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CHAPITRE XII

Quatrième Epoque, de 1830 à 1857.

Sommaire. — Béranger après la Révolution de 1830. — Ses amis devenus Ministres. — Son désiniéressement ; son esprit de modération ; la simplicité de ses goûts. - Ses refus de places, d'honneurs, de croix, de pensions. — Motifs de ces refus. — Le poète si peu soucieux de sa fortune l'est beaucoup de sa gloire. — Il promet de ne plus publier de chansons : il ne tient pas parole. — Le règne des avocats. — La restauration de la chanson. Contre-coup de la Révolution de 1830 au dehors. — Les Belges. — Les Polonais. — Coquerico. — Recueil de 1833. — La Muse de Béranger s'ouvre une voie nouvelle : ses chansons de- Tiennent humanitaires. — Le Contrebandier ; les Fous ; le Vieux Vagabond ; Jeanne la Rousse, etc. — Les trois caractères des chansons de Béranger : l'homme; la patrie; l'humanité. — Complément du talent du poète. — Appréciation de ce talent. — Influence de Béranger : ses bonnes œuvres. — Il ne sollicite que pour les autres : son obligeance , sa charité. — Ses encouragements aux poètes ouvriers : ses motifs eu cela. — Emile Debraux. — Escousse et Lebras. —Popularité de Béranger. — Les albums. — Le chaudronnier de Liège. — L'ouvrier menuisier. — Béranger quitte Paris.

Celte période de la vie de Béranger est celle où se dessinent de la manière la plus nette les traits saillants de ce noble et digne caractère. Après la ^Révolution de 1830, toutes les avenues de la fortune et des honneurs lui sont ouvertes ; il refuse d'y mettre le pied. Ses amis les plus dévoués,

MM. J. Laffitte, Dupont de l'Eure, le général Sébastian!, arrivent au ministère. La Fortune, tenant à la main les cartes des nouveaux ministres, vient frapper à sa porte, et, comme autrefois, le poète lui dit :

« Fortune, passe ton chemin. ■

On lui offrit la direction de l'imprimerie royale; il la fit donner à M. Lebrun. On voulut lui donner, au Mont-de-piété, une grasse sinécure; il la sollicita pour M. Antier. L'Académie lui fit l'offre d'un fauteuil, en l'exemptant des visites d'usage auxquelles on savait bien que sa dignité ne se plierait jamais ; il répondit par un refus. Enfin, le général Sébastiani lui offrit une pension de 6,000 francs sur les fonds destinés aux gens de lettres, il la refusa. Sa réponse à ce dernier mérite d'être rapportée : elle est digne de figurer parmi les mots des grands hommes du vieux monde.

— Général, lui dit-il, si j'acceptais, ce serait à la condition que l'on publierait laliste des pensionnés. Le public pourrait juger alors que ces pensions sont un honneur, et que les titulaires ont des titres littéraires. Vous qui savez ce qui en est, vous n'ignorez pas combien cette publicité est de longtemps impossible.

Le général sourit, et il n'en fut désormais plus question.

Quoi qu'il en soit, ces offres et ces refus motiv^^ rent les couplets suivants :

Non, mes amis, non, je ne veux rien être;

Semez ailleurs places, titres et croix.

Non, pour les cours Dieu ne m'a pas fait naître r

Oiseau craintif je fuis la glu des rois.

Que me faut-il? maîtresse à flne taille,

Petits repas et joyeux entretien.

De mon berceau près de bénir la paille,

En me créant Dieu m'a dit : Ne sois rien.

Votre tombeau sera pompeux sans doute ; J'aurai sous l'herbe une fosse à l'écart- Un peuple en deuil vous fait cortège eu route; Du pauvre, moi, j'attends le corbillard. En vain on court où votre étoile tombe ; Qu'importe alors votre gîte ou le mien? La différence est toujours une tombe.

En me créant Dieu m'a dit : Ne sols rien

Et ailleurs :

Un Ministre veut m'enrichir.

Sans que l'bonneur ait à gaucbir.

Sans qu'au Moniteur on m'affiche.

Mes besoins ne sont pas nombreux ; Mais quand je pense aux malheureux, Je me sens né pour être riche.

Gardez vos dons, je suis peureux.

Mais si d'un zèle généreux Pour moi le monde vous soupçonne, Sachez bien qui vous a vendu :

Mon cœur est un luth suspendu, Sitôt qu'on le touche il résonne.

Un sage des anciens jours n'eût ni mieux fait ni mieux dit.

Poète à part, dans ces nobles refus d'alors est tout le célèbre chansonnier. Esprit de modération, goût de simplicité qui ne se démentent jamais ; dignité qui ne fléchit pas, même devant des amis qui offrent ; grandeur de caractère qui lui fait refuser les emplois, les pensions, les décorations, les honneurs académiques, tout l'homme est là. « Il a senti, dit un de ses récents biographes, L.-A. Bourguin, que toutes ces choses enchaîneraient sa liberté, et il a voulu, il a su la conserver intacte. Dans un siècle où l'amour de l'or est devenu une maladie épidémique qui a gagné les littérateurs eux-mêmes, il s'en est préservé. Quand d'autres écrivains de son époque, devenus riches, ouvraient leurs salons, leurs châteaux, leurs villas à des amis du moment, à des flatteurs, à des parasites, lui habitait comme locataire un appartement bien modeste, y vivait toujours en philosophe, en sage, mais plus grand, plus digne, plus vénéré dans sa mansarde que tant d'autres au sein de l'opulence. Si Béranger eût voulu s'enrichir avec ses œuvres seules, rien ne lui eut été plus facile; mais cela même n'a pu le tenter. C'est que la modération formait bien le fond de son caractère; il était le philosophe du bon sens,

l'homme de la vie cachée. Avec ses goûts simples, ce qui eût été la pauvreté pour un autre était l'aisance pour lui. »

Tout cela est évidemment vrai ; mais dans cette modération du poète était un mobile passé inaperçu et qui est peut-être encore plus vrai.

