‹ Mémoires authentiques sur BérangerChapitre 13 sur 42 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Sommaire. — M. Gohier, dernier président du Directoire, adresse une chanson d'encouragement à Béranger. — Résultat de cet encouragement. — Béranger publie le quatrième recueil de ses chansons. — Enthousiasme du public. — Fureurs de la Congrégation. —Le recueil est saisi. — Nouvelle persécution.— Des Suisses offrent un asyle à Béranger: leur curieuse lettre au poète. — M. Dupin refuse de se charger de la défense de Béranger : ses motifs. •— Second procès. — Béranger en police correctionnelle. — Réquisitoire de M. Champanhet. — Plaidoirie de M. Barthe. — Béranger est condamné à neuf mois de prison et dix mille francs d'amende.

Un peu avant cette perte douloureuse, Béranger avait reçu de M. Gohier, le dernier président du Directoire exécutif, une chanson dont le refrain était :

Fouette! Fouette!

Chante toujours, ne t'endors pas.

Béranger lui répondit :

Oui : je dormais sur un petit volume Qui me vaudra d'être encore étrillé, Lorsqu'en flatteur le bout de votre plume, Me chatouillant m'a soudain réveillé.

Je me suis dit : C'est présage céleste ; Les mauvais jours seraient-ils donc passés? Car Je ne sais si quelque fouet nous reste; Mais jusqu'ici c'est qu'on nous a fessés.

Le petit volume sur lequel il dormait était le recueil de chansons inédites qui n'avaient pas paru dans celui de 1825. Cet espoir des mauvais jours passés, c'était la chute du ministère Villèle et l'avènement du ministère Martignac, que l'on disait devoir être tolérant et libéral. Sur la foi du présage céleste et de la parole mielleuse du ministre, Béranger publia donc son quatrième recueil.

Cette fois, les égrillards qui étaient restés au logis, comme il dit, en sortirent. Le poète crut pouvoir rendre la liberté à ces frétillants oiseaux dont il avait rogné les ailes en 1 825, pauvres prisonniers qu'il livra au vent de la publicité et aux rigueurs du parquet.

L'une ne devait pas plus lui manquer que les autres.

Ce nouveau recueil offrit une innovation importante. Au lieu de paraître in-32 comme les autres, il parut in-S**, et donna lieu à la charmante préface \ In-octavo et Vln-tr ente-deux, et qui débute ainsi •

Quoi ! mes couplets, encore une sottise ! Osez-vous bien paraître in-octavo ?

Juge, critique, et docteur de l'église.

Vont après vous s'acharner de nouveau.

L'in-trente-deux trompait l'œil du myope, Mais vos défauts vont être tous sentis : C'est le ciron vu dans un microscope.

Mieux vous allait de rester tout petits, Petits, petits,-oui, petits, tout petits.

Il ne se trompa pas. Le recueil fut saisi, et un nouveau procès lui fut intenté.

Entre autres chants, ce recueil contenait:

Les Infiniment })eiits ou la Gérontocratie, — le Missionnaire de Montrouge, — le Sacre de Charlesle-Simple^ — r Oraison funèbre de Turlupin, — les Deux Grenadiers» — le Pèlerinage de Lisette, — la Mort du Diable, — le Pape musulman, — le Mariage du pape, — le Petit homme rouge, — la Métempsychose, — les Bohémiens, — l'Ange gardien, — la Comète de ^1832, etc., etc.

La France accueillit ce nouveau recueil avec plus d'enthousiasme encore que les précédents. C'était un crescendo continuel. Elle voyait moralement tués dans l'opinion les stupides maîtres qui la gouvernaient, et chaque flèche lancée contre eux lui apparaissait comme le coup de grâce à leur trône. Or, tous les chants de Béranger étaient autant de flèches visées avec tant d'art, que chaque coup portait; et, soit dit en passant, ce n'était pas leur moindre mérite, à ce moment d'irritation nationale.

De là l'enthousiasme de la nation pour son poète, de là aussi la rage et la fureur de tout ce qui tenait par quelque bout à ce régime anti-français intronisé avec et par l'invasion.

On ne saurait de nos jours se faire une idée de tout ce que ces derniers vomirent d'ordures contre le poète à l'apparition de ce recueil. C'est dans la

Gazette de France, qui, depuisla chute du ministère Villèle, défendait avec plus de fureur que jamais l'Eglise, le trône, le ciel et tout ce qui s'ensuit, qu'il faut lire les expressions dégoûtantes dont on se servait pour rendre exécrable l'auteur de ces poésies charmantes qui font les délices des chaumes et des salons. Un des articles avait pour titre : la chaîne des forçats, Bicêtre, Béranger. Rapprochement hideux ! Nous y renvoyons le lecteur : ce serait salir ce livre que d'y donner place à celte bave de tartufes en démence.

C'était là le cri de rage des derniers tronçons tombés du ministère avec M. de Villèle, cette mauvaise queue de la contre-révolution qui s'agitait autour du trône pour pousser aux persécutions. Sa fureur s'exhalait surtout contre le poète qui lui arrachait son masque; et le ministère Martignac, qui avait supplanté le ministère Villèle, ayant plus de bonnes intentions que de force, étourdi par tant de furieuses clameurs et débordé par elles^ s'était vu imposer ce procès.

Tant de fureur de la part de gens dont la rehgion trempée dans le liel des passions ne pardonne jamais, n'annonçait rien de bon pour le chansonnier. On s'attendait généralement à quelque atrocité comme celle de Fontan et de Magallon. Dans cette triste perspective qui n'était que trop motivée, de nobles cœurs offrirent à Béranger un asvle. La

sympathie qu'il inspirait trouva même de l'écho à l'étranger, et de Suisse on lui écrivit la curieuse lettre suivante :

« Genève, le 18 novembre 1828.

Page 1