‹ Mémoires authentiques sur BérangerChapitre 12 sur 42 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Sommaire — L'emprisonnement de Béranger augmente sa popularité. — Sa popularité ajoute à son courage. — Nouvelles luttes. — Le peuple est sa muse. — Mission du chansonnier. — M. de Chateaubriand : ses relations avec Béranger. — Sa visite au chansonnier après sa chute du ministère. — Le n» 21 de la rue des Martyrs devient un but de pèlerinage politique.— Fontan et Magailon conduits à Poissy enchaînés à des forçats. — Monde Louis XVIII.— Avènement de Charles X.— Béranger publie le troisième recueil de ses chansons. — Succès prodigieux de ces nouveaux chants. — Le chansonnier devient une grande puissance individuelle. — La Cour lui offre la croix, des pensions, l'Académie ; il refuse tout. — Mort de Manuel : ses obsèques ; magnifique cbant que lui consacre Béranger.

Les trois mois de prison qu'avait faits Béranger avaient singulièrement augmenté sa popularité. En dépit des réquisitoires et des arrêts, tout le monde avait voulu* voir le poète captif, lui faire oublier l'ennui de sa capitvité. En prison, il avait eu une espèce de cour selon son cœur, c'est-à-dire composée de flatteurs de l'intortune : hors de prison, il en eut une composée selon le monde, c'est-à-dire composée de flatteurs de la popularité. Captif ou libre, la beauté, les grâces, la jeunesse, l'illustration, le patriotisme se disputaient alors l'honneur

de le couronner d'hommages, et du fond même des départements lui venaient journellement des interprètes de la sympathie gén érale pour le chantre de la patrie.

Ces tributs de la reconnaissance et de l'affection publiques font é]:fOque dans sa vie et dans les annales des lettres. Avec un cœur comme le sien, Béranger ne devait jamais les oublier. Son courage en redoubla, et plus que jamais, réveillant tous les beaux souvenirs de notre moderne histoire , défendant la cause de la hberté, il harcela par une guerre à outrance le pouvoir et ses agents, surpris chaque jour en flagrant délit de conspiration contre les libertés publiques.

Tantôt l'incroyable chansonnier les accable du poids de notre gloire nationale qu'ils n'ont pas partagée ; tantôt il les flétrit pour avoir voulu punir cette gloire dans ses plus nobles représentants. Ailleurs, il leur reproche leur alliance avec l'étranger, appelé au sein de la France pour le seul intérêt de leur ambition. Partout il poursuit de ses traits vengeurs l'inexorable démence d'un gouvernement qui, dans le fond et dans la forme, n'avait qu'un but, celui de rayer de l'histoire les vingt-cinq années les plus glorieuses de nos annales. Enfin, fallait-il, en ces temps de malheur, passer par les bagnes et les écliafauds pour jeter au vent une idée généreuse, pour exhaler un soupir patriotique,

il l'osait, le poète, et c'est là sou impérissable gloire.

Puis , comme le peuple était sa muse — il l'a dit lui-même — dans ses chants il ne manquait jamais de le glorifier. De son côté, le peuple sentait dans le chansonnier politique un ardent mineur dont chaque chant était un coup de pioche donné au fondement du trône, un hardi pionnier qui agrandissait la brèche par laquelle il pourrait un jour entrer dans le palais des rois imposés par l'étranger. Dans son judicieux instinct, il l'applaudissait des deux mains et lui tressait l'auréole dont la postérité devait illuminer les rayons. Homère est mort errant et méconnu à la recherche du voleur qui lui avait pipé ses chants. Le Dante, le Tasse n'ont été couronnés qu'un pied dans la tombe. Le Camoëns est mort dans la misère sur les vers incompris de sa Lusiade. Plus heureux que ces poètes épiques, le simple chansonnier put jouir vivant de toute sa gloire. Aussi, plus que jamais put-il crier haut sa mission :

Je SUIS chansonnier, dit-il : fronder les abus, les vices, les ridicules, faire chérir la tolérance, la véritable charité, la liberté, la patrie, voilà ma mission !

Certes, cette mission était belle. Il peut y en avoir déplus lucrative, il n'en est pas de plus noble!

L'accepter avec ardeur et dévouement, s'y con-

sacrer tout entier, fut toute la vie du chansonnier jusqu'à la fin fie cette troisième période.

