deviendra Tappui.
Chaque soldat fut, grâce à lui.
Citoyen aux bords de la Loire.
Seul il peut voiler nos malheurs :
Déployons-le sur la frontière.
Quand secoûrai-je, etc.
Mais il est là près de mes armes; Un instant osons l'entrevoir.
Viens, mon drapeau! viens, mon espoir!
C'est à toi d'essuyer mes larmes.
D'un guerrier qui verse des pleurs Le ciel entendra la prière :
Oui, je secoûrai la poussière Qui ternit tes nobles couleurs.
«r Après avoir entendu de pareils vers, on se demande si c'est bien là le genre de la chanson badine et légère pour laquelle on réclamera votre indulgence. L'auteur appelle cette pièce une chanson ; il la met sur l'air -. Elle aime à rire, elle aime à boire; mais tout cela ne saurait détruire son caractère hostile et sombre. Qu'on nous dise en quelle circonstance elle pourrait être chantée sans devenir un manifeste et une offense. Serait-ce dans un repas de corps, dans une garnison, dans une marche militaire, dans les villes ou dans les campagnes? Elle ne peut être chantée que dans un attroupement de conjurés, et pour servir de signal à l'insurrection. Voilà sa vocation, voilà le secret de sa naissance.
« Et la preuve, la voici. »
Ici l'avocat général donne lecture d'une lettre du ministre delà police, M. Mounier, qui dénonce cette chanson comme ayant été répandue et chantée dans les casernes. Il ajoute que cette chanson, imprimée d'abord clandestinement et distribuée à profusion isolée dans l'armée, n'avait été calculée que pour agir sur l'esprit des soldats, et seconder les conspirations militaires qui avaient éclaté coup sur coup: celle de Grenoble, du 26 mars 1821; de Saumur, en décembre de la même année; de Béfort, en 1822; de La Rochelle et du lieulenant-co-
— tôt —
lonel Caron, le 7 mai et le 3 juillet de la même année.
Passant ensuite au troisième chef de prévention relatif aux offenses contre la personne du roi, il cite, entre autres, L Enrhumé, chanson faite sur les nouvelles lois d'exception de mars 1820 :
Quoi ! pas un pelit couplet !
Chansonnier, dis-nous donc quel est
Le mal qui te consume ?
— Amis, il pleut, il pleut des lois.
L'air est malsain, j'en perds la voix.
Amis, c'est là.
Oui, c'est cela.
C'est cela qui m'enrhume
Chansonnier, quand vient le printemps , Les oiseaux plus gais, plus contents,
De chanter ont coutume — Oui , mais j'aperçois des réseaux :
En cage on mettra les oiseaux.
Amis, c'est là, etc.
La Chambre regorge d'intrus ; Peins -nous l'un de ces bas-ventrus , Aux dîners qu'il écume.
— Non : car ces gens, si gras du bec, Votent l'eau claire et le pain sec.
Amis, c'est là, etc
Pour nos pairs fais des vers flatteurs ; Des Français ce sont les tuteurs :
Qu'à leur nez l'encens fume.
— Non , car ils ont mis de moitié Leurs pupilles à la Pitié.
Amis, c'est là, etc.
Mais la Charte encore nous défend; Du roi , c'est l'immortel enfant :
II l'aime , on Ift présume.
Amis, c'est là, Oui , c'est cela C'est cela qui m'enrhume.
Les deux lignes de points de ce dernier couplet devinrent l'une des plus sérieuses charges que fit valoir l'avocat-général contre l'accusé.
D'après un système d'interprétation ainsi étendu, l'accusation put s'ouvrir une vaste arène, et M. de Marchangy tira de là des moyens oratoires que les journaux ministériels du temps appelèrent de premier ordre.
Cependant, ils les supprimèrent complètement, ainsi que le Moniteur, qui n'inséra pas cette partie du réquisitoire, comme si l'on eût trop tard pressenti sur quel terrain glissant s'était engagée la poursuite.
Le réquisitoire se terminait par la péroraison suivante :
« Certes, la gaieté française a des droits ; mais si elle devenait tellement exigeante qu'il fallût lui sacrifier l'honnêteté publique', la religion, les lois, le bon ordre et les bonnes mœurs ; si elle ne devait vivre désormais qu'aux dépens de la décence, de la foi, de la fidélité, mieux vaudraient la tristesse et le malheur; car du moins il y aurait là de graves
sentiments qui ramèneraient à l'espérance et à la divinité.
« Oui, la gaieté française a bien des droits; mais, au lieu de la chercher dans la lange de l'impudi ■ cité et dans Taride poussière de l'alhéisme, qu'elle butine, ainsi que l'abeille, sur tant de sujets aimables et gracieux qu'ont effleurés des chansonniers célèbres, dont la gloire innocente est une des belles fleurs de notre Pinde.
