CHAPITRE IV
M réTolitfoD àe Fiance de i830. ^ UBtml -^ L*éolmuffûurée de S>ini- Julien. — Conspiration de Gênes. — ta Montagne Noire. — Garitoldi proscrit et guérillero. — L'incendie. — L'espion mystérieux. — Un martyr de YiuM IWenne. — Garilieldi passe le Yar ets^ réfugie en France.
Ifi retentissement de la névolution française de 1 830 avait été immense en Italie. Dans les dernières années de la Restauration les menées des principales sociétés se^ crêtes s'y rattachaient aux travaux d'un comité établi à Paris, célèbre^ à cette époque, sous le nom de Comité directeur^ composé des membres de la vmle suprême 4fis carbonari français, de Schoi^en^ Dupont (de FËure), BartbCi Odilon Barrot et d'autres, agissant sous le patronage du général La&yetta et du duc d'Orléans. Ce dernier étant devenu roi des Français, le 9 août 1830, les sectaires italiens se flattèrent d'être aidés puissamment par la France dans toute tentative de régénérar tien politique, et, de 1830 h 1834, ce ne fut, dans tous les États italiens, que conspirations et soulèvements continuels. La mauvaise nature des gouvernements indi^ènçs^ l'oppression étrangère Burtout^ avaient rendu
le mécontentement général et profond; et, d'un bout de la Péninsule à l'autre, le travail des sociétés secrètes y avait été plus actif que jamais.
Le succès de ces mouvements, ayant été principale* ment fondé sur Tappui de la France, et cet appui ayant manqué, une longue traînée de sang des martyrs de l'indépendance italienne marqua d'un sillon lugubre cette phase du martyrologe de l'Italie. Cyrus MenoUi, à Modène, le 26 mai 1831 ; les massacres de Gesèneet de Forli dans les Romagnes, le 12 janvier 1832; ceux de Naples et de Sicile pendant les années 1832, 1833 ; les fusillades de Gènes, de la Gave, d'Alexandrie, de Ghambéry pendant ce même temps ; tout y caractérisa une réaction terrible, depuis les exécutions les plus sanglantes jusqu'à la torpeur de mort des provinces lombarde-vénitiennes , tellement comprimées par la violence que, sans pouvoir prendre une part ouverte à ces luttes de l'indépendance, elles n'en fournissaient pas moins à la cause patriotique leur contingent de victimes. Par honneur pour l'humanité, les murs de Spielberg en taisaient mystérieusement lesnoms etla voix.
Malgré ces échos cependant, en février 1834, la société de la Jeune Italie, dont les ramifications embrassaient alors la Péninsule entière, tenta une nouvelle lutte armée. A l'aide d'un certain nombre de proscrits, tant Polonais qu'Allemands et Français, réunis à cet effet dans les cantons de Vaud et de Genève, elle opéra une descente en Savoie. Mazzini, Fétemel proscrit, dirigeait les opérations sous le rapport politique. Le général Ramorino, célèbre alors par ses luttes de Po-*
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logne, mais dont le prestige du nom devait singulièrement pâlir en cette occasion ^ était chargé du commandement de la colonne insurrectionnelle. Après la sanglante réaction toute récente de Savoie et de Piémont, et le profond découragement qu'elle y avait répandu, cette tentative n'avait pas de chances de succès. Aussi échoua-t-elle complètement. Elle coûta la vie à deux patriotes, Volonterî et Borel, qui, pris les armes à la main et fusillés à Chambéry, mêlèrent leur sang au sang encore chaud d'ËfQco ToUa, de Joseph Lambarelli, François Moglio, Biglio, Gavotti et le malheureux Jacques Buffini, qui, épuisé par les tortures, et se suicidant à l'aide d'un clou, écrivit sur les murs de sa prison : « Je laisse en testament ma vengeance. »
En France, on donna à cette expédition le nom à'échaîiffourée de Saint-Julien. •
Cette expédition cependant n'était pas un fait isolé. Elle se combinait avec d'autres mouvements qui devaient éclater sur divers points du Piémont, et notamment à Gènes, où les conspirateurs avaient pris toutes leurs dispositions pour s'emparer de la caserne des gendarmes, située sur la place Sarzano.
Garibaldi avait sa tâche à remplir dans ce dernier coup de main. La frégate où il était toujours embarqué était alors dans les eaux de Gènes. Il devait, à l'aide d'un fort parti qu'il avait acquis à la révolution, s'emparer de la frégate et la mettre à la disposition des républicains. Mais le mouvement ayant échoué, il s'ensuivit une persécution terrible contre les sectaires de la Jeune Italie. Comme tel, Garibaldi après être resté
quelques jours caché dans Gènes, sortit de cette ville le 3 février 1^34 et commença cette vie d'exil, delutte et de glorieux dévouement dont le terme cache peut^ ôtre une belle et curieuse page de Thistoire de notre temps.
