‹ Mémoires authentiques sur BérangerChapitre 15 sur 42 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Sommaire. — Redoublement de s>iiipalhie pour le poète après sa condamnation.— La société Aide-toi, le Ciel t'oi'dem.— Béranger à la Force. —Les petits Gouupeitrs. — Hommages et visites à déranger : ses conseils h un jeune poète. — Le discours du trône de 1829. — Les mandements. — Chants de Béranger à la Force.— Souscription nationale pour payer son amende.— M. Bérard.— Béranger sort de prison.— La rue de la Tourd'Auvergne.— Le romantisme : ses luttes. — Opinion de Béranger à ce sujet.— l'ourquoi A. Dumas l'appelait son père.— Les éditeurs Baudouin frères, Hector Bossar.ge, Perrotin.— Germe des relations affectueuses de ce dernier avec Béranger.— Béranger à Maisons-Laffitte.— Révolution de Juillet 18Ô0.— Influence de Béranger sur cette révolution et ses résu tats.— Avec 1815, la muse grivoise du poète avait terminé sa mission; avec 1830 sa muse politique termine la sienne. — Manière dont Béranger eût voulu jouir de sa gloire.— Eclatant triomphe que lui décerne la France.— Son buste est couronné sur les principaux théâtres de Paris et de la province.

Une condamnation si sévère étonna la France entière. L'auditoire l'avait accueillie avec un rourmure de surprise et d'indignation : l'opinion publique l'accueillit par un redoublement de sympathie pour le poète.

Ici se rattache, comme incident à la vie de Béranger, un fait qui eut une grande importance dans la vie politique d'alors.

Ce fait élaiL l'organisation de la société secrète Aide-toi, le ciel f aidera.

L'incident, ce* fut l'intervention de cette société en faveur de Déranger.

Comme cet incident peut servir à prouver le haut degré qu'occupait alors le chansonnier-poète dans l'opinion publique, nous déroulerons, en passant, cette curieuse page de l'histoire de nos vieilles luttes.

Depuis l'avènement de Charles X au trône, la contre-révolution n'avait cessé de marcher le front allier, la menace aux lèvres, l'arme au poing. Appuyée à la Chambre par une majorité docile, elle ne gardait plus de mesure. Le corps électoral paraissait confisqué tout entier, et avec lui toutes les libertés publiques. D'infiltration en infiltration, l'ancien régime avait engorgé toutes les artères des corps politiques, attaquant le cœur même de la société, et cette société semblait s'abandonner ellemême.

A ce moment oii le char de la révolution paraissait embourbé à tout jamais dans ces profondes ornières, quelques écrivains ayant crié à la classe moyenne: Aide-toi, le ciel f aidera! celte moralité de bon sens, qui termine une des plus jolies fables de La Fontaine, devint la dénomination d'une société politique dont le but était d'agir sur le corps électoral par des correspondances et des publications. La plupart des fondateurs appartenaient au parti doctrinaire et avaient le journal le Globe pour

centre et pour organe : c'étaient MM. Guizot, Ducheptel, Dubois, Duvergier de Hauranne. Lherminier, Paravey, etc.

L'association réunit bientôt environ une centaine de membres. Une légère rétribution mensuelle et les dons patriotiques formaient les fonds de l'association. Un comité-directeur élu était chargé de la rédaction. Un secrétaire avait dans ses attributions la disposition des fonds et la mise en œuvre des résolutions du comité-directeur.

Ce secrétaire était M. André Marchais, qui ne tarda pas à donner à la société une impulsion démocratique qui dépassa le but des fondateurs doctrinaires

Ces derniers finirent par se retirer, et l'élément démocratique domina un peu plus.

A côté de cette société en était une autre composée de jeunes hommes plus énergiques, pleins de foi et d'ardeur, enrôlés déjà dans une association plus puissante et plus résolue, le carbonarisme.

Le comité- directeur de cette autre société avait pour principaux membres MM. Odilon Barrot, Lamy, Boinvilliers, Guinard, Godefroy Cavaignac, Jules Bastide, Joubert, Thomas, Chevallon, AyUes,. J. Fazy, Paulin, André Marchais, etc., etc.

