CHAPITRE XIII
SoMiMAiRE. — Déranger à Fontainebleau. — Déranger philosophe, observaleur, moraliste, utopiste. — Le petit Grillon. — Idées de Béranger sur les femmes. — Sa manière de les utiliser. — Ses idées sur le bonheur, sur les plaisirs, sur la mort. — Sa religion.
Béranger passa deux ans à Fontainebleau dans ce doux repos d'esprit et de cœur qui a tant de ctiarmes après d'ardentes et tumultueuses luttes. 11 occupait , sur la lisière de la forêt , une riante maisonnette aux volets verts, où rien de ce qui pouvait lui plaire ne lui manquait.
Un logement sain , une table frugale, des vêtements simples mais propres, un ameublement sans faste mais confortable , des amis dévoués, de rares visiteurs, de l'ombre l'été, du feu l'hiver, de l'air en tout temps, et Béranger se crut dans cette retraite le plus fortuné des hommes.
Une de ses grandes distractions était d'aller dans la forêt voir voler çà et là ces brillants papillons, si coquets, si jolis, qu'on dirait des fleurs qui flottent dans l'air. Parfois ces petits vagabonds ailés l'entraînaient plus loin qu'il ne voulait, dans quelque
sentier perdu , quelque fourré sombre ou quelque clairière ombreuse d'où il avait peine ensuite à retrouver sa route. Son imagination donnait alors du charme à sa témérité juvénile. Il se croyait le jouet de quelqu'une de ces jolies fées des siècles enfouis, qui, par quelque séduisante amorce , entraînaient les imprudents aux abords de quelque lieu enchanté, où ne manquaient jamais de se dérouler les plus piquantes et les plus prodigieuses aventures. Il aimait à se bercer un moment dans la sphère de ces illusions fantastiques. Son esprit lui retraçait les mille contes féeriques dont on avait égayé ses jeunes ans. Son imagination féconde ne manquait jamais de broder par-dessus le tout, et rien n'était plus amusant et plus fou que sa conversation quand, revenu de cet innocent vagabondage de corps et d'esprit, il racontait à Judith ou à quelques amis tout ce qu'il avait rêvé tout éveillé en cherchant à retrouver sa route.
Dans cette retraite , Béranger s'occupait peu de vers. Là, des arbres, des rayons de soleil qui venaient miroiter dans leurs masses d'ombre, le chant des oiseaux , le murmure des ruisseaux , l'avaient rendu, de satirique, contemplatif. Son esprit tournait à l'idylle. Il fit une chanson cependant, une seule datée de là, mais elle est charmante : c'est le Grillon^ l'un des chants les plus doux de sa muse philosophique, et qui reflète le mieux l'état de calme
auquel aspirait alors son âme, après tant d'années passées dans les tourmentes et les orages du monde.
Au coin de Pâtre où je tisonne En rêvant à je ne sais quoi, Petit grillon, chante avec moi, Qui déjà vieux toujours chansonne.
Petit grillon, n'ayons ici, N'ayons du monde aucun souci.
Nos existences sont pareilles :
Si l'enfant s'amuse à ta voix ,
Artisan, soldat, villageois
A la mienne ont cnarraé leurs veilles.
Petit grillon, etc.
Mais sous la forme hétéroclite Un lutin n'est-il pas caché ?
N'es-tu pas sylphe et petit page De quelque fée au doux pouvoir, Qui t'adresse à moi pour savoir A quoi le cœur sert à mon âge ?
Petit grillon, etc.
Non : mais en toi, je le veux croire, Revit un auteur qui jadis Mourut de froid dans son taudis En guettant un rayon de gloire.
Petit grillon, etc
Docteur, tribun, homme de secte, On veut briller, Fauteur surtout ; Dieu, servez chacun à son goût :
De la gloire à ce pauvre insecte.
Petit grillon, etc.
La gloire! est fou qui la désire.
Le sage en dédaigne le soin.
Heureux qui recèle en un coin Sa foi, ses amours et sa lyre.
Petit grillon, etc.
L'envie est là qui nous menace :
Guerre à tout nom qui retentit!
Au fait, plus ce globe est petit.
Moins on y doit prendre de place.
Petit grillon, etc.
Ah ! si tu fus ce que je pense, Ris du lot qui t'avait tenté :
Ce qu'on gagne en célébrité On le perd en indépendance.
Petit grillon, etc.
