‹ Mémoires authentiques sur BérangerChapitre 9 sur 42 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

SoMMAinE. - Béranger publie son premier recueil. - L'époque devient de plus en plus favorable pour la chanson. -La chanson devient politique. Le chansonnier devient poète nationaL - Son talent atteint son apogée. - Beranger homme politique : noble caractère de son patriotisme. - Le Champ d'asyle. - .\otice historique à ce sujet - Les chansons de Beranger au Champ d'asyle. - Les Ilirandelles. Touchante anecdote a ce sujet. - La popularité de Beranger va croissant - La Sainte-Alhance des peuples. -Les Adieux à la gloire. - L'Orage - Les Enfants de la France. - Le Vieux drapeau. - Les Myrmidons - Le cabaret du Moulin-de-Beurre. ~ La mère Saguet ou Madame Grégoire.-MM. Romieu, Thiers, Armand Carrel, Chenavart, Charlet Dumersan et autres joyeux convives de la mère Saguet. - Béranoer' président de la Société du Moulia-de-Beurre. - Règlements, statuts e't police de la Société. - Le Dieu des bonnes gens. ~ Ovation que ce chant vaut à Beranger. - Dispersion de la Société par la gendarmerie - Madame Grégoire devient châtelaine. - Beranger commence à être persécute.

Plus Beranger se sentait entraîné vers le genre de poésie dont il devait agrandir la sphère, plus il s'occupait d'une manière toute spéciale de deux choses : se créer une forme personnelle, et devenir de plus en plus sévère pour lui-même. Il n'essayait plus d'improviser, mais il attendait l'heure de l'inspiration. Quand elle était venue, tournant, retournant, travaillant ses vers avec le soin que peut mettre un lapidaire à polir un diamant, il produisait,

suivant l'humeur de sa muse, ces insouciantes et folles filles de la gaieté française, ces plaintes d'une âme doucement émue, ces fiers élans du lyrisme élevé, enfin tous ces charmants caprices d'un esprit an peu vagabond, mais puissamment riche de fond 3t de forme.

C'est ainsi que, par un labeur incessant, le poète se créait cette forme à la fois si pure^ si châtiée, si libre, si naturelle, et qui devait justifier cette appréciation de son talent faite avec tant d'intelligence plus tard par sa douce compagne Judith.

Quelqu'un lui demandait :

— Comment peut faire Béranger pour trouver des vers d'une allure à la fois si libre et si correcte? Malgré leur précision, on les croirait improvisés.

— Croyez-moi , reprit madame Judith , il n'y a que le travail et le temps qui improvisent les bons vers.

Elle aurait pu ajouter la conviction cVune forme. Béranger, en effet, avait une de ces convictions qui n'a pas été assez remarquée, et qui a peut-être été tout le secret de son talent, de sa gloire et de sa i popularité. C'était celle de la nécessité de faire enl tendre au peuple une langue qui, contrairement à î ce qui avait eu Heu jusqu'alors, élevât son intelligence et ses sentiments aux plus hauts sommets de l'art.

« Le plus grand poète des temps moder;;es , et

« peut-être de tous les temps, disait -il en 1833 « Napoléon, jugeait le peuple ainsi que devraient le « juger nos poètes et nos artistes. Il voulait , par «exemple, que le spectacle des représentations « gratis fût composé des chefs-d'œuvre de la scène « française. Corneille et Molière en faisaient souvent <( les honneurs, et Ton a remarqué que jamais leurs « pièces ne furent applaudies avec plus de discer- « nement. Le grand homme avait appris de bonne « heure, dans les camps et au milieu des troubles « révolutionnaires, jusqu'à quel degré d'élévation « peut atteindre l'instinct des masses habilement « remuées. On serait tenté de croire que c'est pour « satisfaire à cet instinct qu'il a tant remué le monde. « L'amour que porte à sa mémoire la génération « nouvelle, qui ne l'a pas connu, prouve assez com- « bien l'émotion poétique a de pouvoir sur le peu- « pie... Ce grand exemple m'a de plus en plus con- « firme que, pour arriver au vrai succès, les auteurs « doivent inventer et concevoir pour ceux qui tous « ne savent pas lire, et écrire pour ceux qui savent « écrire , c'est-à-dire châtier la forme , épurer le « fond et relever l'un et l'autre jusqu'aux sommités « de l'art. »

C'est ainsi qu'à chaque pas fait dans la vie de Béranger, nous avons à constater quelque grand sentiment, noble et généreux mobile de la plus grande gloire poétique mi fui jamais.

A la fin de 181 S, Béranger publia son premier recueil de chansons sous le titre de Chansons morales et autres, par P.-J. de Béranger, convive du Caveau moderne (avec gravures et musique. Paris, Eymery, in-18). [1 était toujours commis expéditionnaire au secrétariat de l'Université. Ses chansons, imprimées séparément ou clandestinement, n'avaient cessé de circuler dans les sociétés chantantes ou politiques d'alors.

L'impression du recueil ajouta peu à la publicité de ses compositions : la France entière les avait connues une à une; mais elle lui valut une verte semonce au ministère et une menace de destitution s'il publiait un nouveau recueil.

Il se remit à travailler pour le théâtre. Il fit deux vaudevilles, l'un intitulé Attila, l'autre les Caméléons (1816), en collaboration avec Moreau et Wafflard. Mais, possédé plus que jamais par le démon de la chanson , il laissa là , pour la seconde fois, le théâtre, et y renonça pour toujours.

L'époque était on ne peut plus favorable pour la chanson. Les Bourbons semblaient s'étudier à gouverner en dépit du bons sens. De cette France , dont l'invasion leur avait assuré le trône , ils ne connaissaient ni les mœurs, ni l'esprit, ni les besoins, ni les tendances. Tout ce qui les entourait, frappé de vertige et d'aveuglement, les poussait à la déconsidératiop <^ à iimpopolarité^ î.es vieux

ridicules, les vieux préjugés, les vieux abus renaissaient un à un. Toute la défroque féodale, gens et titres, bien et dûment enterrée depuis 1780, surgissait du cercueil avec ses blasons vermoulus, ses oripeaux en guenilles , ses armures rouillées, ses prétentions, son orgueil, son allure pillarde et rapace, tout son système d'humiliation et d'oppression. Une sorte de terreur blanche couvrit la France de proscriptions et de deuil.