« Eh quoi ! serait- elle plus expansive et plus Hbre, quand, au milieu d'un festin de famille et de bon voisinage, elle aura insulté à la piété d'un convive et blessé ses opinions ! quand elle aura appris à l'artisan, au laboureur courbé sous de pénibles travaux, des couplets impies contre une religion qui venait le consoler, et contre un Dieu qui promet d'essuyer les sueurs et les larmes !
« Ah ! si le caractère français a perdu de son enjouement, qu'il ne s'en prenne qu'aux déceptions et aux systèmes dont le sieur de Béranger s'est fait l'interprète ; qu'il s'en prenne à l'aigreur des discussions poHtiques, à l'agitation de tant d'intérêts sans frein et sans but, à cette fièvre continue, au malaise de ceux qui, rebutant la société, la nature et la vie, ne trouvent plus en elle ni repos ni bonheur, parce qu'en effet il n'en est pas sans illusions, sans croyances, sans harmonie.
« L'esprit dogmatique a dissipé les illusions ; l'es-
prit fort a détruit les croyances j l'esprit de parti a troublé l'harmonie.
« Est-ce donc un des fauteurs de ce triste changement qui doit se plaindre de leurs tristes conséquences ! Qu'il ne se plaigne pas non plus si la chanson, par suite de sa décadence et de sa honteuse métamorphose, est venue des indulgentes régions qu'elle habitait jusqu'à ces lieux austères qu'elle n'eût dû jamais connaître; qu'il n'accuse pas d'intolérance et de trop de rigueur des magistrats affligés d'avoir à sévir contre l'abus du talent. Non ! qu'il ne les accuse pas ; car il lui était plus facile de ne pas publier son ouvrage, qu'il ne l'était à ces magistrats responsables envers la société de rester sourds à la voix de leur conscience en ne réprouvant pas ce que réprouvent la religion, la morale et la loi. »
L'audience, un momenii interrompue après ce réquisitoire, fut presque immédiatement reprise, et M^ Dupin, chargé de la défense, eut la parole.
« Messieurs les jurés, dit-il, un homme d'esprit a dit de l'ancien gouvernement de la France que c'était une monarchie absolue tempérée par des chansons. Liberté entière était du moins laissée sur ce point.
« Cette liberté était tellement inhérente au caractère national, que les historiens l'ont remarquée. — «Les Français, dit Claude de Seyssel, ont toujours eu
licence et liberté de parler à leur volonté de toute sorte de gens, et même de leurs princes, non pas après leur mort tant seulement, mais encore de leur vivant et en leur présence. »
« Chaque peuple a sa manière d'exprimer ses vœux, sa pensée, ses mécontentements : l'opposition du taureau anglais éclate par des mugissements ; le peuple de Constantinople présente ses pétitions la torche à la main; les plaintes des Français s'exhalent en couplets terminés par de joyeux refrains.
« Cet esprit national n'a pas échappé à nos meilleurs ministres, pas même à ceux qui, d'origine étrangère, ne s'étaient pas crus dispensés d'étudier le naturel français. Mazarin demandait : — Eh bien ! que dit le peuple du nouvel édit? — Monseigneur, le peuple chante. — Le peuple cante, reprenait l'Italien, il payera; et, satisfait d'obtenir son budget, le Mazarin laissait chanter.
« Cette habitude de faire des chansons sur tous les sujets, sur tous les événements, même les plus sérieux, était si forte et s'était tellement soutenue, qu elle a fait passer en proverbe qu'en France tout finit par des chansons. La Ligue n'a pas fini autrement : ce que n'eût pu faire la force seule, la Satire Mênippée l'exécuta.
Que de couplets vit éclore la Fronde ! Les baïon^ nettes n'y pouvaient rien.
Au qui-vive d'ordonnance, Alors prompte à s'avancer, La chanson répondait : France!
Les gardes laissaient passer.
« Aujourd'hui qu'il n'y a plus de monarchie absolue, mais un de ces gouvernements nommés constitutionnels, les ministres ne peuvent plus supporter la plus légère opposition ; ils ne veulent pas que leur pouvoir soit tempéré, mêine par des chansons. Leur susceptibilité est sans égale.., ils n'entendent pas la plaisanterie... et, sous leur domination, il n'est plus vrai dire : Tout finit par des chansons, mais : Tout finit par des procès.
« Nous allons donc plaider. Les chansons de M. Déranger sont déférées aux tribunaux.
« M. l'avocat général a fait de ces chansons le plus grand éloge auquel leur auteur pût aspirer; il a prétendu que ce n'étaient point de véritables chansons, mais des odes. 11 est vrai qu'il n'a vu là qu'une altération du genre : à l'en croire, on ne devrait regarder comme chansons proprement dites que les ponts-neufs et les couplets de pure gaieté. Nous, au contraire, nous trouvons ici un perfectionnement qui tient, pour les chansons comme pour tout le reste, à l'élan général de tous les esprits.
