‹ Mémoires authentiques sur BérangerChapitre 14 sur 42 · AU ROI DE LA CHANSON · texte numérisé non relu

AU ROI DE LA CHANSON

« Sire,

« Quatre de vos sujets, affiliés à la Forêt sainte, « ont l'honneur de vous offiir avec leurs homma- « ges une preuve de leur dévouement.

« Votre Majesté est menacée dans sa liberté. Les « échos de Fribourg ont ici répété le tocsin sonné « à Montrouge. Le ban et l'arrière-ban sont sur « pied. Garde à vous! L'asyle que la France ne vous « offre plus, nous vous l'offrons : c'est un charmant « réduit, d'où, libre et maître, vous pourrez voir le « lac où Guillaume Tell rêva la liberté de son pays, « et Voltaire celle de la raison humaine.

« Dans le cas où le budget trop grevé de votre « Majesté ne vous permettrait pas d'entrer immé- « diatement en campagne, nous joignons à cette « lettre une procuration régularisée pour toucher, « sur votre bon remboursable à votre volonté, la « somme que vous jugerez nécessaire. M. Jacques « Laffitte a été avisé pour faire honneur à notre « traite.

« Sur ce, Sire, qm Dieu vous tienne en sa sainte

a et digne garde. C'est le vœu de vos fervents et « dévoués admirateurs.

« Signé : Fazy aine, frère de James; Bour- QuiN, Mathieu Kreutz, F. Brug-

aiSER »

La procuration était, en etïet, parfaîlement en règle. Le chiffre seul de la somme avait été laissé en blanc à la discrétion de Béranger. M. J . Lafïitte avait été avisé par un des premiers banquiers de Genève, et l'on demandait le bon de Béranger pour ne pas froisser sa susceptibilité, que l'on savait grande.

Béranger ne profita pas de cette offre généreuse.

Décidé à tenir tête à l'orage, il resta.

Le nouveau procès intenté au chansonnier-poète, jQxé au 10 décembre, occupa presque exclusivement pendant quelque temps l'opinion pubHque. Un incident resté longtemps inexpHqué vint même donner à cette grande sympathie un nouvel aliment d'activité. M. Dupin , qui avait défendu Béranger en 1 821 , refusa de se charger de la défense en 1828. La presse libérale lui reprocha cette désertion avec amertume, mais avec peu de justice. On ne sut que plus tard la cause de ce refus.

M. Dupin^ consulté sur le manuscrit avant l'impression, avait signalé plusieurs couplets comme

susceptibles d'être poursuivis, et avait formellement conseillé la suppression. On refusa de déférer à cet avis, et, lorsque le procès fut inten'6, M. Dupin ne voulut pas plaider contre sa consultation et déclina la défense à son tour. Dans l'intérêt spécial du client , l'avocat ne voulut pas trahir un secret qui eût pu avoir tant d'influence sur le jugement, et préféra subir les calomnies. Dans son avis, il avait donné une preuve de modération ; dans son refus, une preuve de conscience; dans son silence, il donna une preuve de générosité.

En 1821, on avait traduit Béranger en cour d'assises; en 1828, on n'osa pas. On eut plus de conliance dans des juges salariés que dans des jurés gratuits : ô justice humaine ! On le traduisit en police correctionnelle. Il eut celte fois à répondre à cinq chefs d'accusation : 1 ° outrage à la morale publique et religieuse; T à la religion de l'Etat ; 3" offenses envers la personne du roi ; 4" attaque à la dignité royale ; 5« excitation à la haine et au mépris du Gouvernement.

Le libraire -éditeur M. Baudouin, l'imprimeur Faîn, les libraires Lécluse , Trachy et Bréauté, étaient prévenus dans la même cause.

L'avocat du roi Champanliet était chargé de soutenir l'accusation; la défense fut confiée à M. Barthe.

Le tribunal était présidé par M. Merlin.

Le général "Foy.

Le 10 décembre, Béranger parut devant ses juges.

La sympathie publique qui l'avait suivi à son ii)remier procès ne l'abandonna pas au second. El!o fut au-delà de tout ce qu'on pourrait dire. Une foule plus compacte encore que la première fois encombrait les abords du palais. Dès que les portes s'ouvrirent, ce fut une véritable débâcle : robes élégantes, robes d'avocats, habits et chapeaux semèrent de leurs débris les avenues de la salle et la salle elle-même. On y voyait MM. Laffilte, Sébastiani, Bérard, Dupont de l'Eure, membres de la Chambre des députés ; le prince de la Moskowa, Andrieux, etc.; c'était une véritable ovation. Faute de place, les notabilités de l'opposition libérale occupaient le banc des prévenus.

Les débats s'ouvrirent.

Après une verte mercuriale aux curieux bruyants du prétoire, la défense de tout signe d'approbation et d'improbation, et l'ordre aux huissiers de saisir à l'instant toute personne qui se permettrait d'applaudir, de rire ou de murmurer, le président procéda aux questions d'usage.

— Monsieur de Béranger, dites vos noms ?

— Pierre- Jean de Béranger.

— Votre âge ?

— Quarante-six ans.

— Votre état?

— Chansonnier.

— Votre demeure?

— Rue de Bondy.

L'avocat du roi prit la parole en ces termes :

« Il y a sept ans, lorsque traduit devant des jurés, et accusé par la bouche éloquente d'un magistrat enlevé trop tôt à la carrière du ministère public qu'il illustrait, le sieur de Béranger encourut une condamnation juste, mais modérée, pour des écarts d'une muse trop licencieuse, tous les bons esprits pensèrent que cet écrivain, corrigé par cette leçon, saurait désormais se prescrire la réserve que lui commandaient les lois, sa conscience et son propre intérêt ; mais loin de là, méprisant ou mettant en oubli un avertissement qui eût dû être salutaire, il est retombé dans de nouveaux excès ; des vers bien autrement répréhensibles que ceux qui furent frappés de la réprobation de la justice, le conduisent aujourd'hui devant vous comme il le fut devant la Cour d'assises.