Sans autre parti que celui de fuir, il se dirigea vers les montagnes.
Longeant les Apennins et les Alpes maritimes, il étaitprèt d'arriver à Nice, et delà en France, où il eût trouvé un asile, lorsqu'il apprit que, dans la haute Italie, se préparait un nouveau mouvement contre FAu* triche.
La haine de l'oppression^ l'amour de la vie d'aven->> tures l'emportèrent cette fois encore, et rinsurrection compta un combattant et un martyr de plus. Ce soulèvement, en effef, ayant été comprimé, la tête de Garibaldi fut mise à prix, et, après mille périls, il parvint à se réfugier dans la Montagne Noire.
Là il trouva errants quelques-uns de ses frères màl«* heureux, proscrits comme lui* Il les réunit et se mit à leur tète pour échapper aux détachements envoyés à leur poursuite.
Doué d'une audace peu commune et d'une merveilleuse adresse , il connut bientôt tous les sentiers , tous les détours des montagnes. Tantôt il surprenait en corps les gens de la maréchaussée croate envoyés contre lui, et les taillait en pièces ; tantôt, profitant du moindre accident de terrain, il leur faisait isolément payer de leur vie la hardiesse de l'approdier de trop près.
SUR GARIBÀLDL %%%
Dans cette guerre de taillis et de broussailles» errant de montagne en montagne, changeant souvent de rd«traite, bravant mille périls pour se présenter hardiment dans tous les lieux où l'appelait le moindre devoir, bien« tôt il se rendit si redoutable, que la maréchaussée croate n'osa pas trop s'ei^ager à sa poursuite. Il fut, dès son début dans la Montagne-Noire, le Mina , le Pastor, TEmpectnado, le Cabrera dont le peuple d'Espagne avait^ peu d'années auparavant, entouré le nom de tant de {vestiges.
La terreur qu'il inspirait lui donnait alors déjà des proportions légendaires. On disait que les balles ne pouvaient l'atteindre. Les plus crédules ajoutaient qu'un démon familier, toujours auprès de lui, les arrttait au passage et s'en servait ensuite pour jouer avec lui aux gobelets comme avec autant de mus* cades.
Pour couper court à cette malice du diable , on ima* gina de tremper les balles dans l'eau bénite, mais elles ne Tatteignirent pas davantage : mieux eût valu tirer plus juste.
La tète de Garibaldi fut de nouveau mise à prix.
Cette vie de périls renaissants, de luttes journalières^ d'alertes et de surprises , de privations et de tortures, qui eût été une torture pour un autre, avait pour le hardi guérillero un attrait d'incidents et d'imprévu auquel son instinct de vie aventureuse et de dévouement patriotique trouvait mille charmes.
Un jour, dans un château bâti au fond d'une vallée ombreuse et pittoresque de la chaîne de montagnes où
m MÉMOIRES AUTHENTIQUES
Garibâldi préludait, par une guerre de guérillaSi à sa vie de lutte patriotique , avait lieu un grand festival* Un Croate^ employé supérieur de l'Autriche en Italie et propriétaire de ce château, le comte de K***, y célébrait son mariage avec une jeune Italienne, noble fille de la famille de Françoise A***.
Ces sortes d'alliances ou plutôt de mésalliances entre les opprimés et les oppresseurs n'étaient pas alors chose '' rare. Le gouvernement autrichien les recommandait dans un but de fusion et d'assimilation des deux races^ et les Italiens » dans les hautes classes surtout, plus généralement dévoués à la cause de Tltalie, les favorisaient dané le but d'avoir par les femmes, dans Tadministration, souvent un contrepoids à l'influence autrichienne et toujours un avocat tenace et dévoué aux temps de crise et de persécution.
Le mariage du comte avec la jeune Françoise était non-seulement un mariage de ce genre, mais encore un mariage tout politique conclu dans un but exclusif de circonstance politique.
