‹ Mémoires authentiques sur BérangerChapitre 18 sur 42 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Sommaire. — Béranger à Tours : ses occupations, ses distractions. — i,e chanoine Bernardeau. — Béranger jouant aux boules. — Nouvelles -.jgraiions du poète : son retour à Passy. — Son goût pour la solitude et le repos. — Détails sur sou intérieur. — Frugalité de sa table. — Modestie de son habitation. — Son épicuréisme et sa volupté sont en lui des vertus de plus. — Chateaubriand, Lamennais. — Le jardin de la maison de la rue Vineuse. - Un café chez Béranger. - Mademoiselle Déjazet chez Béranger. — Les banquets de la réforme. — Révolution de 1848. — Béranger n"y prend aucune part.

En 1834, Béranger avait été se cacher à Fontainebleau. 11 y resta jusqu'en 1^36. A cette époque, se trouvant trop près de Paris, il transporta ses pénates à Tours. Là, il habitait une petite maisonnette avec jardin, rue Ch^oineau, à la Roche- Plombière, passant une partie de son temps à cultiver des tulipes et des dahlias comme un vrai bourgeois désœuvré de province.

Là, comme partout, c'était le Béranger que nous connaissons déjà. Seulement, il s'occupait alors moins de vers que de prose. Ses vers étaient cette charmante chanson aux oiseaux de la Grenadière, qu'il appelait à venir peupler le jardin de sa nouvelle habitation.

Oiseaux, merci! Rome fut sage

De vous consulter autrefois.

Je vais aux plus prochains rivages

Vivre en un coin sous d'iiumbles toits.

Ici, vous qui du vieil ermite

Picoriez en paix les raisins.

S'il a des arbres pour voisms,

Venez charmer son nouveau gîte.

Oiseaux, adieu ; peuple heureux et chéri f

En vous créant l'Eternel a souri.

C'est aussi à Tours qu'il composa une autre chanson non moins charmante, la Rivière ( Dernières Chansons. Paris, Perrotin, 1857), une vraie perle où le poète semble vouloir résumer le mobile de sa poésie : cette poésie à lui qui, n'ayant jamais rien d'égoïste et de personnel, révèle cette fois encore le secret du succès et de la popularité de ses vers.

En vrai songe-creux, le poète suit le cours d'une eau limpide qui, sortie obscure et ignorée on ne sait d'où , va se perdre au loin fécondant sur sa route des prairies, abreuvant des troupeaux, donnant la vie à la roue du moulin qui convertit en farine le blé dont se nourrit le pauvre, imprimant le mouvement aux foulons qui pressent le drap dont le pauvre s'abrite contre le froid de l'hiver. Il interpelle cette onde travailleuse. Il la presse de s'arrêter un moment pour caresser les épaules de sa bien-aimée. Mais bientôt il se reproche cette supplique égoïste, et , s'oubliant pour ne songer qu'aux autres , il termine par ces deux strophes :

Ai]\ vils travaux, de notre terre Cesse enfin de livrer ton cours ; Plus pure, enivre et désaltère La poésie et les amours.

Qui parle ainsi ? c'est l'âme folle D'un poète qui dans ce lieu Oublie, aux pieds de son idole, Ceux qui travaillent devant Dieu.

C'est encore à Tours qu'il composa l'Histoire d'une idée [Dernières Chansons, lieu cité ), l'une des plus pimpantes filles de son âge mûr.

— Idée, idée, éveille-toi.

Vite, éveille-toi, Dieu t'appelle- Sommeillait-elle au front d'un roi ?

Au front d'un pape dormait-elle?

Chœur de Bourgeois.

— Une idée a frappé chez nous !

Fermons notre porte aux verroux

— D'un tribun ou d'un courtisan Est-ce l'ouvrage ou la trouvaille?

Non, fllle d'un simple artisan.

Elle a vu le jour sur la paille.

Chœur de Bourgeois.

— Une idée a frappé chez nous !

Fermons notre porte aux verroux.

— Quoi ! toujours, s'écrie un bourgeois, Des prétentions mal fondées!

Pour l'émeute encore une voix!

Nous n'avons eu que trop d'idées.

Chœur de Bourgeois.

— Une idée a frappé chez nous !

Fermons notre porte aux verroux.

— De l'Institut les souverains Disent : Sachez, petite fllle, * Que nous ne servons de parrains Qu'aux enfants de notre famille.