'( Condamné alors pour avoir, dans ses rimes, outragé la morale publique et religieuse, il paraît devant vous sous cette même prévention, et, de plus, il doit répondre d'autres vers outrageants pour la religion de l'État, offensants pour la personne du roi, sa dignité, son gouvernement.

« Ainsi, le temps et l'exemple ont été perdus pour le sieur de Béranger, qui n'a pas craint d'ag-

graver de nouveaux torts par le souvenir des premiers.

« Comment un homme qui à l'esprit unit la raison sans doute, a-t-il pu ainsi, deux fois en peu de temps, enfreindre, de propos délibéré, les lois de son propre pays en ce qu'elles ont de plus saint et de plus respectable dans leurs prohibitions ? Est-ce un vain amour de cette célébrité décevante qui s'attache à tout ce qui a l'apparence d'un courage d'opposition ? Est-ce un fâcheux travers d'esprit, une manie déplorable de voir toujours le mal dans le bien ? ou le sieur de Béranger n'aurait-il fait qu'obéir aux inspirations d'un esprit de révolte et de licence dont il serait dominé ?

« Pour justifier les différents chefs de prévention, nous pourrions nous borner à vous dire, en vous présentant les vers incriminés : Prenez et lisez, tant les délits nous paraissent manifestes et palpables.

« Les 8® et 9® couplets de la chanson intitulée VAnge Gardien vous sont présentés comme renfermant deux délits : outrage à la religion de l'Etat, outrage à la morale publique et religieuse. En voici le texte :

Vieillard affranchi de regrets, Au terme heureux enfln aiteins-je ?

— Oui, dit l'ange, et je tiens tout prêts De l'huile, un prêtre, et du vieux lingt.

— Tout compté, je ne vous dois rien.

Bon ange, adieu, portez-vous bien.

De Penfer serai-je habitant,

Ou th'Oit au ciel veut-on que j'aille ?

— Oui, dit l'ange, ou bien non pourtant. Crois-moi, tire à la courte-paiUc.

— Tcut compté, je ne vous dois rien, Bon ange, adieu, portez-vous bien-

« Qui de nous, et nous nous adressons à tous ceux qui nous entendent, qui de nous ne voit dans le colloque imaginé par l'auteur, dans cette chanson entre un mourant et son bon ange, une dérision jetée sur cette doctrine de TÉglise catholique qui admet auprès de chaque chrétien l'influence mysté- ■ rieuse et salutaire d'un esprit céleste? Mais, sans nous arrêter à l'ensemble des couplets empreints d'un esprit d'irréligion qui ne saurait échapper à personne, fixez votre pensée sur le 8^ couplet, l'un des deux seuls incriminés, et dites si l'auteur n'y a pas eu pour but de verser le ridicule sur un des sacrements, sur celui-là même que la religion, celle de l'État, offre à l'homme mourant comme un gage de réconciliation entre lui et le ciel !

« C'est donc avec raison que l'organe du ministère public devant la Cour a accusé le sieur de Béranger d'avoir, dans ce triste couplet, voué au mépris ce que nos dogmes religieux ont de plus respectable et de plus consolant

« L'outrage à la morale publique est non moins évident dans le 9« couplet.

« Qui nevoit, en effet, dans la réponse impie que l'auteur prêle à son ange, un doute affreux jeté sur le dogme sacré et universel des peines et des récompenses futures? disons mieux, sur le principe éternel de la vérité d'une vie à venir, car l'un de ces principes est la conséquence de Tautre.

« Ainsi, dans des vers qui sont bien à la portée de tous, quoi qu'on dise^ vous ne craignez pas de publier qu'après la mort il n'y a rien; que la vertu comme le crime, au-delà de la vie, trouvent un égal néant. Et n'a-t-on pas dit que si un Dieu vengeur et rémunérateur n'existait pas, il faudrait l'inventer ! Si une incrédulité funeste a germé dans votre cœur, gardez y votre déplorable secret; mais ne venez pas arracher à la vertu malheureuse la dernière espérance, son unique consolation dans les maux d'ici-bas ; ne venez pas ôter au crime heureux son unique frein, en éloignant de lui la crainte salutaire d'une autre vie!... »

Passant à un autre chef d'accusation, l'avocat du roi poursuit ainsi .

« Si de ces atteintes portées par les vers du sieur de Béranger aux dogmes, bases de la morale et de toute croyance religieuse, nous passons à l'examen de ceux incriminés par des attaques non moins coupables coxitre les principes fondamentaux de notre

ordre social, c'est avec un sentiment de douleur que nous signalons d'abord à votre animadversion l'offense faite à la personne du roi et à la dignité royale par la publication de la pièce de vers intitulée le Sacre de Char les-le-S impie.

Français, que Reims a réunis, Criez : Montjoie et Saint-Denis !

On a refait la sainte ampoule, Et, comme au temps de nos aïeux, Des passereaux lâchés en foule Dans l'église volent joyeux.

D'un joug brisé ces vains présages Font sourire Sa Majesté.

Le peuple s'écrie : Oiseaux, plus que nous soyez sages ; - Gardez-bien, gardez -bien votre liberté.

Puisqu'aux vieux us on rend leurs droits, Moi, je remonte à Charles Trois.

Ce successeur de Charlemagne De Simple mérita le nom ; 11 avait couru l'Allemagne Sans illustrer son vieux pennon.

Partout à son sacre on se presse, Oiseaux et flatteurs ont chanté.

Le peuple s'écrie : Oiseaux, point de folle allégresse; Gardez-bien, gardez-bien votre liberté.

Chamarré de vieux oripeaux, Ce roi, grand avaleur d'impôts, Marche entouré de ses fidèles, Qui tous, en des temps moins heureux, Ont suivi les drapeaux rebelles D'un usurpateur généreux.

Un milliard les met en haleine :

C'est peu pour la fidélité.

Le peuple s'écrie : Oiseaux, nous payons notre chaîne; Gardez-bien, gardez-bien votre liberté.