Ceux-ci ne voulaient pas , comme les doctrinaires , pactiser avec la contre-révolution , mais l'attaquer corps à corps et la détruire. Ils n'étaient

m des bâtards, m des collatéraux de la révolution, mais ses héritiers directs et légitimes, ils en acceptaient la succession et voulaient en continuer le travail

Bientôt cet élément plus énergique domina exclusivement dans la société A ide-toi, le ciel t'aidera, et l'influence de cette société dans le corps électoral et sur l'opposition des Chambres constitua, en regard de la force matérielle et contre-révolutionnaire du gouvernement, une force morale révolutionnaire qui avait son point d'appui dans le cœur même de la nation.

Dès ce moment, en tout et pour tout s'était trouvé posé en face du gouvernement le terrible Comitédirecteur, mystérieux, insaisissable, puissance invisible dont les agents, les correspondants, présents partout , remuaient comme par enchantement jusqu'aux couches les plus inertes du corps électoral et social.

Béranger était un pionnier trop actif de l'œuvre révolutionnaire pour que cette société ne le prît pas hautement sous son patronage. Dès sa condamnation, elle ouvrit immédiatement, chez M. Bérard, une souscription pour payer l'amende et les frais, et , par tous les moyens à sa disposition , elle essaya de populariser une démonstration qu'elle présenta comme une œuvre patriotique et nationale.

Elle réussit, et, malgré mille entraves de l'administration, la nation répondit à cet appel en faveur de son poète, de \homme-nalion.

Nous avons ditThomme-nation, et ce n'est pas une hyperbole. Le cœur de Béranger n'était pas le cœur d'un homme ordinaire. C'était un cœur collectif, le cœur d'un homme, le cœur d'un pays. Son patriotisme, c'était sa nature; sa philanthropie, son instinct. 11 sentait tout, parce qu'il devinait tout, depuis les grandeurs, les humihationsetles gémissements de la patrie, jusqu'au sanglot étoufté du grabat, jusqu'au cri de la faim de la mansarde.

Ainsi associé par sa sensibilité à toutes les vibrations de la fibre frémissaate ou souffrante des masses, sa sympathie était universelle, Par suite de cette organisation privilégiée, il avait , par le seul élan du cœur et du génie, la puissance de se passionner, de se glorifier pour tous, de soufirir, d'exprimer pour tous; et dans ce grand et noble écho d'une émotion plus universelle que personnelle, tous reconnaissant leurs joies, leurs gloires et leurs espérances, leurs plaintes, leurs douleurs et leurs gémissements, se sentaient penser, sentir, glorifier, grandir, gémir, espérer, souffrir et conspirer en lui.

Aussi n'a-t-il peut-être jamais été donné à aucun homme de toucher plus que lui aux faîtes et aux profondeurs de son siècle et de sa nation.

De là cette sympathique attraction des masses pour l'homme et ses œuvres.

Cet intérêt, cette sympathie qu'inspirait Déranger étaient de nouveaux crimes aux yeux de ses persécuteurs. Ils brûlaient de les lui faire expier. A sa première condamnation en Cour d'assises, ils lui avaient donné Sainte-Pélagie pour prison ; à la seconde, en police correctionnelle, on lui donna la Force : c'était une punition infamante qu'on essayait de lui infliger, l/opinion publique se souleva contre cette ignoble vengeance ; elle eut des cris de malédiction pour les juges et les bourreaux, et des voix d'enthousiasme pour la noble lyre jetée pêle-mêle au milieu des couteaux homicides et des fers avilis.

Béranger entra à la Force aux premiers jours de janvier 1829. Sa première œuvre dans ce réduit du crime fut une œuvre de charité. Voici comment la raconte un poète que Béranger honorait de sa bienveillance et de son amitié, et qui a depuis noblement payé sa dette dans quelques bonnes pages de gratitude et de sentiment (S. Lapointe, Méni. sur Béranger; Paris, Havard, 1857).

« En attendant son tour pour Vccrou, dit-il, le chansonnier alla s'asseoir sur un banc de pierre, où il ne tarda pas à se voir entouré d'un certain nombre d'enfants dont le plus âgé avait à peine douze ans...

« Un personnage aux manches retroussées apporta la soupe et les légumes dans deux espèces de seaux en fer blanc. Les enfants coururent chercher leur écuelle en criant : « A la soupe ! à la soupe ! » Et tour à tour, dans le plus grand ordre, chacun reçut sa ration qu'il allait manger dans un coin de la cour. Manger, non, mais bien dévorer. « Et ce qui ajoutait à la tristesse du tableau, disait « Béranger, c'est que ces pauvres enfants man- « geaient privés de cuillers et de fourchettes ; ils « mangeaient, comme de pauvres petits chiens, à « même leur écuelle.