« Oui, j'en conviendrai, les chansons de Béranger ne sont pas des vers à Clitoris; plusieurs d'entre elles s'élèvent jusqu'à Vode : excepté quelques
rondes consacrées au vin et à l'amour, notre poète célèbre plus volontiers la bravoure, la gloire, les services rendus à la patrie , l'amour de la liberté... »
Ici l'avocat traçait de Béranger un portrait qui est resté vrai.
« Un auteur, dit-on, se peint dans ce qu'il écrit. Nous trouvons le caractère de Béranger dans ses ouvrages. Indépendant par caractère, pauvre par état, content à force de philosophie , n'attaquant que le pouvoir et les abus , et, du reste , pouvant dire de lui ce que bien peu de gens aujourd'hui pourraient dire d'eux-mêmes : Je n'ai flatté que V infortune. »
Le défenseur, après avoir retracé l'histoire des chansons parues depuis six ans et qu'on incriminait alors, fait saillir la sécurité profonde avec laquelle Béranger avait pu, depuis 1815, faire paraître, vendre, réimprimer son premier volume. Puis, racontant l'odieuse dénonciation delà Gazette de France, qui mit l'autorité en mesure de sévir, la destitution qui précéda la poursuite du délit, il flétrit ainsi cette persécution :
« Il n'y avait encore , dit-il , qu'un simple réquisitoire; mais comme, d'après la jurisprudence introduite sous le ministère actuel , tout homme dénoncé est nécessairement coupable, on débuta par priver M. Béranger de son emploi.
« Je pourrais m' élever ici contre cet injuste système du ministère actuel d'exiger de tous les fonctionnaires un dévouement absolu à ses volontés et même à ses caprices; de ne laisser à personne ce qu on a toujours appelé la liberté de conscience; dédire aux électeurs, par exemple : Vous nommerez nos candidats, ou vous serez incontinent destitués ; aux députés, vous voterez pour nous et avec nous, ou bien vous perdrez vos places ; de vouloir ainsi associer à son action ce qu'on appelle aujourd'hui des hommes sûrs pour tous les emplois, pour toutes les fonctions !.,. et de pousser la tyrannie jusqu'à dire, même à ceux qui ne font que des chansons : Vous chanterez pour nous, ou vous serez destitués !..
<< Mais, nous dit-on, était-il possible de tolérer dans l'instruction publique un employé qui professait de pareilles maximes? — Je réponds d'abord pour le sieur Béranger qu'il n'était pas dans le conseil royal d'instruction publique ; il était dans un coin du tableau, placé dans un endroit où il ne pouvait faire de sottises.... il était simple expéditionnaire. Il observait... et, quand il se présentait un sujet de chanson, il chanson riait.
« D'ailleurs, on ne l'a pas destitué pour avoir fait des chansons immorales : celles que l'accusation a qualifiées ainsi apparlienneut toutes au volume pubhé en 1815. C'est donc en 1815 qu'il eût fallu le destituer ; car alors, apparemment, comme aujour-
d'hui, il éiail défendu d'offenser la morale.... Mais Tauteur n'avait pas encore Tait celle foule de chansons politiques antiministériellcs et antijndici aires, qui seules ont irrité contre lui; il n'avait pas encore célébré dans ses vers les missionnaires, les capucins, et tous ceux qui disent à l'envi l'un de l'autre :
Éteignons les lumières Et rallumons le feu.
« Et ici , Messieurs les jurés , avant d'aborder la discussion de chacun des chefs d'accusation, permeltez-moi quelques considérations générales.
« D'abord, le premier sentiment que fait naître ce procès, c'est l'étonnement.
a Un procès pour des chansons!... en France!... Et cela vous explique, Messieurs, l'immense affluence que nous voyons au Palais. Dans tous les cercles on s'est dit : Allons voir ce singulier procès; on n'en a jamais vu de semblable : jamais on n'en verra de pareil. Profitons de l'occasion. Des gens moins frivoles font regardé comme imprudent, et surtout comme impolitique. Presque tous se sont écriés : Quelle maladresse ! Que c'est mal connaître le cœur humain ! On veut arrêter le cours d'un recueil de chansons, et Ton excite au plus haut point la curiosité publique. On voudrait effacer des traits qu'on regarde comme injurieux, et,
de passagers qu'ils étaient par leur nature, on les rend éternels, comme l'histoire à laquelle on les associe. Au lieu de les détourner de soi, on vient avouer qu'ils ont frappé droit au but, on se dit percé de part en part! Rappelez-vous donc ce qu'on lit dans Tacite : « Les injures qu'on méprise « s'effacent; celles qu'on relève, on est censé les « avouer. » Spreta exolescunt ; si irascaris, agnita vident ur.
