CHAPITRE XVI
Sommaire. — Bérnnger rue de Vendôme. — Il s'isole de pins en plus. — Croisade de quelques journaux contre lui. — Sa lettre au journal VAssenthlée Nationale. — f.'lnipéralricc 1-ugénie : sa \u\hh' snllicilude pour le poète : offres i^énéreuses qui lui sont faites de sa part. — Refus de Beranger. — M. Perrotin : bel exemple des rapports mutuels d'auteur à éditeur que Déranger et lui lèguent aux annales des lettres. — Mort de Mlle Judith Frère. — infiuence de celle mon snr Beranger. — Le poète commence à se plaindre, et s'alite pour ne plus se relever. — Kclatanîs lémoiguages de syir.i)athio publique qu'il iccoit à son iii de mort. — Sou délire : Son agonie : Sa mort : Ses funérailles. — Appréciation générale de ba vie et de ses œuvres. 440
Le 15 octobre 1854, Béranger fut habiter la rue de Vendôme, n° 5. Ce devait être sa dernière demeure. Il occupait là, aw second au-dessus de l'entresoi, un petit appartement de cinq pièces du prix de 800 francs. Sa chambre était on ne peut plus modestement meublée, une vraie chambré d'étudiant Entre deux cabinets de ^^oilette, dans une alcôve, un lit en fer à rideaux de serge verte soutenus par une flèche dorée ; un vieux canapé ch(irgè de livres et de brochures, un bureau-secrétaire, un fauteuil, quelques chaises, tel était tout l'ameublement. A cette seule vue on devinait sans peine
que l'homme qui habitait là dédaignait le luxe seigneurial qui éblouit, le luxe artistique qui captive, et vivait plus en lui qu'avec les biens exté rieurs.
Béranger avait alors 73 ans. 11 parlait peu. Il avait vu successivement disparaître une à une bien des personnes qui lui étaient chères, et les forces physiques lui faisaient à leur tour défaut. « Les « forces me manquent pour marcher, écrivait-il à « un ami. Je ne saurais reprendre mes courses. « Mes jambes s'y refusent. Mes 73 ans sont trop « lourds à traîner à travers Paris... »
Puis, ses meilleurs amis, Manuel, Laffitte, de Jouy, Etienne, B. Constant, Sébastiani, Arnaud. Chateaubriand, Dupont de l'Eure et d'autres l'a™ valent successivement devancé dans la tombe, et la mort, en rétréciss&àt chaque Jour le cercle de ses visites, avait naturellement rétréci celui de ses sorties.
Il n'avait jamais été et n'était pas plus alors que jamais un comédien de la sagesse. 11 était k sagesse elle-même. Comme dans la vieille Athènes, où l'on avait proscrit Aristide par eanii; Je l'entendre appeler depuis trop longtemps le juste, le rôle de sage si indéfiniment prolongé par Béranger dans l'Athènes moderne, ne pouvait trouver grâce devant ces plumes venimeuses de nos jours, organisations viciées qui vivent de haine, d'envie et de passion.
Une croisade s'organisa contre lui. Le premier coup partit de la presse belge, ce grand exutoire de toute bave exotique. Tous les Abraham Chaumeix de France et de Navarre répondirent à ce tocsin. Us jetèrent leur bave sur ce noble et grand caractère. Us l'appelèrent vif, lâche, bête, que sais-je encore ! En tête étaient les Veuillot, les Sainte-Beuve, et d'autres. C'était l'envie poursuivant l'homme de mérite jusqu'aux bords de la tombe, pour, là, disparaître et faire place à la justice des siècles !
Béranger, généralement très-sensible à ces sortes d'attaques, ne l'était cependant qu'en dedans. Ordinairement il n'en paraissait au- dehors que médiocrement affecté. Cette fois cependant le bonhomme se démentit et, puisant à pleines mains dans son sac à malices, il en tira deux portraits qui, remis au jour après plus d'un siècle, restaient frappants de ressemblance et d'actualité.
Dans un cercle d'amis, M. de Lamennais, dont l'humeur irritable était toujours à l'état d'ébullition, faisait devant lui, au sujet de ces attaques, une sortie des plus virulentes contre ce qu'il appelait les immondes reptiles des ^naquis littéraires.