Chœur de Bourgeois.

— Une idée a frappé chez nous!

Fermons notre porte aux verroux.

— Un philosophe crie : Eh quoi!

Quelqu'un a cru, cervelle folle, D'une idée accoucher sans moi: D n'en sort que de mon école.

Chœur de Bourgeois-

— Une idée a frappé chez nous !

Fermons notre porte aux verroux-

— Un prêtre dit : Siècle de fer, Ce qui naît de loi m'épouvante; Ton idée est fllle d'enfer!

Si Dieu créa, le diable invente.

Chœur de Bourgeois.

— Une idée a frappé chez nous !

Fermons notre porte aux verroux.

On voit que , dans sa retraite, Béranger ne se laissait pas complètement absorber par la contemplation delà nature. Le murmure des ruisseaux, la vue des arbres, le chant des oiseaux ne l'occupaient pas d'une manière exclusive : il n'était pas là précisément en misanthrope, en moraliste désenchanté; et, bien qu'il eût échappé à toutes ces effluves maoQ étiques quotidiennes qui, sous forme d'actualités,

bouillonnent sans cesse dans cette grande cuve qu'on appelle Paris , il était resté du monde et s'y mêlait d'ordinaire par la pensée; ses sentiments contemporains s'émouvaient, se passionnaen/ môme, et comme preuve on n'a qu'à lire le Panthéisme, un chant de ce même dernier recueil de 1857^ une charmante boutade qu'il adresse à l'un des fervents apôtres de la réhabilitation de la chair après d830, un ancien prophète saint-simonien :

Ne connais-tu pas Don Quichotte t Voilà l'esprit pur, lance au poing.

Son écuyer boit, mange et rote, C'est la chair en grossier pourpoint.

Pour que Sancho nous moralise Entre la brocbe et le cellier, Sous les dalles de notre église Enterrons le preux chevalier.

Nous avons dit qu'à Tours Béranger s'occupait moins de vers que de prose, et c'était vrai. Sa prose était une Histoire des Contemporains, curieux trava.il auquel il renonça plus tard, pour ne pas avoir à dire trop de mal de ses amis, et qui, — on le verra plus loin, — devait lui valoir une des positions les plus singulières qu'il ait jamais été donné à un littérateur d'occuper.

Au-dehors, il s'était créé une distraction des plus innocentes. Tout le temps qu'il ne passait pas à ses biographies, à ses réflexions ou à ses cultures, il l'employait à jouer aux boules. Son antagoniste de

prédilection était un chanoine de la cathédrale de Tours nommé M. Bernardeau. Leur connaissance s'était faite sous les auspices de la charité.

Béranger avait pour voisine une veuve, jeune encore, mais faible, maladive, mère d'une famille nombreuse et dans le dénuement le plus complet. De sa fenêtre il pouvait journellement voir toute cette misère : cette mère se traînant avec peine à îjuelque abri pour se réchauffer au soleil ; un enfant à la mamelle qui toujours pleurait, cherchant vainement sa nourriture dans un sein tari; trois ou quatre autres enfants à peine vêtus et la suivant, pâles, étiolés par la faim et les souffrances.

Béranger s'informa de cette femme. Il apprit que c'était une bonne et digne mère, veuve depuis quelques mois d'un mari mort après une longue maladie qui avait épuisé les ressources du pauvre ménage.

Le bon cœur du pauvre poète s'émut, et il vint en aide à cette misère.

La veuve ignora d'abord la main bienfaisante qui venait alléger tant de souffrances ; mais l'ayant ap pris peu après, elle fut remercier Béranger et lui dit :

— Ahî Monsieur, après M. Bernardeau, vous êtes ma seconde Providence.

Béranger s'informa d'elle ce que c'était que ce monsieur. Elle lui dit que c'était un chanoine cha-

ritable qui dépensait tout son canonicaten bonnes œuvres , et qui venait régulièrement jouer aux boules dans les environs.

Le chansonnier voulut connaître ce digne ecclé stastique.

11 se rendit au jeu de boules en simple curieux. Jl vit ce chanoine, l'un des joueurs les plus assidus. C'était un homme ni grand ni petit, ni beau ni laid, n'ayant de saillant dans son port, son allure , ses traits, qu'une de ces bonnes figures franches, ouvertes, qui d'abord préviennent et captivent.

