‹ Mémoires authentiques sur BérangerChapitre 19 sur 42 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Sommaire - Révolution de 1848. - Déranger représentant du peuple. - Ses démissions successives : ses motifs. - Ovations. - La bohème mendiante ei chantante de Paris. - La Closerie des Lilas. - Béranger et son Histoire des contemporains. - Vos\i\ou singulière qu'il se crée. -Le chansonnier peut vivre enfin dans la solitude et le repos. - Cercle de ses amis, Lamennais, Miehe!et,Lamarline,B. Antier, Lebrun, Cauchois- Lemaire, Perrolin. etc. - L'archevêque de Paris chez Béranger.

Après la révolution de 1830, Béranger, pressentant que le nouvel état de choses ne pouvait être qu'une transition, avait dit de ses amis devenus

ministres :

. La pente est trop glissante, le pied manquera « infailliblement à tous ceux qui s'y aventure-

« ront. »

11 ne se trompa pas , et tous les coryphées du libérahsme de la Restauration y usèrent successivement leur popularité.

Après la révolution de 1848, il dit aussi • « Il aurait beaucoup mieux valu descendre les « degrés que les événements nous ont fait sau-

« ter. »

Il devait ne pas se tromper encore.

Puis, dès la chute de Louis-Philippe, de toutes les classes, de tous les rangs, mille passions mauvaises s'étaient dressées en face du nouveau pouvoir, couvant de l'œil ou étendant la main sur toutes les charges, tous les emplois. On vit arriver des départements tout ce qui, de près ou de loin, avait plus ou moins longtemps caché des vues sordides sous un patriotisme d'emprunt. Chaque jour aa.enait de nouveaux prétendants à la curée ; les uns et les autres couvraient d'une blouse leur habit de solliciteur. Aussi, à la vue de tant d'impudente bassesse pour donner ou s'arracher un lambeau de la défroque du monarchisme, les républicains sincères désespéraient de la fortune de la France. Ils la croyaient descendue au niveau des empires enfouis. Ils la voyaient prête à expirer dans l'amour de l'or et des places, comme jadis Rome dans l'amour de la volupté. Alors, à ces âmes d'élite, à ces hommes rares qui, jusqu'à ce moment, avaient aimé le peuple non pour eux, mais pour lui, il ne resta, comme au sage, qu'à s'envelopper dans leur manteau pour laisser passer cette avalanche de passions égoïstes.

Ce fut le parti que prit Béranger.

Un mot de lui exprime celte situation. Le maire je Paris, A. Marrast, s'étant plaint amèrement à lui des divisions du parti répubhcain :

— « Ce qui vous divise, dit Béranger, ce n'est

« pas la dissemblance des opinions : c'est la res- « semblance des prétentions. «

Puis, l'allure tapageuse de cette révolution ne lui souriait que médiocrement. L'émeute était alors à l'état de permanence, et les tambours, qui battaient sans cesse le rappel, mettaient sa muse en . désarroi et lui redonnaient toute sa verve pour maudire leurs stiipides roulements. g

Tambours, cessez votre musique, Rendez la paix à mon réduit.

J'aime peu voire politique, Et moins encor j'aime le bruit.

Terreur deo nuits, trouble des jours, Tambours, tambour*, tambours, tambours, M'étourdirez-vous donc toujours?

Tambours, tambours, maudits tambours I

Grâce à vos roulements stupides, Ma vieille muse en désarroi Retrouve des ailes rapides.

Mais c'est pour s'enfuir loin de moi.

Terreur des nuits, etc.

Quand la nappe ici se déploie, Qu'on y fait trêve aux noirs frissons, Gronde un rappel : Adieu la joie; Il redouble : Adieu les chansons !

Terreur des nuits, etc.

Sous l'Empire ils ont fait merveille, J'ai vu ces racoleurs puissants Du génie assourdir l'oreille, Étouffer la voix du bon sens.

Terreur des nuits, etc.

Celui qu'à régner Dieu condamne, S'il veut faire en grand son métier,

Sait combien il faut de peaux d'âne Pour abrutir le monde entier.