« Je demandai au directeur quels . étaient ces « enfants et quel était leur crime.

« — Ce sont, me dit-il, de petits vagabonds, de « petits gouapeurs, comme on dit ici. Leur crime « est d'avoir été ramassés dormant au coin des « bornes et d'être abandonnés de leurs parents.

« — Mais pourquoi laisser manger ces enfants à « même une écuelle, comme des bêtes? 11 ne leur « manque plus que de les voir marcher à quatre « pattes. Quelle idée leur donne-t-on de l'huma- « nité chez les hommes, si les hommes les traitent « ainsi ? »

« Le directeur était un homme humain. Le chansonnier eut peu de peine à le mettre dans ses projets d'humanité. Seulement il objecta l'opposition du préfet et les frais que nécessiterait une telle amélioration.

ll('Taiigcr à la Force s'attendrissant à la vue des jeunes détenus.

« — Eh bien! dit Béranger, je lesterai, moi, ces « frais. »

« Quand le préfet sut l'intérêt que le poète portait à ces enfants, il ordonna immédiatement qu'à l'avenir ils auraient des cuillers et des fourchettes. La distribution en eut lieu en eftét, et ce jour fut un jour de fête pour ces petits malheureux. »

C'est ainsi que le poète, sous le poids d'une infortune imméritée, trouvait encore dans son noble cœiir des élans généreux pour alléger des infortunes méritées.

Là ne se borna pas la charité de Béranger dans ce séjour du malheur. La charité ! c'était en lui un fonds inépuisable : nous aurons occasion de le voir plus tard.

« Partout où l'homme passe, disait- il quelque- « fois, je ne connais pas de plus grand bonheur « pour lui que de laisser un peu de bien en pas- « sant. »

Et ce qu'il disait, il le pratiquait : bonne semence, qui ne fructifie pas toujours en terre, mais dont les fleurs et les fruits doivent, à coup sur, s'épanouir et mûrir au ciel.

Dans cette prison il avait la faculté d'aller d'une cour à l'autre, et il n'était pas de jour qu'il ne distribuât d'abondantes aumônes en argent, pain ou vivres. C'était une vraie providence tombée là où elle se révèle le moins, dans une des hideuses sen-

tines du crime, dans un des gouffres immondes des perversités et des misères humaines.

Dès qu'il paraissait, ces bandits, la plupartau cœ ur cuirassé de tant d'infamie qu'aucun honnête sentiment ne semblait pouvoir en percer la croûte, se sentaient mus de respect et de vénération. Ils cherchaient à se disculper, à se blanchir à ses yeux, et, pour la première fois peut-être, sur ces fronts impurs apparaissait un peu de rougeur et de honte.

Mais bientôt Béranger se vit assailli par eux de tant de demandes, qu'il se vit forcé de renoncer à ses promenades de jour. Il ne sortit plus que la nuit. Là, à ces heures oîi tout dort, excepté le crime et l'orgie, pendant que la lune venait brillanter les murs sombres et noirs de sa prison ; pendant que ses rayons, s'engouffrantdans les profondeurs des préaux, venaient, capricieux, jouer avec les ombres, il promenait ses méditations solitaires et ses patriotiques pensées. Rien n'interrompait le silence du lieu, que de temps à autre les pas cadencés de quelque ronde ou le cri strident de quelque orfraie qui avait fixé là sa demeure.

C'étaient là, du reste, les seules heures de liberté du poète. Pendant tout le jour, il était assailli par un3 foule de personnes de tout rang, de tout âge, qui venaient le voir. De dix heures du malin à la nuit, des lilesde voitures amenant des visiteurs sta-

Déranger àja prison de la^Force.

donnaient à la porte de sa prison. Tontes les célébrilés libérales de l'époque, écrivains, députés, artistes, venaient rendre hommage à cette immense popularité. C'était une véritable cour, une cour sympathique, affectueuse, il est vrai, mais qui ne laissait même pas au poète le temps d'être seul avec sa pensée.

Aussi Béranger s'était vu forcé de dire au directeur :

« Dès quatre heures, mettez- moi, je vous prie, tout « ce monde-là dehors : c'est bien le moins que je « sois libre en prison. »

Parmi les anecdotes qui se rattachent à ce flux et reflux de visiteurs à la geôle du prisonnier, il en est une peu connue et où se révèle une triste plaie de notre temps et peut-être de tous les temps.