« M. de Lauraguais écrivait au parlement de Paris : Honneur aux livres brûlés. Il aurait dû ajouter : Profit aux auteurs et aux libraires ! Un seul trait suffira à le prouver. En 1775, on avait publié contre le chancelier Maupeou des couplets satiriques, au nombre desquels se trouvait celui-ci :
Sur la route de Chatou Le peuple s'achemine, Sur la route de Cbatou,
Pour voir la f mine
Du chancelier Maupeou, Sur la rou...
Sur la rou...
Sur la route de Chatou.
« Faire une chanson contre un chancelier, et même contre un garde-des-sceaux , c'est un fait grave. Meaupeou, piqué au vif, fulminait contre /'auteur, et le menaçait de tout son courroux s'il était découvert. Pour se mettre à l'abri de la colère ministérielle, le riaieur se retira en Angleterre, et
de là il écrivit à Maupeou, en lui envoyant une nouvelle pièce de vers : « Monseigneur, je n'ai ja- « mais désiré que 3,000 francs de revenu ; ma pre- « mière chanson, qui vous a tant déplu, m'a pro- « curé, uniquement parce qu'elle vous avait tant « déplu, un capilal de 30,000 francs, qui, placé à « 5 pour 100, fait la moitié de ma somme. De grâce, « montrez le même courroux contre la nouvelle « satire que je vous envoie, cela complétera le re- « venu auquel j'aspire, et je vous promets que je « n'écrirai plus. »
Ici, le défenseur détermine la véritable cause du procès. Il n'y voit qu'une vengeance ministérielle exercée par des hommes dont l'amour -propre trop sensible avait été vivement blessé. Après avoir fait ressortir l'embarras de l'accusation, la discordance des réquisitoires et des ordonnances sur le nombre des chansons coupables, sur la question de prescription, il démontre que l'action, singulière dans la forme, ne l'est pas moins dans le fond, et poursuit ainsi :
« La justice distributive ne s'exerce qu'à l'aide d'une foule de distinctions. Dans les accusations de la presse, il faut surtout éviter de confondre les divers genres. S'agit-il d'un livre d'éducation, soyez sévère, punissez le moindre écart. Non-seulement toute fausse maxime, toute id îe trop libre est pernicieuse dans ces sortes d'orîvrages, mais
l'équivoque même doit en être bannie. La jeunesse ne doit lire que dans le livre de la vertu.
« Avez-vous à juger un sermonnaire : si, aux maximes de la charité chrétienne, l'imprudent orateur a substitué le langage de la haine et des partis ; si, sous prétexte d'attaquer les vices, il en a tracé le tableau avec le pinceau de l'obscénité, punissez avec sévérité le prédicateur qui a perdu de vue le véritable esprit de son ministère, et qui s'en est permis un coupable abus.
« Que, dans un ouvrage sur la politique, on excuse, on justifie, ou même que Ton conseille le régicide, comme l'ont fait les jésuites, condamnez l'ouvrage et l'auteur, tout ainsi que le parlement condamna jadis les jésuites et leurs doctrines.
« Mais si, dans une tragédie, on poignarde Aga~ memnon, direz vous également qu'on met le régicide en action? Non, Messieurs, vous n'y verrez qu un sujet habilement traité, où l'auteur, suivant les règles de son art, nous conduit au dénouement par la terreur et la pitié.
« Lorsque, dans un poème moins sérieux, vous voyez Henri V en bonne fortune, déguisé en matelot à la taverne du Grand- Amiral, sous l'escorte du plus mauvais sujet des trois royaumes ; lorsque, dans la Partie de chasse de Henri IV, on nous représente sur la scène le bon roi mettant le couvert avec la fille de Michau. et la poursuivant autour de
la table pour lui dérober un baiser, en conclurezvous que, par ces jeux scéniques, on veut avilir les rois et diminuer le respect dû à la royauté? — Non, Messieurs, vous ne verrez encore là que l'effet d'un art permis.
« De quelle liberté plus grande encore ne doit pas jouir le pl"\s léger de tous les poèmes, la chanson !
« Faisons attention, d'ailleurs, au goût que notre nation a manifesté de tout temps pour ce genre de composition. Vainement on nous dit d'un air sombre que le Français ri a plus son ancienne gaieté; yen demande pardon au ministère public. La gaieté de nos pères est encore celle de leurs enfants ; aucune loi, aucun procès ne pourra nous empêcher de rire, et la gaieté franche, ainsi que la bravoure, seront toujours les traits les plus marqués du caractère français.
« Boileau nous dit :
Le Français, né malin, créa le vaudeville. La liberté française en ses vers se déploie.
« Voilà les règles de la matière; je puis bien, ce me semble, invoquer devant vous le législateur du Parnasse dans la cause d'un de ses plus fidèles sujets.
