BRAS, TÊTE ET CŒUR, TOUT ÉTAIT PEUPLE EN LUI
Béranger avait dit ce vers de Manuel , son courageux ami. Si Manuel lui eût survécu, il l'aurait
incontestablement dit de lui ; et l'un et l'autre auraient dit vrai.
Hasard étrange! Ce poète cependant, en qui toiU était peuple, était un vrai fils de croisé, presque de race royale. Il descendait des anciens comtes de Provence, les Bérenger, si célèbres dans les chants des troubadours, et quelques-uns troubadours euxmêmes. Son père, fourvoyé dans les intrigues royalistes du temps , et qui tenait à ces vanités, avait un arbre généalogique parfaitement en règle, et que n'aurait pas désavoué d'Hozier. De là le de qui précède son nom*. Le poète populaire ne s'en prévalait pas : loin de là, il le reniait : il chantait :
Non d'aucune chevalerie Je n'ai le brevet sur vélin; Je ne sais qu'aimer ma patrie Je suis vilain, et très-vilain.
Il mentait en cela. Mais il savait alors qu'il pouvait se passer d'aïeux. Il était devenu roi, roi de la chanson , sans aucune des charges des royautés prosaïques du monde, et peu soucieux de celle de ses ascendants.
Le tailleur , l'aïeul maternel chez qui était né Béranger, se nommait Champy.
On mit l'enfant en nourrice. Plus tard il chanta cet incident de sa vie , comme il avait chanté sa naissance, comme il devait chanter sa vie entière :
car sa vie est dans ses chansons ; c'est lui-même qui l'a dit : 3Ies chansons c'est moi !
Kt c'est tout, ô poète ! cela dure plus que des médailles de bronze et des généalogies ! Savons-nous aujourd'hui les noms des rois qui régnaient sur Palmyre avant Zénobie? Leur sceptre était-il d'or? Qui pourrait le dire ? Le bâton du rapsode Homère est arrivé jusqu'à nous !
Au mois d'août, voilà bien lonçïtomps, Six francs et ma layelle en poche.
Celle nourrice de vingt ans D'Auxerre avec moi prit le coche.
Sois bien ou mal, sanglotte ou ris; Adieu, pauvre enfant de Paris.
Dodo, l'enfant do,
L'enfant dormira bientôt.
En Bourgogne je débarquai
Là il pleura, cria, trépigna, barbotta comme les autres enfants^ et, tout grand génie qu'il devait être, ses premières années d'enfance se passèrent comme celles de tous les autres hommes , c'est-à-dire à peu près comme la vie entière des autres animaux, sans raison, sans jugement et sans réflexion. J'ai toujours eu en grande méfiance les grands hommes au maillot ou en brassières, et mis au rang d'insipides flagorneries toutes les balivernes qu'on se plaît à nous donner comme des signes précurseurs de génies en herbe.
No,us laisserons donc Béranger et sa nourrice
s'acquitter de leur mieux de leur emploi respectif, et, passant sans regret cette assez triste et vague période de la végétation humaine, nous le prendrons sevré, grandi, marchant sans brassières, mangeant sans bavette et couchant sans maillot.
Ceci, cependant, ne s'était pas accompli sans un grave incident. Voici comment Béranger le raconte. Il a déjà dit, on l'a vu, que sa nourrice n'avait que vingt ans.
Un moine, en voisin vient chez nous • 11 entre sans que le chien jappe ; Le mari sort, et l'homme roux De ma table fripe la nappe.
Hélas ! l'odeur du Récollet
Fait pour neuf mois tourner mon lait.
Il fallut remplacer le lait de nourrice. Les biberons n'étaient pas inventés encore : on nourrit l'enfant avec des michets, ces rôties de Bourgogne, sortes de mouillettes trempées dans du vin tiédi. Grandgousier et Antoine de Bourbon n'avaient pas voulu d'autre aliment pour Gargantua et Henri IV enfants : seulement, le roi de Navarre faisait frotter d'ail les mouillettes que l'on donnait à son fils, et le roi des Parpaillots faisait sonner les verres et les flacons pour exciter le sien à humer la purée septembrale.