Les cours prévôlales, les catégories, les commissions militaires, les assassinats juridiques ouvrent la marche. Boue et sang! Passons.

L'étranger bivouaquait en France : il occupait nos places fortes. Des spoliations, des indemnités, faisaient solder aux Bourbons leur couronne avec le fruit d'un quart de siècle de victoires. Honte et humiliation ! Passons encore.

L'armée de la Loire est dissoute avec de dures paroles ; Napoléon est proscrit avec d'indignes traitements, et la France est insultée dans ses enfants les plus glorieux.

On reprend sous œuvre toutes les vieilleries de l'ancien régime, et, autour du trône, de ridicules débris de l'ancienne noblesse s'essayent à représenter une ombre de l'ancienne France et ne parviennent qu'à en retracer les travers et les passions.

On rétablit, dans les institutions, les distinctions

et les privilèges de caste, et l'on froisse ainsi violemment ces sentiments d'émulation et d'égalité civile passés dans les mœurs avec la République et l'Empire.

i Un système religioso-monarchique est adopte avec éclat : la France se couvre de congrégations et démissionnaires ; et tout ce monde enfroqué se rue à l'assaut des places, avec des mots religieux à la bouche et un cœur plein de fiel et de cupidité.

La France est mise en suspicion, et la Sainte- Alliance, cette lame à deux tranchants qu'on dirait aiguisée par un conseil d'apôtres devenus rois, met au ban des nations tous les principes généreux de la révolution.

Quant aux libertés nationales, elles avaient toutes plus ou moins sombré dans le torrent de cette inintelligente réaction monarchique, nobiliaire et cléricale.

Quelle arène pour la chanson, la satire et l'ode !

Armé du fouet vibrant de sa verve, Béranger se mit à planer, comme un génie vengeur, au-dessus de cette grande orgie politico-sociale. Par le droit du patriotisme et du génie, attaquant de front la royauté, la noblesse, l'Église, et toute cette tourbe d'indignes Français ligués contre les gloires et les libertés nationales, il se constitua l'organe de la France, et la France chanta avec lui.

Avec le Marquis de Car ahas^Q Prince de Navarre,

le Vilain, X Enfant de bonne maison, il jette un si énorme ridicule sur la sottise de ces vieux hobereaux de bruyère tentant de ressusciter leurs vieux blasons, qu'il était désormais impossible à leurs enfants d'être aussi sots qu'eux.

Avec Paillasse, il balafre ces gens à double et •triple face, dont, alors comme toujours, l'espèce était si riche en France, et qui, prêts k sauter pour tout le monde, n'ont jamais senti vibrer en eux que les plus basses cordes du cœur.

Avec V Opinion de ces demoiselles, il sangle ces immondes beautés blasonnées, dont les faveurs avaient leur cote officielle à la bourse de la politique.

Avec le Juge de Charenton, pour arriver à stigmatiser la Chambre de 1816, il bafoue l'immoralité profonde des hautes classes sociales d'alors, qui, en l'honneur du trône et de l'autel, se vautraient dans l'ornière de toutes les boues.

Avec la Cocarde blanche, il flétrit ces hommes sans âme et sans cœur qui, par des banquets, fêtaient l'anniversaire de l'entrée des Russes, des Autrichiens et des Prussiens à Paris.

Avec Idi Sainte- Alliance barbaresque, il châtie les rois de l'Europe, qui, au nom du ciel, se liguaient contre les libertés de la terre.

Avec les Capucins, les Révérends pères, les 31 issiomiaires, il flagelle ces tartaftes de toute robe,

qui, traitant la France en pays conquis, lui soutiraient le plus pur de son or au nom de la religion qu'ils profanaient par leur rapace avidité.

Les Ventrus, les Myrmidons, Monsieur Judas, sont de piquantes farces qu'il donne après de graves comédies.

En secouant ainsi à la fois tous les grelots de sa marotte, on eût dit que le poète ne cherciiait qu'à s'étourdir sur les trislesses du temps. Son rire, en effet, ne se prolongeait pas, et toujours s'achevait dans des élans, des rêveries ou des sanglots patriotiques.

Les Oiseaux, V Exilé, le Retour dans la patrie, que l'on ne peut lire sans un serrement de cœur, excitent de douces larmes et forment des tableaux pleins de rêverie, où l'amour de la patrie remue toute la partie généreuse de l'âme.

La Vivandière, création neuve et pleine d'originalité, éternise en tout pays le souvenir de la gloire des armées françaises.

Le Nouveau Diogène, V Indépendant, apprennent au monde que la liberté était venue visiter la France, et que sa statue était alors voilée.

Le Vieux Drapeau, la République, font battre le cœur et pénètrent de cette admiration que cause le souvenir des grandes choses.

Les Enfants de la France, c'est l'apothéose de la patrie déchue, comme la Grèce, de la souveraineté,

mais reine encore par le génie, l'éloquence et les arts.

Mon âme est un des cris les plus magnifiques qui soient jamais sortis du cœur d'un poète. 11 chante la gloire et les malheurs de la France; il chante l'homme de génie qui avait enfanté tant de merveilles pour l'agrandir et l'honorer; il chante les compagnons de ses victoires, tous, chef et soldats, tombés avec cette France que leur vaillante épée avait faite si puissante. Il associe ensemble ces grandes victimes du sort, les relève de leur malheur par le souvenir de leur commune gloire, et, en célébrant des héros, célèbre encore sa patrie.

C'est là du sublime comme en couronnait la Grèce dans ses grands jeux olympiques.

Ici le talent de Béranger est arrivé à son apogée, et l'on peut dire de lui ce qu'en disait Benjamin - Constant : — Ce bon Béranger, il croit ne faire que des chansons, il fait des odes.