Un jeune poète qui, à trois ans de là, après un grand succès au théâtre, devait avoir une fin bien malheureuse, vint le trouvera la Force et lui apporta une jolie chanson que sa détention lui avait inspirée, et quelques autres pièces de vers.

11 le pria de lui dire franchement s'il ne se fourvoyait pas et s'il trouvait à ses compositions assez de germes de talent pour pouvoir s'engager avec quelque chance de succès dans la rude et âpre voie de poète.

Béranger lut ses vers : il y trouva de la correction, de la verve, de l'originalité, accueillit le poète

avec bienveillance, Je félicita, et, pour tout conseil, se mit à parodier un passage du Pauvre diable, cette charmante et piquante iioutade^d'un des meilleurs esprits du xvni' siècle.

11 lui demanda :

« Etes-vous riche ? »

Et le poète :

« — Non!

« Je n'ai rien, rien, rien de rien.

— Vil atome !

o Quoi ! point d'argent, et de rarabition! a Pauvre imprudent ! apprends qu'en ce royaume « Tous les honneurs sont fondés sur le bien. « L'antiquité tenait pour axiome, « Que rien n'est rien, que de rien ne vient rien. a Du genre humain connais quelle est la trempe • « Avec de l'or on te fait président, « Fermier du roi, conseiller, intendant. « Tu n'as point d'aile, et tu veux voler! Rampe.»

Le jeune poète ainsi conseillé était Victor Escousse. le malheureux jeune homme qui, en février 1 832, à l'âge de i 9 ans, se donna la mort avec son ami Auguste Lebras. Bien que le conseil de Béranger fût ensuite tempéré par de bonnes paroles, Escousse le trouva un peu brutal et refusa de le suivre. 11 n'eut pas le temps d'en reconnaître la vérité : vérité triste, que se transmettent les siècles comme un des vices les plus impudents des sociétés humaines.

Béranger resta neuf mois à la Force. Chaque jour

ce furent de nouvelles sympathies , de nouveaux hommages, de nouveaux rayons à son auréole de popularité ; aucune gloire ne lui manqua. Dans son discours du trône de 1829, Charles X lut cette phrase, où tout le monde vit une allusion à la condamnation du poète :

« La presse affranchie jouit d'une liberté entière.

« Si la licence, sa funeste ennemie, se montre encore

« à l'abri d'une loi généreuse et confiante, la raison

« publique qui s'affermit et s'éclaire fait justice de

« ses écarts, et la magistrature, fidèle à ses nobles

« traditions^ connaît ses devoirs et saura les répri-

« mer. »

Deux Eminences, le cardinal de Clermont- Tonnerre et l'évêque de Meaux, dans leurs mandements pour le carême de 1829, firent d'amères et peu charitables sorties contre le chansonnier et ses chansons, félicitant les juges du châtiment qu'ils lui avaient infligé.

Béranger ne recula pas. Relevant ces gages de bataille tombés de si haut, il eut pour les princes de l'Eglise de ces traits à aiguillon d'abeille qui restent dans la plaie qu'ils ont faite, et pour le roi des paroles pleines d'amertuaie et de menace.

Aux premiers il disait, dans la chanson intitulée le Cardinal et le Chansonnier :

A chaque vers patriotique

Je vous vois me faiie un procès.

Tout prélat se croit hérétique

Qui chez nous a le cœur français.

Sans y moissonner, moi, pauvre homme,

J'aime avant tout le sol natal.

J'y tiens autant que vous tenez à Rome. Qu'en dites- vous, monsieur le cardinal?

Puisque vous fredonnez mes rimes,

Vous, grand lévite uUramontain,

N'y trouvez -vous pas des maximes

Dignes du bon Samaritain ?

D'huile et de baume les mains pleines

Il eût rougi d'aigrir le mal.

Ah ! d'un captif il n'eût vu que les chaînes . Qu'en dites- vous, monsieur le cardinal?

A Charles X, dans les premier et dernier couplets de la chanson Mes jours gras de 1829» il disait :

Mon bon roi, dieu vous tienne en joie !

Bien qu'en butte à votre courroux,

Je passe encor, grâce à Bridoie,

Un carnaval sous les verroux.

Ici fallait-il que je vinsse

Perdre des jours vraiment sacrés 1

J'ai de la rancune de prince :

Mon bon roi, vous me le paierez

Dans mon vieux carquois où font brèche Les coups de vos juges maudits, Il me reste encore une flèche; J'écris dessus : Pour Charles Dix.