Au coin du feu tous deux à l'aise,
Chantant, l'un par l'autre égayés.
Prions Dieu de vivre oubliés.
Toi dans ton trou, moi sur ma chaise.
Petit grillon, n'ayons ici,
N'ayons du monde aucun souci.
Nous avons longuement parlé du poêle-, un mot maintenant du philosophe.
Après avoir suivi pas à pas les phases de cet immense talent; après avoir assisté au développement de sa popularité non moins immense; après avoir vu le chantre du peuple, le poète national semer à ' travers le monde son nom, ses chants et sa gloire» ayant à la fois plus ou moins à lutter contre les hommes et contre les choses, il n'est pas sans intét rêt de le montrer sous un nouvel aspect.
On a vu le poète successivement grivois, satiri(|ue, politique, national, humanitaire; nous montrerons le philosophe, l'observateur, le moralisle»
l'utopiste même, et cette page de la physiologie morale du chansonnier ne sera peut-être pas la moins intéressante à lire.
En l'envisageant sous ce double point de vue, nous aurons l'homme que les circonstances ont produit, et celui que d'autres circonstances auraient pu produire, s'il eût pu prendre sur sa modestie de se résigner à une vie de polémique et d'éclat.
Béranger a connu beaucoup de choses et beaucoup d'hommes, mais plutôt en les côtoyant et les effleurant qu'en se mêlant directement à eux . Sa vie toujours obscure, retirée, et en quelque sorte inutile en tout, excepté en œuvres de charité, a pour cachet tout spécial le bon sens mêlé au sentiment, et par suite étendu, froid, impartial, c'est-à-dire dans les meilleures conditions pour bien apprécier et bien juger. Placé à ce point de vue, tout immense qu'est Béranger dans son œuvre, l'œuvre reste encore inférieure à l'homme, c'est-à-dire à ce qui ressort de sa vie, de sa conversation de tous les jours, écho et reflet de sa pensée de tous les instants.
Cette phase incidente de la vie de Béranger est généralement peu connue : c'est cependant une de ces pages où se révèle à la fois l'homme, le poète, le moraliste, le philosophe. Nous nous y arrêterons un moment, et, pour lui laisser tout son attrait, nous écouterons Béranger lui-même conversant
sur tel ou tel sujet avec quelques amis. Réunis en partie en corps d'ensemble, ces accents arriveront à nous avec la gravité solennelle de révélations d'outre-tombe.
Le bonheur du genre humain, a-t-il dit dans une des préfaces de ses œuvres, a été le rêve de toute ma vie. A ce sujet, et dans l'ordre purement spéculatif et totalement en dehors des préoccupations politiques, il avait dans ses causeries des aperçus d'une hardiesse et d'une profondeur remarquables.
a On a dit, disait-il un jour, que le monde est « en travail d'une forme nouvelle, ou, si l'on veut, « d'une transformation. Cela pourrait bien être. « Tout y pousse. Mille rêveurs s'occupent dans ce « but de l'organisation de l'ensemble, et je crois « qu'avant tout il faudrait s'occuper de l'organisa- « tion des détails. Sans cela on n'aura qu'une H belle statue sans base.
« Ainsi, par exemple, je voudrais que l'on pro- « cédât par gradations, la famille, la commune, « l'Etat, le monde.
« Le système ainsi formulé, on peut d'un regard « embrasser l ensemble, de la naissance à la mort. « La vie n'étant qu'une grande école, une sorte de « préparation à une vie supérieure, tout, dans la « société, doit être dès lors pour l'homme une in- « cessante initiation. Les devoirs et les instruc- « tions de la famille initient à ceux de la commune,
« et ainsi des autres jusqu'à la sommité de l'échelle « humanitaire. Tout alors devient réellement école, « et nous devenons tous instituteurs les uns des « autres. D'abord le père et la mère, puis l'inslitu- « teur proprement dit, puis l'école professionnelle, « rédjlité , les administrations , tout. De nos huit à « dix millions de familles, la sève plébéienne monte « ainsi librement aux quarante mille communes, « de celles-ci au pouvoir central, et de là jusqu'où «f la main de Dieu peut vouloir en étendre la sphère,
« Mais les deux éducations par excellence de ce « nouvel ordre social devraient être les enfants et « les femmes, c'est-à-dire ce qui dans l'ordre acte tuel est à l'état de tutelle.