Gomme règle invariable de conduite publique ou privée, JBéranger a été dominé en toute occasion par un sentiment tout honorable au fond, l'un des plus saillants peut-être, et cependant l'un des moins remarqués de cette vie étrange.

Ce sentiment fut , une fois la popularité venue, de sacrifier les honneurs et les richesses pour elle^ de rester pauvre pour rester peuple; et, pour ne cesser jamais d'être semblable au peuple, pour ne cesser jamais d'être si bien compris par le peuple s'il s'élevait au-dessus de lui, il se tint systématiquement en dehors des salons officiels, pour rester, comme le peuple , le salarié de Dieu seul et de sa providence.

En tout autre, c'eût été là peut-être un calcul d'égoïsme original et de vanité spéciale; en lui ce fut pure spontanéité d'instinct et de cœur. Il avait en lui toute la sève vivifiante du peu[)le ; pour que la simihtude restât complète, il voulut en conserver Fécorce.

Un mot de lui, à cette époque, résume cette pensée. Des amis le pressaient de suivre le torrent, de

?e lancer dans la voie des richesses ouverte devant lui, d'augmenter, d'assurer sa fortune.

Et lui :

— Je crains également, dit-il, V opulence et V indigence.

Parole admirable dans la bouche d'un homme placé dans une position telle, que la cupidité n'avait pas même besoin d'être contrainte; mot profond qui expliquait sa vie, ïnais qui ne fut pas compris, parce que, dans les idées d'un siècle qui allait de plus en plus s'enfonçant dans les ornières de l'ambition et de la fortune, le mépris des biens du monde était un sacrifice, et que, dans ses idées à lui, c'était un bénéfice.

De toutes les petites malices du bonhomme, celle d'avoir pu, sur un point aussi capital, duper en quelque sorte ses contemporains, est évidemment celle dont le malin vieillard a dû le plus rire et s'applaudir.

Du reste, on peut voir à ce sujet, dans un de ses ouvrages posthumes, Ma biographie (Paris, Perrotin, 1858), ses explications sur les motifs qui l'ont engagé à ne pas paraître à la cour du roi Louis- Philippe, à ne pas se présenter comme candidat à l'Académie, enfin à continuer à vivre de sa vie plébéienne.

Puis, pour être pfioins exposé à la tentation, il quitta Paris en lui laissant ce couplet pour adieu :

Paris, adieu : je sors de tes murailles. J'ai dans Passy trouvé gîte et repos.

Ton fils t'enlève un droit de funérailles, Et sa piquette échappe à tes impôts.

Puissé-je ici vieillir exempt d'orage, Et, de l'oubli près de subir le poids, Comme l'oiseau dormir dans le feuillage, Au bruit mourant des échos de ma voix.

Mais pendant que le poète se montrait si peu soucieux de sa fortune, il l'élait au dernier point de sa gloire.

Sa popularité était alors telle, que, sans les faveurs des ministres et avec son nom seuL il lui eût été facile de battre monnaie. Les éditeurs auraient couvert d'or ses manuscrits. Mais la royauté restaurée une fois renversée, la chanson avait été détrônée avec elle. Béranger l'avait dit. On Tavait répété. Il le croyait. Dans ses idées, avec juillet 1830 la muse politique avait rempli sa mission, elr, au milieu des graves préoccupations du moment, les Lisette, lesSuzon, les Câlin, les Rose, les Jeanneton de sa muse grivoise eussent été assez mal venues.

« Jusqu'à présent, écrivait-il à ce sujet, jo

« n'ai eu qu'à me louer de la jeunesse : je n'attente drai pas qu'elle me crie : Arrière, bonhomme, « laisse- nous passer! Je sors de la lice pendant « que j'ai encore la force de m'en éloigner. Trop « souvent , au sein de la vie , nous nous laissons » surprendre par le sommeil sur la chaise où il

« vient nous clouer. Mieux vaudrait aller l'attendre « au lit dont on a si grand besoin. Je me hâte de « gagner le mien , quoiqu'il soit un peu dur. — « Quoi ! me dira-t-on, vous ne ferez plus de chan- « sons? — Je ne promets pas cela : entendons-nous. « Je promets de n'en pas publier davantage ; aux « jours du travail succèdent les dégoûts du besoin « de vivre. Bon gré, mal gré, il faut trafiquer de la « muse ; le commerce m'ennuie, je me retire. Mon « ambition n'a jamais été au-delà d'un morceau de « pain pour mes vieux jours; elle est satisfaite, bien « que je ne sois pas même électeur, et que je ne « puisse pas même espérer jamais l'honneur d'être (c éligible, en dépit de la révolution de juillet, à qui « je n'en veux pas pour cela... »

Vain projet de mutisme que les événements n'allaient pas tarder à venir démentir !