Voici comment :
Par suite d'une ^quête secrète dont le gouvernement autrichien Tavait chargé, le comte de K*** avait entre les mains les pièces le plus gravement compromettantes contre les sociétés de la Jeune Italie, et notamment contre la vente de l'apostolat du Môle de Bari dont Éadsaient partie deux frères de la jeune Françoise A***. Pour conjurer leur perte assurée et celle des autres sectaires, il fallait avoir auprès du comte une personne assez dévouée pour soustrs^ire ces pièces et aoauler ainsi
SUR GAR1BALDI ItS
toutes les preuves du complot. Le mariage du comte et de la jeune Françoise fut arrêté : on en pressa dans ce but l'exécution^ et la jeune fille, jusqu'alors rebelle à cette union» y consentit sans peine, dès qu'elle lui fut présentée comme un acte de dévouement à la sainte cause de l'Italie. C'était là un de ces milliers d'obscurs sacrifices patriotiques qui passent presque inaperçus, mais dont Dieu, au jour de la justice, ne manque jamais de peser le mérite.
Le jour du mariage fixé, Garibaldi trouva un matin, en se levant, le billet suivant attaché à la poignée de son sabre :
fiÉSURECnON PHIUNTHROPIQUS BT K)LlTiQUB
R.*. V.*. de TApostolat, 0.'. du Môle du Ban.
(A la gloire du Grand-Maître de Tunlvers, et do grand saint Thibald» notre protecteur.)
S. ' • A. * • (salut amitié). *
Le jour du mariage du comte de E..., le B.\ C.\ Joseph Ga-ribaldise présentera à la fête sous le costume et le prétexte qui lui paraîtront le plus convenables pour s*y faire admettre. A qui lui demandera d'où il vient, il répondra : Je viens de la haute Italie.
Donné à la Respectable Vente de Tapostolat du Môle de Bari U premier jour du deuxième mois de Tannée < 507 de la vérîtabU 'umière.
Signé: 6.*^. G.*. A. m ViLUSOBoUt G.'.M.*. et F.*.
La lecture de ce billet lui.expliqua la manière wysté-
rieuse dont il lui était parvenu. Le mystère était généralement usité dans les ventes pour que le bon cousin ne sût jamais d'où lui Tenait un ordre et par qui il lui était transmis et remis.
C'était lui dire qu'il était constamment surveillé d'une manière mystérieuse et terrible, puisqu'on pouvait le surprendre à toute heure, même pendant son sommeil.
C'était la première fois que, depuis son admission dani Tassociation de la Jeune Italie, Garibaldi recevait une mission écrite directe. Il pensa que ses services à la cause y tout obscurs qu'il les <^oyait ^ étaient dignement appréciés dans les ventes suprêmes, et il en fut fier comme d'une récompense dont il se sentait digne.
Il se disposa donc à accomplir cette mission.
Toute la noblesse des environs , tous les officiers des détachements envoyés dans ces montagnes à sa poursuite, étaient invités à la fête où il lui était ordonné dé se rendre.
Par Taudace de ses coups de main , par la témérité dé sa bravoure dans la longue et opiniâtre lutte qu'il soutenait dans ces montagnes, le hardi gueriHero était dors l'objet de toutes les conversations. Son signalement était partout, sa tète toujours mise à prix, et il ne lui était pas facile de se mêler sans être reconnu à cette réunion de deux cents à trois cents personnes, toutes ou presque toutes acharnées à sa perte.
Malgré le danger qu'il savait courir, il n'hésita cepen* dant pas un moment. Bi^i plus, pour ne pas risquer la liberté ou la vie d'un seul de ses compagnons, il y fut seul*
SUR OARIBALDI. 1»
Une robe de bure, un rochet à coquilles/ les reins ceints d'une corde» les sandales aux pieds, le bourdon à la mam , il se présenta comme un pèlerin venant do Rome, distribuant à tous venants des rosaires, des cIuh pelets bénits auxquels étaimt attachées toutes sorteg d'indulgences.
Ufut le bien^vara et put s'asseoir au banquet de la Mie«
Le regard scrutateur du sbire le plus ombrageux n'eût osé soupçonner, sous une si sainte défroque » le damné guérillero qui , par ses ruses diaboliques, échappait aux balles trempées dans Teau bénite.
La noce avait lieu par une des belles nuits du prû»» temps de 1834.