Terreur des nuits, etc.

Au milieu des alertes de cet incessant rappel, Déranger ne songeait certainement pas à mendier les suffrages de ses concitoyens pour les représenter à l'Assemblée Constituante ; mais on y songea pour lui.

D'abord, à l'approche des élections, on le nomma, malgré lui, membre de deux commissions électorales. On le chargea des correspondances. Des honneurs vinrent le troubler dans sa solitude. 11 avait à subir çà et là des ovations, à prodiguer des serrements de mains, des protestations. A cela se joignait la perspective, pénible pour lui, d'être nommé représentant : — ^ Cette vie si agi- « tée , si tourmentée , écrivait-il à un ami , me « fera mourir d'ennui, si je n'en meurs pas de « chagrin. »

Ce qu'il avait tant redouté arriva: 205,000 voix le nommèrent représentant du peuple à l'Assemblée Constituante.

« . . Cette nomination, écrivait-il, m'afflige tel- « lement, que j'en ai été malade. Aujourd'hui ce- « pendant, il a bien fallume rendre àcette Chambre « d'où j'ai été obligé de m'enfuir à cinq heures, « avec un mal de tête que le grand air a dissipé en

« dépit des badauds et des gamins qui me ponrsni- « vaient de leurs vivats...

a . . . Je n'ai plus ni temps ni repos , le sommeil « me fuit : voilà ce que j'aurai gagné à la repu - « blique.

« Plaignez-moi donc un peu, et croyez qu'il me « sera bien doux de planter là, un de ces jours, mes « chers collègues, qui paraissent disposés à s'amu- « ser ensemble. »

Ce qu'il disait là, il le lit, Huitjours après, il donna sa démission par cette lettre lue dans la séance du 8 mai:

0 Citoyen Président,

« J'avais cru de mon devoir de prévenir les élec- « teurs du département de la Seine, en m'excusant « sur les raisons les meilleures, que je ne pourrais « accepter Thonneur de siéger dans l'Assemblée « nationale.

« Malgré la reconnaissance profonde que m'ins- « pire le nombre des voix qui m'ont appelé à cette « assemblée, je n*ai pas renoncé à l'idée, bien ar - « rêtée d'avance, de refuser un mandat auquel ne « m'ont préparé ni des méditations ni des études « suffisamment sérieuses.

« Ce que je n'ai pas osé faire jusqu'à présent , « pour n'être pas cause d'une convocation nouvelle « du corps électoral, une élection invalidée, qui

« rend cette convocation inévitable, m'en offre la « possibilité, et je viens, citoyen Président, remet- « tre entre vos mains le mandat qui m'avait été « confié, et qui n'en restera pas moins, à mes yeux, « la seule gloire de ma vie.

« Ayez la bonté, citoyen Président, d'assurer « l'Assemblée nationale du regret que j'éprouve de « ne pouvoir prendre part à l'œuvre complètement « démocratique qu'elle aura l'honneur daccomplir.

« Faites-lui agréer et agréez vous-même, citoyen « Président, l'hommage de mon respect le plus « profond.

« Votre dévoué concitoyen,

« Béranger. »

Un débat s'engage pour savoir si l'on acceptera ou non cette démissioiî , et l'Assemblée consultée décide à 1 unanimité quelle n'accepte pas.

Le jour même, par une lettre officielle des plus flatteuses , le président lui annonça cette décision si honorable pour lui.

Quelque éclatant que fût cet hommage de l'Assemblée, le sage qui avait su faire son bonheur des habitudes discrètes du foyer domestique, qui jusqu'à ses derniers jours voulait garder cet amour de la vie intérieure à laquelle il devait de si pures jouissances; le poète philosophe qui s'était juré de

n'être jamais rien, ne se découragea pas, et, le 15 mai, écrivit cette nouvelle lettre de démission au président de l'Assemblée Constituante.

« Passy, 15 mai 1848.