Un mot avant de passer outre sur cette phase intéressante de la vie du chansonnier-poète et sur le vrai caractère de ses chansons d'alors.

Béranger n'avait pas chanté la révolution victorieuse et l'homme immense qui, sans cesser de la continuer, l'avait momentanément noyée dans les flots de la gloire. Il la chanta quand vint l'heure des désastres, et, avec elle, il chanta le génie qui l'avait faite si grande. Il n'avait pas eu de vers pour les

triomphes de Napoléon, il en eut pour ses malheurs, parce qu'à ses yeux c'était l'homme en qui se résumaient alors les gloires et les grandeurs de la France, en qui se personnifiaient toutes les conquêtes matérielles et morales de la révolution, et la révolution elle-même.

On a dit qu'il avait fait de Napoléon une pièce d'artillerie braquée contre les Bourbons. C'était rapetisser au niveau d'une opposition mesquine les idées du poète : elles étaient plus nobles, plus généreuses, et surtout plus essentiellement patriotiques. « Quand il vit le lion renversé, dit un biographe, insulté par ceux-là même qui rampaient à ses pieds, les vicissitudes de cette grande destinée émurent son âme ; une sorte d'intérêt politique et patriotique s'empara de lui, et il répandit des larmes sur les malheurs de l'homme qui, pendant sa puissance, n'avait obtenu de lui qu'une satire, le Roi (TYvetot. »

Et c'est vrai.

Napoléon vaincu fut pour Béranger la France vaincue ; insulté, la France insultée ; proscrit, la France mise au ban des nations; malheureux, la France malheureuse sous les nouveaux maîtres que les Cosaques avaient apportés comme le plus lourd de leurs bagages. Préparé par la méditation , éprouvé par le succès, mais ignorant peut-être encore son avenir, il entend résonner dans l'air une voix puis-

santé qui lui dit : Viens consoler mes malheurs, viens célébrer ma gloire dont on voudrait étouffer le souvenir. Cette voix était celle de la patrie : il l'entend. Devant cet appel se taisent tous les griefs du républicain patriote contre le grand Empereur, qui avait momentanément enterré la liberté dans le linceul de la victoire, et le poète devient le chantre lyrique qui ait jamais réveillé le plus d'échos dans le cœur d'un si grand nombre d'hommes.

C'était là du patriotisme à la troisième puissance. Le peuple le comprit, parce qu'il comprend tout ce qui est grand; ainsi le comprendra la postérité.

Alors, dans les jours de grands revers, le poète tourna ses regards attendris vers la liberté absente, vers la gloire proscrite, vers la révolution attaquée. dans son plus glorieux symbole, vers la Franco broyée sous les canons de l'Europe, vers la patrie insultée dans tous ses objets de légitime orgueil, vers le peuple menacé dans ses droits et ses espérances; et de son cœur,* saignant à la vue de tant de malheurs nationaux, débordèrent comme une lave ces vers à pointe acérée, qui allaient droit au front de tout ce qu'il croyait devoir signaler à l'indignation ou au mépris national. Il chante la gloire d'un homme, c'est vrai; mais cet homme, tombé victime d'une coahtion de rois, était le représentant de la révolution ; il en était le martyr, et, en le chantant, le témoignage que le poète ne cesse de rendre aux

idées généreuses ne perd rien pour cela de sa force.

Aussi, à cette troisième époque de sa vie, dans ses compositions isolées, dont l'ensemble forme une épopée magnifique, il n'est pas un sentiment généreux ou patriotique qui n'ait trouvé sa place.

On peut conclure de là que le chansonnier-poète ne fat pas un homme politique, un homme de parti, comme on l'a dit.

Il fut mieux que cela : il fut un homme patriote, un homme national.

C'est bien diftérent, et beaucoup plus rare.

A ce temps de la deuxième restauration (1815- 1816), eut lieu un de ces faits de plus en plus rares, et qui rappellent les grandes douleurs nationales de ces terribles époques d'extermination et d'oppression, où la force régissait le monde. Comme ce fait est une des pages touchantes du grand naufrage de la France en 1815 ; comme il n'est connu que par le souvenir de la génération actuelle, et qu'il a inspiré à Déranger une de ses plus pures et plus patriotiques mélodies, le Champ iVasyle; comme, en outre, le poète y a trouvé l'un de ses plus touchants et de ses plus magnifiques triomphes, nous nous y arrêterons un moment.

Après la bataille de Waterloo , quand l'armée française se fut repliée sur la Loire, les premiers mots (ie Louis XVIII rentré en France furent des

mots de menaces pour ces vaillantes phalanges que la victoire venait d'abandonner.

L effet suivit de près les paroles. En attendant l'organisation des cours prévôtales, on assassina; et le 24 juillet, seize jours après l'entrée de Louis XVIII à Paris, une ordonnance contre-signée du duc d'Otrante (Fouché), l'un dés traîtres émérites du temps, livra à la vengeance des lois les officiers qui avaient suivi la fortune de l'Empereur.

La première liste de proscription contenait dixhuit noms. En tête étaient ceux de Ney, Labédoyère, noms sanglants qui, jusqu'à la nouvelle expulsion des Bourbons, devaient se dresser comme des spectres menaçants entre la France et ses rois restaurés.

Ceux des malheureux proscrits qui purent dérober leur tète aux condamnations, s'expatrièrent. Dans l'Europe qu'ils avaient conquise, n'ayant pu trouver un coin pour mourir, ils furent le mendier au-delà des mers.

Le gouvernement des États-Unis accueillit ces nobles débris de la gloire de la Révolution et de l'Empire avec la sympathie que mérite toute grande infortune. Il leur concéda cent mille acres de terrain sur la Mobile et le Tembig-Bee., avec l'autorisation d'y fonder une colonie.

La plupart de ces malheureux Français, dans le dénuement le plus complet, à bout de ressources^

vendirent leur part de concession pour avoir du pain, et la générosité du gouvernement ne servit pour le moment qu'à les empêcher de mourir de faim.