Le billet qu'il avait reçu lui ordonnait implicitement un rôle passif jusqu'à ce qu'il eût échangé le mot de passe convenu : avec qui? il l'ignorait. Il soupçonnait bien que ce pouvait être avec la jeune mariée» il essaya de s'en faire remarquer; mais, au milieu de ce raout, avec toute cette foule qui Tobsédait, il lui Ait imposiôble d'arriver jusqu'à elle.
n attendit et passa, avec tous les invités, de la salle •du banquet dans les salles du bal ; miUe bougies en rehaussaient les riches tentures; des gerbes de fleurs naturelles, dont des mains savantes avaient marié les nuances , y répandaient leurs émanations. Dans les angles, des statues modernes, dont se serait honorée l'antiquité , tenaient à la main des cassolettes d'or d où s'exhalaient les parfums les plus suaves. Les buffats étaient garnis des vins les plus rares ^ chargés die» fliets
les plus exquis. Un orchestre choisi jetait à Tair ses notes enivrantes, et au milieu de ce» flots d'harmonie, de parfums et de lumière , tourbillonnaient de jeunes et folles femmes aux séduisantes parures ^ aux sourires enchanteurs, aux agaçantes oôllades*
Sous Tinfluence d'une lumière éblouissante» des par? fùms les plus rares, des liqueurs les plus exquises, d'une musique passionnée, Tenivrement fut bientôt au corn* ble.
Tout à coup des cris d'angoisse et d'effroi retentirent dans ces salles féeriques comme le tocsin dans une ville en insurrection. Le feu avait pris au vestiaire, et se communiquant avec la rapidité de Téclair aux fraîches peintures, aux draperies légères qui décoraient l'escalier, avait fermé toute issue par une barrière de flammes.
Gomme le vent du désert, d'instant en instant, il croissait en violence et en intensité. Des boufi^ées de fumée pénétraient déjà dans les salles, et menaçaient d une mort d'enfer toutes ces femmes si frêles et si parées, toute cette foule si bruyante, si animée, qu'une pensée de plaisir avait réunie là.
On ferma les portes pour concentrer le feu au dehors : rien ne put arrêter sa force.
Il pénétra dans la première salle.
La précipitation, la terreur accrurent la tumulte et le désordre.
Un seul couloir étroit et obscur conduisait à un escalier de service que n'avait pas atteint le feu.
Tous s'y ruéarent.
Chacuti voulant passer le premier, nul ne put sortir, ety de salle en salle, la fumée refoula jusque dans la dernière des flots de nouveaux venus.
Les femmes jetaient les hauts cris ; les hommes, dans ce pressant danger, oubliaient tout pour ne songer qu'à leur salut.
Sur ces divans si moelleux où, un peu auparavant, la coquetterie étalait tous les charmes de son esprit et de sa figure, gisaient des femmes évanouies, à demi mortes, que nul ne songeait à ranimer.
Sur ce parquet si uni, où naguère encore des danses voluptueuses laissaient entrevoir des jambes de femmes dont les robes vagabondes et mutines trahissaient la perfection, étaient amoncelés des débris de parures, d'étoffes précieuses, de riches broderies.
Dans cet atmosphère éblouissante et embaumée, des colonnes d'une étouffante fumée répandaient partout comme un linceul de mort.
Là où, dans des flots d'harmonie, de lumière et de voluptueuse ivresse, se mêlaient, se croisaient, se heurtaient tant de soupirs, de sourires, de propos d'amour, de riens délicieux, retentissaient des cris de terreur et de désespoir. Le père appelait sa fille, le frère sa sœur, le fils sa mère. La mort, et une mort affreuse, planait indistinctement sur toutes ces têtes, vrai régal de tombeau réuni là dans une pensée de plaisir et de joie.
C'était désolant, effroyable.
Des fepimes effarées, haletantes, étouffées par la fumée qui s'épaississait de plus en plus, couraient ça et là, se jetaient dans les bras du premier venu, criant
pitiéydemandantsecours. Leurs voix, au timbré d'abord si doux et si sonore^ étaient alors rauques comme des râles de mourants. Leurs toilettes^ si fraîches, si artistement coquettes, étaient fanées, en lambeaux.
Les bougies ne jetaient plus qu'une clarté douteuse comme celle des lampes sépulcrales.
Derrière la porte de la dernière salle on entendait bruire la flamme, par. les croisées on en voyait les bouffées flambantes. Loin de se ralentir, l'incendie gagnait toujours, et menaçait d'enclaver dans un cercle de feu les malheureux qui n'avaient pu sortir encore*
Ils étaient plus de cent.
Garibaldi était du nombre.
Pitié à part pour les victimes, un vaste incendie est un des spectacles qui remuent le plus Tâme. Bon gré mal gré, il Texalte ou la navre, et y ramène toujours un retour vers Dieu, comme si la vue de la petitesse de rhomme aux prises avec le plus terrible des éléments pouvait seul i^atlre son stupide orgueil et lui donner le sentiment vrai de sa faiblesse.
L'ame de Garibaldi, qu'exaltait la vue de la tempête et de l'ouragan, était d'une trempe à s'exalter aussi i la vue d'une de ces belles horreurs qu'on appelle un in^ cendie.