« Citoyen Président,

« Si quelque chose pouvait mettre en oubli mon « âge, ma santé et mon incapacité législative, ce « serait la lettre que vous avez eu l'obligeance de « m' écrire , et par laquelle vous m'annoncez que « l'Assemblée nationale a honoré ma démission « d'un refus.

« Mon élection et cet acte des représentants du « peuple seront l'objet de mon éternelle reconnais- « sance. Par cela môme qu'ils sont un peu trop au- « dessus des faibles services que j'ai pu rendre à la « liberté, ils prouvent combien seront enviables « les récompenses réservées désormais à ceux qui, c< avec de plus grands talents, rendront des servi- « ces plus réels à notre chère patrie.

« Heureux d'avoir été l'occasion de cet exemple « encourageant, et convaincu que c'est la seule uti- « iité que je pouvais avoir encore, citoyen prési- « dent, je viens de nouveau supplier à mains jointe;^.

* l'Assemblée nationale de ne pas m'arracher à

« l'obscurité de la vie privée.

« Ce n'est pas le vœu d'un philosophe, encore

« moins d'un sage ; c'est le vœu d'un rimeur qui '< croirait se survivre s'il perdait, au milieu du bruit « des affaires, l'indépendance de l'âme, seul bien « qu'il ait jamais ambitionné.

« Pour la première fois, je demande quelque « chose à mon pays : que ses dignes représentants « ne repoussent donc pas la prière que je leur « adresse en leur réitérant ma démission, et qu'ils « veuillent bien pardonner aux faiblesses d'un vieil- " lard qui ne peut se dissimuler de quel honneur il « se prive en se séparant d'eux.

« En vous chargeant de présenter mes très-hum- « blés excuses à l'Assemblée, recevez, citoyen pré- « sident, l'hommage de mou respectueux dévoue-

« ment.

« Salut et fraternité !

« Béranger. »

Cette fois, l'Assemblée consultée déclara accepter sa démission.

Des acclamations de joie avaient porté Béranger à l'Assemblée ; des manifestations universelles de regret le suivirent dans sa retraite.

On a fait un crime à Béranger de cette démission. ; On l'a comparé à Horace jetant son bouclier à la \ bataille de Philippes. La comparaison n'est pas juste. Horace avait devant lui l'ennemi; Béranger n'avait devant lui que la victoire à laquelle on vou-

lait l'associer. 11 ne déserta donc pas le danger, il déserta le butin : sorte de désertion qui n'a jamais été bien commune. Il a cependant cru devoir s'en disculper dans un couplet d'une des chansons do son recueil posthume {Dernières chansons, Paris, IS^t, Perrotin).

Dirige le cbar de la république!

M'ont crié des fous, sages d'à présgnt.

Qui! moi? m'altacher au joug politique

Lorsqu'il faut un aide à mon pas pesant!

Ai- je à tel labeur force qui réponde?

Qu'en dis- lu, Lâton las de me porter?

Tu gémirais trop de voir ajouter

Au poids de mon corps tout le poids d'un monde!

Cette même excuse qu'il donne là en vers, il la donne en prose dans un appendice du même recueil :

— « Nous ne devons, dit-il, jamais l'oublier. La « gloire de la France est d'avoir tait non-seule- « ment une grande révolution politique, mais une « immense révolution sociale. 89 a créé de nou- « veaux éléments de civilisation, et letrr coordina- « tion, jusqu'à présent trop négligée par nos gou- « vernants, copistes du passé, est devenue l'œuvre « indispensable. Elle appelle plutôt, je le crois, le « concours de la science et de la philosophie (j'en- « tends la véritable philosophie , qui n'est ni la « psychologie, ni l'idéologie, ni l'éclectisme, etc.), « que celui des belles-lettres et des beaux-arts.