« Enfin, Messieurs, j'aurais bien encore le droit de faire une observation préliminaire :
— 2lf> —
Les vers sont enfants de la lyre :
11 faut les chanter, non les lire-
« Aussi dit-on communément que c'est le ton qui fait la musique. 11 ne faut donc pas juger d'une dianson par ce qu'elle peut être dans la bouche d'un greffier, encore bien que celui-ci ait lu avec une grâce à laquelle ses prédécesseurs ne nous avaient pas accoutumés (Murmure d'approbation dans l'auditoire). 11 ne faut même pas en juger par ce qu'elle peut être dans la bouche du ministère public ; sa voix est habituée à de trop sévères accents. Les chansons qui nous sont déférées n'ont pas été composées sur l'air de l'accusation, ni faites pour être débitées gravement par gens en robe et en bonnet carré.
« Chez ce peuple ami des arts et doué d'une sensibilité si vive, où la justice n'était pas seulement une manière de voir et de raisonner, mais aussi une manière de sentir et d'être touché; devant ce tribunal où Sophocle, pour repousser une demande en interdiction, n'eut besoin que deréciter les beaux vers de son OEdipe, on n'eût pas manqué d'ordonner d'office que ces couplets, ou, si l'on veutj ces odes, seraient chantés à l'audience par les voix les plus mélodieuses, et sous la protection des plus délicieux instruments... Si ce secours nous est ravi, j'espère au moins. Messieurs, que vous nous en tiendrez compte. »
Après avoir passé en revue les divers chefs d'accusation, le spirituel défenseur en appela aux droits de la gaieté française, à ceux de la liberté attachée à ce genre léger de composition qu'on appelle des chansons, et termina ainsi :
« Est-ce donc là le coupable, l'athée, l'homme immoral, le séditieux que poursuit le ministère public? Ne s'est-il pas peint lui-même dans ses vers :
Je ne sais qu'aimer ma patrie ...
Je n'ai flatté que l'infortune.
J'aime à fronder les préjugés gothiques Et les cordons de toutes les couleurs; Mais, étrangire aux excès politiques , Ma liberté n'a qu'un chapeau do fleurs. Uiogène,
Sous ton manteau , Libre et content, je ris, je bois sans gêne; Diogène ,
Sous ton maaleau, Libre et content, je roule mon tonneau.
« Briserez-vous, Messieurs, ce modeste asyle que sut respecter un conquérant? Troublerez-vousune existence paisible , qui s'écoule tranquillement au sein de la plus douce et de la plus pure amitié ? Partagerez-vous l'indignation qu'on a voulu vous inspirer contre un pauvre chansonnier ? Ajouterezvous à la rigueur anticipée d'une destitution dont rien ne justifie du moins la précipitation? Allezvous, sérieusement, encourir aux yeux d'un malin
public, le reproche, —j'ai presque dit le ridicule,— d'avoir transformé des chansons en crime d'Etat! En ne mettant aucune distinction entre le vaudeville et les autres genres de compositions littéraires ou scientifiques, confondrez -vous ainsi les idées et les principes ?... Ah ! Messieurs , si l'on eût déféré une pareille cause au jugement de nos bons aïeux, ils auraient secoué la tête en murmurant entre leurs dents: Chansons, que tout cela! et ils eussent fait ainsi preuve d'esprit autant que de justice. »
On comprend combien ce plaidoyer spirituel, incisif, dut plus d'une fois égayer l'auditoire et remuer îa bile de l'avocat- général , le si bilieux Marchangy. Il répliqua avec aigreur, laissant percer son dépit à chaque mot. D'abord, il s'en prit à M. Dupin, « doué d'une intarissable surabon- « dance de plaisanteries , et qui avait dû sentir redou- « bler sa vocation dans une cause dont son client « s'était promis de chanson ner tous les actes. » Puis il s'en prit au public, qui s'était permis de rire, et tança vertement « l'hilarité de cet auditoire « oisif qu'attire ici un frivole instinct de curiosité. »
Enfin, il rentra dans les points de la cause, et, après avoir essayé de réfuter les moyens du défen seur, il termina par ce sombre tableau :
« On vous dit :Tes poésies sont, il est vrai, obscènes, impies, séditieuses; mais ce sont des chansons. Elles peuvent ravir à la jeune fille sa pudeur,
à l'épouse sa chasteté conjugale, au chrétien sa foi, au soldat sa fidélité, au pauvre ses consolations; mais ce sont des chansons. Elles prodiguent le sarcasme et la dérision, non-seulement aux ministres de l'Eglise, mais encore à tous ceux qui s'y rassemblent pour prier; elles essaient de glacer par le ridicule des pratiques religieuses déjà ralenties par le scepticisme et l'indiflérence; mais ce sont des chansons. Elles jettent dans les cœurs ces folles semences qui ne peuvent produire que l'amertume ; elles attisent une sorte de défiance et de haine entre toutes les classes de la société ; mais ce sont des chansons. Elles excitent à déployer, comme signe de ralliement et de révolte, ce drapeau qu'il ne faudrait déployer que pour faire sécher le sang et les larmes dont il est abreuvé ; mais ce sont des chansons.