« Contradiction étrange! Les enfants sont la base « du foyer domestique. Il n'est pas de père et de « mère qui n'ait senti l'influence morale de l'en- « fant. Que l'on s'applique spécialement à déveîop- « per ses bons instincts, et l'on sera tout étonné de « la grande influence éducatrice qui sortira de ce « germe aujourd'hui presque infécond. Mais le « monde n'a pas encore secoué la rouille des vieux « âges. 11 reste organisé suivant les rites caducs « des vieux temps, sur l'antique croyance que « l'homme est né méchant ; et dans cette désas- «. treuse idée, au heu d'essayer de faire du monde « un paradis pour tous, on n'a rien trouvé de mieux « que d'en faire un purgatoire et souvent un enfer.
a En sondant cette idée dans toutes ses profon- « deurs, on y trouvera le principal germe des ca- « lamités et des misères humaines.
« Quant aux femmes qui, procréation à part, ne « sont en général, dans l'organisation actuelle, que « de grandes inutilités, je voudrais qu'on les fît « entrer dans le monde par le cœur.
« Et voici comment.
« Une fois la commune organisée en une sorte « de famille, en associations de secours mutuels, « avec écoles, salles d'asyle, hôpitaux, lieux de re- « traite pour les vieillards, institutions de bienfai- « sance, etc., je voudrais que l'on confiât d'une « manière exclusive aux femmes les missions se- « courables. Elles auraient là autorité, initiative. « En contribuant ainsi puissamment à reconstituer « les familles dans les communes, elles entreraient 0 dans la vie publique par une voie toute d'hon- « neur et de sentiment, et arriveraient peu à peu à « exercer dans l'État une influence dont e'ies se- « raient réellement dignes.
« Si j'avais à formuler un système pour cette a réhabilitation des femmes qui est une de mes « plus chères utopies, je le ferais en peu de mots. « Le rôle des femmes, dirais-je, n'est pas de « comprendre théoriquement. Elles sentent, se « passionnent, et, comme dans l'amour, elles sont <t immédiatement dans l'action. Au lieu dès lors de
« chercher à leur faire comprendre l'orgamsation « à laquelle vous voulez les associer, faites-la leur « sentir. En elles c'est le cœur qui fait aller la tête; « parlez donc au cœur. Pour la tête il faut un stage, « pour le cœur il n'en faut pas. Aussi, dans cette « sphère toute de sentiment, elles seront d'emblée « actives et dignement actives.
« Il va sans dire que pour les utiliser ainsi à leur « honneur et au grand avantage social, il faudrait « changer de fond en comble leur éducation, qui « est, de tout point, vicieuse, et en n'employant « que ce mot je suis fort indulgent.
« Ainsi la grande question d'avenir du monde « n'est pas à mon avis dans un système de gouver- « nement, mais dans un système d'enseignement. « Que tous enseignent suivant leur cœur et avec « l'éducation, la transformation se trouve faite, « sans déplacements brusques, sans violences surce tout.
« On m'objectera peut-être que pour tout cek il « faudrait des anges ; eh bien ! on en faiti C'est ce « que je disais un jour à un ministre de l'instruc- « tien publique dont les vues dépassent de beau< « coup l'horizon commun, Villemain. Que la mo* « raie soit la loi du monde ; que le sentiment en « soit la seule base. Qu'on essaie. Ce n'est peut- « être pas plus difficile qu'il ne l'a été d'y inlronia ser l'égoïsme et l'immoralité. Le monde a trop
« longtemps été livré aux empiriques et aux fri- « pons. C'est pour cela qu'il a tant vieilli. Celui-là « seul qui parviendra à y introduire la morale en « sera le vrai régénérateur. Mais quelle politique « il faudra pour cela ! Napoléon I" l'avait tenté, « ce travail d'Hercule était digne de lui; mais que € d'obstacles!! J'ai toujours cru que sa chute n'a- « vait pas eu d'autre cause. Tout le reste a bien pu « n'être que des questions incidentes. Creusez cette « idée, et vous serez étonnés des jets de lumière « qui en sortiront. »
Sur l'application d'idées politiques à la liberté, la bourgeoisie, le prolétariat, et autres questions brûlantes que la révolution de 1848 vint jeter dans l'arène sociale, il avait aussi des idées pratiques et philosophiques d'une immense portée. Peut-être aurons -nous occasion de nous en occuper ailleurs. Mais c'est surtout dans les questions qui touchaient d'une manière plus directe à l'homme privé qu'il fallait l'entendre dans ses jours d'épanchement, causant familièrement dans un cercle d'amis, avec cette bonhomie de bon sens si judicieux, si simple, si empreint de charité pratique.