Aux pieds de prélats cousus d'or, Charles dit son Confiteor.

On l'habille, on le baise, on l'huile, Puis, au bruit des hymnes sacrés, H met la main sur l'Évangile.

Son confesseur lui dit : « Jurez ; « Rome, que l'article concerne, « Relève d'un serment prêté m »

Le peuple s'écrie : Oiseaux, voilà comme on gouverne; Gardez-bien, gardez-bien voire liberté.

De Charlemagne, en vrai luron, Dès qu'il a mis le ceinturon, Charles s'étend sur la poussière :

« Roi! crie un soldat, levez-vous!

o Non, dit révêque ; et par saint Pierre, « Je te couronne, enrichis-nous ; « Ce qui vient de Dieu vient des prêtres « Vive la légitimité ! »

Le peuple s'écrie : Oiseaux, notre maître a des maîtres Gardez-bien, gardez-bien votre liberté.

Oiseaux, ce roi miraculeux Va guérir tous les scrofuleux.

Fuyez, vous qui de son cortège Dissipez seul l'ennui mortel; Vous pourriez faire un sacrilège En voltigeant sur cet autel.

Des bourreaux sont les sentinelles Que pose ici la piété.

Le peuple s'écrie : Oiseaux, nous envions vos ailes Gardez-bien, gardez-bien votre liberté.

« Ici , vous le voyez , le respect dû à la majesté royale interdit presque toute explication. Il suffit de lire la prétendue chanson et son préambule pour apprécier l'outrage dans toute sa gravité ; l'allusion frappe et saisit au premier coup d'œil, et il

n'est besoin d'aucune contention d'esprit, d'aiica:i effort d'imagination pour en comprendre le sens et la portée. Comme nous, Messieurs, vous la reconnaîtrez à travers le voile transparent qui la couvre.

« Oui, c'est en recherchant dans nos annales le souvenir d'un roi faible et malheureux, que le sieur de Béranger, reportant, par une fiction coupable, du xix" siècle au ix« des choses qui n'existaient pas et ne pouvaient exister en ces temps reculés, a bien osé, méprisant toute vérité, violant toute convenance, mettre en scène son souverain sous les traits et le nom de l'infortuné Charles III. Oui, c'est bien la personne sacrée, ce sont bien les augustes cérémonies du sacre de notre roi qu'on a voulu tourner en dérision, dans cette peinture fantastique d'un couronnement sur lequel l'histoire est muette.

« Quoi ! ce prince qui vient de recueillir, en parcourant la France , les témoignages universels de l'amour et de la vénération de ses peuples, ce prince si religieux , si loyal observateur de sa parole, si constamment occupé du bien-être de ses sujets, est représenté par un Français à des Français comme se laissant conseiller le parjiuv au pied même des autels témoins de ses serments (4*^ couplet) ! On ose bien l'y faire voir méditant la ruine de ces libertés qu'il vient d'affermir, et dévorant la substance de ce peuple qu'il aime comme l'aimait le

plus grand et le plus chéri de ses aïeux. On ne craint pas enfin d'insinuer qu'il a des maîtres^ et, outrageant à la fois la religion dans ses ministres, le souverain dans sa dignité , on prête aux uns le langage impérieux de la domination , et à son prince l'attitude et les sentiments d'une abjecte soumission (5« couplet). Non , le roi de France n'a point de maîtres sur la terre : sa couronne , il la tient de Dieu.

« Encore une fois , le respect nous défend de pousser plus loin l'analyse d'une pareille production, et nous en appelons à votre cœur, à celui de tous les gens de bien, pour comprendre sans autre explication que l'offense est non moins grande dans ce que nous taisons que dans ce que nous signalons...

« Mais, non content de diriger ses traits offensants sur la personne du roi et d'attaquer sa dignité inviolable, le sieur de Béranger s'applique à exciter la haine, à provoquer au mépris du gouvernement. Ecoutez la chanson intitulée Les infiniment petits ou la Gérontocratie, qui vous est déférée sous le même chef de prévention.

J'ai foi dans la sorcellerie.

Or, un grand sorcier, l'autre soir M'a fait voir de notre patrie Tout l'avenir dans un miroir.

Quelle image désespérante!

Je vois Paris et ses faubourgs ;

Nous sommes en dix-neuf cent trente Et les barbons régnent toujours.

Un peuple de nains nous remplace; Nos petits-flls sont si petits, Qu'avec peine dans cette glace Sous leurs toits je les vois blottis.

La France est l'ombre du fantôme De la France de mes beaux jours.

Ce n'est qu'un tout petit royaume; Mais les barbons régnent toujours.

Combien d'imperceptibles êtres!

De petits jésuites bilieux!

De milliers d'autres petits prêtres Qui portent de petits bons dieux!

Béni par eux, tout dégénère ; Par eux la plus vieille des cours N'est plus qu'un petit séminaire :

Mais les barbons régnent toujours.

Tout est petit, palais, usines.

Sciences, commerce, beaux-arts.

De bonnes petites famines Désolent de petits remparts.

, Sur la frontière mal fermée

Marche, au bruit de petits tambours,

Une pauvre petite armée :

Mais les barbons régnent toujours.

Enfin le miroir prophétique,

Complétant ce triste avenir,

Me montre un géant hérétique

Qu'un monde a peine à contenir.

Du peuple pygmée il s'approche.

Et, bravant de petits discours,

Met le royaume dans sa poche: ,

Mais les barbons régnent toujours.»

En cet instant, un violent tumulte interrompit l'avocat du roi. Après la lecture du dernier couplet,

une voix de l'auditoire a dit à haute voix : Mais c'est vrai, cela! Plusieurs voix ont répété : Oui^ oui, c'est vrai. Le président ordonne aux huissiers de faire saisir les perturbateurs. Le tumulte continue. Au milieu du bruit, l'avocat du roi s'écrie : « Si quelque chose pouvait faire douter de la crimi- « nalité des chants que je vous défère , ce qui se « passe en ce moment servirait pour la motiver : « c'est l'action qui suit la provocation. » Le tumulte continuant toujours, l'audience est suspendue.