« Ce langage. Messieurs, serait imprudent et irréfléchi dans la bouche des gens du monde; mais il serait une lâche apostasie dans la nôtre, puisque nous devons faire exécuter les lois; et il serait un parjure dans la vôtre, puisque vous avez juré de prononcer en votre âme et conscience sur les faits qui vous seront soumis. »
M. Dupin réphqua à son tour. Après avoir rejeté sur faccusation la responsabilité du ton léger qu'elle lui reprochait, il dit que, traiter avec sérieux les reproches adressés à Béranger, c'eût été les ac-
cepler; qu'il fallait rendre aux couplets leur véritable caractère, et qu'il ne fallait pas que le commentaire fût plus lourd que le texte.
Rentrant ensuite dans les chefs d'accusation, il prouva que Béranger n'avait pas excédé les limites du genre ; qu'en attaquant les travers et les ridicules de cerlains ministres de la religion, il avait montré du respect pour la religion, parce que attaquer les abus, c'est respecter la chose. Puis, devenant agressif sur le fait (l'outrage à la dignité royale :
« On a voulu écarter, dit-il, des ministres chansonnés par déranger et de quelques autres individus qui se trouvent dans le même cas, le reproche d'avoir agi par passion et par ressentiment. Sont-ce les ministres, a-t-on dit, qu'on a voulu chansonner dans le couplet Que font ces nains ?...
« Ah ! sans doute, ceux que Béranger a offensés n'ont pas eu la maladresse d'agir à découvert ! Ils n'avaient garde de venir vous dire ingénuement : C'est nous qu'on a voulu célébrer dans ce couplet ; cette lettre que vous voyez, cette majuscule, cette initiale, eh bien ! c'est la première lettre de mon nom! vengez-moi. Mais les uns se sont appuyés du :; nom de Dieu, et les autres de la personne du roi, afin de ne paraître défendre que la cause des bonnes / mœurs, de la religion et de la légitimité. Voilà le langage détourné de l'homme qui dissimule son ressentiment pour mieux venger son injure : il
n'ose s'en plaindre, mais elle vit au-derlans de luimême : vivit subpeciore vulnm. »
<( Vous poursuivez, ajouta gravement l'avocat, la punition d'offenses personnelles à la majesté royale. Mais avez-vous consulté l'offensé ? Avez-vous son agrément pour faire un procès en son nom ? On ne peut agir d'office pour procurer aux gens une satisfaction qu'ils ne demandent pas. Du temps de Louis XII aussi, il y avait des magistrats qui savaient accuser au besoin, et pourtant ils ne se croyaient pas dispensés de consulter le roi lorsqu'il s'agissait de sa personne. On pressait Louis XII de faire punir... Il ne le voulut pas. De tels traits., diton, ne sont pas rares ; j'ajoute qu'il n'y a pas d'inconvénient à les multiplier ; et, certes, il eût mieux valu ajouter à l'histoire une page comme celle de Louis XII, que d'y ajouter une page de ridicule, parce qu'il paraîtra inconcevable qu'à l'époque où nous nous trouvons, on ait rassemblé douze jurés, occupé toute une Cour, enlevé des magistrats et des citoyens à de graves ou d'utiles occupations, pour prononcer sur des couplets de chansons.
« Mais de ces chansons, l'une, dit-on, excite à la révolte ! J'ai déjà prouvé que non. Qu'est-ce que provoquer au crim.e ? c'est exhorter ouvertement à le commettre, c'est dire : Prenez, partez, marchez.
L avocat général interrompant : <c II dit : DéployonS'le. »
— « Ajoutez donc sur la frontière , répliqua M. Dupin avec chaleur. Eh quoi ! lorsqu'un sens généreux s'offre à la pensée, quand les termes ne présentent aucune équivoque, quand la défense est appuyée sur l'explication donnée par l'auteur luimême, n'est-il pas inouï qu'on s'attache obstinément à un sens détourné et que l'on se consume en efforts pour rendre criminel ce qui est innocent? Ne serait-il pas temps enfin de renoncer à ce funeste système d'interprétations, de conjectures et d'insinuations perfides, incessamment démenties par ceux dont on veut à toute force traduire la pensée?