« ... On dit assez généralement, disait-il, que « le bonheur ici-bas est une chimère. Je ne le « crois pas. La vie uniforme, sans besoins factices, « sans trouble, considérée seulement comme un
« doux repos, est bien près d'être le bonheur, si « elle ne l'est pas.
« Par suite d'une fausse direction dans les idées, « d'une déplorable tendance dans les actes, les « hommes en sont venus à se persuader que leur « âme, pour être convaincue de son existence, « avait sans cesse besoin d'être agitée. C'est un « tort.
« Dans cette sphère d'étourdissante agitation, ils « n'ont pas songé que ce qu'ils appellent monoto- « nie est précisément le caractère distinctif du « bonheur. La nature cependant le leur indique « de mille manières. Ainsi, par exemple, toutes « les roses se ressemblent ; mais les œillets, malgré « leur bigarrure, les tulipes, malgré leur bizarre- « rie, ne peuvent leur être comparés. Le ciel n'est « que d'une seule couleur quand il est sans nua- « ges. La mer est unie quand elle est calme. De « même le bonheur et la paix n'ont qu'une phy- » sionomie. Les passions, en nous agitant, les va- « rient seules à l'infini; mais ce coup d'œil ne vaut « pas celui d'une douce sérénité...
« Dieu, ajoutait-il, a mis à la disposition des « hommes deux grands mobiles de bonheur, l'é- « mulation et la curiosité : l'émulation, qui, le por- « tant à se distinguer honorablement parmi ses « semblables, le relève dans son légitime orgueil « et dans sa dignité; la curiosité, qui, le poussant
« à connaître, l'instruit à se conduire et à rester « digne de lui et des autres.
« Par malheur, l'émulation est dégénérée vite « en ambition, ce vice de bonne maison, évidem- « ment aussi ancien que la nature humaine. Les « plus vieilles traditions du monde, les traditions « hébraïques, parlent d'un arbre qui se trouvait « dans le paradis terrestre et qui avait 500 milles « de hauteur du temps d'Adam. Cet arbre fut coupé Ci par un ange, de peur que l'homme ne s'en ser- K vît pour monter au ciel avant son temps.
« Quant à la passion de la curiosité, c'est évi- « demment le plus grand bienfait que nous ayons a reçu de la nature. C'est à elle, en efiPet, que a nous sommes redevables de toutes nos connais- « sances. Sans elle, que seraient pour nous le soft leil, la lune et les autres astres qui roulent au- « dessus de nos têtes? Satisfaits de les voir bril- « 1er à l'empyrée, nous ne connaîtrions ni leur « cours ni leurs influences, et n'éprouverions par « conséquent qu'une minime partie de ces senti- « ments d'admiration et de respect qu'une connais- « sance plus parfaite de ces astres majestueux nous « inspire pour le grand architecte qui les a créés.
« Si la curiosité ne nous faisait pas examiner la « nature des végétaux, la manière dont ils ger- « ment, croissent, meurent, se reproduisant tou- « jours à leur temps avec une régularité qu'on ne
« peut qu'admirer sans la comprendre, nous ne « jouirions des fruits que comme les autres ani- « maux, probablement même avec moins de dé- « lices qu'eux, attendu que leurs organes, moins « usés, sont susceptibles de sensations plus pi- « quantes que les nôtres. Aussi, quand je vois des « pédants et des charlatans vouloir définir la na- « ture de Dieu, je ne puis m'empêcher de sourire « et de me dire : — 0 homme ! tu veux savoir ce « qu'est Dieu ? Sais-tu comment le blé que tu sè- « mes devient herbe ? Sais-tu comment cette herbe « que pâturent les animaux dont tu te nourris de- « vient chair? Incline-toi dès lors, adore, et tais- « toi!
« N'est-ce pas encore la curiosité qui rend nos « études agréables et fructueuses? Si nous ne sa- « vions les motifs qui ont donné naissance aux « événements, les faits que nous lisons sortiraient « bientôt de notre mémoire, ou du moins ne ser- « viraient que peu ou point à notre instruction. « Mais la curiosité nous porte à examiner, l'exa- « men nous mène à comparer. Or, ce n'est que « par les comparaisons que nous pouvons former « des jugements vrais soit des choses, soit des per- « sonnes, et ajouter ainsi à nos jouissances, c'est- « à-dire à notre bonheur.