A la reprise de l'audience, l'avocat du roi reprend la parole en ces termes :

« Chaque jour du règne de notre monarque est marqué par des bienfaits, témoignage immortel de son amour pour son peuple ; la paix règne au-dedans comme au-dehors ; les arts sont encouragés, l'industrie protégée, les libertés publiques, agrandies, florissentà l'abri du trône légitime dont elles émanent, se prêtant un mutuel appui j une solide gloire, une gloire sans tache est acquise à nos armes, portées en de lointains cUmats pour un but aussi noble que désintéressé. Et c'est quand il existe un si généreux accord entre le peuple et son roi, que vous vouez au mépris son gouvernement par une insultante assimilation avec cette nature imaginaire de nains, dont un auteur anglais (le docteur Swift) nous trace la burlesque et salirique peinture!

^ « La France est heureuse, elle est grande, elle est forte, et vous lui prophétisez une dégénération rapide suivie d*une ruine honteuse!

« Quel homme serait assez dénué de jugement pour ne pas comprendre tout d'abord quel est le sens de la chanson des Infiniment petits, dont le refrain, d'ailleurs, tranche toute incertitude, malgré la misérable équivoque employée par l'auteur (barbons), qui semble en avoir fait choix pour qu'on ne pût se méprendre sur sa coupable pensée.

« Nous ne nous arrêterons pas à la figure, cependant assez significative aussi, qui orne, en manière de fleuron, le bas de la page où finit cette chanson ; nous ne chercherons pas si ce n'est point là un emblème d'un ordre de choses qu'on voudrait voir renaître à la place de celui qu'on s'efforce d'avilir. Il est dans ce recueil bien d'autres vers qui témoignent assez hautement des intentions et des vœux , de l'auteur, pour que nos présomptions ne paraissent ni téméraires ni hasardées.

« Que, dans la génération à laquelle nous appartenons, la plupart aient pu, dupes des illusions de l'âge, se livrer aux séductions d'une grandeur peu solide et d'une gloire trop chèrement acquise, on le conçoit; mais l'expérience et la réflexion, fruit des années, n'onl-elles pas dessillé tous les yeux ? Et qui d'entre nous peut aujourd'hui, avec bonne foi, regretter et fêter un temps aussi fécond en malheurs

qu'il le fut en hauts faits? Comment, surtout, Tauteur du Hoi d'Yvelol, de cette satire aimable et piquante de l'arbitraire et de l'esprit de guerre et de conquêtes, peut-il sans cesse rappeler et préconiser dans ses vers un régime que sa muse frondait alors qu'il existait?

« 11 est vrai qu'alors aussi ses allusions étaient fines et légères; elles étaient enveloppées d'un voile assez épais pour que l'œil du vulgaire ne put le pénétrer, et ses traits, à peine acérés, effleuraient et ne déchiraient pas.

«Quelle différence aujourd'hui ! Ah ! si, dans les temps que le sieur de Béranger présente sans cesse à notre admiration et à nos regrets , sa plume audacieuse eût laissé échapper des vers pareils à ceux qui vous sont déférés ; si les pompes d'un autre sacre, si celui qu'elles entouraient eussent été les sujets de ses mépris, les objets de sa dérision, estce la justice qui eût été appelée à apprécier et punir l'offense ? Non ! l'arbitraire eût ouvert les portes d'une prison d'État, et l'auteur, l'éditeur, l'imprimeur, les débitants du téméraire écrit eussent vu les portes se refermer sur eux pour un temps assurément plus long que la détention légale qui peut leur être infligée aujourd'hui pour une telle publication.

« Mais, dira-t-on peut-être, en admettant dans les vers incriminés le sens qu'on leur attribue , ce

sont des chansons, et, au temps où nous vivons, dans le pays où nous sommes, peut-on donner tant d'importance à des chansons ?

« La chanson, il est vrai, eut toujours privilège en France ; mais convenons pourtant que son privilège n'a jamais été illimité, et il est des personnes et des choses qui sont toujours restées hors de son domaine.

« D'ailleurs, il ne suffit pas de donner à des vers le titre de chansons pour les dépouiller du caractère de libelles, et leur attribuer celui propre à la chanson telle qu'on l'a toujours entendue en France. Nous ne la reconnaissons point dans ces vers dont la politique fournit les sérieux sujets, où la malice est remplacée par la malveillance, et une critique badine par une hostilité agressive. Ce ne sont point là les gais et piquants refrains que faisaient et que supportaient nos pères.

« Si, par les formes du style, les vers du sieur de Béranger tiennent de la simple chanson , par la grandeur des idées, la profondeur des pensées et l'énergie de l'expression , il en est certaines qui s'élèvent quelquefois jusqu'à l'ode. Appelez-les des chansons, soit; mais, bien que vous indiquiez un air, il ne s'ensuit pas qu'on soit tenu de les chanter : on peut tout aussi bien les lire.

(' On a dit que le sieur de Béranger était un séditieux de salons, et qu'il n'écrivait point pour les

guinguettes. Sans doute quelquefois dans ses vers l'allusion et le sens sont assez obscurs, ou, si Ton veut, assez profonds pour échapper à des intelligences vulgaires; mais son talent peu commun, son talent dont nous déplorons l'abus et les écarts, sait prendre tous les tons ; il s'adresse souvent aux salons, il s'adresse aussi aux chaumières, disons mieux, aux tavernes, où ses couplets ne sont certes pas inconnus. Voyez le recueil qui est sous vos yeux, voyez ceux qui Font précédé ! Ils sont reproduits dans tous les formats > mis à la portée de toutes les fortunes: et pourquoi? C'est qu'apparemment les vers qu'ils renferment n'ont pas tous été faits pour des esprits d'un ordre supérieur. Bien plus, le libertinage et l'esprit de sédition s'en emparent et y trouvent des tableaux propres à parler aux sens leur plus grossier langage ; ainsi l'attestent les gravures obscènes et séditieuses destinées à accompagner ces réimpressions qui surgissent de toutes parts. Croyons que c'est contre le gré de l'auteur que ses œuvres sont souillées de pareilles turpitudes, mais il n'en est pas moins certain qu'elles en ont fourni les sujets...