En eifet, la révolution de juillet n'avait été qu'une révolution de forme : des hommes avaient succédé à des hommes ; les principes attendirent leur tour. Les avocats avaient gâté la révolution de 1789; en 1830 on intronisa les avocats. A l'Assemblée Constituante de 1789, sur 621 députés on comptait 324 magistrats, avocats ou hommes de loi, 183 négociants, propriétaires ou financiers, 12 médecins, 4 hommes de lettres. La Chambre de 1830 fut à peu près composée des mêmes éléments dans la même proportion ; l'avocat domina : et cependant le vieux

monde avait légué un grand exemple : des deux de ses plus célèbres républiques, l'une, Athènes, où l'on parlait beaucoup et bien, tomba sous les coups de l'autre, Lacé démone, où l'on parlait peu et mal. Mais les leçons du passé sont toujours perdues pour l'avenir, et en 1830, sous l'impression de cette fausse idée qu'on n'avait rien de mieux à faire que de choisir des avocats dont l'éloquence défendrait les intérêts du peuple et de la liberté, fut intronisé dans tout son éclat le parlementarisme, cette brillante comédie de patriotisme dont les acteurs perçoivent les recettes et dont le peuple paie les frais. Béranger vit le mal :

Que d'avocats dans la lune!...

dit-il dans Notre Coq.

Et dans les Echos :

L'art de parler est le plus sot des arts.

11 s'était promis de ne plus chanter, il chanta : comme au vieux sergent entendant résonner le tambour,

Le sang remonte à son front qui grisonne : Le vieux coursier a senti l'aiguillon

Et, moins de six mois après la révolution de juillet, en janvier 1831, il lance comme une bombe la Restauration de la chanson :

Oui, cbanson, Muse ma fille,

J'ai déclaré lict Qu'avec Cbarle et sa famille

On te délrônait.

Mais chaque loi qu'on nous donne

Te rappelle ici.

Chanson, reprends ta couronne.

— Messieurs, grand merci !

Je croyais qu'on allait faire

Du grand et du neuf, Même élendie un peu la sphôre

De quatre vingt neuf.

Mais point! on reladigeonne

Un trône noiici.

Chanson, reprends ta couronne.

— Messieurs, grand merci!

Depuis les jours de décembre, Vois, pour se grandir,

La Chambre vanter la Chambre, La Chambre applaudir.

A se prouver qu'elle est bonne Elle a réussi.

Chanson, reprends ta couronne.

— Messieurs, grand merci !

Baâse-cour des Ministères Qu'en France on honnit,

Nos chapons héréditaires Sauveront leur nid.

Les petits que Dieu leur donne Y pondront aussi.

Chanson, reprends ta couronne.

— Messieurs, grand merci!

La révolution de 1830 ne s'était pas faite sans contre-coup au-dehors.

La Belgique s'était séparée de la Hollande, et, en attendant un roi qu'elle mendiait à toutes les cours, elle vivait en république ou à peu près. La Pologne soulevée jetait son cri de détresse, et mourait en essayant de briser ses fers sur les crânes de ses maîtres.

Pour les Belges, Béranger eut des mots de charmanie ironie;

Finissez-en, nos frères de Belgique, Faites un roi, morbleu! flnissez-cn.

Depuis huit mois, vos airs de république Donnent la fièvre à tout bon courtisan. D'un roi toujours la matière se trouve : C'est Jean, c'est Paul, c'est mon voisin, c'est moi. Tout œuf royal éclot sans qu'on le couve. Faites un roi, morbleu ! faites un roi.

Pour les Polonais, il eut deux chants magnifiques, Poniatowski et Hâtons-nous ! Cette dernière est un chef-d'œuvre de verve et de sentiment : on dirait une page arrachée à la vieille chevalerie :

Ah ! si j'étais jeune et vaillant , Vrai hussard, je courrais le monde, Retroussant ma moustache blonde.

Sous un uniforme brillant, Le sabre au poing et bataillant.

Va, mon coursier, vole en Pologne; Arrachons un peuple au trépas.

Que nos poltrons en aient vergogne.

Hâtons- nous! l'honneur est là-bas.

Si j'étais jeune, assurément J'aurais maîtresse jeune et belle.

Vite en croupe. Mademoiselle; Imitez le beau dévouement Des femmes de ce peuple aimant.

Vendez vos parures : oui, toutes.

En charpie emportons vos draps.

De son sang sauvez quelques gouttes.

Hâtons-nous; l'honneur est là-bas.

Ces chants furent à peu près les seules chansons politiques du nouveau recueil. La muse de Béranger s'ouvre une voie nouvelle. Son esprit semble vouloir gagner en étendue et en élévation. Perdant de vue les faits particuliers, le poète porte ses regards sur les idées générales.

Au début de sa carrière, le poète avait chanté le vin et les filles : c'était l'effervescence de la jeunesse et des folles joies.

Plus mûr, son génie s'enflamme, et il chante Napoléon, la gloire et la nationalité. C'est le feu de l'enthousiasme : le poète rit moins.

Plus mûr encore, son génie étend sa sphère, et il chante la France et le peuple. C'est la voix du patriotisme. Le poète rit cependant encore.

Plus mûr enfin, son génie embrasse le monde. Il plonge au fond de l'abîme social, et il chante la fraternité, l' humanité. C'était le cri de la raison. Le poète ne rit plus.

