CHAPITRE VllI
SjAfMAiRE. — Béranger à Sainte-Pélagie. — Cauchois-Lemaiie, de Jouy, Fontan , Paul-Louis Courier, ses compagnons de captivité. — Vœux , dons, visites, encouragements que reçoit le poète en prison. — Ses chants à Sainte-Pélagie. — Sa popularité continue de s'accroître. —Sa sortie de prison. — M. J. Lafitte. — Béranger rue des Martyrs. —Manuel. Son intimité avec Béranger. Son expulsion de la Chambre des députés.
Loin de se démentir, l'intérêt public qu'avait inspiré Béranger prévenu ne fit que s'accroître quand il fut condamné. Dans le mois qui avait suivi sa condamnation, en janvier 1822, il s'était constitué prisonnier à Sainte-Pélagie; mais, quelque vives que fussent les sympathies qui l'y avaient accompagné, celte prison n'en était pas moins une prison.
Il occupait une cellule située au premier étage de la cour dite Cour du milieu. Cette cellule était assez proprette, assez confortable pour une cellule : un lit à deux matelas, un petit bahut, deux ou trois chaises, une table avec plumes, encre, papier, une cheminée où flambaient quelques bûches. Comme unique objet de luxe était, sur une des parois du mur trop dégradé par l'humidité, un lambeau de
Dérangera Sainte-Pélagic:
tapisserie représentant un congrès d'amours ailés assez mal à leur aise dans une prison.
Les premières heures que passa là Béranger furent tristes. Il en parlait un jour ainsi à quelques amis :
« — Quelque préparé que l'on soit, disait-il, à la prison, les premiers moments qu'on y passe sont navrants. Dès que l'on entend bruyamment refermer sur soi les portes de sa cellule^ à l'idée de cette séquestration violente avec les sensations extérieures du monde vivant, l'âme se resserre ; le bruit des pas du geôlier qui s'éloigne est pendant quelques instants encore une espérance. Quand le bruit cesse, ce filon d'espérance s'évanouit, et le silence qui suit attriste et fait mal.
« Ce fut là, du moins, ce que j'éprouvai.
« Un incident vint, en quelque sorte, régulariser le cours de cette foule de pensées sombres qui m'obsédaient. Une hirondelle probablement accUmatée vint s'abattre sur ma croisée. Frétillante aux rayons d'un soleil assez chaud pour la saison, elle se mit à gazouiller; ce fut la première visite que je reçus. L'idée me vint d'en prendre note, et ce que j'écrivis rend mieux que tout ce que je pourrais dire mes sensations de ce moment. Le voici: « Une hirondelle « est venue se poser sur les barreaux de ma geôle. 9 Elle gazouille... Que dit elle ? Est-ce une crainte « qu'elle exprime? Est-ce une espérance? Est-ce
— 2;jo —
« une joie?... J'envie son sort... Hirondelle, parle- « moi du mon de, à moi c^ui en suis séquestré... Dis- « moi tes joies et tes chagrins; conte-mjoi tes naïves « espérances... Mon cœur n est pas vierge de con- « fidences , mais pour le moment plus d'amie « autour de moi... sois cette amie... Elle s'envole ! « Sois heureuse, oiseau du ciel, va dire à Dieu « qu'un enfant de la terre souffre î... »
« J'en étais là de mon découragement moral, lorsque la voix d'un prisonnier employé comme auxiliaire, et balayant le préau sur lequel prenait jour ma geôle, vint me rendre à moi-même; il chantait ce couplet d'une de mes dernières chansons :
Parmi mes amis, peut-être, Bientôt chantant mou retour, Je verrai naître et renaître L'aurore d'un plus beau jour.
L'Allégresse que j'encense A mon paquet met la main; Fouette cocher ! dit l'Espérance ; Et me voilà sur le chemin.
« Il araison, ce prisonnier, medis-je j l'espérance est un mot de Dieu. Espérons.
« Et, me rapprochant du feu, je me mis à tisonner mes bûches. Sous le prestige de Tespérance, et l'imagination aidant, les sensations extérieures du monde vivant m'apparurent moins sombres, et mon âme acquit assez de force pour les regarder désormais en face.
« Ce fut ma première et ma dernière faiblesse pendant tout le temps que je passai en prison. »
Le lendemain de son emprisonnement, les distractions ne lui manquèrent plus, et son isolement cessa. La cellule qu'il occupait dejint up but de pèlerinage et de vœux.