Deux des principaux proscrits, les frères Lallemand, s'étant mis à la recherche de quelque iie déserte ou aîjandonnée pour y abriter ces malheureux, coupables de trop de gloire, trouvèrent, dans l'île de Galveston , un emplacement convenable pour y fonder un établissement.

Cette île faisait partie de la province du Texas, dans le golfe du Mexique, entre les rivières del Norte et de la Trinité.

L'Espagne et les États-Unis élevaient également des prétentions sur sa possession, et pour le moment elle n'avait pas de maître.

Aux premiers mois de 1818, trois cents réfugiés partirent de Philadelphie pour cette destination. Peu après le général Rigaud en amena trois cents autres.

Ce furent là les premiers noyaux de la républiblique naissante.

Chaque réfugié reçut vingt arpents de terre avec les instruments de construction et de culture, et la colonie fut fondée sous le nom de Cliamp-d'Asi/le. La première mesure de ces malheureux proscrits fut de publier un manifeste, dont voici quelques passages :

" Champ-d'Asyle, 11 mai 1818.

« Réunis par une série de calamités qui

« nous avaient éloignés de nos foyers ; dispersés « subitement dans diverses contrées, nous avons « résolu de chercher un asyle où nous puissions « être à même de nous rappeler nos infortunes, « afin d'en tirer des leçons utiles

« Une vaste contrée se présente devant nous, « mais une contrée aÎ3andonnée des hommes civi- « lises, où l'on ne voit que quelques points occu- « pés ou parcourus par les tribus indiennes, qui, se « contentant de la chasse, laissent en friche un « territoire aussi fertile qu'étendu.

« Dans l'adversité, qui relève notre courage loin « de l'abattre, nous exerçons le premier droit ac- « cordé à l'homme par l'auteur de la nature, en « nous établissant sur cette terre, afin de la fertili- « ser par nos travaux, et d'en tirer les productions « qu'on ne refuse jamais à la persévérance.

« Nous n'attaquons personne. Nous n'avons « point d'intentions hostiles,

« Nous demandons la paix et l'amitié à tous « ceux qui nous entourent, et nous serons recon- « naissants de la bienveillance qu'on nous témoi- ; « gnera.

« Nous respecterons la religion, les lois, les cou- ' « tûmes et usages des nations civilisées. \

« Nous respecterons l'indépendance, les usages

I «r et la manière de vivre des nations indiennes,

I « que nous ne gênerons ni dans leur chasse, ni

j*^ « dans aucun autre exercice de leur vie.

• « Nous entretiendrons avec tous ceux à qui cela

« pourra convenir, des relations sociales et de

« bon voisinage, ainsi que des rapports commer-

« ciaux.

« Notre conduite sera paisible, active et labo- « rieuse ; nous serons utiles autant que nous « pourrons, et nous rendrons le bien pour le « bien.

« Mais s'il était possible que notre position ne

« fût pas respectée ; s'il était possible que la per-

« sécution nous atteignît dans les déserts où nous

<r avons cherché une retraite, nous demandons à

« tous les hommes raisonnables quelle défense

« pourrait être plus légitime que la nôtre ? Ce sera

« celle du plus entier dévouement. Notre résolu-

« tion est prise d'avance. Nous avons des armes :

o la terre sur laquelle nous nous sommes établis

^ « nous verra réussir ou mourir.

S « Ici nous voulons vivre d'une manière honora-

i? « ble et iibre^ ou v trouver notre tombeau ; et les

« hommes justes accorderont un tribut d'estime à

a notre mémoire

« Nous nommerons la place où notre colonie est « établie, le Champd'Asyle. Ce nom, en nous rap-

« pelant nos adversités, nous rappelera aussi h « nécessité de fixer nos destinées, d'établir dt « nouveaux dieux pénates, en un mot de créer « une nouvelle patrie.

« La colonie, essentiellement agricole et cornet merciale, sera militaire pour sa conservation.

« Elle sera divisée en cohortes.

« Chaque cohorte aura un chef, qui sera tenu « d'avoir un registre des personnes qui la compo- « sent.

« Un registre général, composé des registres « réunis de toutes les cohortes sera tenu par le « directeur de la colonie.

« Les cohortçs seront réunies sur le même em- « placement, afin d'être mieux protégées contre les « insultes, et de vivre chacune tranquille, sous la « protection de toutes.

« Un code sera rédigé sur-le-champ, pour ga- « rantir la sûreté des propriétés et des personnes, « pour prévenir et réprimer l'injustice, pourassu- « rer la paix des hommes et déjouer les projets des « méchants. »

Cette proclamation attira au Champ-d'Asyle de nouveaux colons. Tout semblait prospérer. Ces nobles enfants de la France avaient eu plus de peine à féconder cette terre rebelle qu'ils n'en avaient éprouvé à vaincre les rois de l'Europe ; mais enfin, à force de travail, de patience et de persévérance,

ils y étaient parvenus. Sur cette terre étrangère, leurs sueurs comniençaient à leur donner le pain que n'avait pu leur assurer dans leur patrie le sang qu'ils avaient versé pour elle, lorsqu'une nouvelle rafale vint les assaillir.

Le terrain sur lequel ils s'étaient établis était, on l'a vu, en litige entre l'Espagne et les États- Unis.

L'Espagne s'était toujours jusqu'alors obstinément refusée à céder ses prétentions sur cette île de Gai veston; mais, en 1819, par suite de conventions conclues, elle la céda presque sans comper.sation aux Etats-Unis. Ceux-ci en prirent possession, et les pauvres Français, chassés de leur mère-patrie, se virent chassés aussi de la patrie qu'ils s'étaient faite.

La politique ne fut pas étrangère à ce grand crime du temps, passé inaperçu comme tant d'autres. Ferdinand VII était roi d'Espagne et les Bourbons régnaient en France.

Au cri de réprobation qui s'éleva aux Etats-Unis contre cet acte sauvage de persécution, ce gouvernement offrit en échange aux proscrits dépossédés le pays d'Alabama, situé sur le Tembig-Bee. Le général Desnouettes reçut les pouvoirs nécessaires pour en prendre possession ; mais, avant que la nouvelle colonie pût être organisée, la plupart de ces malheureux proscrits, errants, sans ressources,

expièrent la gloire de la France par des morts obscures et peut-être terribles.