« Cette passion de la curiosité occasionne bien « parfois des jalousies, des mécontentements, des
« querelles, même ttes malheurs : celle de notre « mère Eve nous a coûté cher, à ce que l'on nous f( dit ; mais il n'est pas de bon instinct dont on ne « puisse pervertir l'usage : il n'est pas de vertu a qui ne touche par quelque bout à un vice. Voyez « l'amour, la justice, l'émulation, l'économie, le « courage, la dévotion : l'un, l'amour, la plus no- « ble et la plus douce des passions, peut devenir « brutalité aveugle; la justice, exercée avec trop de « rigueur, devient cruauté; l'émulation, portée à « l'excès, dégénère en envie; l'économie, en ava- «r rice sordide; le courage, en férocité; la dévotion, « en bigotisme ou pis.
« Comme toutes ces diverses émotions de l'âme, « la curiosité mal dirigée peut bien produire quel- « ques désordres; mais elle n'en est pas moins une « des principales sources de tous les biens qui sont « en nous, et je suis persuadé que le bon usage c qu'on en fait peut décider en grande partie du « repos et du bonheur de l'homme »
Dans ce même ordre d'idées, la conversation roulait un jour sur la question tant débattue : Lesquels, des plaisirs vifs ou des plaisirs doux, pouvaient le mieux constituer le bonheur.
« ....J'ai longtemps réfléchi, dit Déranger, à c( cette question si grave au point de vue de l'honi- « me individuel, et j'en suis arrivé à cette conclu- « sion : qu'il ne peut y avoir là rien d'exclusif, et
« que ces deux sortes de plaisir peuvent rendre « également heureux et malheureux, suivant le « tempérament, les goûts, l'âge, et surtout les ha- » bitudes. Si j'avais cependant à me prononcer, « je pencherais pour les plaisirs doux, c'est-à-dire « pour les plaisirs qui dépendent absolument de « nous, que nous pouvons tenir de nous-mêmes, « trouver en nous-mêmes, et qui, pour être tels, « n'ont besoin que le moins possible de concours « extérieurs. Un exemple. Connaissez-vous rien de « plus tentant qu'un homme jouissant d'une force tune médiocre, vivant sans ambition et sans f( envie, content d'un produit honnête, sans dési- « rer la possession d'un terrain d'un gros revenu! « Un petit champ bien cultivé lui suffit. Il est con- « tent d'une moisson médiocre, d'une suffisante ré- « coite de vin et d'autres fruits, sans avoir besoin « de les acheter. Il plante des arbres d'espèces dif- «r férentes; il les range par allées ou par groupes, « à son choix ; il les entoure de petites rigoles que « la pluie remplit pour en humecter les racines. « Pendant qu'il dort, ils croissent. Ils rapportent; « de grands profits sans presque exiger de dépen- « ses. Il ensemence dans de petits sillons mille « divers légumes. Ils germent, croissent, mùris- « sent, et lui fournissent des mets d'autant pluô dé- « licieux que sa main les a fait croître, que la na- « ture et la frugalité en ont préparé la saveur.
« Tout cela, me dira-t-on peut-être, se réduit à « du soleil au printemps, de l'ombre en été, des <■ fruits en automne, du feu en hiver, de l'air en « tout temps : c'est vrai; mais, à mon avis, c'est « tout. L'âge d'or tant vanté, cette brillante utopie « des poètes, n'était certainement pas autre chose. « On se promène dans ses champs ou son jardin, " on suit les progrès de la grappe qui mûrit, de la « fleur qui veut éclore. On fait greffer des arbres, « on fait serrer son blé pour qu'il ne devienne pas « la proie des oiseaux. On suit du regard les abeilles « industrieuses revenant à la ruche chargées du suc « des fleurs qu'elles ont butiné. On goûte son vin. (f On monte au colombier où les pigeons roucou- « lent. On descend dans la basse-cour où les vo- « lailles gloussent ou caquettent. On entre dans « rétable où les bestiaux bêlent ou ruminent. On « parle physique. On raisonne sur la force concen- « trée d'une petite graine qui, se développant en « terre , produit un arbre parfois gigantesque. « Chaque saison on a soin de faire de bonnes pro- « visions : le lard, les poules, les agneaux, le lait, « le fromage, le miel, les ohves, de bons fruits, « une cave bien remplie : la basse-cour, l'étable, « la chasse au poil et à la plume, au besoin même « la pêche, pourvoient au reste
« De notre temps, où le monde s'est crétinisé « dans la hausse, la baisse et le report, on prise
« peu de telles joies, et cependant peu de plaisirs « pourraient être appuyés de plus grands exem- « pies.