— « Mon cher Lamennais, lui dit Béranger, cette race de bêtes malfaisantes trempées de fiel, de bave ou d'eau bénite, n'est pas d'espèce nouvelle. Lexvni^ siècle nous offre les divers types du genre... L'un se nommait Jean Fréron, l'autre Abraham
Chaumeix. Je me rappelle les portraits de ces deux sortes de picaros littéraires. Ils sont tracés par une main habile dans le Pauvre diable, lune des piquantes productions d'alors. Ce Pauvre diable, qui sans succès avait essayé ie tout, racontait ses mésaventures :
a .... Un jour qu'un suriout emprunté Vèlil à cru ma triste nudité, Après midîj dans l'antre de Procope (C'était le jour que l'on donnait Mérop»), Seul, dans un coin, pensif et consterné. Rimant une ode et n'ayant point dîné, Je m'accostai d'un homme à lourde mine Qui sur sa plume a fondé sa cuisine.
Grand écumeur des bourbiers d'Hélicon, De Loyola chassé pour ses fredaines, Vermisseau né du c . de Des Fontaines, Digne en tous sens de son extraction, Lâche Zoïle, autrefois laid giton.
Cet animal se nommait Jean Fréron.
J'étais tout neuf, j'étais jeune, sincère. Et j'ignorais son naturel félon.
Je m'engageai, sous l'espoir d'un salaire, A travailler à son hebdomadaire, Qu'aucuns nommaient alors patibulaire.
11 m'enseigna comment on dépeçait Un livre entier, comme on le recousait. Comme on jugeait du tout par la préface, Comme on louait un sot auteur en place. Comme on fondait avec lourde roideur Sur l'écrivain pauvre et sans protecteur. Je m'enrôlai, je servis le corsaire; Je critiquai sans esprit et sans choix Impunément le théâtre, la chaire, Et je mentis pour dix écus par mois. .. . »
« Ne pouvant s'accommoder de ce métier, qui
ne lui valait que des coups, le Pauvre diahJo s'adressa à Abraham Cliaumeix, le type de luulî e genre :
« Maître Abraham, après cinq ou six mois
« De complimenl, me tint ce beau propos :
« — J'ai comme toi croupi dans la bassesse,
« Et c'est le lot des trois quarts des humains ;
« Mais notre sort est toujours dans nos ii^tIp.s;
« Je me suis fait auteur, disant la messe,
« Persécuteur, délateur, espion;
« Chez les dévots se forment des cabales;
« Je cours, j'écris, j'invente des scandales,
■ Pour les combattre et pour me faire un nom.
« rieusemenl semant la zizanie,
« Et l'arrosant d'nn peu de calomnie.
« Imite-moi, mon art est assez bon;
« Suis comme moi les méchants à la piste,
« Crie à l'impie, à l'athée, au déiste,
« Au géomètre, et surtout prouve bien
« Qu'un bel esprit ne peut être chrétien :
« Du rigorisme embouche la trompette ;
« Sois hypocrite, et ta fortune est faite- »
« Eh bien, morà cher Lamennais, dit Béranger en terminant, que dites-vous de ces portraits? Reconnaissez-vous les caractères du genre? L'espèce a-t-elle dégénéré?»
Ce n'était pas, on le pense, les premières attaques de cette nature qu'avait eu à subir Béranger. Déjà, dès 1848, un journal, Y Assemblée nationale, l'avait insulté dans ce qu'il avait de plus cher après son pays, dans sa vieille amie dévouée qui avait associé sa vie à la sienne, mademoiselle Judith. Béranger dédaignait aseez généralement ces attaques; mais
cette fois il répondit, et sa lettre est curieuse en ce qu'elle donne quelques détails précis sur le rôle «|ue cette douce compagne, que nous avons perdue depuis quelque temps de vue, a joué dans sa vie.
Voici cette lettre adressée au journal V Assemblée nationale, e{ que publièrent la plupart des journaux du temps :
« .4 Monsieur le Rédacteur en chef de /'Assemblée nationale.
« Monsieur,
« Vous avez l'obligeance de m'envoyer votre « journal depuis le i"^ juin ; mais je dois au hasard « de lire aujourd'hui votre numéro du 30 mai.
« On y assure que je viens de me marier; que « j'ai épousé ma servante, et que tout Passy a été « l'heureux téîiiôin de la noce.
« Parmi toutes les nouvelles fausses qui enri- « chissent nos journaux, il n'en est pas qui ait pu « me surprendre plus que celle-là. Si l'article n'in- « téressait que moi, je laisserais courir cette nou- « velle, même à Passy, qui ne se. doute guère du « plaisir que lui a procuré ce prétendu mariage. « in extremis.