Malgré ce mur qui me désole, Malgré ces barreaux si serrés, L'arc est tendu, la flèche vole :

Mon bon roi, vous me le paierez-

La flèche \ola si bien, que, moins de dix mois

après, le 29 juillet 1830, Charles X devait être précipité du trône,

Béranger était sorti de prison dans les prenaiers jours d'octobre 1829. Une souscription avait été ouverte chez M. Bérard pour payer l'amende, qui, avec le dixième do guerre et les frais de justice, se montait à H,250fr. Malgré des entraves de toute sorte, la société Aide-toi, le ciel t'aidera avait réussi à couvrir la plus grande partie de la somme. M. Bérard fit le reste. Mais la souscription nationale par excellence fut celle des acheteurs des chansons de Béranger. Malgré mille tracasseries de police, malgré des saisies réitérées, plus de cent mille exemplaires furent vendus.

En sortant de la Force^ Béranger fut loger rue de la Tour d'Auvergne, près la barrière des Martyrs, sous Montmartre. La rue était à demi bâtie, à demi pavée : il y occupa une petite maison au fond d'un petit jardin.

On était alors à ces temps des grandes luttes du romantisme qni, de 1829 à 1834, transformèrent la littérature en vaste champ-clos. Le parterre des théâtres était l'arène où se mesuraient avec le plus de furie les classiques et les romantiques. Là, comme argument péremptoire, on employait souvent le coup de poing pur et simple ou le renfoncement de chapeau, d'après cet axiome mitigé de l'ultra-roman tique Jack- le- Dé terminé :

«L'argument le plus pérempioire est le rapprochement d'une cervelle et d'une balle de plomb.»

Pans d'habits déchirés, lambeaux de redingotes, couvre-chefs défoncés, étaient les trophées de la lutte : à la représentation d'Hernani, le parterre en était jonché. Les cafés, les estaminets, les salons n'étaient pas toujours à l'abri de ces brutales discussions littéraires.

La maison de Béranger était une.arène neutre où les partis discutaient et ne se battaient pas.

« — Pourquoi, disait le chansonnier dans son « admirable bon sens, ne pas saluer le talent « toutes les fois qu'il surgit à l'horizon des lettres? « Toutes les formes littéraires ne sont au fond que « des langes, vieilles et respectables guenilles qu'un « homme de génie peut convertir en parures, et « dont un autre homme de génie peut affranchir « son berceau.

« Dans les deux cas, c'est delà gloire: le nier, « c'est nier l'évidence. •

Une autre fois il disait :

« — C'est lorsqu'à travers l'Atlantique il croyait « voguer vers l'Asie, berceau de l'ancien monde, a que Colomb rencontra un monde nouveau. Cou- « rage donc, jeunes gens, il y a de la raison dans « votre audace... »

Fidèle à ses principes de mettre toujours ses

Alexandre Dumas

actes en rapport avec ses paroles, Béranger applaudit donc successivement les Harmonies de Lamartine, les Odes et Ballades de Victor Hugo, ï Henri III e,iVAntony d'Alexandre Dumas, comme il avait applaudi, à son apparition, le Génie du christianisme de Chateaubriand.

C'est peut-être même , soit dit en passant , à sa bienveillante intervention que la France dut le plus fécond et le plus populaire des dramaturges et des romanciers de la nouvelle école : Alexandre Dumas.

C'était en 1828. A. Dumas était commis expéditionnaire dans les bureaux du duc d'Orléans , à ^,500 francs d'appointements. Le Théâtre-Français avait reçu par acclamation son drame (ï Henri III. Le directeur général de l'administration du duc, un de ces hommes-chiffres qui n'ont rien de littéraire, s'imaginant dans sa petite cervelle que les lettres étaient incompatibles avec le travail de bureau, invita le jeune commis à choisir entre la littérature et la bureaucratie. A. Dumas choisit la littérature. On le priva de son traitement. C'était une brèche énorme dans le budget du jeune littérateur, qui, à l'aide de ces seuls 125 francs par mois, soutenait sa vieille mère , veuve du général de la république Mathieu Dumas.

En attendant sa représentation d'Henri III, il fallait suppléer aux émargements mensuels (|u'on

venait de lui ravir si brutalement. A. Dumas eut l'heureuse idée de s'adresser à Béranger et de lui demander d'emprunter, par son intermédiaire, 3,000 fr. à M. LafFitte sur les droits d'auteur de son drame.