Parmi tous ces visiteurs étaient non-seulement des amis, mais encore des personnes qui ne le connaissaient que de nom, et qui tenaient à honneur de voir le chansonnier courageux qui osait chanter la révolution et la gloire à une époque où la révolution était honnie et la gloire méconnue. L'étonnement de ces derniers était grand de voir tant de verve patriotique et de courage dans un corps de si peu d'apparence. En effet, Béranger était alors d'une constitution très^délicate, très-maigre, trèschétive. Il avait une petite poitrine toute rentrée, et à peine le souffle j il fut ainsi jusqu'à quarante-cinq ans. Seulement, il mangeait énormément. Ressemblance bizarre ! tel le rossignol, le chantre le plus mélodieux de la création : l'un des animaux à Tapparence la pluschétive, en est aussi le plus vorace !
Béranger, à Sainte Pélagie, avait pour compagnons de captivité Cauchois-Lemaire, de Jouy, Fontan, Paul-Louis Courier, et autres soldats intellectuels du temps, qui , au nom du patriotisme et de la liberté, faisaient alors au pouvoir une rude guerre. Ce qu'ils émettaient en idées généreuses,
le pouvoir le leur rendait en emprisonnement : chacun sa monnaie. La Restauration avait des verroux pour tous les genres d intelligence, et, coujme aux beaux temps monarchiques du bofi plaisir, les clefs de toutes les bastilles étaient appendues, sinon à la ceinture de toutes les courtisanes titrées, du moins au scapulaire de tous leg cafards de cour.
Mais malgré les foudres de son clergé, les dépits de ses ministres, les colères de ses courtisans; malgré l'éclat de ses procès, les rigueurs de ses parquets, les sentences de ses juges, le rossignol en cage ne cessa pas de chanter.
A peine sous les verroux, il chanta la liberté :
D'un petit bout de chaîne Depuis que j'ai tâté.
Mon cœur en belle haine
A pris la liberté.
Fi de la liberté!
A bas la liberté !
Des chasseurs du département d'Ille-et-Vilaine lui envoyaient une bourriche garnie d'excellent gibier, et la ronde la Chasse, d'un si merveilleux entrain, leur était adressée en guise de remerciement :
Grâce à votre bourriche pleine De gibier digne d'un glouton , Tonton , tonton, lontainc , tonton!
Joyeux chasseurs d'Ulo-el-Viiaine , De votre cor je prends le ton , Tonton, lontaine, tonton.
Des habitants de Semiirlui envoient un panier de vin deCliambertin et de Romanée avec cette lettre :
« Monsieur, par jugement des Semurois, vous « êtes bien et duement convaincu d'essayer de gué- « rir des gens incurables. Avant que cette folie « vienne à l'état chronique, nous vous envoyons un « panier de vin de Chambertin et de Romanée, en « vous ordonnait des douches intérieures pendant « votre séjour en prison. »
A cet acte de sollicitude et de sympathie, Déranger répond par la piquante et charmante ironie ayant pour titre : Ma Guérison.
J'espère
Que le vin opère ; Oui, tout est bien , même en prison, Le vin m'a rendu la raison.
D'autres Bourguignons lui envoient des vins des différents crus les plus renommés ; il les remercie par la chanson l'Agent provocateur.
Avec son habit un peu mince , Avec son chapeau goudronné.
Comme l'honneur de la province Ce Bourguignon nous est donné.
Quoiqu'il soit d'âge respectable , '
Que d'un beau nom il soit porteur, Chut ! mes amis : il fait jaser à table , C'est un agent provocateur.
Au milieu de ces mots de raillerie piquante, de mordante ironie, le plaisir, la Uberté, l'amour ne
perdent pas leurs droits. Le poète a des chants pour tout cela. Dans J/ow Carnaval, il jette une fleur do regret sur ce temps de folie qu'il se voit obligé de passer en prison :
Amis, voici la riante semaine Que tous les ans je fêtais avec vous : Marotte en main, dans le cliar qu'il promène, Monius au bal conduit sages et fous.
Sur ma prison, dans l'ombre ensevelie, Il m'a semblé voir passer les Amours : J'entends au loin l'archet de la Folie, 0 mes amis ! prolongez dlieureux jours.