Béranger n'eut pas besoin de ces excitants :
Au vieux moulier, huit jours plus tard, Jean bien payé soignait la vigne.
Moi, gai comme un dieu sans nectar, Au vin du crû je me résigne.
Cinq à six ans après, en 1786, nous retrouvons Béranger à Paris, chez le tailleur son grand-père , papa Champy, comme il l'appelait : [bonne nature d'homme qui l'aimait beaucoup , le grondait peu , ne le reprenait sur rien, et le gâtait tout comme s'il eût dû n'être qu'un simple fils de famille, destiné à être inutile à soi et aux autres.
On le mit à l'école cul-de-sac de la Bouteille, le même impasse qui existe aujourd'hui au numéro 31 de la rue Montorgueil.
Dans ce réduit meublé de tables et de bancs, manquant d'air, d'espace et de soleil, le jeune Béranger se mit à regretter ces champs, ce soleil, cet air, cette verdure de Bourgogne dont on l'avait sevré; le tas de fumier où il se roulait, la mare où il barbottait, les poules et les canards dont il partageait les ébats, et jusqu'à ce chien si bien appris qui ne jappait pas après les Bécollets. Aussi l'école et ce qu'on y apprenait était ce qui l'occupait le moins. Il préférait courir les rues , polissonner avec les gamins de son âge, flâner devant l'étalage de quelque marchand de galette, dégarnir l'éventaire de quelque marchande de pommes ou de cerneaux, faisant par-ci par-là quelque malice; enfin, un vrai titi du temps.
Le bon tailleur trouvait tout cela charmant, riant de ses espiègleries, et disant qu'il avait de l'esprit comme un ange.
« Papa Champy , dit Béranger lui-même , avait été fort dur pour ses enfants. Pour moi il fut d'une faiblesse ou plutôt d'une bonté extrême. 11 n'entendait pas qu'on me contrariât en rien : tout le monde devait être à mes ordres , faire les volontés de monsieur son petit-fils. Il donnait pour raison ma nature débile. Le fait est que j'étais extrêmement chétif, et cependant bel enfant ; aussi mon grand-père n'eut pas grand mal à ranger tout le monde à son opinion, et Dieu sait combien J'en usais ! Faisais-je une maladie, avais-je une indisposition, tout était en l'air et sur pied dans la maison. Les drogues qu'on me faisait prendre me répugnaient extrêmement : je les refusais. 11 n'y avait de suppliques , de promesses agréables que ne me fît le pauvre homme pour me faire avaler la chose. 11 n'y avait de comparable à sa patience que mon entêtement; et comme les moins patients le lui faisaient remarquer, grand-père répondait :— Ah ! voyez-vous, celui-là n'est pas un enfant comme les autres : il faut le prendre autrement.
« J'allais à l'école et je n'y avais pas grand goût Il m'arrivait souvent de feindre d'être malade pour avoir occasion de m'en dispenser : — J'ai mal à la tête, disais-je ; et cela suffisait. Papa Champy, tout
en alarmes , me retenait auprès de lui , ou m'envoyait en promenade, selon mon désir : remède infaillible à ma guérison. »
On le voit, l'enfance de Béranger, libre d'entraves et passablement vagabonde, fut celle d'un gamin de Paris.
Trois ans se passent. Un jour, c'était le 14 juillet 1789, le canon populaire ne tonnait pas encore contre la Bastille, mais la foule ameutée s'y rendait de tous les coins de Paris.
Une colonne , qui s'était recrutée je ne sais où, vint à traverser la rue des Boulets, où logeait alors le grand-père Champy.
La Bastille était auprès.
La colonne se composait d'hommes armés ou sans armes et de femmes, tous, hommes et femmes, ayant la conscience d'un devoir patriotique qu'ils allaient accomplir, d'enfants qui ne l'avaient pas, et qui, selon l'usage, les précédaient en jouant ou riant : curieuse race de gamins de Paris qui préludaient alors à ce terrible jeu de barricades qu'ils devaient tant perfectionner depuis.