Béranger n'a jamais su refuser un service : il avait en outre assisté à une lecture préliminaire d'Henri III chez l'acteur Firmin. Il avait pu juger de tout ce que cette pièce recelait d'avenir pour ce talent naissant, et avait accueilli avec une bienveillance toute paternelle la demande du jeune auteur. Un mot de lui à M. LaiFitte suffit pour le l'aire agréer, et A. Dumas, sorti de chez le banquier avec deux années d'appointements dans sa poche, put attendre et persévérer dans une carrière qu'il a illustrée.

A dater de ce jour, qui décida peut-être de sa vocation, il voua à Béranger une piété filiale : il l'appela son père, et le chansonnier-poète n'a cessé de lui donner le nom de fils.

La dernière persécution que venait de subir Béranger ne compléta pas pour le moment la série de ses tribulations. Une autre vint l'assaillir : à sa sortie de la Force, il se trouva en présence de la ruine.

En 1827, Béranger avait concédé aux libraires Baudouin frères, moyennant 0,000 francs par an, le privilège d'exploiter pendant cinq ans la pro-

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Lalild

priété de ses chansons éditées et inédites. Trois ans avant l'expiration du privilège, à la fin de 1829, par suite de sinistres commerciaux , la maison Baudouin parut se trouver dans l'impossibilité de remplir les engagements contractés avec Bérauger. C'était pour le poète une perte de 18^000 fr., toutes les économies de sa vie, sa seule ressource pour ses vieux jours.

La perspective de cette perte le tourmentail cruellement. M. J. Lafïilte en fut instruit et voulut rendre au poète la tranquillité d ame qu'il n'avait plus. Mais il savait la difficulté de lui faire accepter un secours : il fit appeler le libraire Hector Bossange, qui commençait alors à avoir quelque réputation, et lui proposa d'aller offrir à Béranger de se mettre au lieu et place des frères Baudouin pour l'exploitation de ses œuvres. Dans une lettre qu'il lui adressa en février 1830, il lui garantissait: « toutes pertes provenant de l'exploitation des « œuvres de Béranger. » Il stipulait que tous les bénéfices au-delà de 6,000 fr. seraient destinés au poète, « me réservant, » ajoutait-il, « dans le cas où « mon ami Béranger viendrait à décéder, de dis- « poser du profit s'il y en a , et sans avoir de « compte à rendre, soit en faveur de sa famille, « soit en faveur des pauvres. »

Dans la pensée de cet ami généreux, ce profit était destiné à Madame Judith ; et , en cela , il sa-

vait bien ne pas être démenti dans le cœur du poète.

H. Bossange va trouver Béranger, lui fait sa proposition en son nom. On conçoit la joie du poète : c'était pour lui une vraie planche de salut. La négociation se termine sans peine. Les deux contractants signent l'acte qui portait quittance Dix-huit billets de 1 ,000 fr. sont étalés sur la table. Béranger, transporté , prend avec émotion les mains du libraire.

— Parbleu! lui dit-il, vous pouvez vous flatter d'avoir aujourd'hui joué le rôle de la Providence.

Soit scrupule, soit inconséquence, Bossange, à ces marques de gratitude, se mit à sourire. Béranger vit ce sourire, en devina le sens, et son illusion fut détruite. Pressé de questions, le libraire, malgré les recommandations qui lui avaient été faites, avoua qu'il n'était que l'intermédiaire d'un ami généreux.

L'acte signé était sur la table ; Béranger le prit et le déchira sans hésiter, ramassa les dix huit billets de 1,000 fr., les remit à Bossange, et ne voulut plus entendre parler de cette affaire, n'en conservant pas moins pour M. Laffitte la plus vive reconnaissance.

C'est là un de ces traits où Ton ne sait ce qu'on doit admirer le plus dans les deux amis : ou de la

générosité si délicate de l'un, ou de la délicatesse si exquise de l'autre.

A cette occasion, Béranger s'était montré ce qu'il avait toujours été, d'un courage de dignité de plus en plus rare et qui , au train dont vont les choses, ne sera bientôt plus même compris.

Il eut d'autant plus à se louer de sa conduite , que, peu après, rassuré sur le sort de sa créance, il en fut intégralement et religieusement payé.

A cette époque , et depuis trois ou quatre ans déjà, avaient commencé à s'établir entre Béranger et un libraire à peu près inconnu, des relations qui , dans la vie du poète , devaient trouver leur place à côté des affections les plus dévouées. Ce libraire était M. Perrotin.