« Un mot en terminant. Ces pauvres chansons sont-elles bien capables de causer tout le mal qu'on dit? Non, Messieurs, elles ne produiront pas ces sinistres effets; elles n'inspireront que la gaieté; et ceux à qui elles déplaisent auront seulement à se reprocher d'avoir accru la vogue de ces chansons et de l'avoir rendue plus durable par une accusation aussi étrange qu'irréfléchie. »
M. le président Larrieux résuma ensuite les débats ; puis les questions suivantes furent posées au jury :
« 1° Pierre- Jean de Béranger est-il coupable d'avoir commis le délit d'outrage aux bonnes mœurs, en composant, faisant imprimer, publiant, vendant et distribuant un ouvrage en deux volumes, ayant pour titre Chansons, et renfermant notamment les
chansons ayant pour titre la Bacchante, ma Grand'- Mèrcy El argot?
cf 2" Est-il coupable d'avoir commis le délit d'outrage à la morale publique et religieuse, en composant, publiant, etc., notamment les chansons suivantes : Deo grattas d'im Epicurien; la Descente aux Enfers; mon Curé; les Capucins; les Chantres de paroisse ; les Missionnaires; le Bon Dieu; et le troisième couplet de la chanson intitulée la Mort du roi Christophe?
« 3° Est-il coupable d'avoir commis le délit d'offense envers la personne du roi, en publiant notamment : le seplième couplet de la chanson intitulée le Prince de Navarre; le quatrième couplet de la chanson intitulée le Bon Dieu; le sixième couplet de la chanson intitulée l'Enrhumé; le dernier couplet de la chanson intitulée la Cocarde blanche?
« 4° Est-il coupable d'avoir provoqué au port public d'un signe extérieur de ralliement non autorisé par le roi, en publiant notamment la chanson intitulée le Vieux Drapeau ? 2
Les débats clos, et pendant que les jurés délibéraient, la chanson ayant pour titre : Adieux à la campagne, copiée à un grand nombre d'exemplaires, fut publiquement distribuée au tribunal. Jetant un dernier regard sur les champs, le poète, dans cette composition mélancolique, disait avec résignation ; '
Soleil si doux, au déclin de rauloime.
Arbres jaunis, je viens vous v -ir cncor. KVspéoi's plus que la haine pardunne A mes chansons leur tr^ p ra;) de e S'"'r. Dans cet asylQ oîi reviendra Z ", hire , J'ai tout rêvé, mène un nom gloiieux.
Ciel vaste et pur daigne encore; me sourire ÉcU'ts des bois, répétez mes adieux,
Sur ma prison vienne au moins Philomèle; Jadis un roi causa tous ses malheurs.
Fartons. J'entends le geôlier qui m'appelle Adieu les champs, les eaux, les prés, I^s fleurs. Mes fers sont prêts
11 ne se trompa pas. Après trois (juarts d'heure passés dans la salle des délibérations, le chef du jury rapporta les réponses suivantes :
Sur la première question, non, le prévenu n'est pas coupable.
Sur la deuxième question, oui, le prévenu est coupable, à la majorité de 7 voix contre 5.
Sur la troisième question, non.
Sur la quatrième, oui, à la majorité de 7 voix contre 5.
Sur ces réponses, la cour rendit un arrêt qui condamnait Béranger en trois mois de prison, 500 fr. d'amende, en l'affiche et l'impression de l'arrêt au nombre de 1,000 exemplaires, à ses frais; déclare la saisie de l'ouvrage, en ordonne la sup-
pression, et la destruction des exemplaires saisis et de ceux qui pourraient l'être ultérieurement.
M. de Marchangy attendait une condamnation plus rigoureuse.
Béranger, au sortir de l'audience, eut peine à se soustraire à l'ovation que lui préparait la foule. Il ne put échapper au triomphe qu'en sortant du palais par un escalier réservé.
Ce procès ne finit pas là.
11 fut interdit aux journaux de le publier. Ils ne purent reproduire que l'acte d'accusation et le réquisitoire. La censure, « qui, disait M. Marchangy, n'a pas été instituée pour le plaisir des lecteurs, » avait supprimé la plaidoirie de M. Dupin. Le boutefeudu parti réactionnaire, leDrapeaublanc, après ces mots : 3P Dupin prend la parole, avait laissé une colonne de blanc après laquelle venait la réplique de l'avocat général, « qui réfuta victorieusement ce qui précède. »
La presse libérale se souleva contre cette illégalité. M. Dupin, sur une consultation signée de trente-deux avocats du barreau de Paris, établissant « que, sous l'empire d'une Charte qui proclamait la publicité des débats en matière criminelle, il ne pouvait être interdit de publier un acte éminemment public, » publia, de concert avec le libraire Baudouin, une brochure ayant pour litre : Procès fait aux chansons de P.-J. de Béranger f
contenant les chansons incriminées, le réquisitoire de M. de Marchamjy, le plaidoyer de HP Dupin, l'an et de renvoi et autres pièces. (Paris, chez les marchands de nouveautés, 1821. In-8.)
En tète était un avis au lecteur impartial, dans lequel on taisait parler Béranger à la première personne.
De là grande colère du parquet.
Le petit volume fut poursuivi. Mais Béranger, qui, d'après Vavis au lecteur, semblait en être l'éditeur, fut renvoyé absous ainsi que l'imprimeur Baudouin.