■^ Dans la Sylphide, ii exprime un regret plus vif encore. Le bruit des verroux et des clefs de sa prison met en fuite la Sylphide chérie :
La Raison a son ignorance ;
Son flambeau n'est pas toujours clair.
Elle niait votre existence,
Sylpbes charmants , peuples de l'air ;
Mais, écartant sa lourde égide
Qui gênait mon œil curieux ,
J'ai vu naguère une Sylphide.
Sylphes légers, soyez mes dieux.
Hélas! rapide météore,
Trop vite elle a fui loin de nous.
Doit-elle m'apparaître encore?....
La liberté vient à son tour et lui inspire ses chants les plus pindariques.
Depuis quatre siècles, la Grèce, la patrie des Har-
modius et des Aristogiton qui secouèrent le joug de Pisistrale ; du Thébain Épaininondas, de l'Athénien Trasybule qui périrent victimes de la tyrannie; de Timoléon qui rétablit la liberté à Corinthe et à Syracuse ; de Miltiade, de Thémistocle, de Léonidas et de ses fameux Trois cents; depuis quatre siècles, disons-nous, la Grèce gémissait écrasée sous le joug efféminé des Asiatiques.
Dès 1821 , elle se leva et courut aux armes pour briser ses fers.
Tout le pays fut en feu. Pendant que l'insurrection s'éteignait sur un point, elle se rallumait sur d'autres. La Morée entière était insurgée. Les montagnards des cîmes où naît le Taygète, chez lesquels s'étaient conservés encore quelques germes d'indépendance, étaient descendus dans la plaine. Les Maïnotes qui, à l'abri de leurs rochers, avaient défié les tyrans de la Grèce dans l'espoir de les abattre un jour, avaient donné l'impulsion à tout le reste de la province. Partout les populations grecques s'étaient levées puisant leur courage dans l'enthousiasme de la liberté. Une armée s'était formée. Le drapeau de la régénération avait flotté partout. L'Argolide, la Messénie, la Laconie s'étaient délivrées de leurs oppresseurs. L'Attique, dont le nom seul rappelle de grands souvenirs, s'était insurgée à son tour. Les habitants de l'ancienne Eubée (Négrepont) avaient arboré l'étendard national, et les îles
les plus importantes de l'ArcHipèl, Psara, Hydra, Spezzia s'étaient déclarées pour la cause de l'indépendance.
Résolus à tous les sacrifices, les Grecs avaient mis en commun leurs canons, leurs trésors, leur courage et leurs espérances.
A cette levée de boucliers, les Turcs avaient répondu par le massacre. Le sang avait partout coulé à flots.
Dans cet égorgement de peuples, les chancelleries européennes n'avaient vu qu'un moyen d'accroître un peu leur influence au détriment l'une de l'autre : elles avaient alors donné un nouvel acte de cette parade diplomatique dont la Sainte-Alîiance avait offert récemment en Italie le scandaleux spectacle au monde civilisé.
Mais tandis que les cours de l'Europe chrétienne laissaient couler des torrents de sang, supputant froidement ce que leur égoïsme pourrait gagner à ce conflit, les peuples avaient pris hautement parti pour la Grèce, et partout des voix courageuses s'étaient levées en sa faveur. En Angleterre, lord Byron leur avait consacré ses chants, sa fortune et sa vie. En France, du fond de sa prison, Béranger, qui avait des chants pour toutes les nobles causes, avait apporté pour contingent à cette chevaleresque croisade VOmhre tVAnacréon, le Pigeon messager, le Voyage imaginaire, Psara, etc.
Un jeune Grec sourit à des tombeaux.
Vicloire! il dit : l'écho redit : Victoire ! 0 demi-dieux! vous, nos premiers flambeaux, Trompez le Styx , revoyez votre gloire !
Soudain , sous un ciel enchanté ,
Une ombre apparaît et s'écrie :
« Doux enfant de la Liberté ,
R Le plaisir veut une patrie !
« Une patrie !
« C'est trop rougir aux yeux du voyageur, o Qui d'Olympie évoque la mémoire.
« Frappe ! Et ces bords, au gré d'un ciel vengeur, « Reverdiront d'abondance et de gloire.
« Des tyrans le sang détesté
« RéchauÊfe une terre appauvrie.
« Doux enfant de la Liberté ,
« Le plaisir veut une patrie !
« Une patrie!
« A tes voisins n'emprunte que du fer...