Dans cette lutte à outrance contre les méfaits, les vices , les ridicules d'un gouvernement antinational, les grelots de sa marotte sont parfois des traits de feu qui s'abattent comme des brandons sur le trône même qu'ils doivent tant aider à consumer plus tard. Telle est, contre Louis XVIII, la chanson intitulée Octavic, celte peinture à la Juvénal, où le poète rend publique la grande injure faite aux mœurs par un vieillard qui, après les scandales de ses pères, devait à la France d'autres exemples.

Tant de courageuse audace, loin de diminuer le nombre de ses admirateurs et de ses amis, ne servit qu'à l'accroîire. C'est même là une des singularités de la vie politique de Béranger. La condamnation judiciaire que lui avait valu sa publication, l'exposait à se voir abandonné de beaucoup de ses amis politiques. 11 en courut le risque; mais l'approbation des masses lui resta fidèle, et les amis revinrent. C'est lui qui l'a dit (Préface de 1853).

Il en trouva même là où il aurait dû l'espérer le moins. Tel, entre autres, était M. de Chateaubriand.

Lorsque, longtemps auparavant, ce dernier avait publié son Génie du Christianisme, Béranger, que l'on traitait derimeur impie, avait été le premier à l'applaudir. Bien plus, cette œuvre lui avait inspiré des idylles chrétiennes. « Ces scènes de curés de

campagne, dit-il quelque part, ces tableaux du culte dans les villages et au milieu des moissons, me firent quelque temps marcher à côté de ma voie. Je fis des idylles que l'on pourrait trouver dans les almanachs du temps. » Il a même chanté celte influence des œuvres de Chateaubriand sur sa jeunesse :

Ta voix résonne, et soudain ma jeunesse Brille à tes chants d'une aimable rougeur. J'offre aujourd'hui pour prix de mon ivresse Un peu d'encens au pauvre voyageur.

Châteaubriand,de son côté, avait consacré quelques pages à immortaliser les chansons du poète. Ces deux gloires avaient trop de points de contact pour ne pas se lier intimement, et, en dehors de la politique, des querelles de parti, elles se donnèrent fraternellement la main.

Cette amitié valut même à Chateaubriand une des ignobles dénonciations que quelques organes du pouvoir d'alors avaient mis au rang du casuel de leur polémique.

Voici l'affaire.

La répuiation littéraire de Chateaubriand n'avait, depuis son entrée au ministère, cessé de tourmenter non-seulement ses collègues Villèle, Peyronnet et Corbière, mais encore les courtisans. Ces derniers ne voyaient qu'avec dépit son mérite personnel. Tant de grands seigneurs ne valent quel-

CliàLeauljj'iaml

que chose que par leur habit, qu'on ne pouvait pardonner à celui-ci de valoir quelque chose par son esprit. On trouvait mauvais qu'un homme de qualité fût auteur. Dans cette cour de la Restauration, les grands cordons pensaient alors comme le vieux maréchal de Duras, qui, trois quarts de siècle auparavant, fatigué d'entendre tout Paris se partager dans la querelle de Diderot et de Rousseau, s'écriait vivement : — C'est inconcevable ! on n'en revient pas î tant de bruit pour des va-nu-pieds, pour des hommes sans état, sans représentation , qui logent au cinquième étage et qui ne donnent jamais à manger !

En 1824, la cour de France en était revenue là.

Le 6 juin de cette môme année, Chateaubriand, sans motif apparent, fut brutalement destitué et, comme il le dit lui-même, chassé du ministère comme un laquais qui aurait volé la montre du roi sur sa cheminée. Le matin de ce jour, il se rendait aux Tuileries comme à l'ordinaire, lorsqu'on lui annonça qu'un paquet important l'attendait à l'hôtel du ministère. 11 y court, et y trouve ce billet du président du Conseil :

« Monsieur le vicomte, j'obéis aux ordres du roi, « et je vous transmets l'ordonnance ci -jointe

« Sig?lé : J. DE VlLLÈLE. »

Cette ordonnance était ainsi conçue :

« Louis, etc.; le sieur comte de Vilièle, président

« de notre Conseil des ministres et notre secrétaire « d'Élat des finances, est chargé par intérim du « portefeuille des affaires étrangères, en remplace- « ment du sieur vicomte de Chateaubriand. »

Deux heures après, M. de Chateaubriand avait opéré son déménagement et écrivait à M. de Vil lèle:

« Monsieur le comte, j'ai quitté le ministère. Le « département est à vos ordres. »