« Ceux-ci doivent attendre que le grand problème ^< soit résolu, c'est-à-dire que l'ordre dans l'égalité « règne enfin, pour s'utiliser au service d'une phase '* nouvelle de civilisation. Quel accueil recevrait ' un chansonnier qui, sur des airs de ponts-neuls, « réclamerait l'organisation de la démocratie, cette « œuvre si importante qui reste toujours à faire, (( et à laquelle les républicains ne semblent pas « penser. »

La modestie de Béranger lui fait faire ici fausse route. L'inaction à laquelle il condamne les lettres et les arts dans toute phase de civilisation est évidemment une idée fausse, et il eût été fort embarrassé de citer une seule de ces phases écoulées qui n'ait été préparée par les lettres et les arts. Du reste, il le sentait si bien, qu'il ne tardait pas à donner par ses vers un démenti à sa prose.

Paul, où vas- tu? — Prêcher aux hommes Paix, justice, fraternité.

— Pour en jouir reste où nous sommes,

Entre l'étude et la beauté.

— Non, non, je vais prêcher aux hommes

Paix, justice, fraternité.

Quoi qu'il en soit, le peuple l'amnistia si complètement de sa démission donnée, que l'année 1848 fut l'année de sa vie où il reçut le plus d'ovations populaires.

Deux de ces ovations sont curieuses à divers titres.

CD

A cette époque (1848), BérHugei' faisaii parlic d'une commission de secours qui avait son siège au palais de l'Elysée. Il était l'un des membres les plus exacts, tant son cœur s'accommodait d'un emploi sans émoluments et tout de dévouement. Bien qu'il eût des habitudes Tort casanières, et qu'il ne soriît ordinairement qu'après midi, il rompit brusquement avec ses habitudes et son régime. Dès le matin il demandait sa canne et son chapeau, et le voilà s'acheminant vers l'Elysée dans le costume de bonhomme qu'il ne quitta jamais.

Un jour, on vint lui dire qu'une bande de sept à huit cents pensionnés de la commission avaient entonné en chœur la chanson des Gueux et demandaient à le voir pour saluer et rendre hommage à leur patron, le roi de la chanson. Béranger sort, jette un regard affectueux et souriant à cette foule, et se trouve au milieu d'une bande d'aveugles, de culs -de -jatte, paralytiques, boiteux, manchots, joueurs de violon, de clarinette, d'orgue, de vielle, de serinette, tout cela mêlé de femmes de hasard, de nichées d'enfants, de chiens mai iyrs, enfin toute la bohème éciopée, mendiante et chantante des rues de Paris.

A la vue de Béranger, ce fut un hurra général : Vive notre patron î Vive le roi de la chanson ! Vive Béranger! Il y eut une rage de battements de mains et d'acclamations de joie. Ce fut une chose curieuse

que ce flot de gaieté sortie du milieu de ces détritus humains.

Un orateur s'avance. C'était le doyen des chanteurs des rues de Paris, une sorte de grand Coerce. Il harangue le poète au nom de tous, et, après l'avoir exalté avec un enthousiasme du meilleur aloi,il lui demande comme une grâce de traverser les rangs afin que les aveugles qui ne pouvaient le voir pussent au moins le toucher.

Cette supplique d'une naïveté si originale et d'une vénération si touchante, émut profondément Béranger. H n'hésita pas à se prêter à ce vœu, et alors eut lieu une scène des plus attendrissantes.

Parmi ces bonnes gens, les uns s'agenouillaient devant lui et baisaient avec respect ses vêtements; d'autres lui prenaient les mains, les serraient avec effusion dans les leurs ; des mères lui présentaient leurs enfants et le priaient de les bénir; les aveugles étendaient les mains, cherchant à le toucher au passage. Ici on pleurait de joie de voir l'homme qui avait su jeter un éclat de franc rire au milieu de ces grandes misères. Là on pleurait de regret de ne pouvoir le voir, et de ces yeux où ne pouvait pénétrer la lumière coulaient d'abondantes larmes. C'était à la fois de l'ivresse, de l'enthousiasme, du sentiment vrai, du bonheur. Ce fut bien pis lorsque Béranger, au moment de se séparer de cette foule, ouvrit ses bras au vieillard qui avait porté la

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parole. Mille acclamations remplirentl'air, ettoulc la bande se mit à défiler en bon ordre, ciiantaiit en chœur formidable ce concert d'allégresse :

Les gueux, les gueux Sont des gens heureux :

Us s'aiment entre eux.