Tout cela marchait au cri de Vive la liberté î cri si généreux à ces premiers temps de foi vive , et qui trouvait alors de l'écho partout. Les habitants sortaient des maisons pour voir passer ces défenseurs improvisés de la cause commune; les uns se joignant à eux, d'autres les encourageant de la voix
et du geste, tous les accompagnant de leurs vœux et de leurs espérarices.
Le grand-père Champy, fervent adepte de la révolution, était sorti comme les autres, tenant par la main son petit-fils. Le jeune Béranger avait alors neuf ans. La vue de la bande de titis et de gamins qui précédaient la colonne, le tente; il lâche lamain de son grand parent et se joint crânement à eux. Le bon tailleur tempéra cette velléité belliqueuse, et, le ramenant en riant au logis, disait avec fierté :
— Ce petit gars-là sera un brave.
Le digne homme ne croyait pas si bien dire. Il était loin de soupçonner alors que l'enfant dont il pronostiquait ainsi l'avenir serait un jour le plus intrépide et le plus illustre soldat intellectuel du patriotisme et de la nationalité.
De cette même rue des Boulets où il était alors, le jeune Béranger put voir tomber la Bastille. Et qui pourrait dire quelle part d'influence eut dans l'enthousiasme patriotique qui fut toute la vie du célèbre chansonnier, ce simple fait gravé dans sa jeune mémoire à la fumée de la poudre et au brui^ du canon !
Cinquante ans après, il aimait encore à se le rap peler.
J'étais bien jeune; on criait : — Vengeons-nous l A la. Bastille ! Aux armes! Vite aux armes !
Ce petit gars sera un brave.
Marchands, bourgeois, artisans couraient tous. Je vois pâlir et mûre, et femme, et llUc. Le canon gronde au\ rappels du tambour. — Victoire au peuple ! II a pris la Bastille. Un beau soleil a fêle ce grand jour.
Un an après, en 1790, devant une modeste auberge du village de Floricourt près de Péronne , s'arrêtait une de ces voitures publiques du temps, qui mettaient dixjours àfaire le chemin que l'on fait aujourd'hui en dix heures. Un jeune entant de dix ans, chétif, fluet, timide, en descend et se présente craintif à la porte de l'auberge. Il était proprement vêtu, mais sans luxe : un petit bourgeron de couleur, un pantalon de velours, des souliers neufs, et, pour toute coifî"ure, des cheveux blonds naturellement frisés. 11 tenait sous le bras un petit paquet contenant quelques bardes. La maîtresse d'auberge l'accoste avec bonté; l'enfant se nomme; on l'embrasse, on Taccueille avec une véritable joie.
L'enfant était Béranger, la maîtresse d'auberge était madame Bouvet, sa tante paternelle, excellente femme, qui allait tenir lieu au pauvre garçon de la mère qui lui avait manqué jusqu'alors.
Le jeune Béranger aurait bien voulu continuer en Picardie cette vie de paresse et de vagabondage que l'indulgente aftéction du papa Champy avait tolérée à Paris. Là, le champ était vaste ; de riches campagnes, une belle rivière, la Somme, bordée
de saules et de frênes , et qui ne murmure même pas en coulant; de vertes prairies ombreuses et couvertes de troupeaux, de riants vergers aux arbres chargés de fruits ; et puis de curieuses ruines gothiques aux sanglants ébattements et aux royales amours; de grands souvenirs historiques, des noms fameux qui se dressent comme des fantômes du passé dans l'histoire de Péronne: quelle arène pour un génie à qui les ailes ne poussaient pas encore il est vrai, mais qui, d'instinct, commençait alors à pressentir le grand et le beau dont il devait agrandir la sphère !
Mais la tante Bouvet, tout aussi affectionnée que le grand- père Champy, était plus sévère que lui, et force fut au jeune aiglon de brider son indépendante allure et de seconder sa bonne parente dans la prosaïque besogne de rétabhssement.
Son titre n'était pas fastueux : il fut garçon d'auberge.
Trois siècles auparavant, année pour année, en U90, Rabelais l'avait été comme lui chez son père, à l'hôtellerie de la Lamproie, à Chinon. Coïncidence bizarre! les deux représentants les plus vrais de la vieille gaieté française et de l'esprit français, Vun en prose, l'autre en vers, ont débuté l'un et Vautre par rincer des pots et verser à boire!