Aussi, dès le début, il eût pu, comme les autres, chercher à échapper aux flammes. Son sang-froid, sa force, son agilité, son esprit fertile en ressources, lui en eussent, plus qu'à d'autres, facilité les moyens) il ne le voulut pas.
Deux pensées le retenaient en ce liett« ^
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L'une, UQ peu égoïste peut-être, était, dans le tumulte et la confusion d'un sinistre qui mettait aux prises avec une mort d'enfer des centaines de personnes, presque toutes acharnées de fait ou dlntention à^a perte, de les voir, sous ses yeux, se débattre contre cette mort affreuse, comme si Dieu eût voulu lui ménager la joie de cette terrible hécatombe d'ennemis, à titre de compensation des maux qu'ils avaient faits à lui et aux siens, et de ceux qu'ils projetaient encore de leur faire.
La seconde pensée fut toute de dévouement. S'il eût pu, soit par un conseil, soit en bravant un danger, sauver tout ce monde, bien que tous ou presque tous fussent ses ennemis, il l'aurait fait. Cette magnanimité de sentiment allait à la trempe de son caractère éminemment généreux ; mais que pouvait la voix d'un simple mortel dans un pareil moment de confusion ? Seulement il pensa qu'en restant là, le hasard pouvait lui offrir Toccasion de porter secours à quelque victime digne de son dévouement, et il n'hésita pas à braver le danger qu'il courait personnellement. C'était ce même sentiment qui, surun navire en flammes, au milieu d'une tempête, retient le capitaine sur le pont jusqu'à ce que tout l'équipage soit sauvé. Ici cependant le sentiment qui retenait là Garibaldi était bien autrement généreux. Ce qui est un devohr prévu dans l'un, était dans l'autre spontanéité pure
Le hasard le servit au delà de ses espérances.
Le danger était devenu plus imminent que jamais. Encore quelques instants et toute voie de salut devenait impossible. Garibaldi dut songer à se sauver.
Au moment où il en combinait les moyens, une jeune personne pâle, belle, vêtue de longs vôtements blancs, portant sur sa tête le voile et la couronne de mariée, courant effarée par les salles^ en levant au ciel, en guise de détresse, les bras et les yeux, passe devant lui, et tombe évanouie dans ses bras, en disant :
— Sauvez-moi ! sauvez-moi !
Il reconnaît la jeune fiancée qu'il avait entrevue sans pouvoir arriver à elle. C'était la sœur d'un de ses frères en politique, souffrant alors pour la cause qu'il défendait* Elle était femme et faible : elle invoquait son secours : c'était plus qu'il n'en fallait pour essayer de la sauver en se sauvant lui-même. Puis, qui pouvait savoir si de là ne devait pas venir le dernier mot de la mission secrète dont il était chargé?
Âce titre le salut de cette femme était undevoir pour lui.
Elle était toujours évanouie.
Garibaldi la prend dans ses bras et, chargé de ce précieux fardeau, tente de rompre le rampart de fuyards qui continuaient à s'échapper par le couloir de Fescalier de service, seule issue encore praticable. Mais, repoussé à plusieurs reprises, embarrassé par la jeune femme dont le corps inanimé gênait ses mouvements et paralysait ses forces, il était sorti de la foule épuisé^ anéanti. Seul, il lui eût été moins difficile de se frayer un chemin ; mais abandonner cette jeune femme qui, sans le connaître, était venue faire un appel à son dé* vouement, la vouer à une mort certaine, lui paraissait un acte indigne d'un cœur généreux, et, sousce rapport, le sien ne le cédait à aucun autre.
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Dans l'espoir que la foule eu s'écoulant ou en 8*écrasant finirait par rendre Tissue plus praticable, il attendait, lorsque le feu bruissant à ses oreilles^ la flamme brillant à ses yeux, des bouffées d'air incandescent comme celui qui sort de la bouche d'un four banal ne lui laissèrent d'autre choix que le genre de mort.
Reprenant la jeune femme dans ses bras, il se jeta comme un forcené dans la foule, coudoyant Tun» culbutant l'autre, et, après des efforts inouïs, parvint à se frayer un passage jusque dans le couloir*
Là, des corps amoncelés formaient une barrière vivante, d'où s'échappaient des gémissements et des cris.
n ne put la franchir. Une bouffée de flammes passant comme un éclair devant une des croisées de la salle illumina le couloir.
A la lueur de cette clarté passagère, il découvrit auprès de lui une porte latérale.
Ramassant ses forces, il l'enfonça.