« Celles des productions du sieur de Béranger qui vous sont déférées , vous le reconnaîtrez. Messieurs, ont bien tout ce qu'il faut pour être entendues de l'esprit de licence et de révolte du plus bas étage, et on ne peut se dissimuler que l'auteur les

a conçues dans ce but, car il n'a pas cherché à s'y élever au-dessus des entendements vulgaires. Soit qu'il outrage la morale publique et qui! se raille de la religion de l'Etat ; soit qu'il insulte à la majesté royale et qu'il appelle le mépris sur le gouvernement légitime, ses pensées sont claires, ses expressions simples et positives : dépouillez ses vers de la rime , brisez la césure , enlevez tout le prestige de la poésie, et sa pensée paraîtra dans toute sa laideur , ses couplets ne sont plus qu'un libelle.

« Non, les vers dont se composent les prétendues chansons du Sacre de Charles-le -Simple et des Infiniment petits ne sont point les produits faciles d'une débauche d'esprit; ce ne sont point les gais enfants d'une ingénieuse et passagère malice, mais bien l'œuvre calculée d'une méchanceté froide et réfléchie.

« Et quel temps, disons-le donc, quel temps a-ton choisi pour enfanter de pareils vers ? Lorsque, au sein d'une paix mêlée de gloire, tout prospère dans notre belle France ; quand les Français reconnaissants se pressent autour de leur roi dans un commun sentiment d'amour et de respect ; quand , se ralliant à son auguste personne et à sa royale famille, ils voient en lui et les siens les pères et les conservateurs des libertés politiques; alors enfin que tout tend à l'ordre et au bonheur qui le suit.

quel mauvais génie inspire le sieur de Béranger, quel délire coupable lui fait jeter encore au milieu de nous des paroles de licence et de sédition ?... »

Ici , après avoir cherché à établir la complicité de l'éditeur, de l'imprimeur et de quelques libraires débitants , l'avocat du roi termine en ces termes :

« Oui, Messieurs, vous réprimerez de tels

excès , vous infligerez à leur auteur une punition que doit aggraver la leçon perdue d'un premier châtiment; votre justice n'épargnera pas ses complices, et vous considérerez que ceux-là surtout sont plus répréhensibles , qui ont donné l'un ses soins , l'autre ses presses , pour multipHer et répandre l'écrit dangereux dont nous venons de nous occuper. Avec la loi que vous êtes chargé d'apphquer, vous n'admettrez pas que celui qui a acheté cet écrit pour le pubUer et le vendre, que celui qui a veillé à son impression et en a reçu le prix, que ceux enfin qui l'ont publiquement vendu ou mis en vente , avertis d'ailleurs qu'ils étaient tous par la première condamnation du sieur de Béranger, puissent se couvrir d'une prétendue ignorance que repoussent également la raison et les lois. »

L'avocat du roi conclut à l'application des peines

portées aux articles 1 , 8 et 9 de la loi du 17 mai 1819, et 1, 2 et 4 de la loi du 25 mars 1822.

M" Barthe, défenseur de Béranger, prit la parole :

« Messieurs, dit-il, nos lois ont pris en main la défense de la morale publique, et vos consciences sont le code le plus sûr que vous puissiez consulter pour en constater les principes et caractériser les outrages dont elle aurait été l'objet. Je croirais déshonorer mon ministère , si je réclamais pour aucun genre de littérature le privilège de la méconnaître ou de l'insulter : Béranger le répudierait avec moi.

« La morale religieuse;, que votre justice a aussi le mandat de protéger, manquerait-elle des éléments certains, nécessaires pour la signaler à votre raison? Messieurs, le respect des deux vérités essentielles, bases de toutes les religions, l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme, voilà ce qui la caractérise ; mais à côté de ces principes placés audessus de toute discussion, le monde entier est en possession de discuter librement les croyances moins essentielles qui environnent les bases sacrées que je viens de vous signaler. Vous me rendez assez de justice pour ne pas craindre que mes paroles puissent sur ce point blesser à cette audience, ou votre conviction, ou vos sentiments.

« Nos lois ont prononcé Tinviolabilité de la personne du prince ; mais si la personne est à l'abri d'odieux attentats, son honneur doil être protégé contre les outrages. C'est le droit de chaque citoyen, c'est le droit de celui que la Charte a proclamé le premier représentant de la force publique. Principe évident que je m'empresse de faire entendre librement, et sans autre désir que de prévenir vos esprits contre la confusion que de vaines clameurs auraient pu y faire pénétrer.

« Cependant Béranger, que je vais défendre, est accusé d'avoir foulé aux pieds ces principes et ces lois. L'accusation semble invoquer sa propre évidence, ou plutôt, pour échapper à d'invincibles difficultés, elle délaisse l'argumentation et demande que la discussion soit transportée à huis clos dans la chambre du conseil. Ce n'est pas tout : trailant notre poète comme un de ces hommes qu'un pouvoir inhumain interdisait au nom du ciel, tout ce qui a consenti à avoir quelques rapports avec lui à l'occasion de son livre, libraires, imprimeurs, sem blent avoir contracté une souillure. Ils sont prévenus avec lui.

« Etrange accusation, qui semble demander à un pays tout entier de se repentir des sentiments qu'un grand talent et qu'un noble caractère lui ont inspirés! Etrange accusation, que la raison publique désavoue, qui produit l'effet d'un véritable

anachronisme, et qui paraît subie tout aussi bien par le ministère que par le prévenu lui-même! Non , la cause de l'accusation n'est pas dans les chansons mêmes : elle est ailleurs.