Vivent les gueux!

Cette sorte de vénération populaire ou, comme le dirait quelque esprit venimeux, populacière, que Béranger redoutait, avait cependant assez de charmes pour lui.

11 en était même, malgré toute sa modestie, trèsfriand, et en cela il se montrait un vrai gourmet de popularité, aimant, dans les émotions de la foule, cette éloquence de sentiment qui part du cœur et non des lèvres, comme l'art des orateurs, qui se traduit par des cris chaleureux, des pleurs, des familiarités, des naïve lés incroyables, qui est enfin la véritable éloquence du peuple, la seule de quelque valeur.

Deux ans après, une ovation d'un autre genre, et qui, par son caractère et sa spontanéité, avait bien aussi son mérite, vint lui prouver combien il avait été compris du peuple, lui qui avait si bien su le comprendre

C'était en 1850; Béranger logeait alors rue d'Enfer, 117, derrière l'Observatoire. Un soir, accompagnant un ami, il passait devant la Closerie des

fÂlafi, le bruyant héritier d'une vieille popularité déchue, la ilhaamière. A l'intérieur, tout était musique allègre et vive, cris de joie délirants, clique- , !'s de verres, détonation débouchons, des francs ■ rires, des amours folâtres, de la jeunesse, des fleurs. '

L'air était tiède et provo uia't la soif. Soit curiosité, soit besoin de se rafraîchir, les deux amis entrent. Évitant les lumières, se glissant discrets dans la pénombre jusqu'aux sombres cabinets des massifs, ils se flattent d'échapper à tous les regards et de jouir, inconnus, de lavne de toute cette joie de jeunesse qui débordai! là par flots comme pour laisser au moins au printemps de la vie quelques vagues d'éphémère bonheur. Précaution vaine! Déranger est reconnu. Une voix crie : Cest Bérangert Cent voix répètent ce cri. Les quadrilles se rompent. Toutes les Lisettes du lieu volent au - devant du chansonnier. Les plus belles et les plus jeunes demandent à l'embrasser. D'autre3 lui jettent leurs bouquets. En un instant, les éventaires de toutes les fleuristes de l'étabh'ssement sont dévalisés , et toutes ces fleurs que s'était réservé l'amour sont prodiguées au poète. Ce fut une avalanche de fleurs et de beautés. Déranger se trouva abrité de la foule par un rempart dépiquants minois, d'œils agaçants, de bouquets, de sourires et de parfums. L'orcliestre, qui s'était tu, entonne alors l'air de la Gaudriole.

Un galop échevelé s'organise sur ce chant, que toutes les voix entonnent en chœur. Le délire fut au comble. L'essaim de bons cœurs et de charmants lutins, enfouis et détournés, s'envole pour se joindre au galop. Béranger profite de ce tumulte pour s'esquiver. On l'arrête au passage : c'est un grand nègre, un beau jeune homme découpé en Apollon de Guinée, au teint de momie, aux yeux de braise, aux dents d'ivoire, qui se jette dans ses bras et l'embrasse en criant d'une voix vibrante : Au nom des colonies ! On applaudit de la voix et des mains.

Ce fut le dernier acte de l'ovation.

Béranger put enfin sortir. En regagnant sa retraite, il put encore entendre les échos de ces bruyants applaudissements, privé du plaisir qu'il s'était promis de jouir de la vue de ces folles et franches joies, mais heureux au fond et puissamment ému des touchants et sincères témoignages de cette enthousiaste jeunesse.

Une lithographie commémorative de cette bruyante ovation est restée longtemps appendue dans la Gloser ie des Lilas, comme un de ses glorieux titres à la vogue et à la popularité.