Ce jour même, à ce qu'il paraît, Chateaubriand avait été rendre visite à Béranger, et, lui tendant amicalement la main, l'avait abordé par ces quelques mots où se révélaient beaucoup de découragement et quelque peu d'affection :

« Sa carrière politique terminée , dit-il , Thé- « mistocle était allé s'asseoir au foyer de ses en- « nemis : plus heureux que lui, je viens, au lerme « de la mienne, m'asseoir au foyer d'un ami. »

Il lui raconta longuement alors la sauvage brutalité dont il venait d'être la victime. Béranger n'essaya pas de le consoler, mais lui dit ce que trois ans après, au sujet de son exil volontaire, il devait chanter, à son éloge, dans ces magnifiques vers :

Des anciens rois, quand revint la famille. Lui, de leur sceptre appui religieux.

Crut aux Bourbons faire adopter pour fllle La Liberté, qui se passe d'aïeux.

Plus heureux que Théniistocle, je \ions m'asseoir au lover d'un aiui.

Son oloiiuence à ces rois fit P.uimône : Prodigue fée, en ses enchantements.

Plus elle voit de rouille à leur vieux trône, Flus elle y sème et fleurs et diamants.

Mais de nos droits il gardait la mémoire : Les insensés dirent : le ciel est beau Chassons cet homme et soufflons sur sa gloire, Comme au grand jour on éteint un flambeau.

Et tu voudrais t'attacher à leur chute ! Coiniais donc mieux leur folle vanité.

Au rang des maux qu'au ciel même elle impute, Leur cœur ingrat met ta fidélité.

Vas : sers le peuple en butte à leurs bravades Ce peuple humain, des grands talents épris...

Ne sers que lai. Pour lui ma voix te somme D'un prompt retour api es un triste adieu. Sa cause est sainte : il souflre, et tout grand homme Auprès du piMiple est l'envoyé de Dieu.

Le lendemain de celte entrevue, le 7 juin, la Gazette de France publiait le fait-Paris suivant :

« Hier, M. de Chateaubriand a reçu sa démission. « 11 a quitté l'hôtel du ministère des affaires étran- « gères et s'est rendu à sa maison de la rue d'En- « fer. Là, il s'est habillé en jeune homme, ce vieilce lard; il a mis une redingote légère, a pris une « badine à la main, et s'est rendu au numéro 21 de «la rue des Martyrs. L'auteur du Génie- du Chris- « tianisme allait voir l'auteur du Bon Dieu ! »

Ce rapprochement si periide de la béate feuille ne put altérer en rien T amitié qui liait ces deux il-

lustrations, et c'est à Châleaiibriand que l'on doit ce curieux portrait de Béranger consigné dans ses Mémoires d'Outre -tombe :

« Une tête chauve, un air un peu rustique, mais « fier et voluptueux, annoncent le poète... Je re- « pose avec plaisir mes regards sur cette figure plé- « béienne après avoir regardé tant de faces royales. « Je compare ces types si différents. Sur les fronts « monarchiques on voit quelque chose d'une nature w élevée mais flétrie, impuissante, effacée; sur les « fronts démocratiques paraît une nature physique « commune, mais où l'on reconnaît une nature in- « tellectuelle haute. Le front monarchique a perdu < la couronne, le front populaire l'attend,»

Le numéro 21 de la rue des Martyrs devenait de plus en plus un but de pèlerinage politique. Là, on l'a vu, deux grandes illustrations , Béranger, Manuel, partageaient la même habitation : l'un, Béranger, idole toujours neuve d'un public qui l'idolâtrait ; l'autre, Manuel, idole presque oubliée de cette popularité volage qu'il est aussi difficile de saisir que de garder. Par suite des intrigues des royalistes, aux élections de 1824 Manuel n'avait pas été réélu, et la France ingrate et oublieuse envers lui avait eu à la tribune un courageux défenseur de moins.

A ce même temps eut lieu une de ces atroces fureurs du pouvoir qui eut un immense retentisse-

ment en France, et son épisode dans la rue des Martyrs, chez Béranger.

Parmi les littérateurs de l'époque qui se rencontraient chez l'illustre chansonnier était le journaliste Fontan, 11 rédigenitV Album, journal des arts, de la littérature et des théâtres, un de ces brûlots du temps que des mains courageuses attachaient chaque jour au trône des Bourbons. Il venait de publier contre la duchesse d'Angoulême le Mouton enragé, un trait de feu à la manière de Juvénal. V Album avait été saisi, une instruction se poursuivait, lorsque les journaux de Naples apportèrent à Paris la nouvelle du supplice de Galotti.