C'était en efitet une de ces bonnes natures d'homme, tout âme et tout cœur, et d'une ingénuité presque enfantine.

Une douce intimité s'établit entre eux. Déranger se laissa tenter de risquer une partie aux boules. 11 y prit goût. Ce jeu devint une de ses distractions, et chaque jour, quand le temps le permettait, le chansonnier et le chanoine faisaient leur partie ensemble. Et rien n'était plus curieux que de voir ces deux hommes jetés, l'un par la piété, fautre par le génie, dans deux voies si diverses , l'un généralement respecté , l'autre généralement admiré , retrousser l'un sa soutane, l'autre sa redingote, ef se livrer avec une joie d'enfants au même délassement et au même innocent plaisir. Aussi , bien qu'ils ne fussent l'un et l'autre que d'une force audessous de la médiocre , la galerie la plus nom

breuse s'attachait à eux de préférence : ce qui, soit dit en passant, amenait parfois de petites jalousies de la partdes beaux joueurs tourangeaux, là, comme ailleurs, très-fiers et très-vaniteux de leur savoirfaire.

Béranger, qui, à Fontainebleau, s'était trouvé trop près de Paris, s'en trouva probablement trop loin à Tours. En 183811 vint habiter Fontenay-aux- Roses, et en 1840, croyant sans doute qu'à la suite de toutes ces migrations les curieux, les importuns et les ingrats avaient perdu sa trace, il revint dans sa chère petite maison de la rue Vineuse à Passy, où il devait rester jusqu'à la révolution de 1848.

Là, il essaya de vivre selon son goût, c'est-à-dire obscur et ignoré. Ce n'était pas chose aisée. Sorti par sa vie, par ses relations, par son importance, du rôle de chansonnier, il ne lui était plus possible de s'effacer dans la pénombre où sa modestie aurait voulu rester cachée» Le génie et la popularité ont leurs douceurs et leurs charges, et Béranger, assez friand des premières, n'avait jamais pu se plier aux autres qu'avec un sentiment répulsif. Cependant il parvint à s'isoler assez pour éloigner en partie de lui cette curiosité importune et banale qui, aux yeux de tant de sots, met une célébrité sur le pied d'une bête curieuse de la foire.

11 redoutait tellement ces sortes de visites, qu'il repoussait avec une humeur parfois sauvage ceux

OU celles qui voulaient empiéter sur sa solitude et son repos. Ainsi un jour, M™« Louise Collet lui ayant demandé de lui présenter un de ses compatriotes, fougueux admirateur de son talent, en *eçut cette réponse :

« Votre lettre me fait peur. Vous me menacez « de m'amener quelqu'un que je ne connais pas, « et c'est là une liberté que je n'ai accordée à au- « cun de mes anciens amis. Je vous prie donc de « n'en rien faire. Vous trouverez cette prière '( peu polie; mais quand il s'agit de défendre mon « bouge, je suis capable de tout. Je me suis étudié à « ne prendre jamais sur l'indépendance des au- « très pour avoir le droit de faire respecter la « mienne... »

Sa persévérance à défendre son intérieur lui valut enfin un peu de cette solitude et de ce repos qu'il aimait tant. Il put vivre alors de cette vie d'épicuréisme et de volupté qu'on lui a fort amèrement reproché faute d'avoir su la comprendre.

En effet, comprenant l'imagination dans les arts et la redoutant dans la vie comme un écueil à peu près général de la conscience, Béranger était voluptueux par sensation, mais non par système, épicurien par sentiment d'indépendance et de repos, et non par goût du plaisir. 11 vivait de peu, de si peu qu'il avait même réduit la médiocrité d'Horace. Sa table était aussi modeste que son habita-

tion. Bien qu'abondamment servie, elle était sans recherche. 11 était si peu connaisseur en vins, qu'il ne distinguait pas le bordeaux du bourgogne. Il préférait cependant ce dernier, par un motif qui ne manquait pas d'originalité.

« C'est, disait-il, qu'après avoir bu une bouteille « de bordeaux, on est aussi bête après qu'avant. »

En un mot, il était épicurien et voluptueux, mais à sa manière, c'est-à-dire que son épicuréisme et sa volupté n'étaient en lui , au fond, que des vertus déplus. Il les avait plies l'un et l'autre à se contenter de jouir de ce qui, pour tout autre, n'eût été qu'un médiocre attrait.