A part ces quelques tumultueux incidents, et d'autres, qui de temps en temps jetaient dans son existence leur étourdissante diversion, Béranger avait plus que jamais repris sa vie de reclus. Mais il ne lui était pas faciie de se dérober à sa gloire, et,

an moment où il se croyait le plus étranger an mouvement du monde, il y exerça une influence qui, soit dit en passant, était aussi bizarre dans sa cause que dans ses effets.

On savait qu'au temps de ses migrations à Fontainebleau, Tours, Fontenay, il s'était fort assidûment occupé de notes historiques et biographiques sur ses contemporains. C'en fut assez pour lui faire la position la plus singulière et la plus plaisante qu'ait jamais imaginée un malin vieillard pour égayer ses vieux jours.- Voici comment :

La majeure partie des hoiïimtîS qui avaient touché aux affaires depuis un quart de siècle avaient plus d'une peccadille politique à se reprocher. Les journaux de cette péri... impitoyables pour les hommes publics, amefi* *.out relevé, tout envenimé, tout exagéré.

La voix puissante de Béranger, menaçant de venir en quelque sorte corroborer tous ces dires, apparaissait alors comme la source où l'histoire pouvait puiser ses documents les plus précis sur les hommes et les choses du temps. Le poète se trouvait ainsi leRhadamante et le Minos dont les jugements feraient autorité dans la posténté.

Delà, devant ce souverain juge présumé, comparutions, visites, égards, hommages continuels de toutes les célébrités contemporaines, tenant à lui

expliquer les motifs et les mobiles de leurs actes pour s'assurer un témoignage qui devait être d'un si grand poids dans l'avenir.

Maintenant voici le curieux de la chose :

Toutes les biographies, tous les dictionnaires co; femporains avaient annoncé cette œuvre en vole d'exécution. Béranger ne les avait pas démentis.

On assurait qu'il avait dit lui-môme qu'à celle œuvre peut-être son nom devrait de lui survivre : il avait laissé dire.

On avait cru généralement qu'il ne cessait de s'en occuper •• il avait laissé croire.

Mais un jour, effrayé, dit-il à un confident, de tout le mal qu'il aurait à dire de ses amis, il avait jeté cette œuvre au feu, et le malin vieillard avait laissé ignorer cette circonstance.

Ces prétendues notes biographiques posthumes étaient dès lors restées suspendues, comme une épée de Damoclès, sur la tête de toutes les notabilités politiques du temps, qui, par leurs obséquiosités, avaient lâché d'en émousser ou d'en faire dévier la pointe.

11 résulte de là que l'homme le plus modeste en apparence et le plus retiré en réalité de France à celte époque, se trouva le plus visité, le plus entouré d'égards, de cajoleries et d'hommages.

Peu à peu ce flot de visiteurs intéi'essés s'était calmé, et chacun, dans la persuasion d'avoir fait

agréer sa réclame, attendit avec plus ou moii^s d'anxiété le redoutable jugement. Béranger put alors se trouver enfin, comme il le désirait, à l'abri de ces mille importunités, cortège ennuyeux et forcé de la gloire et de la popularité.

Quelques amis, seuls, vinrent rompre l'uniformité de sa vie. De ce nombre étaient Lamennais, le plus irritable, mais l'un des plus fidèles; l'historien Michelet, le vieil ami du poète; Benjamin Antier, le compagnon de sa jeunesse; Lamartine, qui dans son Cours de litlérnture a consacré à sa mémoire une si magnifique page; Lebrun, de l'Académie française; Arnould, de la Faculté des Lettres ; Cauchois-Lemaire, le doyen de nos publicistes; l'éditeur Perrotin, qui lui avait voué une piété filiale, et que Béranger aimait comme un fils, et d'autres.

Parfois, ce cercle de relations, que la mort rétrécissait de plus en plus, s'élargissait un peu, il est vrai, pour donner accès à quelques visiteurs de hasard, mais c'était Fexception.

Parmi ces derniers visiteurs, cependant, il en est un dont le passage fit dans le monde une certaine sensation.