Galûtti était un réfugié napolitain compromis dans la révolution de Naples de 1821, courageux proscrit qui avait cru trouver en France un asyle inviolable. Mais la France n'était plus alors le pays de l'hospitalité poHtique. Les ministres l'avaient livré enchaîné au roi de Naples, et ce roi l'avait fait pendre sans jugement.

Sous l'impression de cette infamie, Fontan écrivit l'article suivant pour V Album :

« A vous. Monsieur de Portails.

« Galotti, qui avait cru trouver en France un in- « violable asyle, a été envoyé pieds et poings hés à « son roi. En arrivant sur le territoire napolitain,

« il a été pendu!... pendu aux potences monar- « chiques!... Monsieur de Portalis, en le livrant, « vous avez passé la corde autour de son cou. Le « bourreau napolitain a fait le reste. Gloire à « vous deux!!! »

Avant d'insérer son article, Fontan se rendit rue des Martyrs. Il entra au n" 21, chez Béranger, et le trouva causant avec son ami Manuel.

— Maîtres, leur dit-il, je viens vous faire mes adieux. Pour le Mouton enragé, les gendarmes sont en route ; pour ceci, demain ils seront à ma porte. Lisez.

Et il donna son article à lire à Béranger.

Béranger le lut, et> mu par un sentiment de pitié, levant les yeux au ciel, il passa l'article à Manuel.

Celui-ci le lut à son tour, et, le rendant à Fontan :

— C'est héroïque, lui dit -il; mais les lâches ne pèsent pas les choses à la même balance que les cœurs généreux.

— Piéfléchissez , mon cher Fontan , ajouta Béranger. Il y a là deux ans de cachot.

— Oui, réfléchissez, reprit Manuel : il en est temps encore.

Et Fontan :

— Maîtres, leur dit-il, la craiii.,e vous a-t-elle jamais fait biffer un de vos couplets ou une de vos phrases ?

— Jamais ! répondirent ensemble les deux vétérans de la liberté.

— Alors je ne bifferai rien : je suivrai votre noble exemple.

Et il le suivit. L'article parut dans le numéro de r Album du lendemain. Fontan, arrêté, fut mis en Jugement. On le condamna, pour cet article et pour le Mouton enragé, à cinq ans de prison. Aux termes delà loi, celte condamnation donnait à l'autorité le droit de transporter le condamné dans une maison centrale. L'autorité usa de ce droit. Un des collaborateurs de Fontan à l'Album, Magallon, avait, peu auparavant, été condamné à treize mois de prison, pour un article intitulé : Extrait de IWlbwn royalpour I850; et les deux écrivains, accouplés à des forçats, furent traînés avec eux à Poissy et confondus avec eux dans les ateliers de la maison centrale!!

Le jour du départ de la chaîne, Béranger, Manuel, Cauchoix-Lemaire, Armand Carrel, P. -L. Courrier, Godefroy Cavaignac. Guinard, et deux ou trois autres, se rendirent à Saint-Germain. Là, au moment où la chaîne passait, au grand ébahissement des gendarmes, des forçats et de la foule, ils saluèrent silencieusement et avec respect ces deux courageux jeunes hommes.

Ce noble hommage au malheur de la part des plus illustres champions delà liberté, en ce temps de

réaction, fut, pour ces infortunés, un baume de consolation et d'espérance.

Le 16 septembre 1824, le roi Louis XVIII était mort, peu regretté de ses amis et de ses ennemis. Charles X lui avait succédé, et» sous ce nouveau roi livré corps et âme à la contre-révolution, la lutte devait devenir de plus en plus dangereuse.

Sans se laisser effrayer par le danger^ dès 1825 Béranger se lança de nouveau dans l'arène. Il publia un nouveau recueil de chansons.

Ce recueil eut plus de succès encore que les précédents. Mais malgré cela, ou peut-être même à canse de cela, il ne fut pas poursuivi. Il paraîtrait cependant que cette tolérance ne fut due qu'à une épuration préliminaire que le poète explique ainsi dans la piquante préface de son nouveau volume.

Si l'on disait : la gaîlé vous délaisse, Vous répondrez (et pour moi j'en rougis) : De notre père accusant la faiblesse, Les plus joyeux sont restés au logis.