C'est ainsi que le poète, ayant à gémir sous les verroux sur sa liberté perdue, trouvait encore dans son noble cœur des accents pour la liberté d'un
peuple.
Quelque épais que fussent les murs de sa prison, ils ne l'étaient pas assez pour amortir les sons de ses chants. Ils volaientsur l'aile des vents, et aucun d'eux ne se perdait dans l'espace. Des milliers de voix les faisaient circuler d'un bout de Paris à l'autre, de Paris dans la France entière, et partout
retentissaient des chants de liberté sortis des geôles d'un pouvoir liberticide.
Le 8 avril 1822, Béranger sortit de prison.
Il fut loger rue des Martyrs. Là, objet des visites les plus flatteuses, il put voir venir à lui tout ce que Paris comptait alors de cœurs généreux : de ce nombre étaient le général Foy, Benjamin -Constant, Manuel, J. Laffitte, Bérard, de Jouy, Cauchois-Lemaire et mille autres, tous éprouvés alors dans la lutte du patriotisme et de la liberté ; d'autres aussi plus jeunes, tous bouillonnant d'espérance et de foi, Thiers, Mignet, Armand Carrel, Paulin, James Fazy, Guinard, Godefroy Cavaignac, Armand Marrast, etc.
A sa sortie de prison, l'un des meilleurs citoyens d'alors, le seul homme de notre temps^ dit Béranger, qui sut rendre la richesse populaire, M. 3. Laffitte, lui proposa un emploi dans ses bureaux pour réparer la perte de sa place à l'Université. Le poète refusa. Une chanson, les Conseils de Lise,, motiva ce refus et mit en lumière un des traits encore inconnu, des généreux élans de ce noble cœur :
Lise à l'oreille
Me conseille; Cet oracle me dit tout bas :
Chantez , monsieur, n'écrivez pas.
Un doux emploi pourrait vous plaire, Me dit Lise •, mais songez bien ,
Songez bien au poids du salaire, Même chez un vrai citoyen.
Rester pauvre vous est facile , Quand l'amour, afin de l'user, Vient remonter ce luth fragile Que Thémis a voulu briser.
Lise à l'oreille, etc.
Dans l'emploi qu'un ami vous offre , Vous n'oseriez plus, vieil enfant, Célébrer, au bruit de son coffre.
Les droits que sa vertu défend.
Vous croiriez voir à chaque rime Les sols, doublement satisfaits.
De vos chansons lui faire un crime, Vous en faire un de ses bienfaits.
Lise à l'oreille, etc.
Ainsi mon oracle m'inspire, Puis ajoute ce dernier point :
Des distances l'amour peut rire, L'amitié n'en supporte point.
Riche de votre indépendance , Chez Laffitte toujours fêté.
En trinquant avec l'opulence , Vous boirez à l'égalité.
Lise à l'oreille, etc.
Ce caractère d'indépendance qui, de tout temps, lui a fait refuser les offres les plus généreuses, était un de ceux dont Béranger était le plus fier, un de ceux qu'il tenait le plus à justifier. La raison qu'il en donne est même un si beau trait de ce noble caractère, qu'il y aurait réellement injustice à ne pas la rappeler ici : « ... Je tiens à ce qu'on sache « bien, dit-il, qu'à aucune époque de ma vie de
« chansonnier, je ne donnai droit à personne de « me dire : Fais ou ne fais pas ceci; vas ou ne vas « pias jusque-là. Quand je sacrifiai le modique em- « ploi que je ne devais qu'à M. Arnaud, et qui étai « alors ma seule ressource, des hommes pour qui j'ai « conservé une reconnaissance profonde me firent « des offres avantageuses que j'eusse pu accepter « sans rougir; mais ils avaient une position politi- « que trop influente pour qu'elle ne m'eût pas gêné « quelquefois. Mon humeur indépendante résista '< aux séductions defamitié. Aussi étais-je surpris et « affligé lorsqu'on me disait le pensionné de tel ou « de tel, de Pierre ou de Paul, de Jacques ou de « Philippe. Si cela eût été, je n'en aurais pas fait « mystère. Cest parce que je sais quel pouvoir la « reconnaissance exerce sur moi, que f ai craint de « contracter de semblables obligations, même en- « vers les hommes que f estime le plus. »> (Préface de 1833; Paris, Perrotin.)