L'entrain, l'enjouement, la précocité d'esprit, les^prévenances du jeune liéranger, lui gagnèrent
Ari'ivée de Bérangur chez la tante Bouvet .
l'affection de tous. On l'aima, on le cajola : dans le pays on le citait comme un charmant garçon.
La tante Bouvet était dévote. Pour toute lecture elle avait mis son neveu au régime du catéchisme. Cette excellente nourriture spirituelle, dont notre ])oète ne devait jamais se montrer bien friand, n'avait alors déjà pour lui qu'un attrait médiocre.
Or, un jour, en furetant dans une vieille armoire, il voit d'autres livres : les uns étaient encore sur les étagères , les autres avaient glissé au fond, et, se trouvant probablement mieux là, y seraient restés pêle-mêle indéfiniment sans son avide curiosité. 11 en ouvre un : Voltaire !
— Bon ! dit-il, voici qui m'amusera plus que le catéchisme.
Et ghssànt sa précieuse trouvaille sous son bourgeron, il sortit, se promettant de cette lecture tout l'attrait d'un fruit défendu.
Ce fut en effet ce qui arriva. Après ce volume, il eut soif d'un autre, et ne cessa de faire des emprunts clandestins à l'armoire que quand il eut tout dévoré.
Comme, parmi toutes les sortes de réputations qui l'ont illustré, le patriarche de Ferney n'a jamais eu celle de faire des croyants d'une irréprochable orthodoxie, qui sait si cette précoce lecture de ses œuvres ne fut pas la source du scepticisme de Béranger, comme la vue de la prise de la
Bastille peut avoir été celle de son enthousiasme patriotique! Tant de grands événements naissent de petites causes !
Si cela était, ces deux simples incidents auraient toute la portée de grands faits historiques.
Quoi qu'il en soit, Béranger ne tarda pas à donner la preuve que le sceptique ricanement de Voltaire avait fait sur sa jeune imagination plus d'impression que les mystiques et pieuses exhortations du catéchisme.
Un jour, en 1 792, un orage épouvantable éclate sur Péronne. Il pleut, il vente, il grêle, il tonne ; le feu se confond avec l'air, l'air avec le feu ; le vent, la pluie, la grêle avec tout. Déchiré par des milliers de tonnerres vingt fois par seconde, le firmament se fend, et chaque fois, montrant béante une gueule immense de feu, semble vouloir y engloutir la terre.
Le front collé aux vitres, le jeune Béranger regarde avec extase cette grande colère de la nature. Sa tante Bouvet, dans sa piété naïve, aspergeait la maison d'eau bénite.
Tout à coup la fenêtre s'ouvre avec fracas , le fmide pénètre dans la chambre, et Béranger tombe foudroyé.
On le crut mort.
Deux ou trois mille ans plus tôt , au temps où l'homme frappé de la foudre était considéré comme
Bon ! voici qui m* amusera mieux que le catéchisme.
d'une nature supérieure, si Anacréon, Pindare, Alcée ou tout autre grand poète de ces temps reculés eut été comme lui marqué de ce céleste stigmate, au lieu des statues qu'il leur a élevées, le vieux monde leur eût dédié des temples.
Béranger resta plus d'une heure évanoui. Il reprit ses sens enfin, et son premier mot à sa tante agenouillée auprès de lui fut celui-ci :
— Eh bien ! maman Bouvet, à quoi sert ton eau bénite?
Le rire sardonique de Voltaire avait évidemment passé par là.
Quarante ans après, ce coup de foudre donna lieu à un impromptu de Béranger curieux et peu connu. Causant un jour de cet accident avec un médecin de ses amis, Béranger lui disait qu'il avait peine à comprendre par quelle espèce de miracle il avait pu y survivre. Les médecins, on le sait, doivent savoir tout expliquer, quitte au besoin, pour se tirer d'affaire, à recourir au grec ou au latin. Ce- 5ui-ci voulut expliquer la chose, et, après un long raisonnement, finit par dire que l'effet de l'électricité de la nue s'était trouvé atténué par l'absence de toute électricité dans le corps du poète. {
— Parbleu ! docteur, lui dit Béranger en sou- j riant, vous venez là de décharger furieusement ma conscience, en m' assurant que je ne suis pas d'une nature foudroyante. Bien vous vaut de ne pas être
né au temps des Marchangy et des Bellart, qui me traitaient d'incendiaire et de brandon! Vous sentiriez joliment le rôti pour votre part.