Ceux qui purent survivre à cette rafale s'établirent dans le pays d'Alabama Ils lui donnèrent le nom (M Etat de Marengo. Une ville fut tracée : ils l'appelèrent âigleville. Les rues reçurent les noms i\Q Montenotte, Rivoli, les Pyramides, Auslerlilz^ Wcifjram, Essling et autres principales victoires qu'ils avaient aidé à remporter : nobles cœurs qui, par le souvenir delà gloire de leur patrie, essayaient de se consoler de leurs malheurs.

A l'embranchement de ces rues était la place Napoléon. Au centre était un énorme mancenillier. Après avoir ébranché l'arbre gigantesque et inhospitalier, l'un des proscrits avait taillé dans le tronc une figure en pied colossale de Napoléon : petit chapeau, redingote historique; rien n'y manquait. Le piédestal, taillé dans la partie inférieure du tronc toujours fixé au sol par ses racines, formait une sorte d'autel sur lequel, à titre d'offrande, chaque colon déposait religieusement une poignée des prémices des récoltes nouvelles. C'était près de cet autel, sous les yeux du grand homme, que s'apaisaient toutes les querelles, que se conciliaient tous les différends, si communs, hélas ! parmi des hommes aigris par le malheur, souvent par le besoin, et que la vue de leur commune infortune ne suffisait pas toujours à résigner à leur triste sort.

De l'arûre à l'ombre mortelle, l'art et le patriotisme avaient ainsi fait un dieu tutélaire.

Si cette figure de Napoléon, taillée au milieu d'une forêt vierge dans le tronc colossal d'un mancenillier, existe encore, placée dans un de nos musées elle n'en serait certainement pas une des pièces les moins curieuses. Qui sait m.ême, si elle survit au temps et aux hommes, lorsque les siècles auront passé sur la civilisation actuelle , si quelque civilisation nouvelle, transplantée sur le sol de ce grand continent d'outre-mer, ne prendra pas ce dieu, taillé par un proscrit, pour la figure informe de quelque divinité adorée par les générations passées , et que des générations encore dans le néant adoreront peut-être à leur tour? Le dieu Irminsul, que détruisit Charlemagne dans les forêts neigeuses de la Saxe, n'était qu'un gros arbre ébranché et n'avait pas eu , peut-être, d'autre origine.

Le pays d'Alabama, ou mieux VEtat de MarengOt fut le dernier asyle de ces proscrits pendant leur séjour en Amérique.

Tel fut ce Champ d'asyîe que Béranger chanta par une de ses élégies les plus touchantes. Retraçant le souvenir des grandes choses de cette grande épopée impériale, il consacra par ces magnifiques vers l'immense douleur de ces malheureux proscrits :

Un chef de bannis courageux.

Implorant un lointain asyle, A des sauvages ombrageux.

Disait : L'Europe nous exile « Heureux enfans de ces forêts, « De nos maux apprenez rhlstoire :

« Sauvages ! nous sommes Français, « Prenez pitié de notre gloire.

a Elle épouvante encor les rois, <t Et nous bannit des humbles chaumes a D'OÙ, sortis pour venger nos droits, «< Nous avons dompté vingt royaumes.

■ Nous courions conquérir la paix « Qui fuyait devant la victoire,

« Sauvages ! nous sommes, etc.

« Dans l'Inde, Albion a tremblé

« Quand de nos soldats intrépides

« Les chants d'allégresse ont trouble

« Les vieux échos des Pyramides.

« Les siècles pour tant de hauts faits

a N'auront point assez de mémoire.

« Sauvages ! nous sommes, etc.

« Un homme enfin sort de nos rangs;

« II dit : « Je suis le Dieu du monde. »

« L'on voit soudain les rois errants

« Conjurer la foudre qui gronde.

tt De loin, saluant son palais,

« A ce Dieu seul ils semblaient croire.

« Sauvages ! nous sommes, etc.

c Mais il tombe, et nous, vieux soldats,

« Qui suivions un compagnon d'armes,

■ Nous voguons jusqu'en vos climats, « Pleurant la patrie et ses charmes.

« Qu'elle se relève à jamais

« Du grand naufrage de la Loire !

« Sauvages ! nous sommes, etc. »

Il se tait. Un sauvage alors Répond : « Dieu calme' les orages.

« Guerriers ! partagez nos trésors, « Ces champs, ces fleuves, ces ombrages.

« Pour que cette magnifique chanson pût exister, dit M. Tissot, il fallut qu'une révolution eût lieu, qu'un empire fût créé , que la France devînt la maîtresse du continent, qu'elle tombât du faîte de sa gloire, que quelques-uns de ses défenseurs se vissent condamnés à l'exil, et que ces malheureux allassent demander l'hospitalité à des sauvages. C'est bien ici le cas de dire : Que de choses dam une chanson! »

Ce Champ d'asyie devait attacher une gloire de plus au nom du chansonnier-poète. Il lui était réservé de porter dans cette si grande angoisse une de ces joies intimes qui n'ont pas encore de nom dans aucune langue , un de ces moments d'attendrissement mêlé de larmes , à la fois poignant et doux , et qui , dans les grandes douleurs , sont un baume si bienfaisant sur les cœurs ulcérés.

L'anecdote est touchante : nous la tenons d'un des chefs de ces proscrits, le général Rigaud, notre parent et notre ami. Nous le laisserons parler luimême.

« Un jour, dit-il, dans cette cité d'Aigleville, tracée au miUeu d'une forêt vierge, et dont chaque rue

Le Champ-d'Àsile.

portait un nom de victoire, arrivèrent de nouveaux proscrits. Nous les accueillîmes comme des frères malheureux. Dès que l'on sut qu'ils venaient de France, toutes les huttes se vidèrent, les champs furent désertés, les travaux suspendus, tant chacun de nous avait soif d'entendre parler de la France. On les entourait , on les questionnait ; mais chacun de leurs mots était presque une douleur pour nous, et ce n'était guère que les yeux pleins de larmes que les questionneurs les plus pressés faisaient place à d'autres.

