‹ Mémoires authentiques sur BérangerChapitre 8 sur 42 · DEUXIÈME GRENADIER · texte numérisé non relu

DEUXIÈME GRENADIER

Moi, tout couvert de cicatrices.

Je voulais quitter les drapeaux; Mais quand la liqueur est lane.

Briser le vase est d'un ingrat.

Adieu, femme, enfants et patrie.

Vieux grenadier, suivons un vieux soldat.

Béranger commençait alors déjà à être une puissante individualité : des chansons grivoises ou bachiques, les Gueux, la Gaudriole, la Grand-Mère, k Mort vivant, la Mère aveugle, le Petit homme gris, la Bonne fille. Madame Grégoire, le Vieux célibataire, l'Ami Robin, Frétillon; des chansons frondeuses, leRoid'Yvetot, le Sénateur^ Ainsi soit-il, la Descente aux Enfers, l'Age futur, Un tour de marotte, le Voyage au pays de Cocagne, l'avaient déjà rendu le plus populaire de nos chansonniers. Les deux chansons politiques de 1814, les Gaulois et les Francs, Ma dernière chanson peut-être, ajoutèrent encore à sa réputation.

A ce temps de dévergondage politique, quand tant de bardes sans cœur colportaient de quartiergénéral en quartier-général leurs fades dithyrambes, des aides-de-camp de l'empereur Alexandre ne voulurent connaître que le chansonnier patriote qui avait pris et tenu l'engagement de ne pas chanter pour rétranger . En mai 1 8 1 4, ils l'invitèrent à un banquet qu'on leur donnait au Cadran-Bleu. Paris était alors occupé militairement par les années de î l'Europe; refuser l'invitation eût été peu prudent. '' Béranger s'y rendit, et, dans la chanson intitulée

Bon Français, qui fut son écot dans ce banquet,

Béranger chante le Bon Français, en présence des aides-decainp de l'Empereur Alexandre (1814).

se moquant des vainqueurs, il chanta la valeur française à leur barbe.

J'aime qu'un Russe soit Russe, Et qu'un Anglais soit Anglais, Si Ton est Prussien en Prusse, En France soyons Français.

Lorsqu'ici nos cœurs émus Cotnpteîit des Français de plus,

Mes amis, mes amis.

Soyons de notre pays.

Oui, soyons de notre pays,

Charles-Quint portait envie A ce roi plein de valeur.

Qui s'écriait à Pavie :

Tout est perdu fors l'honneur.

, Consolons par ce mot-là Ceux que le nombre accabla.

Mes amis, etc.

Notre gloire est sans seconde.

Français, où sont nos rivaux?

Nos plaisirs charment le monde Éclairé par nos travaux.

Qu'il nous vienne un gai refrain, Et voilà le monde en train!

Mes amis, etc.

Les événements cependant poussaient à la chanson politique ; les flonflons et les couplets grivois n'étaient guère alors de saison. C'est à peine si, dans V Éloge des Chapons, l'Age futur, la Grande Orgie, qui sont de cette époque, Béranger jette encore çà et là quelques reflets de l'ancien genre. Mais comme le jeune soldat qui, à ses premières batailles, se grise à la fumée de la poudre, le poète s'enhardit avec le danger. Les chansons Vieux ha-

bits! vieux galons ! la Requête des Chiens de qualité^ la Censure, se succèdent immédiatement : la France entière les sut par cœur. Ce n'est pas encore de la politique, mais c'est de la critique piquante, de l'opposition vive et hardie. Dans la première :

Nous trouvons aussi notre compte Avec tous les gens qui, sans honte, Savent, dans un retour subit,

Changer d'habit!

Les valets, troupe chamarrée, Troquant aujourd'hui leur livrée, Que d'habits bleus nous étalons !

Vieux habits ! vieux galons 1

Les défenseurs de nos grands-pères Sortant de leurs nobles tanières , Reprennent enfin, à leur tour.

L'habit de cour!

Chez nous retrouvant leurs costumes, Avec talons rouges et plumes , Us vont régner dans leurs salons.

Vieux habits ! vieux galons !

Dans la seconde :

Des chiens dont le pavé se couvre.

Distinguez-nous à nos colliers.

On sait que les honneurs du Louvre Iraient mal à des roturiers.

Puisque le tyran est à bas.

Laissez-nous prendre nos ébats.

Quand sur son règne on prend des notes. Grâce pour quelques chiens félons!

Tel qui, longtemps, lécha ses bottes, Lui mord aujourd'hui les talons.

Puisque le tyran.

En attrapant mieux que des puces, On a vu carlins et bassets, Caresser Allemands et Russes Couverts encore du sang français.

Puisque le tyran, etc.

Enfin, la troisième, remarquable par sa hardiesse, courut manuscrite clans Paris au mois d'août 1814, au moment oii l'on venait de discuter, à la Chambre des Députés, une loi restrictive de la liberté de la presse :

L'État ayant plus d'un membre Que la presse eiit fait trembler.

Qu'on ait craint son franc parler Dans la Chambre et l'antichambre, Riez-en avec moi :

Ah ! pour rire Et pour tout dire, Il n'est besoin, ma foi, D'un privilège du roi.

Que cette Cnambre censée Laisse avec soumission Sortir la procession Et renferme la pensée:

Riez, etc.

Quand déjà l'on n'y voit guère, Quand on a peine à marcher, En feignant de la moucher Qu'on éteigne la lumière:

Riez, etc.

Vinrent les Cent-Jours. L'Europe armée, tant de fois vaincue depuis vingt-cinq ans, toute étonnée d'avoir, en 1814, triomphé de la France, avait re-

pris le chemin de sa frontière à la hâte pour escompter la victoire loin de la grande nation vaincue. On eût dit qu'elle craignait que la victoire ne lui fût ravie; elle faillit l'être. Napoléon revient de l'île d'Elbe : par un simple changement de front, l'Europe reprend le chemin de la France.