« Vous le savez, Messieurs , une administration qui, dans son antipathie pour les intérêts et pour les sentiments nationaux, avait tout bravé, jusqu'au mépris, est tombée enfin à la voix du prince et de la patrie. Dans la violence de son dépit, le parti qu'elle représentait nous menace par ses clameurs et nous attaque par ses intrigues. Ses débris tendent à se réunir : ils s'agitent autour du trône pour persuader que le sol est ébranlé ; malheur à notre pays, si jamais les organes de cette faction vaincue surprenaient à ceux de oui dépendent nos destinées un autre sentiment que celui qu'elle inspire à la France !

« C'est cette faction qui, cherchant quelques consolations dans le mal qu'elle peut faire encore , a imposé par ses clameurs à un ministère dont la faiblesse trahit parfois les intentions, le devoir d'un procès contre un poète qui a le plus contribué à lui arracher le masque dont elle se couvrait. Comme nous, Messieurs, le ministère subit aujourd'hui ce

procès.

« La religion est attaquée , s'est-on écrié . le roi est outragé, et vous le laissez sans défense. Sans croire peut-être à ces discours, il a fallu céder, et

Béranger est traduit devant vous comme une preuve qu'il fallait donner de sentiments religieux et de dévouement à la personne du roi....

« Vaine espérance ! ce calcul a été déjoué. Une nation généreuse et pleine de sens ne délaisse pas aussi facilement ses affections et sa reconnaissance. De toutes parts les marques d'intérêt sont venues environner le poète ; j'en atteste cette affluence même de citoyens qui se pressent à votre audience. On se croit encore en présence de ces vieilles antipathies administratives contre l'indépendance et le talent. On ne conçoit pas que l'on vienne agiter judiciairement de misérables interprétations qui, pour atteindre un noble caractère, blessent la dignité royale au lieu de la détendre.

« J'aborde le premier chef de prévention, puisé dans les couplets de VAnge gardien.

« De tous les temps, l'imagination des hommes s'est plue à créer des êtres surnaturels qui , sans être la divinité, en étaient une émanation, qui s'atchaient à chaque existence en particulier, pour en adoucir les amertumes et en augmenter les félicités. Dieu protège le monde par ses lois universelles, et chaque existence aura ainsi son ange tutélaire qui la suivra dans toutes les situations. Tous les écrits qui viennent de l'Orient attestent cette consolante rêverie.

a Cependant la destinée des hommes est bien

diverse. Ici le luxe élale ses jouissances en présence de rindigence privée du nécessaire. Ici la force et la santé, et à côté les infirmités les plus cruelles. Ces contrastes ont frappé mille fois l'imaginalion des poètes et des philosophes, et notre litlérature est pleine des mouvements d'humeur qu'ils ont pu inspirer. Voltaire lui-même , au milieu des ressources que sa fortune, son immense réputation et son esprit pouvaient lui donner, ne supportait pas volontiers les ennuis de la vieillesse. Après les avoir décrits, voici comment il s'exprime :

Tous nos plaisirs n'ont qu'un moment* Hélas! quel est le cours et le but de la vie? Des fadaises et le néant.

G Jupiter! tu fis en nous créant Une froide plaisanterie.

« Et dans la pièce qui précède, adressée à une dame de Genève, il termine par ces mots :

Chacun est parti du néant.

Où va-t-il? Dieu le sait, ma chère.

« Et certes, Messieurs, jamais il ne sera justement appelé athée ou matériahste celui qui a fait les plus beaux vers sur l'existence de Dieu et l'immortalité de fâme.

« Rappelierai-je J.-J. Rousseau tranchant ses doutes sur son salut futur par un caillou lancé de très-près sur un gros arbre? Rappellerai-je toutes

— sosies licences prises à ce sujet, et à toutes les époques de noire littérature, par nos écrivains les plus vraiment français ? Eh bien ! Messieurs, celui-là a-t-il jamais douté d'une vie meilleure et de l'immortalité de l'âme , qui a composé le Dieu des bonnes gens, la Vieille et Mon Ame?...

« Dans la chanson de l'Ange gardien, le poète a peint un pauvre perclus attendant sou dernier moment dans un hospice. Là, il est visité par son ange gardien , et il lui demande des comptes sur la protection qu'il lui devait.

« Voilà la pensée de l'auteur.

« Le ministère public et la prévention, choisissant , parmi tous les couplets qui composent ce poème, ceux qui, détachés, se prêtaient plus facilement à l'accusation , n'ont pas parlé des autres. Permettez-moi , Messieurs , de remettre sous vos yeux toute la pensée de l'auteur. »

Ici l'avocat, après avoir donné lecture de la chanson entière, laissant seulement de côté le dernier couplet, qui n'était pas au nombre de ceux incriminés, poursuit ainsi :

« Voilà donc cette irreligion , des couplets si coupables, si odieux..., qui, avec les fatales ordonnances qui ont renversé le ministère Villèle, ont commencé la persécution de tant de gens forcés de subir le martyre 3-«$c l'humble privilège de résister

aux lois du royaume, et de vivre au milieu du luxe sur les impôts payés par les persécuteurs.

« Ah! Messieurs, s'il était vrai que la morale religieuse ou que la religion de l'Etat eussent reçu de véritables atteintes dans ces derniers temps, ce ne serait ni la saillie du poète, ni la prétendue licence des écrivains qu'il faudrait accuser. Je demanderai à ceux qui se disent les seuls défenseurs de la religion, si plus d'une fois des actes patents n'ont pas démontré au pays que la religion était invoquée par eux pour couvrir des vues d'ambition et même des intérêts honteux.

« Vous dirai-je ce que j'ai vu moi-même, aux élections de 1827, dans Paris, dans la capitale du pays le plus civilisé de l'Europe? Quelques noms manuscrits furent ajoutés sur les listes. En vertu de cette inscription, sept individus, revêtus du costume ecclésiastique, se présentent pour voter. Le serment est prêté : le bulletin est déposé. Messieurs, il a été reconnu, avoué, jugé, qu'aucun de ces électeurs, pris dans les congrégations des Lazaristes et des Missions étrangères, ne payait un sou de contribution. (Rumeurset mouvement dans l'auditoire.)