U pénétra dans une chambre.
Une croisée donnant sur le jardin était au fond. U rouvrit, regarda : vingt pieds de chute, au moins : seul, c'eût été une voie de salut ; mais, avec cette jeune femme !
À ce moment^ un des planchers d'une salle adjacente^ miné par le feu, vint à crouler.
De longs et poignants cris d'angoisse se mêlèrent au fracas de la chute.
C'étaient les derniers cris des malheureux entraînés dans le gouffre de feu.
A la lueur des flammes qui s'élevèrent en tourbillons^
ÎH MEMOIRES AUTHENTIQUES
Garibaldi vit, dans la chambre où il était, les rideaux d'un Ut. Il les arrache^ noue fortement un des bouts au balcon, jette l'autre bout au dehors, prend la jeune femme, toujours évanouie» sous son bras gauche, et, de sa main droite, se cramponnant à cette si chanceuse échelle, il se laisse couler.
Un instant après ses pieds touchèrent le sol du jardin.
n était sauvé, et la jeune femme Tétait avec lui.
C'étaient deux victimes qu'il venait d'arAcher au ieu.
A ce moment la jeune femme rqprit ses sens.
Sa première pensée en revenant à la vie fut le sentirient du danger qu'elle venait de courir.
Se voyant seule avec un inconnu, presque dans ses bras, et ne doutant pas qu'il ne fût son libérateur :
— Qui êtes-vous ? lui demanda-t-elle, vous qui êtes mon libérateur?
— Je suis Garibaldi.
La jeune femme jetant ses regards effarés autour d'elle, comme si elle eût craint que quelqu'un eût entendu ce nom, porta vivement un de ses doigts à ses lèvres pour lui recommander Le silence.
— D'où venez-vous? lui demanda-t-elle presque aussitôt, mais d'une voix si tremblante et si basse que Garibaldi l'entendit à peine :
— Je viens de la haute Italie»
On se rappelle que c'était la réponse recommandée piar la lettre qui lui était si mystérieusement parvenue.
— Restez là, dit la jeune femme : vous suivrez le guide que je vais vous envoyer.
Et malgré l'état de faiblesse où elle était encore, elle
le quitta, glissant entre les arbres avec son long v6tement blanc qui flottait au vent de la nuit. On eût dit une apparition fantastique se jouant comme un rayon de lune à travers les massifs.
Tout cela s'était passé à peu de distance du lieu où tonnait un effrayant concert de gémissements, de cris d'angoisses, de fracas de murs, de bruissements de flammes. Âu^essus de sa tête flamboyait un ciel incandescente tourbillonnait une fumée noire d'où s'échappait, en pétillant, une pluie de feu. Des hommes, des fenmies, en toilette de bal, s'agitaient effarés dans des nuages obscurs de fumée ou se dessinaient en noir sur des flammes rouges.
Dans tout autre circonstance, ce fracas, ce mélange^ ce chaos, cette lueur de flammes, ce bruissement, ce pétillement du feu, offrant l'aspect d'une scène de l'enfer, l'auraient vivement ému. Cette fois, il resta froid à ce spectacle. Il ne vit rien , il n'entendit rien. Tout entier à sa rencontre avec la jeune femme, il attendit le guide dont elle lui avait promis la venue.
Il l'attendit plus d'un heure.
An lieu de la jeune femme, ce fut un homme qui parut.
Il était enveloppé dans les plis d'un long' manteau, un grand chapeau rabattu jusque sur les yeux lui mas^ quait presque entièrement les traits.
«— Est-ce vous, demanda-t-il à Garibaldi, qui arrivez delà houle Italie?
C'était toujours, on le voit, le mémo mot d'ordre, sous une autre forme*
— C'est moi-même, dit Garibaldi.
— Consentez-vous à me suivre ?
— J'y consens.
Et Tun suivant Tautre, ils se dirigèrent vers une petite porte du jardin ouvrant sur la campagne, et où venait aboutir un sentier de chèvres qui conduisait aux montagnes.
Après plus d'une heure de marche, ils arrivèrent à une ravine étroite, obstruée de roches détachées de çà et de là^ de ronces, d'arbustes, de plantes parasites qui, se croisant, s'enchevétrant, semblaient devoir barrer tout passage. Là le sentier se perdait aux temps d'orage, et la ravine servait de lit aux torrents improvisés qui rou* laient, ennappes boueuses, delacroupe des monts voisins.
On l'appelait le torrent del Crucio^o^ depuis qu'un proscrit qui s'y était caché, surpris par les grandes eaux d'un orage, y avait été trouvé pendu, les bras en croix, en cherchant à se cramponner aux branches pour échapper à la vague montante qui finit par l'étouffer.