Au n* 21 de la rue des Martyrs, où avait été se loger Déranger à sa sortie de Sainte-Pélagie, habitait aussi Manuel, le député courageux envers qui la France s'est montrée longtemps ingrate, et dont, à un quart de siècle d'intervalle, Déranger devait partager la tombe. Ces deux illustrations occupaient alors ensemble un logement modeste, qui abritait deux gloires bien autrement pures que la plupart de celles dont l'histoire a chargé ses pages.
•Manuel
Dans la vie du poète, Manuel tenait une belle place : il était son ami le plus intime, le plus dévoué. Dans la vie politique d'alors, la place qu'il a tenue n'apas été moins belle : il a été l'un des défenseurs les plus courageux des libertés de la France, à une époque où il fallait réellement du courage pour les défendre.
Le lien qui unissait ces deux hommes généreux, Béranger, Manuel, était un de ces liens patriotique^ qui ont tant de puissance sur les nobles cœurs. Leur intimité avait pour parrain les malheurs de la patrie. Elle datait de 1815. Manuel, vieux soldat d'Arcole, avait vu son épée brisée dans le grand nau ■ frage de la Loire. Béranger, jeune enfant de la Bévolution, avait frémi aux clairons des barbares annonçant nos revers. Ils se rencontrent, ils pleurent ensemble la révolution vaincue, la patrie vaineue, et de leurs larmes naît une amitié que la mort seule devait briser.
Pour le triomphe des idées généreuses, cette amitié ne fut rien moins que stérile. Le poète et le soldat s'encourageaient mutuellement, l'un à les défendre, l'autre à les chanter. Béranger avait ouvert la voie du martyre, Manuel allait l'y suivre.
Comme c'est là non-seulement une des pages dramatiques de ces luttes aujourd'hui presque oubliées, qui ont assuré le triomphe de ces idées, mais encore un coin de la lice où le soldat et le
poète se rencontraient pour s'exciter à se vouer au service delà cause commune, nous consacrerons quelques lignes à la mémoire du soldat : ce sera un hommage à celle du poète, tant était vive et dévouée l'intimité qui liait ces deux illustres champions du patriotisme, de la gloire et de la liberté.
En 1819, la Vendée avait nommé Manuel député. Alors commençait à se former dans la Chambre ce noyau d'opposition hbérale, au caractère éminemment national, et qui, onze ans après, devait amener la chute de la branche aînée des Bourbons : éclatante revanche gagnée en 1830 par la révolution tout entière.
Manuel fit partie de ce noyau i bronzé au feu des camps, nourri des vertus civiques de la Révolution, son courage civil était à la hauteur de son courage militaire.
Dès 1815, les vétérans de la révolution avaient dit de lui • // commence comme Barnave a fini. Il devait justifier ce mot.
Déjà en 1 822, dans la discussion relative aux délits de la presse, il avait jeté au miheu des débals cette hardie révélation : « En 181 4, la France vit le « retour des Bourbons avec répugnance. » La i'Yance avait accueilli ces mots comme une vérité : les hommes de l'émigration ne devaient jamais les lui pardonner, et n'attendaient qu'un prétexte i)Our l'écraser, en renouvelant le scandale qu'ils avaient
donné à l'occasion de l'élection de l'abbé Grégoire. La guerre d'Espagne de 1823 leur fournit ce prétexte. On sait ce qu'était cette guerre. En 1820, l'Espagne s'était levée contre son roi restauré, Ferdinand VII. Depuis 1815, par ses fureurs et son hypocrite clémence, ce roi avait donné lieu à ces vers chantés sur tous les théâtres de France et dont le refrain était :
Espagnols, que Dieu vous garde Du pardon de votre roi :
En 1823, ce roi était à la merci de l'insurrection. La Sainte-Alliance, qui s'était faite le Don Quichotte de tous les rois de vieille race déchus, avait décidé dans le congrès de Vérone que la France irait remettre à ses frais ce roi sur son trône pour tâcher d'expier, une fois encore, son passé révolutionnaire par cet acte de componction.
C'était une humiliation nouvelle qu'on lui infligeait-
Aux premiers jours de février 1823, le ministère français était venu demander aux Chambres un crédit de centmihions pour subvenir aux dépenses extraordinaires de l'exercice de Tannée. Pour obtenir ce crédit pour les frais d'une guerre éminemment impopulaire, l'un des ministres, M. de Villèle, avait été forcé d'avouer « qu'il fallait choisir « entre la guerre au midi et la guerre au nord. »
— 2iV -
Cet aveu était celui d'une grande humiliation nationale : c'était poser la France en gendarme de iQ. Sainte-Alliance.