« Le soir, on s'assembla aux flambeaux sur la place Napoléon. Chacun apporta quelques provisions pour fêter les nouveaux venus. On mangea en commun, on but à la prospérité de la France.

ff Après le repas, l'un des nouveaux hôtes savait quelques chants patriotiques de Déranger. Il les chanta. Ce fut l'une des heures de nos plus grandes joies.

« Jamais chanteur n'a produit sur un auditoire autant d'eftet qu'en produisit ce rapsode improvisé. Les accents patriotiques du poète national allaient droit au cœur de tous. Au souvenir de nos gloires, de nos victoires, de nos malheurs, chacun de nous se sentait ébranlé par une sorte de commotion électrique. Mais la scène devint indescriptible lorsque le chanteur entonna la chanson des Hirondélies, cette mélodie ravissante remplie de regrets

pour le toit domestique, pour la patrie, et qui semble une corde brisée d'une harpe d'or :

Captif au rivage du Maure,

Un guerrier courbé sous ses fers

Disait ; Je vous revois encore,

Oiseaux ennemis des hivers,

Hirondelles, que l'espérance

Suit jusqu'en ces brûlants climats;

Sans doute vous quittez la France :

De mon pays ne me parlez-vous pas ?

Depuis trois ans je vous conjure De m'apporter un souvenir Du vallon où ma vie obscure Se berçait d'un doux avenir.

Au détour d'une eau qui chemine A flots purs, sous de frais lilas, Vous avez vu notre chaumine ; De ce vallon ne me parlez-vous pas ?

L'une de vous peut-être est née Au toit oîi j'ai reçu le jour ; Là, d'une mère infortunée Vous avez dii plaindre l'amour.

Mourante, elle croit à toute heure Entendre le bruit de mes pas; Elle écoute, et puis elle pleure ; De son amour ne me parlez vous pas ?

Ma soeur est-elle mariée?

Avez-vous vu de nos garçons La foule, aux noces conviée, La célébrer dans leurs chansons ?

Et ces compagnons du jeune âge Qui m'ont suivi dans les combats, Ont-ils revu tous le village ?

De lanl d'amis ne me parlez-vous pns ;

Sur leurs C(/rps, l'étranger ;;eLif-èlic Du vallon i prend le chemin

Sous mon chaume il commande en maître;

De ma sœur il trouble l'hymen.

Pour moi plus de mère qui prie,

Et partout des fers ici-bas :

Hirondelles de ma patrie,

De ses malheurs ne me parlez- vous pas ?

« Aux premiers accents patriotiques du poète, l'auditoire avait frémi. A ce chant si mélancolique des Hirondelles, on pleurait des yeux et du cœur, on sanglottait, on s'embrassait, et, dans de longues étreintes, on confondait ses larmes et ses sanglots. D'autres, sombres, taciturnes et la tête dans leurs mains, dévoraient en silence leurs larmes, et dans cette tristesse bruyante ou silencieuse, expansive ou concentrée, il y avait quelque chose de plus poignant que tout ce qu'on pourrait dire.

« Il faut avoir été proscrit dans les conditions où nous l'étions tous, pour se faire une idée de cette scène attendrissante où il y avait à la fois tant de pieux regrets pour le toit domestique, et tant de généreux élan pour la patrie opprimée. Nos peintres^ pour leurs tableaux, vont s'inspirer des souvenirs de Rome et de la Grèce : ah! s'ils avaient pu voir cette page de l'histoire de quelques débris de nos vieilles phalanges au Champ d'asyle !

« Dès ce jour le chant des Hirondelles entra

comme un élément de consolation dans notre vie

de proscrits. Chacun voulut l'apprendre, et tous

les soirs, après le travail du jour, on se réunissait

sur la place Napoléon : on chantait en chœur ce chant de regret, comme les Hébreux captifs le Super flumina Babylonis : comme eux se rappelant Jérusalem, ou pleurant au souvenir de la France. Bien plus, pendant ce chant, nos larmes offusquaient tellement nos yeux et nos voix, qu'il nous était impossible chaque soir d'aller jusqu'au dernier couplet; et presque tous, blanchis dans les combats, nous restions là quelquefois des heures entières, pleurant comme des enfants la patrie absente, et cette douleur dans notre douleur était en quelque sorte une consolation. » .

C'est ainsi que les chants du poète national, qui, en France remuaient toutes les fibres du patriotisme, allaient jusque dans un autre hémisphère consoler des Français proscrits.

En France, la popularité du poète aUait toujours croissant. Ses chants s'élevaient de plus en plus, ils appartenaient parfois à des idées, à des événements d'un ordre nouveau dans le monde; ils étaient des événements eux-mêmes. Ainsi, entre autres, en octobre 1818, lorsque, après trois ans d'occupation, les ennemis évacuèrent le territoire français, le duc de La Rochefoucauld donna, à Liancourt, une fête en réjouissance de cette évacuation. Le chansonnier-poète, qui commençait alors à être une puissante individualité et sans qui une fête réellement nationale eût été incomplète, y fut invité. 11 y chanta

la Sainte-Aiiûtnce des peuples, ce beau rêve d'une belle âme, ce rêve ç^ui deviendra peut-être un jour une réalité, si jamais la raison régit le monde :

J'ai vu la paix descendre sur la tt/ïre, Semant de l'or, des fleurs et des épis ; L'air était calme, et du Dieu de la guerre Elle étouffait les foudres assoupis.

« Ali! disait-elle, égaux parla vaillance, a Français, Anglais, Belge, Russe ou Germain, « Peuples, formez une Sainte -Alliance, u Et donnez-vous la main.

« Pauvres mortels, tant de haine vous lasse, o Vous ne goûtez qu'un pénible sommeil. « D'un globe étroit divisez mieux l'espace; « Chacun de vous aura place au soleil . « Tous, attelés au char de la puissance, « Du vrai bonheur vous quittez le chemin, (c Peuples, formez, etc.