A l'âge de dix-huit ans, en 4811, parti comme soldat pour la grande armée, M. Perrotin fit la campagne de 1812, et revint du fond de la Russie couvert des plus honorables blessures.

Comme à tous les braves de nos vieilles phalanges , ce baptême de la poudre et du sang lui avait inoculé une sorte de culte pour la grande idole que, en 1815, l'Europe broya sous les roues de ses canons.

Commis en librairie dès 1823, il eut peu après l'idée d'appliquer le fruit de ses épargnes à faire dessiner les sujets des chansons napoléoniennes de Béranger, pour les vendre en dehors du texte,

dont les frères Baudouin étaient alors propriétaires.

La France n'avait pas alors de graveurs. L'actif et hardi éditeur passe en Angleterre, y fait graver ses sujets, et retourne en France avec sa fortune dans sa valise.

On était alors en 1826.

Par suite de l'inintelligent gouvernement des Bourbons, Napoléon, o^re prétendu en 181 4, avait, en 1820, apparu à la France détrompée comme martyr^ et en 1825 comme dieu. Ce retour d'enthousiasme vint en aide à M. Perrotin, et ses gravures napoléoniennes, colportées chez les patriotes, eurent autant de succès que les chansons du poète, dont elles contribuèrent même à accroître la vogue.

Les persécutions, les saisies s'en mêlèrent. M. Perrotin fut arrêté, jugé, condamné, et le succès de ses gravures ne se démentit plus. En janvier 1830, on en saisissait encore chez lui pour une nouvelle édition in-18, récemment imprimée par Didot aîné , et d'autres pour des petites éditions antérieures in -32.

Cette communauté de martyre et d'intérêts, bien qu'indirecte , commença d'établir entre le libraire et le poète des relations affectueuses qui ne devaient jamais se démentir. Bien plus, elle fut la cause, — ■" CD le verra plus loin, — des rapports réciproques

d'auteur et d'éditeur basés sur l'amitié et qui marqueront évidemment un jour, comme un noble et digne exemple, dans les annales des lettres.

Au printemps de 1830, Déranger avait été passer quelques mois à Maisons chez M. Laffilte. Là étaient avec lui MM. Benjamin Constant, Thiers, Mignet, Etienne, Andrieux et d'autres écrivains de l'opposition qu'y attirait la cordiale hospitalité du généreux amphylrion. — Le ministère Polignac venait d'être formé. Les sots et les fous du parti réactionnaire étaient au pouvoir. On s'attendait généralement à un avenir gros d'orages. C'était la contre-révolution toute nue, armée, inflexible : le défi était formel. 11 fallait désormais la tuer, ou être tué par elle. Elle jeta le gant. Le 26 juillet, les fameuses ordonnances parurent. Charles X, d'un coup de son sceptre, avait cru déchirer la Charte, ce fut le sceptre qui se brisa. La nation, un moment stupéfaite et puis outrée, se fît des lambeaux de la Charte un drapeau , recueillit les libertés dont la royauté ne voulait plus, ajouta une mèche de canon à ces armes morales, et tout fut dit. La lutte dura trois jours : les 27, 28, 29 juillet 1830. Le 30, tous les membres de la branche aînée des Bourbons , Charles X en tête, repartirent pour l'exil, tombant à reculons dans l'abime où s'était déjà engloutie teur famille.

Le l^"" août, un roi en germe avait été nommé.

On avait d'abord voulu l'appeler Philippe VII ; on l'appela Louis-Philippe P^

Cette nomination s'était faite dans les salons de M. Laffitte.

— Nommons 4e ^ quoique Bourbon, s'était écrié M. Dupin.

— Nommom-le , parce que Bourbon , avait repris Béranger.

Et mentalement il avait ajouté : parce qu'il devra s'user plus vite.

Sa réflexion mentale ne fut connue que plus tard; mais telle était alors son influence, que son apparente approbation avait emporté la décision. Trois jours après, le 4 août, la Chambre ne fit que donner une confirmation oflicielle à la nomination officieuse du 1*'.

Infinie profondeur des secrets de Dieu î un simple chansonnier né dans une condition sociale infime, un simple poète à qui les hauts barons du Parnasse ont eu longtemps le ridicule de refuser ce titre , acquiert par son talent et sa popularité assez d'influence pour contribuer puissamment à fixer le sort d'un grand peuple !

Aux reproches d'avoir fait un roi, que lui adressèrent alors quelques républicains, Béranger répondit '-

— Entendons-nous : je n'ai pas précisément fait un roi. Je n'ai fait que ce que font les petits Sa-

Liil'avetto..

voyards, quand il y a de l'orage : j'ai mis une planche sur le ruisseau.