L'opposition prit texte de ces paroles pour flétrir ce pouvoir qui ne savait même plus être français, et, parmi les hommes qui s'élevèrent contre cette déplorable guerre, Manuel fut un de ceux qui exprimèrent les sentiments les plus patriotiques. Le hardi et terrible lutteur rappela les grands jours de Mirabeau.
A la séance du 25 février, M. de Chateaubriand, alors ministre des affaires étrangères, et dont les hommes de l'émigration avaient fait une sorte d'Hercule monarchique, avait déployé toute la magnificence de son talent pour justifier une agression qu'on le soupçonnait d'avoir désapprouvée à Vérone et dans le conseil. Jamais orateur n'avait obtenu de son parti un triomphe plus éclatant. S'élançant en masse vers la tribune, les députés de l'émigration avaient pressé dans leurs bras le Démosthène monarchique, hurlant dans leurs bruyantes félicitations que son éloquence venait de porter le coup de mort à la révolution et rendre toute réplique impossible.
Manuel prouva le contraire.
Dépouillant chaque argument du ministre de son enveloppe séduisante, il mit à découvert le vide du discours tant applaudi, et, à la place du colosse au'on
disait indomptable, il ne laissa voir qu'un brillant fantôme. Puis, prenant le roi d'Espagne, Ferdinand VII, corps à corps, il dit que de 1815 à 1819 son gouvernement avait été atroce, ce qui était vrai; il ajouta qu'il le serait plus encore lorsque à la tête du gouvernement seraient des hommes qui auraient à venger leur exil et leurs ambitions déçues, ce qui était probable.
Les cris : A l'ordre! l'avaient vingt fois interrompu; mais ce fut une véritable explosion quand, examinant quelles pourraient être les conséquences de l'invasion française pour ce monarque, il s'écria : — « Auriez-vous donc oublié que, dès le « moment que les puissances étrangères envahirent « le tei-ritoire français, la France révolutionnaire « sentit le besoin de se défendre par des formes et « par une énergie nouvelles!... »
On ne le laissa pas achever. Les cris : A bas! à la porte! C'est la justification du régicide! retentirent sur les bancs de la droite. Vainement demanda-t-il qu'on lui laissât terminer sa phrase pour expliquer sa pensée. On refusa de l'entendre. On demanda son expulsion. La motion en fut développée à la tribune.
Après un tumulte incroyable, Manuel put enfin répondre :
« Messieurs, il paraît que le peu de mots que j'ai « à vous dire trompenU'impatience de quelques-uns
« de mes honorables adversaires. Cette impatience « pourrait donner lieu à d'étranges rapproche- « ments. Mais je ne viens point ici pour rappeler « les jours de terrible mémoire. Ce qu'il m'importe « p'on sache au moment où je parais à cette tri- « Dune, c'est que je n'y suis monté ni dans l'espoir « ni avec le désir de conjurer l'orage qui gronde « sur ma tête. Je ne prends la parole que pour « étabhr et constater autant qu'il dépendra de moi, « que la mesure qu'on vous propose est un acte de « tyrannie, sans prétexte, sans excuse, comme a sans justice. »
Manuel eut peu de peine à faire cette démonstration. Il y ajouta, relativement à la révolution qaon l'accusait d'avoir justifiée, la profession de foi suivante, qui n'était pas de nature à lui concilier les furieux qui ne l' écoutaient que l'injure aux lèvres et la rancune au cœur.
« Trop jeune, dit-il, pour prendre à la révolu- « tion une part active, je me trouvais alors dans « les rangs de l'armée française, où l'on a dit que « l'honneur de la France s'était réfugié. Toutefois, « je me hâte de dire que je n'accepte pas cet hom- « mage rendu à l'armée aux dépens de la nation. « L'honneur français était partout : nous savons « que des excès ont ensanglanté la révolution, « mais nous n'oublierons jamais que c'est à elle « que nous devons des bienfaits immenses et se-
« lennellemeiît reconnus. Nous n'oublierons pas « que si de glorieux combats ont assuré l'indépen « dance delà patrie, c'est au patriotisme, aux ver- « tus de nos pères qu'elle doit d'inappréciables « réformes et tous les gages de sa prospérité
« Quoi qu'il en soit, Messieurs, j'ose dire que ma « vie tout entière répondrait au besoin aux imputa- « tions dirigées contre moi. Sans doute j'ai quel- « quefois combattu les opinions et les projets d'une « partie de cette Chambre avec une chaleur, avec « une force qui ont dû l'irriter : c'est là mon crime, « je le sais.