« L'histoire sacrée, l'histoire profane en four- « m il lent.
« Saiomon cultivait les plantes et les arbres de « ses jardins et les connaissait tous, depuis le cèdre « qui croît sur le Liban, jusqu'à l'hysope qui sort « de la muraille.
« Le poi de Juda Osias allait par plaisir tailler ses « vignes dans le (]armel.
« Assuérus, donnant un grand festin aux habi- « tants de la ville de Suze, fit dresser les tables « dans le vestibule de son jardin, et du bois « qui, « dit l'Ecriture, avait été planté de la main des « rois. »
« Xénophon nous représente Cyrus le Jeune comff me un prince aussi curieux d'entretenir la beauté « de ses jardins que l'abondance dans ses provin- « ces.
« Les rois de Perse, au milieu du faste de leur « cour, ne sortaient de leurs palais que pour aller « à la guerre et cultiver leurs jardins.
« Pline, ô^iïïs son Histoire naturelle, nous donne « une assez longue nomenclature de rois et de gé- « néraux d'armée qu'avaient entièrement captivés « les douceurs de la vie champêtre.
« Quant aux Romains, nrwm «avons que les plus
« illustres familles liraient leurs noms des légumes qu'ils aimaient à cultiver ou des bestiaux qu'ils élevaient de préférence. Les Pisons tiraient leur nom des pois, ]es LejUiihis des]eni\\\es,\es Fabius des fèves, Cicéron des pois chiches, Lactiirtmis des laitues, Horicnsins des jardins, Porcins des porcs , Oviniîis des moutons , Babulus des bœufs, Vituhis des veaux, Cwpn'/ms des chèvres; et ainsi de mille autres que je pourrais citer, a Ces familles illustres ont tiré leur nom des plantes qu'elles cultivaient de prédilection; d'autres, pour le même motif, leur ont donné le leur. Mercure a donné son nom à la mercuriale, le centaure Chiron à la centaurée , Achille aux mille- feuilles [achilleà), le roi de Mysie Selèpbe au sclepiimi, la fameuse Artémise à l'armoise et (artemisia), le roi d'Illyrie Gentiusà h gentiane; « le fameux Lysimaque à la lysinuica, dont les « botanistes exaltent tant les propriétés; le roi de « Pont Eupator à l'aigre-moine {eupatorium) ; et « ainsi de mille autres.
« Quant aux auteurs qui ont pl^cé le bonheur « dans la vie champêtre la liste en serait intermi- « nable. Là figurent en tête Horace, Virgile, Cicé- « ron, Sénèque le tragique, Claudius, Perse, Pline, « et Juste Lipse, qui commence par dire : « Que « la vie que l'on mène à la campagne est la vie « des Dieux; et que, de tous les maux échappés de
« la boîte de Pandore, il n'en connaît pas de plus « grand pour l'homme que d'avoir préféré le sé- « jour des villes au séjour des champs. »
« Pour moi, je suis un peu de son avis, et si le « bonheur pur sur cette terre est quelque part, il « est évidemment là. Ce que j'y prise surtout, c'est « la liberté , ce bien inappréciable que toute âme « généreuse doit le plus tenir à cœur de posséder : a la liberté de manger sans attendre l'appétit d'un « autre ; la liberté de dormir sans redouter le ca- « price ou l'importunité d'un autre ; la Hberté de « réfléchir, sans qu'un tiers , par sa présence , « m'impose la corvée de parler ; la liberté de me a promener, de m'arrêter, de me mouvoir sans « autre volonté que la mienne, sans que le ca- « price, la supplique, les soUicitations d'un autre « m'imposent de me transporter , et çà et là , « comme un ballon poussé selon l'intention du « joueur, et mille autres tyrannies sociales aux- « quelles, avec la meilleure volonté du monde, je « n'ai jamais pu me plier que médiocrement... »
Une autre fois, on parlait devant lui de la mort, de ses suites, et de l'effroi que, par une inexphcable inconséquence, elle cause assez généralement,
«.... Pour moi, dit Déranger, je n'ai jamais trop « pu me faire à l'idée qu'après la mort nous soyons « détruits, comme les neiges de l'hiver qui fondent « au soleil du printemps, ou comme les nuées aue
« les vents dissipent. Dès lors, je m'en console d'a- « vance, en me disant : — Je quitte les personnes ff qui me sont chères, je ne fais que les précéder; « elles marcheront sur mes traces, et je leur serai « réuni quand Dieu l'aura jugé à propos.