En 1808, lorsque Napoléon envahit l'Espagne, tout fut soldat, hommes, femmes, enfants; chaque buisson cachait un poignard ou un fusil pour défendre le sol de la patrie.

En 1812, lorsque le même Napoléon envahit la Russie, les Russes brûlèrent tout derrière eux, poussant les populations au fond de leurs déserts, pour ne laisser à l'envahisseur que du feu, des cendres, et pas un seul témoin de ses triomphes.

En 1815, lorsque les ennemis reprirent le chemin de nos frontières, dans cette France qui se disait alors la tête de la civilisation, des Français firent des vœux pour leur retour ! Dans la chanson ayant pour titre V Opinion de ces Demoiselles, Béranger flétrit ces vœux impies par un de ces brûlants stigmates qui durent faire monter le rouge à bien des fronts, et qu'on ne lui a jamais pardonné.

Quoi ! c'est donc bien vrai qu'on parle Qu'l'enn'mi va tout r'mettre chez nous

Sans d'ssus d'ssous ?

L'Palais-Royal, qu'est nol' patrie

S'en réjouirait;

Chacun son intérêt.

Aussi , point de fille qui ne crie :

f^iv' nos amis, Nos amis les enn'misl

Enfin vint Waterloo : les ennemis marchèrent sur Paris. « J'avais répandu des larmes, dit Béran- « ger (Préface de 1833), à leur première entrée à « Paris; j'en versai à la seconde. Il est peut-être « des gens qui s'habituent à de pareils spectacles. »

En 1814, Béranger avait pris l'engagement de ne pas chanter pour l'ennemi. Après la néfaste journée de Waterloo, qui consomma la chute du grand empire, il prit celui de ne jamais prononcer ce nom dans ses vers.

De vieux soldats m'ont dit : « Grâce à ta muse, « Le peuple enfin a des chants pour sa voix. « Ris des lauriers qu'un parti te refuse, « Consacre encore des vers à nos exploits; • Chante ce jour qu'invoquaient des perfides, « Ce dernier jour de gloire et de revers. » — J'ai répondu, baissant des yeux humides : Son nom jamais n'attristera mes vers.

Qui , dans Athènes, au nom de Chéronée, Mêla jamais des sons harmonieux?

Par la fortune Athènes détrônée Maudit Philippe et douta de ses dieux.

Un jour pareil voit tomber notre empire, Voit l'étranger nous rapporter des fers, Voit des Français lâchement leur sourire: Ce nom jamais n'attristera mes vers.

On sait ce que fut la seconde Restauration : une réaction générale en principe et en fait contre les I

hommes et les choses de la révolution, une longue traînée de boue et de sang.

La tendre et douce compagne qui avait alors Ué son sort à celui de Déranger, redouta pour lui les éclats de ces grandes fureurs monarchiques que résumaient trois mots sinistres : proscription ! prison ! mort ! Dans son affectueuse sollicitude, elle le supplia de ne plus faire des chansons d'opposition, pour le moment du moins, d'attendre des jours moins lugubres. De sa \oix la plus touchante elle lui disait :

« Pendant l'orage l'oiseau ne chante pas, il attend les premiers rayons du soleil ; fais comme lui. »

Béranger dut céder à ses instances, et, peu de jours après Waterloo, dans la chanson intitulée Plus de politique, il lui peignit toute l'angoisse de son âme par un de ces chants mélancoliques dont la résignation et la douleur semblaient avoir dicté les mots et les sons :

Ma mie , ô vous que j'adore , Mais qui vous plaignez toujours Que mon pays ait encore Trop de part à mes amours!

Si la politique ennuie Même en frondant les abus,

Rassurez vous, ma mie :

Je n'en parlerai plus.

Moi, peureux, dont on se raille Après d'amoureux combats ,

J'osais vous parler bataille Et chanter nos fiers soldats.

Par eux la terre asservie Voyait tous ses rois vaincus.

Rassurez-vous, ma mie :

Je n'en parlerai plus.

La France, que rien n'égale.

Et dont le monde est jaloux, Était la seule rivale Qui fiit à craindre pour vous.

Mais las ! j'ai peur, ma patrie Fait des vœux trop superflus.

Rassurez- vous, ma mie :

Je n'en parlerai plus.

Cette fois, le poète ne devait pas tenir sa parole. La forme que s'était donnée son génie était neuve, le développement qu'avait pris son talent était vaste, le champ qu'il s'était ouvert était immense ; les Bourbons, dans la démence de leur orgueil, semblaient s'étudier à semer pour lui : il voulut moissonner.

il avait alors trente-cinq ans.

« J'eus alors la conviction, dit Béranger {Préface « de 1833), que les Bourbons fussent-ils tels que « l'osaient encore dire leurs partisans, il n'y avait « plus pour eux possibilité de gouverner la France, « ni pour la France possibilité de leur faire adopter « les principes libéraux qui, depuis 18t4, avaient « reconquis tout ce que leur avaient fait perdre la « terreur,l'anarchie directoriale et la gloire de l'Em-

; f( pire. Cette conviction, qui ne m'a puis depuis 'c abandonnée, je la devais encore moins d'abord « aux calculs de ma raison, qu'à l'instinct du peu- (( pie. A chaque événement, je l'ai étudié avec un « soin religieux, et j'ai presque toujours attendu « que ses sentiments me parussent en rapport avec « mes réflexions pour en faire ma règle de con- « duite dans le rôle que l'opposition d'alors m'avait « donné à remplir. Le peuple, c'est ma muse. »

C'est cette muse qui devait lui donner le courage de se jeter corps et biens dans l'arène.

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