Le docteur, un peu confus de voir tourner en plaisanterie sa dissertation scientifique, en prit cependant assez bien son parti, et dit en riant aussi de la boutade de Béranger :
— Et vous, monsieur le frondeiu*, vous venez de déranger tout un projet que j'avais dans la tête. L'académie de médecine de Lyon vient de mettre au concours le meilleur formulaire pour définir en peu de mots la médecine. Mon intention était d'y concourir, et je voulais vous demander pour formulaire un quatrain de ces jolis vers comme vous savez en faire. Mais du moment que vous êtes rebelle à la science, je vois bien que ce serait peine perdue.
— Mais nullement, dit Béranger : je n'ai rien à vous refuser, et voici vos vers.
Et, ayant pris son calepin, il lui écrivit au crayon le quatrain suivant :
Veux-tu guérir ne sais quel Irou?
Prends ne sais quel médicament; Puis applique-le ne sais où :
Tu guériras ne sais comment.
Bevenons à Péronne.
On était alors au temps de la plus grande fièvre
volutionnaire. Parmi les moyens de propagande,
que, dans leur ferveur de prosélytisme, avaient im a giné les adeptes de la foi nouvelle, était celui (■. propager au sein des écoles les doctrines de î révolution, d'initier les élèves aux manœuvres de clubs, et d'en faire de petits démagogues, dont la force intellectuelle, disait le programme, se développant ainsi avec l'âge, donnait à l'esprit de la jeunesse toute l'extension patriotique d'un cœur ardent et généreux.
Ces écoles de civisme prirent le nom d'Instituts patriotiques. Le système d'enseignement et d'éducation exposé par J.-J. Rousseau dans son Emile servit de base à ces instituts. Au lieu du grec et du latin, les enfants y étudiaient le Syllabaire national, dont le fond était les mots de Bastille rasée, liberté, nation, bon citoyen. Mêlant à leurs jeux les idées qui dominaient la politique du jour, ils promenaient le drapeau national, faisaient l'exercice, battaient le tambour, exécutaient une marche de petits patriotes. Ils apprenaient à délibérer, à faire des harangues et des motions. Ils prononçaient des discours et, à chaque événement public, ils écrivaient des adresses patriotiques aux notabilités démocratiques du jour.
Un membre de l'Assemblée législative, Ballue de Bellanglise, avait fondé un institut de ce genre à Péronne. Pour ne pas encourir la terrible désignation de suspects, les parents s'étaient empressés de
mettre leurs marmots à ce régime de nourriture \ démocratique. La tante Bouvet avait fait comme \ les autres ; et voilà le jeune Béranger débitant des harangues , rédigeant des adresses, écrivant des lettres à Robespierre ou à Tallien, et pérorant comme les autres au milieu de cette marmaille de Brutus en herbe.
Comme les clubs et l'Assemblée nationale, l'institut patriotique dePéronne avait ses jours d'orage et de tempête. Les petits démagogues n'avaient eu d'abord pour tribune aux harangues que les bancs et les tables de la classe. Il en résultait parfois de grandes confusions. Divers orateurs montaient à la fois sur ces tribunes à la portée de tous : chacun faisait sa motion ou son discours en même temps ; de violentes interpellations s'ensuivaient: aux interpellations succédaient parfois des luttes auxquelles chacun prenait part suivant ses préférences, et la classe civique manquait d'ordre et de régularité.
On dut pourvoir à cet abus. Un tonneau vide qui était dans la cour fut roulé dans un coin de la classe : ce fut la nouvelle et unique tribune. Le jeune Béranger l'inaugura par la motion d'une adresse au représentant Ballue de Bellanglise, poulie remercier d'avoir eu la patriotique idée d'initier à la vie civique les jeunes citoyens de Péronne.