Ce visiteur, ce fut l'archevêque de Paris, Mgr Sibour, qu'en 1848 le général Cavaignac, chef du pouvoir exécutif, avait appelé à l'archiépiscopat en remplacement de Mgr Afi're, tué sur les barricades de juin. Il visitait souvent le chansonnier, disant ;

Liiinarfinc,

qu il ht' riait bien permis de ne pas. se prioer ici-bas de voir un bon et honnête homme.

C'était à la fois faire l'éloge de l'un et de l'autre.

On parlait un peu de tout : religion, chansons, morale, esprit du temps Sur les deux derniers points, le chansonnier édifiait parfois l'archevêque.

<• L'esprit du temps, lui disait-il un jour, offre « des symptômes réellement alarmants. La gêné- « ration qui s'élève me fait trembler pour l'avenir (( du monde. Je crains qu'elle ait peine à produire « des hommes. Sautant Fâge des plaisirs, la jeu- « nesse gagne avec trop de hâte les champs « ennuyeux des honneurs, et passe devant la « gloire, la saluant à peine pour courir après la « fortune. Ce fruit des impatiences maladives, des « ambitions précoces, fait que les jeunes gens sont « tristes, maussades. Ils ont toujours l'air de s'être « tués la veille- Avec eux, les règnes à venir seront « les règnes des laquais... »

Une autre fois, résumant une longue conversation sur la morale et la politique, il disait : « Dieu « nous a mis ici-bas, non pour nous, mais pour les « autres. D'après cela, il semble évident qu'en « remplissant le mieux qu'il nous est possible cette « mission, nous devons trouver ici -bas notre ré- « compense dans une grande satisfaclion inté- « rieure ; et cependant ce n'est vrai que relative- « ment : et cela parce qu'on a organisé le monde

« à l'envers, en mettant le droit à la place de la « morale. J'ai toujours pensé que si le devoir pou « vait prendre le devant et marcher à la tête du « droit, le monde serait sauvé. Mais quelle révoluce tion, bon Dieu! J'ai parfois essayé de réfléchir à « ce qui pourrait rester debout de ce qui est, et ft j'ai reculé d'effroi devant cette idée, que je crois « néanmoins vraie

« Voilà pour la partie morale. Pour la partie ma- « térielle, c'est bien une autre affaire. On regarde « comme un principe fondamental de la politique (( moderne que tous les moyens qui sont propres à « augmenter la richesse d'une nation, augmen- « teraient aussi son bonheur, sa puissance et sa du- « rée. J'ain'rTais autant voir poser en fait que la « santé, le bonheur et la force de chaque parti- « culier sont toujours proportionnés à sa for- « tune. »

Sur les deux points de chansons et de religion, l'accord entre l'archevêque et le chansonnier n'était pas si complet.

Un jour le prélat disait en souriant au poète:

« Savez- vous que je suis un vif admirateur de « vos chansons? Je crois qu'en faisant un choix, « il vous serait possible d'en faire un recueil qui (' serait un code attrayant de haute morale et de « douce philosophie; on pourrait l'admettre dans « ?ow^e.sles familles. Je dis toutes, et je n'en excepte

« aucune. Mais, pour cela, il vous faudrait con- '( sentir au sacrifice de quelques-unes. »

— «Ah! Monseigneur, répondit Béranger, que f me conseillez-vous là ? Vous voudriez donc que ( je misse ces pauvres filles aux enfants-trouvés ?

Les visites du prélat s'étant multipliées, on en glosa dans le monde. Béranger s'en émut, et un jour que Monseigneur Sibour lui avait dit en souriant qu'il espérait le convertir, le chansonnier lui répondit avec sa bonhomie ordinaire : — « Ma foi. Monseigneur, j'ai toujours désiré mourir « tout entier, et je serais bien fâché qu'il en ;ùt au- « trement. M'amener à vos idées serait d'un assez « mauvais effet pour moi, et je n'ai jamais songé « è vous faire partager les miennes. Conservez- « moi donc votre estime .* J'en ne^ai toujours ho- « noré. Quant à la mienne, elle vous est à tout ja- « mais acquise. »

Le prélat le comprit, et ne revint plus chez le chansonnier.

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