« Je ne me dissimule pas que si dans ces débats « j'avais montré moins d'ardeur, de constance, de « fermeté, ceux qui m'ont si violemment accusé au- « raient gardé le silence sur des expressions qu'ils « prétendent si coupables. Mais j'étais incapable d'a- « cheter leur indulgence par le sacrifice de ma sin- « cérité. Envoyé à cette tribune pour y défendre « les intérêts de mon pays, j'ai dû remplir ce dernier « devoir sacré, etje déclare que, si je continue d'y pâte raître, je ne montrerai ni moins de franchise ni « moins de dévouement... Mais vous voulez m'éloi- « gner de cette tribune, c'est là seulement ce qui vous «importe. Eh bien ! prononcez votre arrêt. Je ne a chercherai pas à l'éviter. Je sais qu'il faut que « les passions aient leur cours : votre conduite est « tracée par celle de vos devanciers et de vos rao-
« (lèles. Tout ce qui a été fait par eux, vous le ferez : « les mêmes éléments doivent produire les mêmes « résultats. Je serai votre première vie tie : puissé- « je être la dernière ! Je n'emporterai aucun res- « sentiment ; mais si je pouvais être animé de quel- « que désir de vengeance, victime de vos fureurs, « je confierais à vos fureurs le soin de me vena ger. »
Cette déclaration pleine de franchise, de noblesse et de courage aurait dû faire amender les furieux de l'émigration : elle les irrita. La motion d'expulsion fut prise en considération séance tenante. Une commission fut nommée, et le rapport fixé à la séance du 3 mars suivant.
Ce jour-là le rapport eut lieu. Le rapporteur était M. de La Bourdonnaye, l'homme aux catégories, un de ces hommes de sang d'alors, aux noms desquels on ne sait quelle épithète accoler pour exprimer leurs fureurs à froid. C'était lui qui avait été le principal accusateur. On comprend quelles durent être les conclusions du rapport.
Divers orateurs prirent la parole pour défendre leur collègue; Manuel parla à son tour :
« Alors même, dit-il, que j'aurais formé le projet « de me justifier devant vous de l'accusation portée « contre moi, le zèle de mes honorables amis aurait « d'avance rempli ma tâche. L'absence de droit, « l'usurpation, l'arbitraire l'innocence de mes in-
« tentions, tout a été par eux parfaitement éta- « bli!... »
Là, faisant allusion à l'un des orateurs, M. Royer- Collard, qui, tout en combattant la mesure proposée seulement comme inconstitutionnelle, avait exprimé quelque blâme sur ses opinions et son langage, Manuel ajouta :
« Si l'un de mes défenseurs, aigri sans doute par « d'anciennes préventions, a laissé échapper quel- « ques mots d'improbation, au moment où je viens « braver tant de fureurs, je puis dédaigner un « acte de faiblesse ou de rancune. Mais ce n'est pas « moi qui donnerai à mes adversaires la satisfac- « tion de me voir placé devant eux sur une sellette « oùilsn'ontpasledroit de me faire descendre. Que • d'autres cherchent à avilir la représentation natio- « nale ; ils y ont sans doute un coupable intérêt ; moi, « poussé par un sentiment bien différent, je ferai tout « ce qui dépendra de moi pour lui conserver son « lustre. Je déclare donc que je ne reconnais ici à « personne le droit de m'accuser ni de me juger. Si « je cherchais des juges, je n'y trouverais que des « accusateurs. Ce n'est pas un acte de justice que (t j'attends, c'est un acte de vengeance auquel je « me résigne.-. Dans un tel état de choses, j'ignore « si la soumission est un acte de prudence ; mais je « sais que, dès que la résistance est un droit, elle « est aussi un devoir...