Possédons Pour seuls dons Simple loît, portes closes, Du vin, des chants, des rose»

Et la paix d'un reclus.

Rien de plus.

C'était mademoiselle Judith, l'amie fidèle et dévouée, qui faisait les honneurs de cet intérieur modeste. Elle recevait les amis du poète avec une aisance, un tact et un bon goût parfaits. Quant à lui, il se chargeait de les faire rire, et, comme il en donnait l'exemple par ses gaies boutades et ses francs éclats de rire contagieux, il y parvenait toujours.

Quelques amis, quelques affidés, fréquentaient seuls assez assiduement son modeste réduit.

De ce nombre étaient Chateaubriand et Lamennais. ,

La mansarde et le jardin de la rue Vineuse ont ' vu de bien piquantes scènes entre ces trois grandes individualités du temps. Le chansonnier- poète . malin bonhomme, à la foi riante et arrêtée, chantant la patrie, la gloire et Jeanneton ; le grand seigneur, lettré, pieux courtisan, à la foi dolente et mobile, dupeur et dupé de nos discordes civiles; le prêtre philosophe, à la foi irascible et hardie, fourvoyé dans le dédale de la théologie et des luttes mondaines de la politique.

L'un, Déranger, riait de tout; l'autre. Chateaubriand, pleurait sur tout; le troisième, Lamennais, s'emportait à propos de tout. On voit d'un regard les curieux incidents qui devaient naître de ces contrastes entre ces trois esprits cultivés, qui , du reste , s'aimaient et s'estimaient réciproquement , mais entre qui un mot jeté dans la conversation suffisait parfois pour soulever les questions les plus brûlantes et amener de véritables tempêtes.

Le terrain le plus neutre entre eux était le jardin où, dans les beaux jours, ils descendaient prendre le café. O.tte insignifiante distraction était pour eux chose grave- Béranger. Lamennais, mademoiselle Judith avaient chacun l'innocente prétention de connaître le meilleur degré d'infusion du café. Chaque fois, une discussion ne manquait jamais de

s'élever à ce sujet. Comme le choix des arguments se trouve là fort limité, chacun ne pouvait naturellement que se répéter, et, après mille discussions de même sorte, la question étefit restée au même point et la sokition toujours indécise. Lamennais mettail aru débat un amour-propre incroyable.

C'était ordinairement lui qui, à l'aide d'un petit moulin à main serré entre ses genoux, moulait le café en donnant au mouvement de rotation de sa main le degré de célérité le plus convenable. Béranger surveillait l'ébuUition de l'eau; Judith tassait la poudre dans le filtre. Quant à Chateaubriands qui n'entendait rien aux arts culinaires, et dont la pensée planait toujours entre le ciel et la terre, il prenait un râteau ou un arrosoir, et se mettait à ratisser ou à arroser le jardin jusqu'à ce que le café fût servi. Béranger essayait alors de l'égayer par quelque bon conte, et lui payait sa tâche en Je faisant rire malgré qu'il en eût.

Ce fut dans ce même jardin de la petite maison de la rue Vineuse qu'eut lieu, en 18U, une scène charmante entre le grand chansonnier-poète et l'inimitable actrice qui avait personnifié sur la scène sa Lisette et sa Frélillon, Mademoiselle Déjazet.

Voici comment la raconte un spirituel chroniqueur, Eugène Pierron :

« Un jour, à propos de la Lisette, Mademoiselle Déjazet avait écrit ce billet à Béranger :

M" Déjazet chante la Lisette à Bérr

anjïer.

« Monsieur, je suis heureuse que M. Bérat m'ait « choisie pour me faire l'interprète d'une admira- « tion que la douce mélodie ferait revivre si jamais « elle pouvait s'éteindre. Son cœur d'artiste m'ac- « corde plus d'éloges que je n'en mérite : le succès « est-il douteux quand on chante Béranger? Plus « d'une fois déjà j'ai dû le mien à ce grand nom. « Aussi est-ce après l'hommage que le monde entier « lui rend par ma bouche que j'ose^ moi, pauvre « rien, lui offrir celui de ma sincère reconnais- « sance.

a Déjazet. »

« Le poète avait répondu :