Ces égrillards iraient d'humeur bouffonne Pincer au lit le diable et ses suppôts. Allez enfants, mais n'éveillez personnCt Mon médecin m'ordonne le repos.

Quoi qu'il en soit, tout en regrettant la séquestration de ces éfjrillanh restés au logis, la France, nous l'avons dit, accueillit les nouveaux venus avec plus d'enthousiasme encore que les autres. Elle n'y

trouva pas de ces traits à pointe acérée qui marquaient d'un stigmate indélébile ces fronts impurs de tartufes en rabat ou en habit brodé, ces harpies déplus en plus ûpres à la curée, de plus en plus acharnées après toutes les idées généreuses ; mais dans ces nouveaux chants où le poète ne combattait plus qu'à fer émoulu , elle trouva partout cette douce philosophie dont le Dieu des bonnes gens avait été le premier jalon.

Ce fut même là principalement ce qui caractérisa ce recueil.

Ainsi, entre autres, on y voit :

Le Tailleur et la Fée, cette gracieuse-légende de son jeune âge, devenue si populaire;

La Déesse de la Liberté, cette ode à la Pindare, magnifique souvenir aux fêtes olympiques de la Révolution ;

Mon Enterrement, où, moitié riant, moitié morose, dans son style si net, si vif, si plein de mouvement, il déplore son mutisme forcé;

Le Malade, où, pressentant 1830, il se console des maux présents par l'espoir prophétique « qu'il « est encore des beaux jours, des plaisirs, des gloi- « res, des martyrs, et un triomphe à chanter; »

Le Bon Vieillard, la plus pure peut-être de ses compositions, cette ode d'un sentiment si élevé, qui, pour les souvenirs, les espérances, la délicatesse du cœur, l'amour sacré de la patrie, n'a de

i, otîèle ni dans l'antiquité ni chez les modernes;

Le Violon brisé, qui excite un intérêt si touchant;

Le Contrat de mariage, celte vive et piquante ironie contre les vieux blasons dont l'or de la France payait alors le badigeonnage ;

Le Chant du Cosaque, belle page à l'accent sauvage et patriotique, qu'on dirait détachée des chants du barde d'Erin;

La Fuite de l'Amour, VAnge exilé, deux chants anacréonliques consacrés à l'armée, qui, après le peuple et la patrie, tenait le plus de place dans son cœur;

Le Vieux Sergoit, ce drame qui réveille de si grands souvenirs et que le cœur le plus dur ne saurait lire sans verser des larmes ;

La Vertu de Lisette, cette m.ordante satire à l'adresse des dames de la covir d'alors ;

Le Voyageur, une des élégies les plus touchantes qui aient jamais été écrites;

Les Esclaves gaulois, ce hardi tocsin du patriotisme et de la nationalité ;

Et enfin les Souvenirs du peuple, ce récit plein de charme et de naïveté, l'un de ses chants les plus populaires, et où, par la bouche d'une bonne vieille, il>fait célébrer la gloire de Napoléon, son amour du peuple et du soldat.

On parlera de sa gloire

Sous le chaume bien longtemps.

L'humble loit, daqs ciiiqii iito ans.

Ne coiinaîtia plus d'autre liisloire- Là viendront les villageois Dire alors à quelque vieille .

Par des récits d'autrefois, Mère, ahrégez notre veille.

Bien, dit-on, qu'il nous ait nui, Le peuple encor le révère,

Oui, le révère.

Parlez-nous de lui, grand'mère.

Parlez-nous de lui.

Ce recueil donne lieu à un parallèle intéressant. Béranger a beaucoup de traits de fanjille avec La Fontaine. A l'exemple du fabuliste, qui a introduit tous les genres dans l'apologue, il a introduit tous les genres dans la chanson. Seulement, plus que lui, par une propension naturelle à la mélancolie, il se plaît à remonter le cours des années, retour triste et doux sur un passé qu'il rattache au présent, et qui lui inspire ses compositions les plus pures. Mais, comme le fabuliste, il cherche un cadre, le trouve, invente une action, y jette ses personnages d'une manière dramatique, au besoin se met souvent en scène lui-même, et ce moiy si déplaisant en général de sa nature, au lieu d'être, comme ailleurs, un trait d'égoïsme, d'amertume ou de sotte vanité, ne sert, chez lui comme chez La Fontaine, qu'à donner à leurs compositions la vie d'une confidence aimable, d'une naïve révélation du cœur humain.