« Voilà de ces faits déplorables dont les journaux ont retenti, et qui semblent dire à une population : « La religion n'est qu'un drapeau pour « guider un parti : elle n'est plus la haute sanction « de la morale. »

« Revenons à la cause.

0 Vous avez vu la moralité de tout le poème, l'Ange gardien incriminé, en voici le résumé:

Ce pauvre diable ainsi parlant Mettait en gaîté tout l'hospice.

Il éternue, et, s'envolant, L'ange lui dit : Dieu te bénisse !

Tout compté, je ne vous dois rien î Bon ange, adieu ; portez-vous bien.

« Je vous le demande, Messieurs, y a-t-il attentat contre la religion ? y a-t-il attentat contre la morale publique? L'avocat du roi n'est pas fixé lui-même sur la nature de la prévention. Il a paru blessé de cette expression : vieux linge. C'est qu'il ne l'a pas comprise, car le vieux linge ne sert jamais dans l'extrême-onction ; c'est du drap mortuaire qu'a voulu parler l'auteur.

« J'ai du reste, Messieurs, étudié mon catéchisme; j'ai voulu voir quelle était la définition de l'extrêmeonction : j'ai vu que c'était un règlement particulier I et spécial à l'Eglise catholique, à son culte ; j'a vu ' querextrême-onclion estun sacrement qui a pour objet de faire disparaître les plaies de l'âme et de rendre la santé au corps quand cela est expédient à Dieu

« Parcourez La Fontaine, voyez cette fable du Mort et le Curé.

Un mort s'en allait tristement S'emparer de son dernier gîte :

Un curé s'en allait gaîment Enterrer ce naort au plus vite.

« Voilà certainement des plaisanteries. Et plus bas:

Monsieur le mort, laissez-vous falTe, On vous en donnera de toutes les façons ; Il ne s'agit que du salaire.

« Certes, Messieurs, cette licence est plus grande que celle que vous reprochez à Béranger; et cependant, il faut le dire, La Fontaine, que je citerai quelquefois parce que je lui trouve plusieurs traits de famille avec ce poète que je défends, était pensionné du roi et membre de l'Académie. Il vivait au siècle des dragonnades. La Fontaine a été bien heureux de n'avoir pas été protégé par les libertés constitutionnelles, que le ministère public interprète, ce me semble, d'une manière bien étrange.

« Sur ce point de la prévention, le ministère public s'est exprimé avecune virulence dont les termes présentent de fâcheux rapprochements, je le dis à regret, avec un journal qui a le premier signalé Béranger à la vindicte publique. Cette Gazelle de France si dévouée à la charité chrétienne, cette Gazelle de France qui défend avec son patronage les intérêts de la religion et du trône, savez -vous comment elle s'exprimait à l'égard de Béranger ? G'esl, dit elle, un riniear impie, un sale écrivain, digne de triompher à Bicétre. Et dans quel article le

traitait-elle ainsi ? dans un article intitulé : Bicctre, la chaine des forçats, /)V;«>/(/e?'; rapprochetiicMil infâme dans lequel on semblait exprimer l'horrible vœu de voir Béranger accouplé à des galériens ! de le voir figurer à la chaîne des forçats, en remplacement sans doute de ceContrafatto, dont les défenseurs exclusifs delamoralepubli(iue etreligieuse ont si bien prouvé l'innocence et la candeur, en le défendant contre l'immoralité du siècle.»

(Mouvement bruyant dans l'auditoire. Le président le réprime avec une vivacité qui fait sourire le défenseur et le prévenu.)

M. Barthe continue :

« C'est ainsi qu'on attaque un grand talent, un noble caractère. Non, la France ne peut prendre part à des accusations ainsi portées ! Elle environne Béranger de son affection et de son admiration, parce qu'au fond de toutes ses poésies se trouve une moralité profonde, que ses accusateurs ne peuvent atteindre qu'en ne les comprenant pas.

« Au reste, Messieurs, ces chansons circulent à rétranger, en Belgique, où certes on n'accusera pas le ministre de la justice d'une trop grande indulgence pour la presse; elles y sont distribuées librement : voudrez-vous que du nord de l'Europe on montre du doigt la France à l'occasion de ce procès, comme la France se croit en droit de désigner l'Espagne et le Portugal !....

« Le second chefde prévention repose sur la Gerontocratie et le Sacre de Char les- le-S impie.

« Dans la première de ces chansons, l'auteur a voulu faire entendre que si la France retombait sous la main des honimes qui veulent réédifier le présent avec les débris du passé, il en résulterait telles et telles conséquences. Il a voulu parler de ces hommes qu'un des écrivains les plus anciens de notre époque a peints d'un seul trait en les représentant.

« Au char de la Raison attelés par derrière. » *

(A la citation de ce vers du vénérable M= Andrieux, qui assistait à l'audience, les regards sympathiques de l'auditoire se portèrent sur le poète que le spirituel défenseur faisait intervenir dans le débat.)

« ....Vous prétendez, poursuit M" Barthe, défendre la dignité royale, et c'est vous-mêmes qui l'attaquez.... »

Le défenseur, passant successivement aux autres chefs de prévention, dit en terminant :

a Messieurs, vous n'oublierez pas qu'en jugeant le poème vous jugez aussi l'homme, que vous jugez Béranger ; et c'est surtout sous ce rapport que ma cause est belle. Je le demande, quel est le Français qui voudrait briser le moule de l'auteur du Dica des bonnes gens? qui voudrait anéantir ses écrits

OU les condamner à l'oubli ? J'aurais torl, il est vrai, d'exprimer devant vous ce que j'éprouve moi-même d'estime ei d'affection pour un caractère qui m'est si bien connu. Désintéressé, sans ambition, son génie n'a pas même rêvé l'Académie ; il n'a jamais spéculé ni sur son talent, ni sur l'intérêt qu'il inspirait ; et quoique son cœur ne craigne pas le fardeau de la reconnaissance, il a pu refuser les offres de l'opulence, alors même qu'elles étaient dictées par la plus tendre amitié. Sachant dérober aux Muses le temps que beaucoup d'infortunes ont réclamé, et qu'elles n'ont pas réclamé en vain, il a pu faire dire à son àme :

utile au pauvre, au riche sacliant plaire,

Pour nourrir l'un, cliez l'autre je quêtais;

J'ai fait du bien, puisque j'en ai fait faire.