Voyez plutôt.

Dans les Contrebandiers :

Nos gouvernants, pris de vertige, Des biens du ciel triplant le taux, Font mourir le fruit sur sa tige, Du travail brisent les marteaux.

Pour qu'au loin il abreuve

Le sol et l'habitant,

Le bon Dieu crée un fleuve :

Ils en font un étang !

Dans les Fous :

Combien de temps une pensée, Vierge obscure, attend son époux!

Les sots la traitent d'insensée ; Le sage lui dit : Cacbez-vous!

Mais, la rencontrant loin du monde, Un fou qui croit au lendemain L'épouse , elle devient féconde Pour le bonheur du genre humain.

Dans le Vieux vagabond :

Le pauvre a-t-il une patrie?

Que me font vos vins et vos blés , Votre gloire et votre industrie, Et vos orateurs assemblés ?. . .

Oui , je meurs ici de vieillesse , Parce qu'on ne meurt pas de faim.

J'espérais voir de ma détresse L'hùpilal adoucir la fin.

Mais tout est plein dans chaque hospice , Tant le peuple est infortuné !

La rue, hélas ! fut ma nourrice.

Vieux vagabond, mourrons où je suis né.

Dans Jacques :

On compte, aVec cette masure, Un quart d'arpent cher alïermé :

Par la misère il est fumé :

Il est moissonné par l'usure .

Lève-toi , Jacques , lève- toi :

Voici venir l'huissier du roi.

Beaucoup de peine et peu de lucre.

Quand d'un porc aurons-nous la chair ?

Tout ce qui nourrit est si cher, Et le sel aussi notre sucre !

Lève- toi, Jacques, lève-toi:

Voici venir l'huissier du roi !

Dans le Suicide sur la mort d'Escousse et de Lebras :

Pauvres enfants ! l'écho murmure encore L'air qui berça votre premier sommeil.

Si quelque brume obscurcit votre aurore Leur disait-on, attendez le soleil.

Ils répondaient : Qu'importe que la sève Monte enrichir les champs où nous passons ! Nous n'avons rien, arbres, fleurs ni moissons: Est-ce pour nous que le soleil se lève!...

Dans Jeanne la Rousse ou la Femme du braconnier :

Un enfant dort à sa mamelle; Elle en porte un autre à son dos :

L'aîné , qu'elle traîne après elle , Gèle pieds nus dans ses sabots.

Hélas! des gardes qu'il courrouce, Au loin le père est prisonnier- Dieu! veillez sur Jeanne la Rousse!

On a surpris le braconnier.

Enfin, dans les Feux Follets, où il chante les illusions et les désenchantements du monde :

De mille erreurs l'âme affranchie , Me voilà vieux avant le temps.

Vapeurs qui brillez peu d'instants, Voyez-vous ma tête blanchie?

Des sages m'ont ouvert les yeux ; Mais j'admirais bien plus l'aurore Quand je connaissais moins les cieux.

Du savoir le flambeau dévore Les sylphes qui nous ont bercés.

Ah! je voudrais vous craindre encore!

Follets, dansez, dansez, dansez.

On le voit, dans son quatrième recueil, Béranger ne rit plus :

Ma gaîté s'en est allée.

A ma pauvre âme isolée, Sage ou fou, qui la rendra, Dieu l'en récompensera.

Et cette tristesse qui domine dans ce recueil est précisément ce qui complète cet immense talent.

Homme-peuple corps et âme, tête et cœur, Béranger a eu le rire, la foi, la religion, les antipathies, les souffrances du peuple. Aux jours de lutte, il a successivement ri, pleuré, espéré, combattu avec lui. Folles joies de l'orgie, doux délire de l'ivresse et de la volupté , satires et tableaux de mœurs, histoire et sujets épiques, philosophie riante ou sombre, touchant à tout, embrassant tout, il a marché sans trébucher à travers le chaos

social, terre mouvante livrée alors à la tempête et où les plus hardis avaient le vertige. Pour s'étourdir sur les dangers et sur les tristesses du temps, il • secoue à la fois tous les grelots de sa marotte : il chante haut pour ne pas entendre le fracas et le mugissement des vagues. Puis, la tempête passée, le ciel redevenu serein, il sonde les profondeurs de l'abime qu'on appelle la société, il plonge dans cette mer sauvage dont chaque vague est une misère, chaque mugissement une plainte, et ses chants jadis si riants, si gais, ne sont plus que des cris de détresse et de lamentation.

V homme-peuple, le poète national^ le chantre du peuple est complet.

Trois mots résundent le génie qui a inspiré cette muse sublime :

L'homme, ses joies folles et ses délires ;

La patrie, ses souffrances et ses grandeurs ;

L'humanité, ses misères et ses désespoirs.

Tout le poète est là. Sautez par-dessus ces trois inspirations, et de sa grande figure il ne restera qu'une statue fruste.