« Est-ce comme privation de richesses et de « plaisirs que la mort peut paraître dure? Ici, c'est « autre chose. La séparation d'avec les objets chers « à nos cœurs, c'est affaire de raison ; celle d'avec « les choses chères à nos sens, c'est affaire de cons- « cience. Les richesses , les plaisirs ne nous ont a été que prêtés. La Providence , la nature nous a en ont accordé l'usufruit, et rien de plus. Ces « dons ne nous appartenant pas, doit-on regretter « un moment ce qui n'est pas à soi ? Quand on ne « perd rien du sien, qu'on Tî'abandonne que des « choses étrangères, pourquoi se plaindre de ren- « dre à qui de droit ce qui lui appartient? Pour a peu qu'on se souvienne qu'on est venu nu dans « le monde, on doit se plier sans peine à l'idée de « s'en aller nu.
« Ces idées sont logiques. On doit alors regar- '< der le monde comme une hôtellerie ou comme r( un hospice, dans lequel une troupe innombra- " ble d'êtres blancs, noirs, rouges, bronzés, jaunes, « viennent loger ^)endant un temps limité, et jouir « des choses qsà le maître de l'hôtellerie ou de * 'hospice lui fournit gratis, et plus ou moins libé-
« ralement. Il me semble l'entendre parler et nous « dire : Prenez : ce nest pas àvos mérites que vous « devez ces largesses, mais à ma inuniftcence. Je « vous comble de mes dons jusqu'à ce qu'il me plaise « de vous renvoyer. En attendante asseyez-vous à « ce banquet : mangez, buvez, faites l'amour, vivez « en joie, soyez contents. Mais quand la dernière « heure sera venue, et que je vous recommanderai « de vous retirer, obéissez de bonne grâce, et cédez « de bon gré la place à d'autres, afin qu'ils puissent, « à leur tour, jouir des bienfaits de ma munifi- « cence.
« Quel homme, en pareil cas, peut refuser de se « retirer de la maison d'autrui? A moins d'être « ingrat, injuste ou insensé, osera-t-il rester mal- « gré le maître de la maison, et attendra-t-i! qu'il « l'en fasse expulser par force? 11 y a donc folie, « ingratitude ou bêtise de vouloir jouir de la vie « malgré lui.
a Que serait-ce donc, bon Dieu! si je voulais a passer en revue tout ce qui doit détacher l'honnête « homme du monde, si je voulais faire défiler les « bataillons de superstitions, d'erreurs, de préju- « gés, de crimes, d'injustices, de violences, de a rapines, de débauches qui courbent l'homme « sous un joug honteux; enfin, toute cette lèpre « incurable de vices et de passions qui asservissent « un corps moribond aux besoins d'une chair
« malheureuse ! Ce serait à dégoûter de la vie.
« On n'aime pas le vin pour le vin ; on l'aime en « tant qu'il renferme en lui une bonne qualité. Il « en est de même de la vie. Considérée seulement « comme vie, elle n'est rien si elle n'est bonne. Si « elle est misérable, elle doit être méprisée comme « du vin gâté... »
Nous pourrions multiplier ces citations de souvenirs, qui embrassent non-seulement la vie réelle, mais encore la vie politique. On y verrait comment Béranger, caquetant, était un sage dans toute l'acception du mot. Ayant immensément lu, immensément observé pendant un demi-siècle , n'ayant rien oublié de ses lectures, de ses observations, ses causeries étaient un mélange de judicieux aperçus, de pensées fécondes , de traits malins , de saillies inattendues , de bons contes, d'anecdotes piquantes, de francs rires toujours contagieux. Tout cela, sans prétention, sans éclat, sans art, mais à la fois empreint de bonté, d'élan, de chaleur, d'originalité, d'ingénuité, de malice, de douce philosophie et de piquante critique. Ce n'était pas un discoureur, c'était un causeur qui parlait, c'était l'homme de ses vers, un sage qui avait pris pour règle invariable de sa conduite et de ses actions cette belle maxime d'Épicure :
Le meilleur usage qu'on puisse faire de son esprit^ c'est d'être honnête homme.