« Chez vos voisins vous portez Pincendie, « L'aquilon souffle et vos toits sont brûlés; « Et quand la terre est enfin refroidie, « Le sol languit sous des bras mutilés. « Près do la borne où chaque État commence, « Aucun épi n'est pur de sang humain.

« Peuples, formez, etc.

a Des potentats dans vos cités en flammes « Osent, du bout de leur sceptre iqsolent, « Marquer, compter et recompter les âmes « Que leur adjuge un triomphe sanglant. « Faibles troupeaux, vous passez sans défense « D'un joug pesant sous un joug inhumain. « Peuples, formez, etc.

Ainsi parlait cette Vierge adorée,

Les Adieux à la gloire, l'Orage, le» enfants de la France, le Chant dû Cosaque, h ^ieux drapeau, sont des chants de cet ordre et de cette époque. On comprend combien le poète devait remuer les cœurs à ces ten^ps de réaction farouche contre un glorieux passé, quand il disait dans le Vieux drapeau :

Ce drapeau payait à la France ■ Tout le sang qu'il nous a coûté.

Sur le sein de la Liberté Nos fils jouaient avec sa lance.

Qu'il prouve encore aux oppresseurs Combien la gloire est roturière.

Quand secouerai-je la poussière Qui ternit ces nobles couleurs ?

OU bien encore dans les Enfants de la France :

Reine du monde, ô France ! ô ma patrie ! Relève enBn ton front cicatrisé ; Sans qu'à tes yeux leur gloire en soit flétrie, De tes enfants l'étendard s'est brisé.

Quand la fortune outrageait la vaillance, Quaud de tes mains tombait Ion sceptre d'or, Tes ennemis disaient encor : Honneur aux enfants de la France !

Dieu, qui punit le tyran et l'esclave, Veut te voir libre, et libre pour toujours. Que tes plaisirs ne soient plus une entrave ; La Liberté doit sourire aux amours.

Prends son flambeau, laisse dormir sa lance, Instruis le monde, et cent peuples divers Chanteront, en brisant leurs fers :

Honneur aux enfants de la France !

Puis, coup sur coup, descendant de ces han»'^"' '

de la DoliHa.^-^^ oxc. 13101. les Passerai, les

autres auteurs de la Satire Ménippée, jetant son fou rire et sa mordante ironie dans l'arène, il chontait les Myrmidons, ces gais couplets en fer de lance qui allaient droit au front des gouvernants d'alors :

Myrmidons, race féconde,

Myrmidons, Enfln nous commandons.

Jupiter livre le monde Aux myrmidons, aux myrmidons.

D'Achille tournant les broches Pour engraisser, nous rampions; Il tombe ; sonnons les cloches, Allumons tous nos lampions.

Myrmidons, etc.

De son habit de bataille Qu'ont respecté les boulets, A dix rois de noire taille Faisons dix habits complets.

Myrmidons, etc.

Achille était poétique, Mais, morbleu, nous l'effaçons ; S'il inspire une œuvre épique.

Nous inspirons des chansons.

Myrmidons, etc.

C'est ainsi que le génie du chansonnier-poète, inexorable pour les ennemis de nos gloires et de nos libertés, déployant hardiment ses ailes, tantôt montait jusqu'aux élévations les plus sublimes pour

* - ^rrabler du poids de notre gloire nationale, tantôt se mettait « xu... x. .„„ ^^„^ ^^^ ^^-^^^^

tiser de quelque trait de feu.

Pendant que le poète national tirait de tels sons de sa lyre, les poètes royalistes faisaient des chants qui resseùiblaient au couteau desTrestaillons ou autres égorgeurs du temps. La France détournait avec horreur et dégoût ses regards des chants de ces bardes d'orgie monarchique, et chantait avec son poète, ses gloires, ses martyrs et ses malheurs.

Un curieux incident vint ajouter encore à la popularité de Béranger.

. A la barrière du Mont-Parnasse, bien au-delà du village de Plaisance qui n'existait pas alors , en pleine campagne, s'était établi, en 1817, entre cour et jardin, un cabaret de modeste apparence qui avait pris pour enseigne : Au Moulin de Beurre.

On peut l'y voir encore, un peu restauré il est vrai, sous cette même enseigne, à l'embranchement des rues de Constantine et de Saint-Médard.

La propriétaire de cet établissement était une ex cuisinière de bonne maison , un vrai cordon-bleu, jeune encore, devenue veuve à l'âge de 29 ans. On la nommait la petite mère Saguet, nom historique aujourd'hui, et que Béranger devait immortaliser sous celui de Madame Grégoire.

C'était de moD temps Que brillait madame Grégoire.

J'allais à vingt ans Dans son cabaret rire et boire;

Elle attirait les gens

Par ses airs engageants; Plus d'un brave à large poitrine Trouvait là crédit sur sa mine .

Ab ! comme on entrait

Boire à son cabaret.

A son début, ce cabaret n'eut pas l'illustration qu'il devait avoir plus tard. Mais vers 1819, un viveur du temps, devenu depuis célèbre, M. Romieu, alors homme de lettres et journaliste, fît la découverte de ce cabaret dans la banlieue, une vraie perle dans le fumier. Le vin était bon, la cuisine friande, la cabaretière appétissante; il y conduisit quelques bons compagnons de sa vie joyeuse, MM. Tiiiers, Armand Carrel et Chenavard. A ce noyau s'adjoignirent successivement Charlet, Béranger, Billoux, Moreau, Dumersan, Wafflard, Edouard Donvé, Albert Montémont, Gentil, Eugène de Montglave et d'autres, et le cabaret du Moulin de Beurre devint peu à peu une espèce de succursale du Caveau moderne.

Comme celle du Caveau, cette Société eut son règlement et prit le nom de Société du Moulin de Beurre.

Béranger en fut nommé président.