Cette motion avait été couverte d'applaudissements, et l'orateur de treize ans était descendu de
Licrunger était un des orateurs les plus goûtés, et montait souvent sur le tonneau pour réehautfer l'enthousiasme des Brutus en herbe.
la tribune au milieu des bravos de ses jeunes camarades.
Dans cette école civique, la morale patriotique pouvait trouver son compte ; la morale religieuse n'y trouvait pas le sien.
Ce dernier point alarmait la tante Bouvet. Les temples chrétiens étaient fermés. Des déesses passablement mondaines inauguraient leur règne sur les débris des autels du Dieu du ciel, et ces exhibitions olympiques effrayaient singulièrement la conscience pieuse et timorée de la bonne tante.
Une fête répubHcaine qui eut lieu à Péronne vers ce même temps vint ajouter à ses alarmes.
Le 20 brumaire an n (10 novembre 1793), le culte de la déesse Raison avait été inauguré à Paris. La Convention, après avoir décrété quel'égUse de Notre-Dame porterait désormais le nom de Temple de la Raison, s'était rendue en masse à cette église pour y chanter avec le peuple l'hymne à la nouvelle déesse.
Les départements imitèrent Paris, et Péronne eut aussi sa fête d'inauguration du nouveau culte.
Cette fête toute à l'antique frappa le jeune Réranger, dont les exercices civiques de l'institut avaient déjà exalté la tête. Cette déesse en costume de Liberté, représentée par une belle femme qui semblait l'intronisation du beau poétique aiquel, à son insu encore, il devait vouer en partie sa vie 5 ces
jeunes vierges, parées de guirlandes, qui l'entouraient en jetant des fleurs ; ces défenseurs de la patrie qui l'escortaient'; l'élite de la vieillesse et de la jeunesse en habits de fête qui la suivaient avec leurs drapeaux ou leurs bannières allégoriques aux patriotiques symboles : tout cela s' avançant majestueusement au bruit des clairons et des trompettes, de chants et d'hymnes d'indépendance et de hberté , au milieu de tout l'éclat de cette religion nouvelle ; tout cela , disons-nous , lui parut être la divinité elle-même descendue en personne du ciel sur la terre et arrivant chez les hommes. Et qui peut dire que ce n'est pas le souvenir de cette pompe artistique qui , longtemps après , lui inspira cette strophe où se reflètent tant d'enthousiasme et de mélancolie ?
Vous traversiez les ruines gothiques ; Nos défenseurs se pressaient sur vos pas. Les fleurs pleuvaient, et les vierges pudiques Mêlaient leurs chants à l'hymne des ccml^ats. Moi, pauvre enfant, dans une coupe amère, En orphelin par le sort allaiié.
Je m'écriai : Tenez-moi lieu de niôrc, Déesse de la Liberté 1
Quoi qu'il en soit, de retour de cette cérémonie où il avait assisté avec l'institut patriotique, Béraiiger en raconta les moindres détails avec tant d'enthousiasme,que madame Bouvet vit qu'il était temps d'arracher le jeune clubiste aux doctrines ultraciviques de l'institua
Je ne savais que fort peu de choses du métier, si ce n'est les bonnets de papier que je faisais à merveille.
Un imprimeur de Péronne, M.. Laisney, lui ayant offert de prendre chez lui le jeune homme en apprentissage, madame Bouvet saisit avec empressement ce prétexte.
Le jeune Béranger se fit une fête de son nouvel apprentissage.. Un des livres les plus populaires depuis le commencement de la révolution était la science du Bonhomme Richard, attribué à Franklin. Tous les almanachs du temps reproduisaient invariablement chaque année cette science, qui du reste était un chef-d'œuvre de règle de conduite et de morale ; c'était aussi l'un des évangiles des instituts patriotiques. Comme tous les enfants du temps , Béranger l'avait lu et relu cent fois, et le nom de Fraiikhn était devenu l'un des plus populaires dans les écoles.