« Mais il faut que vous le sachiez, Monsieur, la «t personne que votre collaborateur désigne comme « ma servante, et dont il donne même le nom, ce
« qui ajoute à la convenance d'une telle fable, est « une amie de ma première jeunesse, à qui je dois « delà reconnaissance. Plus favorisée que moi par « sa position de famille, il y a cinquante ans qu'elle « rendait à ma pauvreté bien des petits services « d'argent. Pour me rendre service encore, lorsque « tous les deux nous touchions à la soixantaine, « elle voulut bien se charger de lenir mon pre- « mier ménage, que me forçait de prendre une « tante infirme dont je voulais soigner la vieillesse.
« Vieux amis qui ne nous étions jamais perdus « de vue, nous ne nous doutions guère alors que « nos cent seize ans réuals sous le même toit four- « niraient matière aux médisances du feuilleton, « et la vieille demoiselle était loin de penser, toute « modeste qu'elle est, qu'en la voyant établir au- « tour de moi une économie indispensable à tous « deux, on la prendrait pour la servante du logis, « ce qui, après tout, n'eût blessé ni ses sentiments « démocratiques ni les miens.
« Je ne croyais, quant à moi, son nom connu « que de nos amis communs et de quelques indi- « gents. Grâce à votre collaborateur. Monsieur, ce « nom est arrivé aux oreilles du public ; c'est pour- « quoi je suis contraint de faire connaître celle qui « le porte.
« Vous jugerez donc, je l'espère, l'insertion de « ma lettre juste et nécessaire pour détruire l'effet
« d'an article que je regrette de n'avoir pas connu « plus tôt. Je ne me plains pas de l'esprit qui l'a « dicté en ce qui me touche; mais je crois de mon « devoir d'apprendre à vos lecteurs que ma vieiHo « amie a toujours eu trop de bon sens pour avoir (( désiré jamais d'être la femme d'un pauvre fou « qpi a mis son bonheur en chansons et livré sa « vie à la discrétion des journalistes.
« D'après différentes anecdotes inventées sur « mon compte, et aussi vraisemblables que celle de (( mon prétendu mariage^ je conclus, Monsieur, (' qu'il y a de ma faute dans tout cela.
« Malgré mon amour de la retraite, le désir d'o- « bliger m'a fait recevoir trop de visiteurs. Jusqu'à « ce que la délicatesse et le bon goût empêchent « de franchir les murs dont la loi, dit-on, entoure « la vie privée, il nous faut, je le vois, fermer bien « notre porte. Désormais, je vais mettre un verrou « à la mienne, et j'aurai l'obligation d'un peu plus « de repos à votre spirituel feuilletonniste.
« Remerciez-le donc de ma part, Monsieur, et « recevez, je vous prie, l'assurance de ma consi- « dération distinguée.
« Votre très-humble serviteur,
« Béranger.
« Paspy. 5 juin 1848. »
Mais pendant que cette bave passait sans l'atteindre sur la tête du chansonnier populaire, et retombait sur celle de ses obscurs însulteurs, il lui arrivait du haut du trône un témoignage d'in • térêt et de sollicitude dont son grand cœur fut touché jusqu'aux larmes.
Un jour, en 1856, aux Tuileries, au cercle de l'Impératrice, on parlait de Béranger. L'Empereur était présent. Il s'informa s'il était riche. On lui dit qu'il n'avait qu'une minime rente de quatre à cinq mille francs, dont son éditeur M. Perrotin lui servait la plus grosse part.
L'Empereur parut étonné qu'un homme de la valeur politique et littéraire de Béranger, que le premier poète du siècle fût réduit à un état de fortune si précaire, quâod l'extrême vieillesse allait l'étreindre avec ses infirmités, ses soucis et les soins qu'elle exige. Il décida sur l'heur^; qu'une pension serait faite au poète national, au chantre du peuple et de ses gloires.
On lui fit alors observer que Béranger n'avait jamais voulu rien accepter de personne, ni des gouvernements, ni de ses amis, et qu'il était probable qu'il en agirait de même en cette occasion.
L'Impératrice prit alors la parole, et, par une noble et généreuse initiative, dit : — Eh bien ! ce sera moi qui lui proposerai la pension.