La certitude de trouver là l'illustre chansonnier y attira de nombreux consommateurs. Les sociétaires se comptèrent bientô' par miUiers. Les salles,

la cour, le jardin du cabaret ne pouvant plus contenir la foule, la mère Saguet fit abattre les murs du jardin, acheta un grand champ attenant, et, les jours de réunion, les tables dressées au milieu de la plaine présentèrent l'image des noces de Gamache.

Le règlement de la Société était peu gênant.

Chaque sociétaire pouvait amener ses amis et sa famille et faire table à part.

Le dîner était servi à quatre heures précises.

La table du président, un peu plus élevée que les autres, était dressée sur un petit tertre de terre rapportée.

Elle n'était distinguée des autres que par un énorme cruchon, au goulot rétréci, bouché par un gros maillet de chêne orné à la poignée d'une queue de faisan qui formait enseigne.

Ce maillet était la sonnette du président.

Quand il voulait réclamer le silence, il en frappait trois coups sur la table.

Sauf les cas extraordmaires, le silence ne pouvait être réclamé que trois fois : au potage, pour chanter debout et tête nue un refrain bachique en guise de benedicite; après le potage, pour se rasseoir, gobeloler et jouer des mandibules, comme dit Rabelais ; au dessert, pour entonner la chansonnette.

Tout le reste du temps, les convives étaient mai-

Tliiers.

très de leurs actes, sauf toutefois le chant, qui élaifc exclusivement réservé pour le dessert.

Les chanteurs ne pouvaient chanter que l'un après l'autre. Ils étaient tenus de se faire inscrire pour leur tour de chant.

Au Moulin de Beurre furent chantées quelques chansons qui, même à notre temps où l'on chante si peu, sont restées dans la mémoire des joyeux viveurs; telles sont le Vin à qaalrc sous d'Edouard Donvé, le Coup de plqiietoii de Billoux, les Glissades de Monlémont, et d'autres. C'est là aussi que, dans l'automne de 1821, Béranger chanta le Dieu des Bonnes gens, cette belle hymne d'une philosophie si douce, si religieuse, et que Voltaire, s'il l'eût entendue, eût très-cerlainement répétée à La Harpe, son disciple, en lui disant : « Mon fils, j'aime ce Béranger, amenez-le moi. »

Il est un Dieu; devant lui je m'incline. Pauvre et content, sans lui demander rien. De l'univers observait la machine, J'y vois du mal et n'aime que le bien. Mais le plaisir à ma pbilosophie Révèle assez des cieux intelligents.

Le verre en main, gaîmont je me confie Au dieu des bonnes gens.

Dans ma retraite, où l'on voit l'indigence, Sans m'éveiller, assise à mon chevet, Grâce aux amours bercé par l'espérance, D'un lit plus doux je rêve le duvet.

Aux dieux des cours qu'un autre sacrifie ! Moi, qui ne crois qu'à des dieux indulgents,

Levorre en main gaîment je me confie Au dieu des bonnes gens.

Béranger était l'idole de la nombreuse société qui se rassemblait au Moulin de Beurre. Ce magnifique chant du Dieu des Bonnes gens, qui révélait une nouvelle face du génie du poète, fut accueilli par des acclamations d'enthousiasme. On en distribua des copies, et le dimanche suivant deux mille voix le chantèrent en chœur. Béranger fut l'objet d'une véritable ovation, et le souvenir de cet hommage populaire fut un de ceux où, jusqu'aux derniers temps de sa vie, sa pensée s'arrêtait avec le plus d'orgueil.

Ce chant était toute une révolution dans la chanson. C'était une bonne et douce philosophie magnifiquement exprimée et montée sur le ton le plus haut qu'eût jamais abordé la chanson. Quelques jours auparavant, Béranger ne l'avait chantée qu'avec crainte dans un dîner chez M. Laffitte. Mais les applaudissements qu'il avait reçus et ceux qui l'accueillirent au Moulin de Beure le confirmèrent dans l'idée qu'il était dans la vraie voie que son génie rêvait depuis longtemps et qu'il venait enfin d'ouvrir.

Bientôt on ne parla dans Paris que de la Société du Moulin de Beurre. Les fidèles du temps la pré-

sentèrent comme une réunion de révolutionnaires ayant ses tenues, ses assises, et pour chef l'homme dont les refrains séditieux étaient alors sur toutes les lèvres.

Le gouvernement en prit ombrage, et> en octobre 1821, un commissaire de police, escorté d'une escouade de gendarmerie, vint disperser les joyeux convives du Moulin de Beurre, et ferma l'établissement.

La mère Saguet, qui, à cette vogue, avait amassé une assez joUe fortune, acheta dans le Jura (ancienne Franche-Comté) un vieux manoir avec tourelles et donjon, le château du Haut-Pas. En 1823, elle fut l'habiter avec le titre de haute et puissante dame châtelaine du Haut -Pas, Ambès et autres lieux. Là, honorée, respectée comme une châtelaine de bon aloi, la petite mère Saguet, ou plutôt madame Grégoire, en avait toutes les prérogatives. A la petite église du lieu, elle avait son banc à part, des droits seigneuriaux à trois coups d'encensoir et aux prémices du pain bénit. Elle recevait les coups d'encensoir avec une humihlé toute apostolique, et, au sortir des offices, elle distribuait généreusement le pain bénit aux titis du lieu , qui ne manquaient jamais de l'escorter au cri de : Vive madame la châtelaine!

Elle mourut en 1832.

Béranger, qui avait appris cette transformation

de madame Grégoire, aimait assez à raconter l'anecdote, et en riait aux éclats.

Le poète fut moins heureux que la fringante cabaretière qu'il a immortalisée, et la fermeture du cabaret du Moulin de Beurre devint le signal des persécuticus qu'il allait éprouver.

La publication du deuxième recueil de ses chansons en fut le prétexte. Mais alors déjà Béranger était une individualité puissante. Ses chansons faisaient rire, faisaient pleurer, faisaient réfléchir, trois choses dont une seule suffit pour assurer le succès, et les vœux et les sympathies de la France allaient le suivre au milieu des rafales qu'un pouvoir impopulaire et ombrageux allait déchaîner contre lui.

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