Garibaldi et son guide avaient fait tout ce chemin sans échanger un mot.
Après avoir cheminé quelque temps à travers mille obstacles dans ce lit déterrent, ils s'arrêtèrent devant une grande roche qui s'avançait sur leur tête comme Tarche tronquée d'un pont.
Au pied de la roche était une ouverture plus large que haute, et où un homme n'aurait pu passer ni débout ni courbé.
On eût dit un trou de renard ou l'entréOide la tannière de quelque bête fauve.
SUR GARIBÂLDI. 137
Le guidé se coucha tout de son long à terre, entra dans le trou par les pieds , en s'aidant de ses mains pour ramper, et fit signe à Garibaldi de le suivre.
Garibaldi le suivit.
Après avoir rampé quinze à vingt pas dans cette espèce de boyau, ils purent successivement y marclier courbés et debout.
Le guide s'arrêta, et allumant un flambeau de résine, éclaira le lieu où ils se trouvaient.
C'était une de ces immenses cavernes que la nature se ménage, dans les entrailles delà terre, pour des destinations inconnues, l'élaboration peut-être de quelque une de ces merveilles géologiques dont la science n'a pu parvenir encore à découvrir le secret.
Tout autre que Garibaldi eût pu se trouver effrayé de se voir dans ces sombres profondeurs dont il ne connaissait pas Tissue, seul avec un inconnu qui n'avait qu'à éteindre sa torche pour le plonger dans la nuit d'une tombe ouverte qui se serait refermée sur lui. Mais son âme inaccessible à la peur ne se montra qu'impatiente de connaître le motif du devoir patriotique que laissait pressentir la mission dont on l'avait chargé.
A l'extrémité opposée à celle par où il était entré, la caverne se prolongeait à de grandes profondeurs par deux galeries qui, s' ouvrant par un angle extrêmement obtus, formaient deux grandes voies qui, en se bifurquant, s'éloignaient à droite et à gauche.
Le guide s'arrêta, alluma une seconde torche, et la présentant à Garibaldi :
— Ici finit ma mission, lui dit-il ; la vôtre commence.
Et lui remettant un dossier assez volumineux et une lettre :
— Lisez la lettre, ajouta-t-il ; vous n'ouvrirez le dos-* sier qu'après avoir rejoint votre troupe.
Garibaldi voulut le questionner.
— Je ne dois répondre à aucune questioti. Vous avez en main toutes les instructions. Je voud le répète» ma mission est finie.
Et le quittant brusquement, il 6'enfonça à grands pas dans la galerie de gauche.
Garibaldi put suivre du regard sa marche qu'indiquait la torche qu'il portait ^ et dont la lueur bondissant le long des murs , s' amincissant peu à peu , finit par n'apparattre que comme Une étoile qui brille, scintille, se voile et disparaît.
Resté seul, il ouvrit la lettre. Voici ce qu'il lut :
bsîRUcnoNS AU B. ^ • C. * • (bon cousin) dont lk CGBim
nOBLB ST GÉNÉRXOX PEUT XT TSUT TOUT BRAVER POUR SERTIR Là
GACSE DE L • * • S . ' • U • * • I • ' . (la sainte unité italienne).
< Cette caverne a trois issues : au nord^ à Test» à l'ouest.
€ L'issue du nord conduit à la grande ravine qui sert de lit au torrent del Cruciato. On pénètre à rintérieur par un long boyau de mine de cinquante pieds de long, où l'on ne peut s'introduire qu'en rampant.
« L'issue de Test aboutit aux grands massifs de la Montagne- Noire, en contournant un rocher de cent quarante pieds par une fissure de deux pieds de large.
« Par l'issue de l'ouest, on peut pénétrer dans les souterrains du château de K * * *, au moyen d'une trappe formée par une pierre de tombe qui s'ouvre en pesant sur le bas, et qui se referme d'elle-même.
SUR OARIBALDI. 139
c Cette caverne peut âtre donc, au besoin, une retraite sûre.
• « En sortant par l'issue de Test, le porteur de ces instructions trouvera la cabane d'un gardeur de chèvres,
t n l'abordera en lui disant : Je viens de la nuit; le jour est^il avancé? Le chevrier répondra : Le soleil se lève.
€ Il pourra se fier k lui et lui donner les ordres suivants :
« «- Nuit et jour, lui dira-t^il, tu resteras auprès de la cabane. Dès que tu entendras le cri du hibou, par trois fois répété, tu répondras à ce cri par un cri semblable. Tu viendras alors me trouver partout où je serai, et tu me diras : Le hibou a crié.