« Non, Mademoiselle, vous ne me devez rien ; « c'est au contraire moi qui suis votre obligé. Avec « des acteurs distingués à qui je dois des actions « de grâce, vous avez travaillé à ressusciter quel- « ques-unes de mes filles chéries, et votre rare ta- « lent, adoré du public, a réveillé bien des fois le « souvenir du nom de leur père dans un pays où « les noms sont bien vite oubliés. Vous avez été un « habile commentateur de mes fugitives produc- « tions. Pouvais-je, Mademoiselle, en avoir ur. « plus aimable et plus intelligent? Les commen- « taires sont bien souvent au-dessous du texte. Le « mien s'est enrichi de tout l'esprit qu'on vous re- « connaît, et bien des écrivains ont pu me porter « envie.

« Si je n'avais eu le tort si ridicule de venir au « monde trente ans avant vous, Mademoiselle, il « me semble que vous eussiez été ma première fée ; • mais, M. Vanderburchaidant, vous avez été bien « véritablement la seconde. Aujourd'hui qu'à la « prière de M. Bérat votre art enchanteur vient << encore de rajeunir le cœur d'un vieillard, per- « mettez que, du fond de sa retraite, il vous offre « ses hommages et ses remerciements.

« Béranger. »

« Voilà toute la correspondance de Déjazet avec l'illustre poète. Elle ne pouvait s'en contenter ; elle avait trop à cœur de contempler à l'aise celui qui tant de fois l'inspira ; elle voulait le voir, lui parler, l'entendre. Aussi, pour jouir de cette faveur réelle, elle eut recours à l'obligeance d'un de nos plus spirituels vaudevillistes, ami du chansonnier, et le pria instamment de la présenter à Béranger. Le lendemain, en compagnie de cet obligeant ami, elle frappait à la demeure de l'immortel poète.

« Béranger la reçut avec cette aimable simplicité, ce sans-façon philosophique, cette bienveillance toute particulière qu'il avait toujours envers les petits et les grands qui allaient à lui ; il la remercia cordialement d'avoir bien voulu consacrer une de ses heures à visiter un vieillard ; il s'excusa de n'avoir pas assisté à ses représentations : son

iTrand âi^e, sa retraite éloignée, lui interdi^nient ce ];laisir. Il était arrivé, disait-il, aux jours où chaque cure impose une nouvelle privation

« — Et celle de ne pouvoir vous entendre, madame, ajouta-t-il, est certainement pour moi une des plus pénibles.

« — Vraiment! s'écria Déjazet, vous auriez du plaisir à m'entendre?

« — Pouvez- vous en douter?

« — Eh bien! voulez-vous que je vous chante votre Lisette^ ici, pour vous seul, sans autre accompagnement que les battements de mon cœur, qui n'a jamais battu si fort qu'à cette heure bénie où je puis enfin voir, contempler, admirer, entendre Béranger!

« Et, sans lui laisser le temps de répondre à son élan d'enthousiasme, elle jeta au loin son chapeau qui l'embarrassait, se mit doucement aux genoux de l'illustre vieillard, prit ses mains dans ses mains, et, de sa voix vibrante, se mit à chanter avec toute son âme :

Enfants, c'est moi qui suis Lisette, La Lisette du chansonnier...

« Jamais Déjazet ne chanta avec plus de naturel, de pureté, de sensibilité fringante et touchante à !a fois; elle faisait sourire et rêver. C'était bien là ceîtc Lisette au déclin de la vie, cette Lisette toujours

gaie, toujours vive et tendre, et le cœur agité du plus riant souvenir, chantant ses jeunes années, ses années de beauté fraîche et de facile amour, et chantant surtout la gloire de son charmant ami le grand chansonnier, et avec sa gloire ses revers, son courage, ses captivités, sa modestie, son désintéressement, sa simplicité, son bon cœur.

« Ce mélodieux monologue, dont la musique et les paroles rivalisent ensemble de douceur, de grâce et de sensibilité; cette scène-chanson, plus courte qu'une tirade de mélodrame et plus attendrissante que bon nombre de pièces en un ou plusieurs actes ; ces couplets charmants, chantés par Déjazet à Béranger... ah! cela devait être touchant!

« Le poète n'essaya point de cacher son émotion ; elle était trop douce et trop agréable pour la dissimuler. Il embrassa Déjazet-Lisette, et, pour tout compliment, lui montra les larmes qui étaient dans ses yeux ! »

Quatre ans se passèrent, et, après dix-huit ans d'un calme trompeur, la foudre populaire renversa de nouveau un trône.