Du reste, dans sa préface de 1 833, Béranger a lui-même défini ce cachet humanitaire spécial de ses dernières chansons : « Mes chansons, dit-il, « c'est moi : aussi le triste progrès des années s'y « fait sentir au fur et à mesure que les volumes a s'accumulent, ce qui me fait craindre que celui-ci |

« ne paraisse bien sérieux. Si beaucoup de personnes m'en t'ont un reproche, quelques-unes m'en sauront gré, je l'espère. Elles reconnaîtront que l'esprit de l'époque actuelle a dû contribuer, non moins que mon âge, à rendre le choix de mes sujets plus grave et plus philosophique. Les chansons nées depuis 1830 semblent en effet se rattacher plutôt à des questions d'intérêt social qu'aux discussions purement politiques. En doit-on être étonné? Une fois qu'on suppose reconquis le principe gouvernemental pour lequel on a combattu, il est naturel que Tintelligence éprouve le besoin d'en faire l'application au profit du plus grand nombre. Le bon- « heur de l'humanité a été le songe de ma vie... » A partir en effet de cette époque, l'inspiration de Béranger semble s'élever et prendre de plus en plus ce caractère de philosophie sociale dont la plupart des chansons du quatrième recueil portaient déjà l'empreinte.

Ici le talent du poète a parcouru toutes les voies qu'il lui a été donné de parcourir. Il est, nous le répétons, complet : on peut le juger. Son style à la fois si concis et si plein de choses est le quam multa! OUAM PAucis ! de je ne sais plus quel ancien. Le sel de ses saillies et de sa verve est un sel naturel, divin, qu'on dirait provenir de la mer où Vénus prit naissance. Quant au reste, profondeur des pen-

sées, élévation des idées, charme des détails, correction du dessin, choix heureux des images, on a tout dit : nous ne pourrions que répéter. Passons, et disons seulement que, comme poète, Béranger a été le vrai lapidaire du siècle, l'ouvrier patient et habile doté de l'amour du fini et du détail, et, plus qu'aucun de ses devanciers peut-être, appliquant à la composition ce mot de Varron : Peu de chose donne la perfection, quoique la perfection ne soit pas peu de chose. Ajoutons cependant de lui ce que Tacite disait d'Agricola : « Je ne veux pas blâmer l'usage de conserver en bronze ou en marbre les traits et les statues des personnages illustres; mais les bustes et les statues sont fragiles et périssent comme ceux qu'ils représentent. L'âme est formée d'éléments plus épurés : la forme intérieure ne peut pas en être rendue par la main d'un artiste et avec une matière insensible. Nos mœurs et nos caractères peuvent jusqu'à un certain point en tracer les ressemblances. Tout ce qui en eux excite notre admiration ne cesse jamais d'exister et se conserve éternellement dans l'esprit et la mémoire, ces annales des siècles et ces archives de la renommée. » Tel est Béranger; telles sont ses œuvres. Le xix« siècle, qui descend actuellement la pente où se sont enfouis les siècles passés a pendant la première moitié de son cours chanté le poète et ses chants; les siècles futurs les chanteront comme lui.

Nul homme n'a été, plus que le chansonnier, poète conséquent avec lui-même. Ces élans d'humanité qui viennent clore ses chants et compléter le cadre de ce vaste tableau, n'étaient pas de vaines formules ; c'étaient des principes fixes, arrêtés, les principes d'une vie entière.

utile au pauvre, au riche sachant plaire, Pour nourrir l'un chez l'autre je quêtais ; J'ai fait du bien puisque j'en ai fait faire.

Et ailleurs ;

Qu'un peu d'argent pleuve en mon trou, Vite il s'en va , Dieu sait par où !

D'en conserver je désespère.

Pour recoudre le fond de mes goussets J'aurais dû prendre à son décès, Les aiguilles de mon grand -père.

Et tout cela était vrai, et jusqu'à la fin de ses jours ne cessa jamais de l'être.

Béranger, en effet, était la bonté même. Jamais malheureux n'a frappé à sa porte sans être accueilh*. Son désintéressement seul égala sa charité. Pour lui jamais de promenades inutiles. Sa bourse, son influence étaient au service de toutes les conditions, de tous les malheurs. Il faisait du bien de toute main, quêtant au riche pour donner au pauvre, et mettant à ses services et à ses bienfaits toute l'exquise déUcatesse de son cœur.

Après 1830, il eut une influence incroyable, et

Dieu sait combien d'impudents coureurs de sinécures, abusant de sa faiblesse, triomphant de ses scrupules, parvinrent, par son crédit .i s'accrocher au mât de cocagne du budget !

Ne demandant jamais rien pour lui, il était solliciteur Irès-actif pour les autres, et, du moment que son cœur lui disait qu'il y avait une bonne action à accomphr, une injustice à réparer, ou à prévenir, son influence, son activité ne faisaient jamais défaut à l'œuvre. Les ministères, les administrations, les préfectures, les hospices, les parquets, les prisons, l'atelier, la mansarde sont remplis de ses bienfaits, et nul ne saura jamais toutes les démarches qu'il a ainsi tentées pour emporter une nomination, faire révoquer une destitution imméritée, adoucir les rigueurs de la loi, alléger des infortunes, soulager des misères. Faire le bien, rendre service, était pour lui non pas seulement un devoir, mais une affaire, affaire de cœur et de sentiment.