«r Arrivé dans cette Chambre par la voionté de « ceux qui avaient le droit de m'y envoyer, je ne « dois en sortir que par la violence de ceux qui « n'ont pas le droit de m'en exclure ; et si « cette résolution de ma part doit appeler sur ma « tête de plus graves dangers, je m'y résigne d'à- « vance, en pensant que le champ de la liberté a été « quelquefois fécondé par un sang généreux. »
Dans cette courageuse défense, la majorité ne vit que le retard qu'elle apportait à sa soif de vengeance. A peine Manuel était-il descendu de la tribune, qu'elle se mit à vociférer : Aux voix ! aux voix!
On fut aux voix.
L'expulsion fut prononcée !
Manuel ne bougea pas de sa place. Le président ne trouva rien de mieux à faire que de lever la séance. Le courageux député sortit avec tous les autres.
Le lendemain, en dépit de cet acte arbitraire, et fidèle à ses engagements, Manuel vint reprendre sa place à la Chambre. Sa présence déconcerta les furieux de la réaction, et, après un tumulte indescriptible, le président, M. Ravez, s'autorisant de l'article 91 du règlement qui lui attribuait la police de la Chambre, ordonna à Manuel de quitter la salle :
« Monsieur le Président, dit celui-ci, j'ai an-
« nonce hier que je ne céderais qu'à la violence; « aujourd'hui je viens tenir ma parole. »
Les huissiers vinrent lui signifier l'expulsion. Il ne céda pas.
On appela les vétérans de la garde nationale qui faisaient le service de la Chambre. Le sergent Mercier, qui les commandait, refusa de servir d'instrument à un attentat contre la représentation nationale.
On recourut aux gendarmes. Le colonel Foucf uld les commandait.
T- « Mon devoir, dit-il au courageux député, est « de forcer M. Manuel à sortir, et je le ferai. « M. Manuel veut-il descendre ? »
Et lui :
— « Non.
— « Gendarmes ! exécutez l'ordre, » dit le colonel.
A ces mots, l'énergique champion de la liberté se lève et dit au colonel i
— « Cela me suffit, Monsieur, je suis prêt à vous « suivre. »
Et, satisfait d'avoir fait constater qu'il n'obéissait qu'à la force, il se laissa prendre par le bras et emmener par les gendarmes.
A ces mots, les membres du côté gauche, se levant en tumulte, se précipitent au-devant des gendarmes en criant : — Emmenez-nous tous ! nous
voulons le suivre f — Nous sommes tous Manuel !
Et, abandonnant l'assemblée, ils sortirent avec leur collègue et les gendarmes.^
Accueilli au-dehors par une foule innombrable, l'illustre martyi des contre -révolutionnaires fut escorté triomphalement jusque chez lui.
Béranger l'attendait sur le seuil delà porte.
A la vue de son illustre ami reconduit en triomplie par une foule enivrée de son courageux civisme, il lui tendit les bras, lui disant :
« Manuel, vous avez été aujourd'hui un grand « citoyen ! »
Le soldat attendri se jeta dans les bras que lui ouvrait le poète.
La foule applaudit de la voix et des mains à cette affectueuse effusion des deux gloires les plus populaires d'alors.
Le jour même, G3 députés signèrent une protestation contre toutes les délibérations que pourrait prendre la Chambre après cette inconstitutionnelle mutilation de la reprcsenf dlion nationale. Paris ei les départements envoyèrent des couronnes civiques au digne mandataire dont la violence venait de terminer la mission glorieuse.
Dès cette époque, Manuel aurait pu exploiter l'extension que ces événements avaient donnée à sa célébrité : il aurait pu chercher à entretenir le public de lui-même. Il attendit modestement dans la
retraite que des temps meilleurs permissent à ses concitoyens de réparer l'injustice dont il venait d'être l'objet.
On verra plus loin qu'il devait attendre en vain.
Telle était l'amitié qui liait Béranger à iManuel et la confiance qu'avait le poète en ce noble cœur, qu'en 1833, après la révolution de juillet 1830, il disait de lui :
« .... Je n'ai connu qu'un homme dont il ne « m'eût pas été possible de m'éloigner s'il fût ar- « rivé au pouvoir : avec son imperturbable bon « sens, plus il était propre à donner de sages con- « seiis , plus sa modestie lui faisait rechercher « ceux des gens dont il avait éprouvé la raison. « Les déterminations une fois prises, il les suivait « avec fermeté et sans jactance. S'il en avait reçu « l'inspiration d'un autre, ce qui était rare, il n'ou- « blait point de lui en faire honneur. Cet homme, '< c'était Manuel.... »