Or, Franklin, l'un des hommes de l'époque qui avait acquis le plus de titres à la gloire dans les deux mondes, était imprimeur à Philadelphie, et le jeune Béranger, ne séparant pas l'homme de génie de l'imprimeur, fut fier, dans son légitime orgueil, d'embrasser le métier d'un grand homme. Il l'a dit lui-même longtemps après :
J'ai fait ici plus d'un apprentissage, A la paresse, liélas ! toujours enclin ; Mais je me crus des droits au nom de sage Lorsque f appris le métier de Franklin.
«... Je me faisais, dit-il ailleurs, une telle idée
d'une imprimerie, que j'y entrai comme dans un temple, la tête découverte. Les dieux n'ayant pas toutes les vertus pacifiques et les richesses de langage que je m'imaginais, je dus beaucoup en rabattre. Je ne pus m'accommoder ni des coups de pied ni des calottes, et je ne sus jamais que faire peu de chose du métier, si ce n'est, toutefoit. ^es bonnets en papier, que je faisais à merveille. »
Si à ce temps de sa vie où il mettait son bonheur et sa joie à bien réussir des bonnets en papier, quelqu'un lui eût dit qu'à ces petits caractères laids et noirâtres qu'il maniait dans les casiers, il devrait un jour l'immortalité, on l'eût, certes, bien étonné.
C'est aussi à Péronne qu'était Béranger, lorsque prit le caractère d'une lutte à mort cette immortelle guerre de la Révolution, qui, pendant vingttrois ans, devait semer à travers l'Europe la France et ses principes généreux.
C'est dans ses murs qu'en des jours de défaite
De l'ennemi j'écoulais le canon :
Ici ma voix mêlée aux chants de fête,
De la patrie a bégayé le nom.
Le bruit du canon de 1792, les hourras ! des Autrichiens bombardant Lille à quelques lieues de là, l'empêchèrent d'entendre les cris des victimes de lioa ; et, dans le terrible accès de cette fièvre révolutionnaire qu'on a appelée la Terreur, il ne
puisa que l'amour de la patrie et la honte de l'étranger.
De mots affreux cette époque est flétrie; Mais, jeune encor, je n'ai rien pu juger; En épelant le doux nom de patrie Je tressaillais d'horreur pour l'étranger.
Ame sainte et pure ! Là où tant d'autres n'ont trouvé que des textes d'accusations et de calomnies, lui ne voyait qu'une source d'élan patriotique!
A cette époque s'était subitement développée chez le jeune apprenti imprimeur une aptitude qu'il ne soupçonnait pas lui-même. Ses études avaient été plus que négligées, et son bagage scolastique se bornait à ce qu'il avait pu apprendre à l'école du cul-de-sac de la Bouteille. Ses lectures^ sa sagacité, ses exercices civiques de l'institut patriotique avaient fait le reste. Tout cela était bien peu, si peu, que quand il entra comme apprenti compositeur dans l'imprimerie Laisney, il dut commencer par étudier les premières règles de l'orthographe et de la langue.
Un jour qu'il composait la belle hymne d'André Chénier pour la fête de la Révolution, les beaux vers du Pindare français lui montèrent à la tête comme un vin fumeux. Quand il en fut à la magnifique invocation qui la termine :
Soleil qui, parcourant la route accoutumée, etc..
la beauté de la forme, ia grandeur du sujet, la pureté du modèle exaltèrent sa jeune imagination , et, pour la première fois, il s'essaya dans l'art des vers.
Trop modeste pour s'écrier, comme un des grands maîtres de l'école italienne : Ancli io son pittor, il ne soupçonna pas son talent ; mais un autre le devina. L'imprimeur Laisney surprit quelques-unes de ses rimes. Lui aussi faisait des vers ; il avait trois ou quatre ans de plus que Béranger; il avait fait de bonnes études ; plus riche que lai en fond scolastique, il put lui apprendre les règles de la prosodie française.
A cette confraternité poétique, Béranger dut les premières leçons qui manquaient à son inexpérience.
Les deux jeunes poètes continuèrent à faire des vers l'un et l'autre. Le maître en composait beaucoup; l'apprenti en produisait moins, et alors déjà se montrait amoureux de cette pureté de forme qui devait être un des caractères distinctifs de ses poésies.