Et comme il avait énormément d'esprit, il er usait dans ce but.
Quant aux choses de pure spéculation , il avait peu de parti pris. Ami constant et rigide de la vertu, sans l'impertinente et ridicule vanité de se prétendre supérieur à tous, il n'avait guère, sur une infinité de choses, que des opinions plus flottantes qu'arrêtées.
Il serait intéressant, sans doute, de le suivre plus longtemps dans cette voie de piquantes causeries, où la profondeur des pensées côtoyait toujours l'originalité, le rire, l'imprévu ; mais l'espace qui nous reste et qui nous est limité est suffisant à peine pour nous laisser voir le poète dans cette dernière période de sa vie, aux prises avec une révolution nouvelle qui, dans son enthousiasme pour le vieux et modeste lutteur, allait le hisser pendant tout un jour sur le pavois populaire.
Avant cela, cependant, nous l'écouterons une fois encore dans une de ses révélations qui touchent à un point d'un grand intérêt, la religion.
On a accusé Béranger de déisme, de ne croire ni en Dieu ni à l'immortalité de l'âme ; que sais-je encore? Il avait eu le malheur de dire: U intolérance est fille des faux dieux, et c'en fut assez pour soulever contre lui tous les païens grimés de nos jours, dont la tolérance n'est pas la vertu favorite.
t Causant un jour de cette étrange accusation , il disait :
« Dès l'âge de vingt ans, j'ai eu la per-
« suasion qu'il ne devait y avoir rien de plus triste « que de se trouver vieux avec des croyances fac- « tices. J'appelle croyances factices toutes celles « qui n'ont pas pour base une foi vive, robuste, « intraitable.
« A cette conviction , je dois un profond senti- « ment religieux, qui a été une de mes grandes « consolations. Pour qui a des yeux, ce sentiment « est visible en cent eiidroits de mes chansons : « je dirai plus , c'est à ce sentiment que je dois ' le plus pur du peu de gloire qu'elles m'ont <' valu.
«..•.•.... Mon âme' « Ira franchir tous ces mondes flottants, • Tout cet azur, tous ces globes de flamme « Que Dieu sema sur la route du temps.
« Levez les yeux vers ce monde invisible ■ Où pour toujours nous nous réunissons.
Oh ! sans regrel, mon ami, partez vite, En souriant remontez dans les cieux.
« Mais un Dieu brille à travers nos ténèbres, « Sa voix de père a dû calmer vos cris.
Ah! disaient-ils, suivons ce trait de flamme, N'iUlendons pas, Dieu, que ton nom puissant, Qu'on jette en l'air comme un nom de passant. Soit lettre à lettre effacé de noire âme. Ht vers le ciel se frayant un chemin.
Us sont partis en se donnant la main.
N'attendez plus, partez, mon âme, Doux rayon de l'astre éternel; Mais passez des bras d'une femme Au sein d'un Dieu tout paternel.
« Il est un Dieu, devant lui je m'incline, o Pauvre et cx-cA^nX sans lui demander rien.
« 11 est vrai que je priais Dieu à ma manière.
Je me fie.
Mon père, en ta bonté :
De ma philosophie Pardonne la gaieté.
Que ma saison dernière Soit encore un printemps!
« Il est encore vrai que je crois à un Dieu punis- « sant avant tous les hommes durs envers les « autres.
Vous qui manquez de charité, Tremblez à mon supplice étrange ; Ce n'est point sa divinité, C'est l'humanité que Dieu venge.
« Il est enfin vrai que je croyais à un Dieu bon.
• Ah! Dieu n'a pas leur cœur pour me maudire!
« que je croyais au Dieu des Évangiles, ce livre « de la sagesse et de la charité qui contient toute « l'humanité en quelques pages :
■ Chrétien, au voyageur souffrant « Tends un verre d'eau sur ta porte.
« Sauvons-nous par la charité.
« On est admis dans son empire « Pourvu qu'on ait séeLé des pleurs.
« Quelque interprétation que l'on veuille donner « à ces divers passages, je défie qu'on en tire pour « conclusion raisonnable que je ne crois ni en « Dieu ni à l'immortalité de l'âme. On l'a tenté « cependant, et il m'a fallu bien de la philosophie « pour ne pas engager sur ce sujet d'irritantes fl luîtes : il est si difficile au sage de vivre au mi- «f lieu d'une horde de fous ! »