Rarement sortait -il dans la matinée; mais, midi venu, il prenait son chapeau, endossait sa redingote à la propriétaire, et, toujours à pied, flânant à travers les rues, nes'arrêtant guère qu'aux devantures des marchands d'estampes et de musique pour voir les gravures ou les vignettes des romans ou des albums, on était à peu près sûr qu'il allait visiter des gens dans la peine ou des malades, ou ses vieux amis, ou solliciter pour quelqu'un. S'il

réussissait, il rentrait chez lui gai, souriant, content de lui et des autres, causant longuement comme quelqu'un qui aime à s'entendre parler. S'il échouait, c'était tout le contraire : il était soucieux, morose, parfois même bourru, ne répondant que par monosyllabes à ce qu'on lui disait, et, dans la bonté de son cœur, s'accusant lui-même de son échec et rêvant aux moyens de le réparer.

En un mot, immense dans son œuvre poétique, Béranger s'est peut-être plus encore élevé dans son œuvre de charité, et, tout grand qu'est le poète, peut-être est-il inférieur à l'homme de bien. On ferait un volume du récit de ses actes charitables, des bienfaits qu'il a répandus, des services qu'il a rendus. Mais de telles œuvres doivent rester un secret entre l'homme et Dieu, et il est séant de laisser dans l'ombre ce que l'homme généreux n'aime pas à voir révéler au grand jour.

Béranger, dont rien n'arrêtait l'élan de la main et du cœur, ne bornait pas à des bonnes œuvres proprement dites, ses charités, ses bienfaits et sesser^ vices. Il avait des conseils et des encouragements pour tous ceux qui s'appliquaient à la carrière des lettres et de la poésie, et principalement pour ceux qui, par position sociale, étaient le moins en mesure de se faire valoir, c'esl-à-dire les ouvriers-poètes.

Parfois on lui en faisait un reproche : « En en- i courageant, lui disait-on, les ouvriers qui font des

vers, vous les exposez à quitter l'aiguille ou le marteau pour se jeter dans une voie où ils pourront ne trouver que des illusions et des misères. »

A cela il eût pu répondre d'un mot : « Si nul ne m'eût encour&gé, la France aurait le plus grand de ses poètes de moins, » Mais il était pour cela trop modeste. 11 répondait par cette excuse touchante :

« ..... Que voulez-vous? disait-il, je suis du parti « des pauvres, c'est donc à moi plus qu'à un autre « de les encourager. Chez tout homme, quelle que « soit sa condition, qui n'a que des idées d'em- « prunt, on doit blâmer la manie d'écrire. Mais « quand dans un talent en germe je vois de l'origi- « nalité, je l'encourage du mieux que je peux, suret tout s'il est né dans les rangs du peuple. Mon « motif, le voici : J'ai la conviction que la voix du « simple prolétaire inspiré par l'amour de ses sem- « blables remplirait mieux que tous autres livres « ou tous autres chants la mission d'enseigner, « d'éclairer la classe la plus nombreuse. Vous « voyez d'emblée la conséquence. Le bas moralisé, « le haut ne tardera pas à l'être. Eh bien ! puisque « jusqu'à ce jour le haut n'a pu moraliser le bas, « peut-être touchons-nous au temps où le bas mora- « lisera le haut. C'est même là une des illusions, (( des espérances que je serais le plus fâché de voir « s'évanouir. »

Parmi ceux des ouvriers-poètes dont il se plut à

encourager les essais, était Emile Debraux, le plus po])ulaire, après lui, de nos chansonniers, l'auteur de la Colonne, Soldat, fen souviens-tu ? Mon p'tit 3ïlmUe, Fanfan-la-Tidipe, etc., etc.

Malgré ses succès, Emile Debraux ne sachant ni solliciter ni se faire valoir, était resté obscur et pauvre. Recherché par toutes les sociétés chantantes dites goguettes, il se laissa aller dans ces réunions à son penchant pour la vie insouciante et joyeuse; il mourut en 1831, à l'âge de 33 ans, laissant dans l'indigence une nombreuse famille à laquelle Béranger vint en aide par cette charmante chansonprospectus mise en tête des œuvres d'Emile, et dont voici le premier et le dernier couplet.

Le pauvre Emile a passé comme une ombre , Ombre joyeuse et chère aux bons vivants; Ses gais refrains vous égalent en nombre, Fleurs d'acacia qu'éparpillent les vents. Debraux, dix ans, régna sur la goguette. Mit l'orgue en train et les chœurs des faubourgs, Et, roulant, roi, de guinguette en guinguette. Du pauvre peuple il chanta les amours.

De sa famille allégez l'indigence ; Riclies et grands achetez ce recueil.

A tant d'esprit passez la négligence r Ah ! du talent le besoin est l'écueil. Ne soyez point ingrats pour nos musettes ; Songez aux maux que nous adoucissons.

Pour s'en tenir au lot que vous lui faites, Le pauvre peuple a besoin de chansons.

Bélanger avait eu de la pitié pour Emile Debraux, il eut des larmes sublimes pour Escousse etLebras, ces deux malheureux jeunes poètes qui, après leur succès de Farruch-le-Maurey désenchantés de la vie au moment où la vie s'ouvrait pour eux, la terminèrent violemment ensemble.

Quoi ! morts tous deux dans cette chambre close

Où du charbon pèse encore la vapeur!

Leur vie, hélas ! était à peine éclose.

Suicide affreux ! triste objet de stupeur !

Ils auront dit : « Le monde fait naufrage ,

Voyez pâlir pilote et matelots;

Vieux bâtiment usé par tous les flots,

Il s'engloutit : sauvons-nous à la nage. »

El vers le ciel se frayant un chemin ,

Ils sont partis en se donnant la main.