Comme nul n'a jamais eu plus que lui la mé- ' moire du cœur, plus tard il consacra sa reconnaissance pour son jeune maître dans la chanson qui a pour titre : Bonsoir.
Dans l'art des vors c'est loi qui lus mon maîlre ; Je t'effaçai sans le rendre jaloux.
Si les seuls fruits que pour nous Dieu tii naître Sont des chansons, ces fruits sont assez doux. Dans nos refrains que le passé renaisse; L'illusion nous rendra son miroir.
Mon vieil ami, quand poui- nous le jour baisse, Souhaitons-nous un gai bonsoir.
Dès l'âge de treize ans, Béranger avait commencé à rimer. Dès l'âge de quatorze ans, c'est-àdire de 1794 à 1797, il parvint à faire insérer ses premières chansons dans un recueil lyrique intitulé : la Guirlande de fleurs.
Ce recueil, fort goûté à ce temps du public, avait pour directeur l'un des plus infatigables producteurs de la fin du xviii^ siècle et de la première moitié du xix% Cousin d'A vallon, né en 1769 et mort en 1840.
Ces chansons, au nombre de vingt -cinq ou trente, n'ont pas été réimprimées dans les recueils pubHés depuis par Béranger lui-même. Lorsque son génie poétique fut en lui plus développé, il ne jugea pas ces aînées dignes de leurs sœurs cadettes, et il les abandonna sans pitié aux Enfants-Trouvés.
Quoi qu'il en soit, il n'a jamais oublié plus tard cette sorte d'hospitahté que Cousin d'Avallon avait accordée à ces pauvres filles de sa muse naissante. Le directeur de la Guirlande de fleurs ne s'était pas enrichi à faire des livres ; dans ses moments de gêne,— et ils étaient fréquents, — la bourse du chansonnier n'a jamais cessé d'être ouverte pour lui.
A Péronne, Béranger trouva aussi un autre protecteur pour ses premiers essais poétiques, M. Quénescourt, l'homme vertueux et bienfaisant qui,
Privé des biens que l'opulence affiche,
A semblé pauvre au riche fastueux,
Et, par ses dons, au pauvre a semblé riche.
Découvrant dans le jeune compositeur d'imprimerie une rare intelligence et une passion réelle pour l'étude, M. Quénescourt l'encouragea de ses conseils, vint au secours de son inexpérience, et lui voua l'amitié la plus tendre et la plus constante. Béranger n'oublia pas plus le bienfait de cette amitié que d'autres, et le nom du bienfaiteur et de l'ami brilla plus tard dans un reflet de sa gloire :
Las, sur les flots, d'aller rasant le bord. Je saluai sa demeure ignorée.
Entre et chez moi, dit-il, comme en un port. Raccommodons ta voile déchirée.
Proclamé roi de ses festins joyeux, A son foyer je fais sécher ma lyre.
J'y vois pour moi se dérider les cieux, Et mon pays daigne enfin me sourire.
Au peu d'éclat dont je brille à présent Ah ! qu'il ait part, et puisse à ma lumière, Comme un flambeau que porte un ver luisant. Longtemps son nom se lire sur la pierre !
Plus longtemps encore ce nom se lira dans ses vers.
Noble et digne poète, qui, par une part d'inimor-
talité, apu payer toutes ses dettes de neconnais-
''ouarante et un ans après sa première venue à Perinne, en 1831, Déranger y revmt, et dans un souvenir collectif « .e. parents, a ses arms, « la^Ue
oé a avait pa.se une partie f '" r;^'2'ï!cÎZ d'acquitter toutes ses dettes de gratitude de ces pre
miers temps :
Salut à vous, amis de mon jeune âge ! Salut, parents que mon amour bcml .
Grâce à vos soins, ici, pendant l'oraçie, • Pauvre oiselet, j'ai pu trouver un nid.
En semant ainsi, au début de sa vie, la vertu de ,a reconnaissance, Béranger s'apprêtait a recuei h^ plustard celle delà charité, "obles vertus dont nu ;,e devait porter raccomplissement a un plus haut degré que lui.