On publia également la relation de ce nouveau procès sous le titre de : Procès fait à M3I. de Béranger et Baudouin, prévenus, l'un comme éditeur, l'autre comme imprimeur , d'avoir publié textuellement et dans son entier V arrêt de la chambre du 2i7 novembre lS%i, qui renvoie M. de Béranger devant la Cour d'assises comme auteur des chansons relatées dans ledit arrêt. (Paris, de l'imprimerie de Baudouin, 1821. In-18.)
Cette fois, ce ne fut pas le parquet qui poursuivit, ce fut la pohce; et, malgré sa surveillance, cinq éditions clandestines de ces deux petits livres furent successivement imprimées, soit à Bruxelles, soit à Paris.
On comprend quelle sympathie devait inspirer Béranger pour que de telles publications pussent
devenir des œuvres successives de spéculation. Après sa condamnation, du reste, le poète eut à subir une persécution véritable. Mais alors déjà étaient tracés par des maîtres de magnifiques portraits de son caractère et de ses œuvres. Dans son Essai sur la poésie légère, M. de Jouy caractérisait ainsi ses ouvrages :
« Il est un poète doué de la grâce et de la finesse « d'Horace, d'un esprit à la fois philosophique et « satirique, d'une âme vive et tendre, d'un carac- « tère qui, sympathisant avec toutes les gloires, avec « tous les maux de son pays, s'assied, la lyre en « main, sur le tombeau des braves et fait répéter à « la France en deuil les plaintes harmonieuses qu'il « exhale dans ses chants sans rivaux et sans mo- « dèles.
« J'ai nommé Béranger.
« Poète national, il a créé pour nous ce genre « de chansons, et s'est fait une gloire à part dans « toutes les autres. Par un talent, ou plutôt par un « charme qu'il a seul possédé, il a su rassembler « dans des poèmes lyriques de la plus petite pro- « portion, la grâce antique et la sailHe moderne, « la poésie philosophique et le trait de l'épigramme, « la gaieté la plus vive et la sensibilité la plus pro- « fonde, en un mot tout ce que l'art a de plus raf- « fine, tout ce que la nature a de plus ainiable. »
D'autre part, la Revue de la presse appréciait ainsi le caractère de Béranger :
« Si Béranger est remarquable par l'élévation de ,< son génie, il l'est encore plus, peut-être, par l'é- K lévation de son caractère. A une époque de cor- « ruption générale, Béranger est toujours resté un « simple chansonnier, pauvre et indépendant, ne « flattant que les vaincus, ne mendiant ni faveurs, « ni places , refusant d'ouvrir à la fortune quand « elle vient frapper à sa porte, et vivant au milieu « de Paris comme un philosophe au milieu de « Rome et de Sparte. Si Béranger eût tenu de sa « famille un héritage de 2,000 francs de rente, ja- « mais il n'eût spéculé sur le produit de ses ou- « vrages. 11 n'est personne au monde à qui il ré- « pugne plus qu'à Béranger de faire de la poésie « métier et marchandise. »
On ne saurait, de nos jours, se faire une idée de l'intérêt que trouvait alors le poète dans l'opinion publique : traduit devant des juges, il avait pu se voir l'objet d'une sympathie comme jamais accusé n'en avait inspiré peut-être. Condamné, il vit cette sympathie s'accroître. Ce fut une véritable explosion : on eût dit que la France se croyait en cause avec lui. Ce ne furent de toutes parts, depuis les classes les plus élevées jusqu'aux plus infimes, que des approbations, des encouragements, des offres les plus déhcates, des témoignages d'intérêt le plus
affectueux et le plus dévoué. En France, la sym^jai thie publique est assez généralement du côté des persécutés, surtout quand les victimes sont de nobles et dignes martyrs de quelque sainte cause; mais cette fois elle dépassa tout ce qu'on pourrait dire : si le chantre du peuple eût prévenu du jour où il devait se rendre en prison, tout ce qu'il y avait d'hommes généreux en France l'eût escorté, et l'heure de son écrou eût été une heure de triomphe.
Dans son aveuglement, le pouvoir ne sut pas apprécier la portée de ces si sympathiques sentiments; il ne vit là qu'une occasion ou un prétexte d'opposition mesquine, quand, en réahté, c'était un temps, un événement, un de ces élans d'aspiration nationale dont le poète national avait, par ses chants, provoqué l'explosion, et qui se produisait alors comme un avertissement bénévole ou comme une impérieuse leçon.
Le gouvernement de la Restauration ne sut voir ni l'un ni l'autre.
Le bandeau qu'il avait sur les yeux sembla s'épaissir de plus en plus.
Quant au poète, il était aisé de prévoir ce qui arriva : sa popularité s'en accrul, et sa verve redoubla.