La différence la plus saillante entre eux, c'est que chez La Fontaine la passion dominante c'est la morale, et chez Béranger l'amour de la patrie.

Sous ce rapport, le chansonnier a un titre de gloire qui manque au fabuliste.

Ces nouveaux chants avaient ajouté de nouveaux fleurons à la couronne poétique de Béranger, et augmenté outre mesure sa popularité. Dans l'opposition hbérale, il était, dans toute l'acception du mot, une puissance. Dans le peuple, son influence était énorme, et la cour redoutait plus les sons de la trompette épique du chansonnier que les discours les plus éloquents de tribune et les articles les plus virulents des journaux. Elle lui offrit la croix ; il la refusa. Elle lui offrit une pension; il la refusa. Elle lui offrit l'Académie, il la refusa, et, dans une charmante ironie, le Poêle de cour, il bafoua ces offres.

On achète Lyre et musette ; Comme tant d'autres à mon tour.

Je me fais poète de cour.

Te chanter encore, ô Marie !

Non, vraiment je ne l'osa pas Ma muse enOn s'est aguerrie, Et vers la cour tourne ses pas.

Je gage, s'il naît un Voltaire, Qu'on emprunte pour l'acheter.

Prêt à me vendre au ministère Pour toi je ne puis l'ius chanter.

Aimé de ses amis, adoré du peuple, redouté de la cour, recherché par les sommités de l'opinion libérale, Déranger jouissait modestement de sa gloire dans son modeste intérieur, lorsqu'une grande douleur était venue s'y abattre.

Le 22 août 1827, Manuel, cet ami intime qui tenait tant de place dans sa vie, était mort, consumé par un mal qui le minait depuis longtemps, et peutêtre un peu aussi par l'ingrat oubli du peuple.

Ce noble ami qui connaissait l'état précaire de la fortune de Déranger, lui avait, par testament, laissé un legs considérable. Comme il savait aussi combien il était difficile, même à l'amitié, de lui faire accepter des dons, il motiva son legs sur la considération la plus noble qu'il put imaginer pour ne pas froisser cette si scrupuleuse rigidité de principes. Précaution vaine ! Du legs de son ami, Déranger n'accepta que sa montre et la moitié de son tombeau, dont il ne devait prendre possession que trente ans après, en attendant que la France lui en érige an.

Manuel fut transporté, de Maisons, où il était mort, au cimetière du Père-Lachaise, où il arriva le 24 août, suivi de plus de cent mille citoyens. La police avait exigé que le convoi longeât les boulevards extérieurs et n'entrât point dans Paris. Ces mesures et d'autres faillirent amener une collision sanglante: mais heureusement le sang ne coula

pas Béranger demeurait alors rue de Bondy. Malade d'une fluxion dé poitrine, il ne put escorter le convoi de son célèbre ami; mais, sous le titre de : le Tombeau de Manuel, demandant pour lui un tombeau à la nation, il lui consacra un de ses chants magnitiques.

Tout estflni, la foule se disperse; A son cercueil un peuple a dit adieu, Ei l'ainilié des larmes qu'elle verse Ne fera plus conQdence qu'à Dieu.

J'entends sur lui la terre qui retombe , Hélas.' Français, vous l'allez oublier.

A vos enfants, pour indiquer sa tombe, Prêtez secours au pauvre chansoiuiier .

Je quête ici pour honorer les restes D'un citoyen voire plus ferme appui.

J'eus le secret de ses vertus modestes; Bras, tête et cœur, tout était peuple en lui. L'humble tombeau qui sied à sa dépouille Est par vous tous un tribut à payer. Près de sa fosse un ami s'agenouille : Prêtez secours au pauvre chansonnier.

Mon cœur lui doit ces soins pieux et tendres. Voilà douze ans qu'en des jours désastreux, Sur les débris de la patrie en cendres, Nous nous étions rencontrés tous les deux. Moi je chantais : lui, vétéran d'Arcole, Suurii au luth vengeur d'un vieux laurier. Grâce à vos dons, qu'un tombeau me console, Prêtez secours au pauvre chansonnier.

Oui, qu'un tombeau témoigne de vos larmes. Assistez -moi, vous pour qui j'ai chanté

Paix et concordf, au bruit sanglant des armes, Et sous le joug, espoir et liberté.

Payez nries chants doux à voire mémoire: Je tends la main au plus humble denier. De Manuel, pour consacrer la gloire.

Prêtez secours au pauvre chansonnier.

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