Ce fut la révolution de février 1848.

Cette fois, Béranger n'y était pour rien.

On sait comment commença cette révolution : au milieu des pots et des verres, du veau braisé et du vin bleu. L'opposition constitutionnelle prit l'initiative des démonstrations. Un banquet au Château-

Rouge en fut le premier jalon ostensible; soixante autres banquets, organisés dans le même but sur tous les points de la France, vinrent à la suite, et révélèrent toute l'irritation de l'opinion publique.

Le débat, cependant, semblait se concentrer entre l'opposition et le ministère; mais, en dehors de cette forme, s'étaient combinés, inaperçus avec les éléments politiques, des éléments sociaux dont la gravité était à peine soupçonnée dans les régions législatives, où s'agitaient évidemment autant d'ambitions personnelles que de patriotisme. Aussi, avec un peu de perspicacité, il était aisé de prévoir que, si le peuple intervenait de tout son poids dans ce débat, porté si imprudemment devant lui, on pourrait voir se réaliser la fable des Deux Plaideurs et l'Huître, c'est-à-dire qu'il prendrait pour son compte le pouvoir, que les autres semblaient se disputer.

L'événement devait justifier cette prévision.

Déranger avait eu peu de peine à démêler l'égoïsme des mobiles de la fraction constitutionnelle des agitateurs, la plupart encroûtés d'ambition, et dont le but ne dépassait pas une révolution de sérail, c'est à-dire un changement de ministère où ils auraient trouvé leur place. Il se tint en dehors de cette agitation. En novembre 1847, il avait déjà refusé d'assister au banquet de la réforme électorale de Saint-Denis, son arrondissement. En dé-

cembre de la même année, un banquet pareil s'étant organisé dans les .écoles de Paris, la commission l'ayant invité au nom des étudiants démocrates, il répondit par cette lettre de refus :

« Passy, 20 décembre 1847.

a Messieurs,

« Lorsque la députation de votre comité a pris « la peine de me venir inviter au banquet que voas « organisez, je lui ai témoigné ma reconnaissance « de celte marque de sympathie que la jeunesse « des écoles voulait bien me donner. Mais en même « temps, j'ai été obligé de lui exposer que, n'ayant « pu assister au banquet de Saint-Denis, mon arec rondissement, il ne m'était plus possible, sans « grave inconvenance, d'assister à votre banquet.

« Certes, Messieurs, de toutes les réunions de « ce genre, la vôtre est celle où je serais mieux « placé, puisqueje n'appartiens point à l'électorat. « Mais aussi c'est parce que cette position m'est « faite par la loi, que je dois être d'autant plus toute ché que des électeurs m'aient appelé à prendre < part à leur manifestation patriotique.

« Je ne puis donc, Messieurs, que vous renou- « vêler mes remerciements et les vœux que je fais « pour que votre réunion soit un présage heureux « d'avenir pour la France....

« Vous avez eu la bonté de me dire que je n'étab « pas étranger à votre éducation politique; plus je « suis tenté de le croire, plus vous pouvez juger du « bonheur que j'aurais eu à m'asseoir au milieu « de vous, et juger ainsi de la sincérité de mes re- « grets et de mes excuses.

« Recevez-en l'assurance , Messieurs , et celle « de mon affection toute cordiale et toute dé- « vouée.

« Votre concitoyen,

« Béranger.

La révolution se fit donc sans lui. Elle se fit malgré ceux qui l'avaient provoquée. Le peuple seul et sans guide fit tout.

En février 1848 elle éclata. Trois jours suffirent pour renverser le trône de Louis-Philippe, comme trois jours avaient suffi pour renverser celui de Charles X. Ce dernier roi était tombé pour avoir violé la lettre de la Charte ; Louis-Philippe tomba pour en avoir respecté l'esprit.

La chute de ce dernier roi n'a peut-être pas dans l'histoire de précédents. Il s'enfuit seul, pouvant à peine rejoindre dans sa fuite sa famille éparpillée, sans une seule épée prête à se tirer pour lui, sans un seul ami qui partageât sa disgrâce, sans qu'une seule de toutes ces harpies, dont la rapacité avait

Page 1