Dieu créateur, pardonne à leur démence;

Ils s'étaient faits les échos de leurs sons;

Ne sachant pas qu'en une chaîne immense.

Non pour nous seuls, mais pour tous, nous naissons.

L'humanité manque de saints apôtres

Qui leur aient dit : «Enfants, suivez sa loi.

Aimer , aimer , c'est être utile à soi ;

Se fair j aimer, c'est être utile aux autres ! »

Et vers le ciel se frayant un chemin,

Ils sont partis en se donnant la main.

Ainsi, le poète, qui avait de la charité pour toutes les misères, avait de la pitié pour toutes les infortunes, et des larmes pour tous les malheurs.

Béranger, nous l'avons dit, aimait assez le bruit

^ qui se faisait autour de ses œuvres et de sa personne? mais il eût aimé l'entendre sans être vu. Il était peu de riuimeur de ces grands hommes qui aiment à poser. L'admiration en public le fatiguait, et la louange en face le blessait. Or, la révolution de 1 830 l'avait posé sur une sorte de piédestal : elle en avait fait une véritable puissance. Son talent, sa popularité, son courage, sa persistance dans la lutte sous la Restauration, son triomphe personnel à la révolution de Juillet, son influence après cette révolution, firent de lui pendant quelque temps l'homme du moment. Obsédé de mille demandes, assailli de mille visites plus importunes les unes que les autres, harcelé par cette foule de curieux étourdis qu'attire toute célébrité, il songea sérieusement à quitter Paris pour se dérober à sa popularité.

Une de ses tribulations dans ce flot toujours croissant de visiteurs, de solliciteurs, de curieux, d'importuns, était les fréquentes demandes qu'on lui adressait d'écrire quelques vers sur des alhimis.

Deux de ces impromptus avaient eu un succès prodigieux.

L'un, adressé à Madame Amédée de V..., était ainsi conçu :

Que bien longtemps cet album vous redise Qu'un chansonnier tendre, mais déjà vieux. Trouvant en vous bonté, grâce, franchise, Fui un moment la dupe de vos yeux.

Quoi ! par amour ? Non : il n'y doit plus croire. Mais las! il prit, par vous trop bien flatté,

Pour un sourire de la gloire

Le sourire de la beauté.

L'autre impromptu avait été fait à la suite d'une circonstance assez singulière. Un confiseur renommé de Paris, M. Terrier, avait eu l'idée de faire la chanson du Roi d'Yvetot en bonbon. A titre d'hommage, il vint offrir un exemplaire de son histoire en sucre à Béranger, qui en fut si satisfait, qu'il lui envoya, comme réclame, le couplet suivant :

Cher Terrier, quel honneur pour moi !

Eh quoi! sans flatterie • Vous mettez de mon petit roi

L'histoire en sucrerie!

Grâce à vous, ce roi généreux Va faire à son gré des heureux.

Ah! pour lui quel doux lucre!

S'il n'en fait encor dans ua an Cher Terrier, que je sois un Jean....

Un Jean. ...

Un Jean....

Que je sois un Jean sucre.

On comprend combien de tels couplets devaient affriander les amateurs de ces petites vanités. Béranger était littéralement obsédé de ces sortes de demandes. Un jour donc, un individu lui ayant demandé comme une grâce d'écrire seulement trois lignes sur Valbum d'une dame, que des notabilités littéraires avaient enrichi déjà de ces maussades productions, écrivit ceci :

■ Il est un Dieu, devant lui je m'incline,

« Pauvre et content, sans lui demander rien...,

« Que la suppression des albums . • • »

Béranger ne mettait pas toujours tant de malice à répondre à ces sortes d'obsessions.

Un exemple.

En 1854, un grand poète, homme politique, le cœur gros de bien des mécomptes, avait écrit sur \ album, fort surchargé déjà, de [Jadame de P..., ces quatre vers empreints de tant de découragement :

Dans ce cimetière de gloire Vous voulez ma cendre : à quoi bon?

Pendant que j'écris : Vieille histoire ! Le temps pulvérise mon nom.

Lamastike.

Béranger , peu après, prié de donner quelques vers pour le même album, écrivit, sous le nom de Lamartine, ce joli quatrain tout de grâce et de sentiment :

Si le temps, pour prouver jusqu'où va son empire, Pulvérise en effet le beau nom que voilà, Qu'il daigne sur ces vers que j'ose encore écrire, Jeter un peu de cette poudre-là.

6ÉBANGER.

On le voit : visites, soUicitations, demandes, importunités de toutes sortes, rien n'était épargné au poète. Lui si simple dans ses goûts, si bon homme dans ses manières, si modeste dans ses vœux et ses

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désirs, avait à subir, dans toute leur lourdeur, les embarras de la gloire et de la popularité.

Il avait cependant parfois quelques douces compensations.

Voici deux faits pris au hasard entre mille de même sorte.

Béranger aimait le peuple : de tout temps il avait été fort sensible aux marques d'affection qui lui venaient d'en bas, « parce que, disait-il, les for- (« mes compassées de la politesse n'en compri- « maient pas la naïveté. »

Une fois, il était prêt de quitter Paris. Les journaux avaient donné pour motif de ce départ def^ petits dérangements de fortune, suite de ses habitudes charitables. A cette nouvelle, un chaudronnier de Liège, admirateur passionné du poète qu'il ne connaissait que par ses œuvres, et père d'une nombreuse famille, croit voir Béranger vieux et ruiné, obligé, comme le vieil Homère, de parcourir le pays la besace au dos et le bâton à la main. Son cœur ému pleure sur le triste sort du barde populaire ; et sa main généreuse tire de son épargne une somme de cent francs loyalement acquise et péniblement amassée. Il l'envoie au poète, avec une lettre des plus touchantes et des plus délicates.