Planche peu solide, qui ne devait pas durer longtemps.

Quoi qu'il en soit, résultat à part, la révolution de 1830 avait été le triomphe complet de la révolution de 1789. C'était au fond toute une révolution de principes, c'est-à-dire la victoire du principe de la souveraineté populaire sur celui de la souveraineté par droit divin.

Quinze ans de luttes, depuis 1 81 5, avaient décidé la question.

La révolution de juillet 1830 avait taillé un pié- ' destal à deux idoles populaires. Béranger fut l'une de ces deux idoles, le général Lafayette fut l'autre. Le piédestal du chansonnier devait durer plus longtemps que celui du héros des deux Mondes.

Quoi qu'il en soit, après cette révolution, de tous les départements se dirigèrent vers Paris des députations solennelles pour y fêter, dans de pompeux banquets, l'avènement de cette ère nouvelle.

Parmi ces députations, celle du département de l'Hérault se distingua par le nombre et la valeur personnelle des députés. Deux cents villes ou villages du département avaient envoyé leurs représentants. Là figuraient, sous la présidence de M. Brutus Gazelles, représentant du peuple à l'As-

semblée Constituante de 1 848, et membre du Corps Législatif sous Napoléon III , le colonel Fabvier, qui, de son bras et de ses conseils, avait servi la cause de la liberté des Grecs ; Madier de Montjau père, qui, de sa parole, devait servir la liberté de la France, et d'autres. Un banquet eut lieu. Les deux idoles du jour, Lafayette et Béranger, y furent invités. Ils s'y rendirent. On les accueillit avec un indescriptible enthousiasme. A ce banquet furent portés trois toasts chaleureux.

Par le président de la députation, M. Brutus Gazelles : A la gloire nationale!

Par Lafayette : A la liberté du monde !

Par Béranger : A la liberté de la France!

Bien que l'on fût alors dans la première ferveur des illusions généreuses, ces trois toasts furent trouvés hardis, du moins en haut lieu.

C'en fut assez pour achever de dégoûter Béranger de la politique.

Ce fut le dernier banquet politique auquel il assista.

En effet, avec la révolution de 1830 finit le rôle politique du chansonnier; le poète donna sa démission de poète militant. Avec 1815, sa muse grivoise avait terminé sa mission : avec 1830, sa muse politique termina la sienne. Le poète crut avoir atteint le but de ses rêves : celui d'assister, sans être en vue, à sa propre gloire, et d'en jouir

loin du monde, avec sa bonhomie narquoise et son bon sens sceptique. C'est lui qui l'a dit :

« De bonne heure je me suis défendu du

« bruit, si contraire à mon humeur et âmes goûts. « Certes, je n'aurais pas quitté tout à coup la car- « rière des lettres, s'il était donné à l'écrivain de « faire deux parts de sa vie : — au public ses « œuvres ; — à lui sa personne. J'aurais voulu dire « presque comme Sosie : un moi se promène dans « la rue où on le chante et où on l'applaudit, et « l'autre moi le voit et l'entend de sa fenêtre sans « être reconnu ni salué des passants ...

« Heureux qui récèle en un coin « Sa foi, ses amours et sa lyre. »

Ainsi, Déranger, friand dubruitqui se fait autour de l'œuvre, redoutait celui qui se fait autour de la personne. Une des ambitions de sa vie avait été de jouir de l'un sans être fatigué par l'autre. D'une fenêtre invisible, derrière un épais rideau, il eût voulu se voir passer, s'entendre chanter, s'entendre applaudir. C'était là évidemment un beau rêve, un vrai paradis de poète; mais c'était compter sans les embarras de la gloire : il ne put s'y dérober. Il eut même à cette époque à les subir dans leur plus bruyante expression. Pendant quinze ans il avait, en se jouant, porté la mèche à la lumière du canon qui avait fracassé un trône, et au jour de victoire

le peuple voulut applaudir l'infatigable et persévérant athlète. Sur les théâtres de la capitale, des cris d'enthousiasme et d'amour saluèrent son buste couronné. Les départements imitèrent Paris, et la France entière n'eut qu'une voix pour lui décerner le plus éclatant triomphe dont un poète ait jamais joui.

Plus heureux que le Tasse, couronné cassé par l'infortune et mourant au Capitole, il le fut plein de vie et plein d'avenir encore s'il l'eût voulu.

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