Ah ! mon âme, je m'en doutais.

« Il est vrai que sa muse, fière et indépendante dans ses inspirations patriotiques, a traité souvent le pouvoir sans indulgence. Messieurs, je ne pense pas que le génie ait été jeté au hasard sur la terre, et sans avoir une destination. Béranger a aussi la sienne ; il vous l'a dit : Je suis chansonnier. Fronder les abus, les vices, les ridicules, faire chérir la tolérance, la véritable charité, la liberté, la patrie, voilà sa mission. S'il a signalé ce qui lui a paru dangereux, toutes les infortunes l'ont trouvé fidèle i c'est pour lui surtout que le malheur a été sacré.

« On l'a accusé de bonapartisme. Messieurs, lorsque le colosse était encore debout, et avant que le Sénat eût parlé, Béranger avait, dans son Roi cVYveîot, critiqué cette terrible et longue guerre qui aurait pu engloutir la France avec le chef de ses soldais. Béranger n'est certes pas un parli>an des tyrannies de l'Empire; mais quand il a vu le lion renversé^ insulté par ceux-là même qui rampaient à ses pieds, les vicissitudes de cette grande destinée ont ému son âme; une sorte d'intérêt poétique s'est emparé de lui, et il a déposé une fleur sur la tombe de celui qui, pendant sa puissance, n'avait obtenu de lui qu'une critique...

« On a parlé, Messieurs, de la grandeur actuelle de la France, de Faccroissement progressif de ses libertés; on vous a parlé de nos armées s'illustrant en ce moment même sur le territoire de la Grèce pour une cause sacrée. Messieurs, j'ai cru à chaque mol du ministère public entendre l'éloge de Béranger. L'agrandissement progressif de nos hbertés! ah! j'en appelle à toutes les consciences ! Estil étranger à ces progrès de la civilisation, à ces agrandissements de nos libertés, le poète qui a chanté le Dieu des bonnes gens, qui a flétri l'intoèrance et poursuivi de ses vers vengeurs tous les Linnemis de ces libertés et de cette civilisation?

ff Vous avez parlé de la Grèce ! Quels vers plus que ceux de Béranger ont rendu chère aux nalions

la cause de la Grèce moderne ; les massacres de Psara, la délivrance d'Athènes, l'ombre d'Anacréon évoquée et récitant une poésie digne d'Anacréon lui-même ! Mais que dis-je? au moment même où \ il comparaît ici en police correctionnelle, oii sa liberté est menacée, une sentinelle dans les forteresses de la Morée répète peut-être et son nom et ses vers pour exciter ses compagnons d'armes à la défense d'une si belle cause ! »

(Mouvement et bravos prolongés dans l'auditoire.)

« Mais il est un autre titre qui le recommande à tous les hommes généreux. De tous les sentiments, celui qui honore le plus les nations à leurs yeux, aux yeux de l'étranger, c'est le patriotisme, c'est l'amour du pays, la haine de l'invasion étrangère, l'amour des gloires de la patrie. C'est à faire naître, à réchauffer ce noble sentiment que notre poète excelle. Oui, l'amour de la patrie, l'amour de la France, voilà ce qui, dans ses vers, au milieu des banquets ou des rêveries de la solitude, a fait battre le cœur de ses concitoyens ; voilà ce qui a fait son immense popularité. En quelque lieu qu'il se présente, en France, à l'étranger, il est sûr de trouver des admirateurs, des amis. 0 vous. Messieurs, qui devez représenter le pays, ne dites pas au roi qu'un tel homme n'a pour lui que des injures ; ne dites pas au poète, que les autres nations

nous envient, que la France n'a pour lui qu'une prison ! Je compte sur son absolution. »

Ainsi parla M® Barthe. Ce magnifirnie éloge de Béranger souleva plus d'une fois les applaudissements de l'auditoire, et ce qu'il dit du poète il y a trente ans, la postérité qui a commencé pour lui le répète encore aujoiird' hv,'.

Le défenseur de l'éditeur Baudouin, M^ Berville, prit la parole. Des préventions fâcheuses représentaient l'éditeur comme seul coupable, comme seul promoteur d'une publication qui soulevait tant de susceptibilités. Le défenseur essaya d'écarter ces préventions en racontant l'histoire du traité avec Béranger, l'éveil donné par M. Baudouin à la justice relativement à la publication d'une contrefaçon; puis, examinant la question de responsabilité :

o Faudrait-il donc, s'écria-t-il, que désormais les éditeurs fussent condamnés pour n'avoir pas eu d'esprit? Qae de coupables dans ce monde ! Il aurait donc fallu que le libraire Baudouin devinât que Charles-le-Simple signifiait Charles X, et que les Barbons voulaient dire les Bourbons? Il fallait deviner cela ou aller en prison ! Ainsi le sphinx proposait des énigmes, et dévorait qui n'avait pu les deviner ! »

La condamnation du poète et de l'éditeur était arrêtée d'avance. Tout le talent des défenseurs ne put conjurer un orage qu'avaient soulevé des pas-

, sions politiques irritables et irritées. Dans les chansons incriminées, le tribunal vit tout ce qu'on avait exigé qu'il y vît : délits d'outrage à la religion et à la morale ; d'excitation à la haine et au mépris du gouvernement du roi; d'offense envers la personne du roi, et aussi, appliquant les peines portées aux articles !«% 8 et 9 de la loi du 17 mai 1819; 1«% 2 et 4 de la loi du 27 mars 1822, il condamna Béranger à neuf mois de prison et 10,000 francs d'amende, Baudouin à six mois de prison et 500 francs d'amende.

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