Béranger reçoit la lettre et le bon de cent francs, et, touché jusqu'aux larmes de cette marque d'affection d'un inconnu, il lui écrivit pour le rassurer

sur sa position, lui renvoya ses cent francs en le remerciant avec ces accents chaleureux de cœur ému dont lui seul avait le secret.

Une autre fois, un vieillard, appartenant à la classe ouvrière, se présente chez lui. 11 était proprement, mais assez pauvrement vêtu. A la vue du poète qui s'était levé pour le recevoir, en robe de chambre, calotte en tète, il s'était arrêté muet, interdit, embarrassé, le contemplant avec de l'enthousiasme dans les yeux et le sourire aux lèvres.

Déranger le crut fou.

— Que voulez-vous, mon ami? lui demanda-t-il avec bonté.

Plus interdit que jamais, cet honnête vieillard hésitait à répondre. Enfin, prenant son parti comme une personne qui, craignant de déplaire, chasse ensuite toute hésitation :

— Parbleu! monsieur Béranger, lui dit-il, il faudra bien que vous me pardonniez ; voici la chose : Depuis trente-cinq ans que j'ai quitté le service pour me faire ouvrier menuisier, il n'est pas de jour que je n'aie chanté de vos chansons ; je les sais toutes par cœur. Les jours de travail, elles étaient mon délassement; les jours de fête, elles étaient ma joie; enfin, c'était une partie de ma vie, quoi! et une bonne partie, je vous en réponds. Maintenant je suis vieux, je ne puis plus travailler; mais j'ai de braves enfants, de bons sujets qui me

font une petite rente, et avec ça je vis tout doucement. Le dimanche, quand je vais dîner chez l'un ou chez l'autre, c'est toujours moi qui chante de vos chansons, et ça me rappelle mon bon temps, où je n'étais manchot ni à la table ni à l'ouvrage. Parbleu! je me suis dit : « Pierre Degos, te voilà « vieux maintenant; aujourd'hui ou demain, tout « sera fini pour toi : il ne faut pas que tu meures « sans avoir vu ce M. Béranger qui t'a fait tant « chanter. » Et je suis venu pour vous voir. Voilà !

La voix du brave ouvrier était pleine d'animation ; son regard brillait d'enthousiasme. Béranger était évidemment ému.

— Vous trouverez peut-être ça bête, reprit le vieillard, mais il ne faut pas m'en vouloir; c'est tout franc et tout cœur, et vous ne sauriez croire le plaisir que ça me tait de vous voir. Ainsi, vous ne m'en voulez pas, n'est-ce pas?

— Voyez^ mon ami, si je vous en veux, lui dit Béranger.

Et il lui tendit la main.

Le brave ouvrier prit cette main dans les siennes, et, la serrant avec effusion :

— Monsieur Béranger, lui dit-il, ces deux mains qui serrent la vôtre sont les mains d'un honnête homme, et pas fainéant, allez!...

La voix du vieillard était émue j des larmes d'at-

M. Déranger, permettez-moi de vous embrasser,

tendrissement et de joie roulaient dans ses yeux. Il reprit :

— Monsieur Béranger, je suis bien vieux ; c'est la première fois que je vous vois : ce sera probablement la dernière... Vous êtes si bon!... Tenez, faites-moi un plaisir encore... laissez moi vous embrasser...

A cette demande, faite d'un accent empreint d'une timide et suppliante émotion, Béranger eut peine à dissimuler la sienne.

— Ah ! mon pauvre ami, lui dit-il, de bien bon cœur!

Et il lui ouvrit les b-ras.

Quel groupe pour la statuaire que cet homme du peuple embrassant Béranger!

Au milieu des embarras de sa gloire, Béranger n'avait pas toujours de si douces émotions; aussi, pour se dérober au régime étourdissant de visites, de sollicitations, de demandes qui l'obsédaient, pour se trouver seul avec lui-même, au printemps de 1834 il quitta Passy et fut habiter Fontainebleau.

A cette époque, il avait cédé à l'éditeur Perrotin, moyennant une rente viagère, l'exploitation de ses chansons faites et à faire. La rente était modique ; mais la générosité de son éditeur, en l'augmentant graduellement, devait mettre désormais le poète en I état de se dérober à volonté à sa gloire, d'habiter à

son choix Paris ou la province. La vie matérielle de Béranger était alors assurée ; il n'avait plus à s'en inquiéter : il voyait enfin satisfaite cette philosophique ambition qui, disait-il, n'avait jamais été au-delà d'un morceau de pain pour ses vieux jours.

Dès ce moment il se fit un devoir de rester, autant que possible, étranger à la politique et aux partis. 11 s'était créé une gloire à lui, il voulut se créer une joie à lui : celle d'assister en philosophe et en observateur au spectacle des héroïsmes et des turpitudes qui allaient continuer de se jouer sur la scène du monde.

On verra qu'il tint parole.

Déranger à Fontainebleau.

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