— Soit, dit l'Empereur, arrangez cela avec M. Damas-Hinard.
Celait le secrétaire des commandeoients de l'Impératrice.
Arranger cela n'était pas chose aisée, et l'acceptation du poète, après tant de refus précédents, était fort problématique. Quelques expédients furent successivement proposés et abandonnés. Il fut enfin résolu que M. Perrotin ferait part, ])urement et simplement, à Béranger des propositions de l'Impératrice.
Il en parla au poète, et celui-ci, ému jusqu'aux larmes de la généreuse sollicitude de sa souveraine, refusa dans les termes les mieux sentis le don que lui tendait, aftéctueuse, la main d'une noble femme. Il a dit depuis que, de tous les refus, c'était celui qui avait le plus coûté à son cœur.
Une telle proposition et un tel refus faisaient trop d'honneur au chansonnier illustre et à l'auguste bienfaitrice, pour qu'un de ces journaux du temps, âpres au scandale, n'y trouvât pas texte à quelque odieuse insinuation. Ce fut encore de la presse belge que partit le trait. Divulguant la tentative aussi ingénieuse que délicate par laquelle l'Impératrice avait voulu améliorer la position du poète, sans alarmer sa susceptibilité, un journal ajouta que Béranger avait accepté sans mot dire Vavm'ône qui lui était faite. L'éditeur de Béranger,
M. Perrotin, qui avait été l'intermédiaire de l'Tm- }3ératrice, rétablit la vérité des faits dans une lettre adressée au journal lé Siècle, le 14 janvier 1857, et où il disait :
«... L'an passé, S. M. l'Impératrice, inquiète « de la santé et de la fortune de Béranger, me fit « proposer par une personne de sa confiance, sous « la promesse du secret le plus strict, de déposer « dans ma caisse une somme annuelle dont je fixe- « rais le chiffre, et que j'offrirais en mon nom à « Béranger lui-même. Certes, la proposition était « digne d'un noble cœur et vraiment royale; mais « pour ma part je n'avais pas le droit de l'accepter. « Seul, Béranger avait ce droit-là; et quand j'eus « obtenu la permission de lui faire part de la pro- « position qui m'était faite, il approuva tout à fait « ma conduite, en disant qu'il n'eût pas compris « que j'eusse agi autrement. Il fit plus : il m'écrivit « une lettre dans laquelle il témoignait en termes ex- « cellents la reconnaissance qu'il éprouvait au fond « de l'âme pour toutes les bontés qui lui étaient té- « moignées; ajoutant qu'il n'avait jamais été plus « riche qu'en ce moment; qu'il n'avait jamais eu « moins besoin d'une fortune plus grande, et que « sa reconnaissance était d'autant plus entière qu'il « n'acceptait pas les bienfaits dont on voulait l'ho- « norer. »
Nul ne douta que, tout en refusant le bienfait,
Béranger n'en conservât la plus vive reconnaissance : c'était lui 4ui avait dit :
Mon cœur est un luth siispi^ndu :
Sitôt qu'on le toucbe il résonne.
Et c'était vrai.
Celte fortune si grande dont Béranger se trouvait alors satisfait se bornait, à peu de chose près, à ce qu'il touchait de son éditeur.
M. Perrotin, on l'a vu, avait en 1834 acheté ses œuvres faites et à faire, moyennant une rente de 800 francs qu'il avait successivement portée à 1 ,500, 2,000, 3,000 et 4,000 francs, au fur et à mesure que s'étaient accrus les bénéfices de l'exploitation. Il avait même géaéreusement offert à son poète de plus grands avantages; mais toute sa bonne volonté s'était brisée contre ses refus obstinés.
« Ce bon Perrotin, disait souvent Béran-
« ger, m'a augmenté jusqu'à quintupler la rente « convenue. Je lui demanderais le double de ce « qu'il me donne, qu'il le ferait sans hésiter. Il « me l'a cent fois offert : au reste, ce n'est point un « éditeur pour moi, c'est un fils, et un bon fils....»
De là entre le poète et l'éditeur une affection mutuelle qui ne s'est jamais démentie.
Un si noble exemple de relations réciproques d'auteur à éditeui., basées sur l'amitié, ne saurait
être trop hautement prôné 11 figurera très- certainement un jour avec honneur dans les annales des lettres. Il serait digne du comité de la Société des gens de lettres, qui a souvent pris de généreuses initiatives , de le consacrer en mettant au concours une question comme celle-ci, par exemple :
Chercher les moyens de baser sur l'amitié réciproque les rapports entre les auteurs et les éditeurs.
Déterminer l'influence que des rapports établis sur cette base pourraient avoir sur les leUres.
La solution de cette question, à un temps où le sol du champ littéraire devient de moins en moins fructueux, serait le plus grand bienfait peut-être qu'il pûl léguer aux littérateurs et aux éditeurs futurs.
Dans les premiers jours de 1857, Béranger fut frappé dans la plus chère de ses affections. En février, la douce compagne qui, depuis cinquanteneuf ans, s'était associée à sa vie, l'aimable amie qui avait été la joie de sa jeunesse, la consolation de ses vieux jours, mademoiselle Judith Frère, tomba malade.
E]\e avait quatre-vingts ans; trois ans de plus que Béranger.
Le poète ne quitta plus son chevet; il la soigna comme une mère aurait soigné son enfant. Pour Ja première fois ils se mentirent l'un à l'autre. La
vieille amie savait qu'elle allait mourir; le vieil ami savait qu'elle mourrait, et, tout en se devinant, tous deux cherchaient à se faire réciproquement illusion. L'ami tentait de lui faire croire qu elle ne tarderait pas à se rétablir; l'amie s'efforçail de lui persuader qu'elle n'était pas en danger.
Le 8 avril, toute illusion dut cesser : Judith mourut.
Béranger eut le courage de l'accompagner jusqu'à sa maison étroite, la tombe, sa dernière demeure.
La moitié de sa vie resta dans cette fosse.
L'autre moitié, dès ce jour, de plus en plus languissante, n'aspira qu'à la suivre.
^ — « J'aurais dû partir le premier, disait-il, mais je la rejoindrai bientôt. »
Son triste pressentiment ne le trompa pas.
En effet, deux mois après, il s'alita et ne se releva plus.
Le 15 juillet il rendit le dernier soupir.
Il avait soixante-dix-sept ans moins un mois.
Sa dernière pensée pendant un court délai d'agonie fut une pensée de charité.
— (.i La charité ! la charité! dit-il, les pauvres! les petits enfants ! que tout le monde soit heureux ! »
Le dernier battement de son cœur fut un élan à Dieu, au Dieu des bonnes gens.
— « Mon Dieu, dit-il, inspirez aux hommes réu-
nis l'amour du bon, l'amour du bien ; faire le bien, vivre pour les autres, c'est leMnheur, »
Sa tête se renversa en arrière : il soupira et mourut.
Lt toutes les portes du ciel durent s'ouvrir pour accueillir son ame si noble et si pure !
Au lit de mort du poète national, on put mesurer l'échelle de cette prodigieuse popularité. La France entière apprit avec douleur que le chantre du peuple était malade et en danger de mort. Dèsle début de la maladie, des tables avaient été dressées dans la cour de la maison qu'il occupait. Là venaient pêle-mêle s'inscrire les illustrations contemporaines, les jeunes gens des écoles, les ouvriers. Une foule pressée attendait, anxieuse, de ses nouvelles aux abords de la maison où agonisait cette grande gloire. Elle était triste par la pensée qu'une vie glorieuse et universellement aimée allait s'éteindre. Elle était silencieuse dans la crainte de faire arriver jusqu'au malade l'écho de sa douleur. Dans ce concours unanime d'émotion tout Paris semblait n'avoir qu'un cœur. Dans la capitale, ordinairement distraite et affairée, circulaientde bouche en bouche les bulletins de sa santé : ils faisaient trêve un moment aux distractions et aux affaires. Jamais souverain aux approches de la mort n'a été entouré de tant d'unanimes sympathies, de tant de douloureux hommages. Déranger le savait, et c'en fut assez
Derniei's moments de Béraiiiier.
pour adoucir l'amertume des angoisses de la mort. Ayant surpris quelques larmes dans les yeux de pieux amis qui le soignaient, il les consola par ces mots de Chateaubriand : « La lampe qui s'éteint ne souffre pas. La înort, selon les sauvages, est une grande femme fort belle à laquelle il ne manque que le cœur. »
Le gouvernement lui-même, s'associant à cette douleur publique, prit une généreuse initiative.
Le lendemain, 16 juillet, les murs de Paris furent couverts de cette affiche officielle, autour de laquelle se pressait la foule attendrie :