« Toutes les nuits qui suivront un pareil avis, le porteur d'instructions se rendra dans la caverne, à l'embranchement des deux galeries est et ouest, où il sera tenu au courant des dispositions prises contre lui et les siens. »
Là se bornaient les instructions de la lettre. Garîbaldi y vit deux choses : lune que, dans cette vie d'alertes et de périls où il s'était engagé, cette caverne pourrait être, au besoin, une retraite sûre pour lui et les siens ; Vautre, qu'il y recevrait des avis sur les dangers qui pourraient le menacer.
Il lui restait à sortir delà, à s'entendre avec le chevrier, à rejoindre sa guérilla, enfin, à prendre connaissance du dossier que lui avait remis le guide mystérieux, et qui paraissait être le but principal de sa mission*
Ce fut l'affaire de quelques heures.
S'aventurant avec résolution dans l'obscure et profonde galerie qui devait le conduire à Fissue de Test, il marchait à la lueur de sa torche, cherchant à deviner la mission dont on avait pu le charger, et dont le dossier qu'il avait sous les bras contenait le mystère.
Absorbé dans cette méditation, il ne voyait rien des
ut MÉMOIRES AUTHENTIQUES
merveilles géologiques qui l'entouraient. Sans cela, dans quelques endroits, il eût vu la galerie s'élargir, se convertir en salles de forme capricieuse, rondes, ovales ou carrées, ayant çà et là les parois et le sol tapissés de stalactites ou de stalagmites taillées ici en colonnes col-* léesl'une contre l'autre de manière à figurer un jeu d'orgues aux dimensions colossales : là en lames assez minces pour conserver une demi-transparence et figurer une di*aperie. Ailleurs des pilliers représentaient grossièrement la forme d*un palmier. Un rideau colossal d'eau pétrifiée, plissé avec élégance, descendait de la voûte au sol. Çà et là étaient des colonnes, des obélisques, des pendentifs chargés, la plupart, de brillantes cristallisations. Ailleurs enfin, des. amas de roches détachées de çà et delà, confusément entassées, sans la pluft légère apparence d'incrustations cristallisées, offraient l'aspect de quelque lointaine ou récente destruction du temps.
Enfin, après un quart d'heure de marche, il arrivç^ à Textrémité de la galerie^ et force lui fut alors de s'arrêter et de regarder autour de lui pour chercher la fissure^du rocher qui, à l'est, servait dlssue à cette caverne.
Ce qui le frappa d'abord fut une énorme stalagmite isolée, ayant la forme dun autel, comme si, parmi toutes cesmerveilles. Dieu avait voulu en créer une qui inspirât la méditation et le recueillement, et fit remonter la pensée humaine jusqu'au divin architecte dont la main avait créé ces étranges et splendides choses.
Son attention fixée sur ce point se porta naturellement ensuite sur tout ce qui l'entourait. Il vit des traces
SUR GARIBALDl. |4|
évidentes d'hommes et de choses d'autrefois, des sépul-tares de forme extraordinaire, des tombes formant des monticules factices intérieurement voûtées, çà et là des débris de poteries, d'ustensiles d'un autre âge, des ossements de grandeur colossale^ restes de quelque race gigantesque d'hommes aujourd'hui éteints, et qui avaient peut-être habité ce pays en même temps que les mamouths, ces débris cyclopéens d'un monde primitif.
Tout entier à la pensée qui l'obsédait, il se demanda si, parmi ces ossements, n'étaient pas ceux de quelque Uriathe de l'Italie, de quelque martyr de la liberté, et celte idée le reportant au motif qui l'avait amené là, il chercha l'issue de la caverne, et la trouva derrière TauteL C'était une fissure pratiquée dans une énorme roche qui, par quelque convulsion de la nature, ayant jadis éclaté dans toute la hauteur de sa masse, avait formé un passage de deux à trois pieds de large sur 140 de long, irrégulier dans toutes ses parties, bosselé à l'intérieur par des anfractuosîtés du roc qui semblaient taillées pour s'enchâsser Tune dans l'autre : on eût dit autant d'énormesdentsd'une mâchoire colossale, disposées pour broyer tout ce qui serait assez hardi pour s'aventurer dans les sinuosités de ce singulier passage.
Garibaldi raviva sa torche et s'y engagea sans sourciller.
A chacun de ses pas, des bandes d'oiseaux de nuit, chauves-souris, hiboux, orfraies, qui avaient établi là leur demeure, sortaient de leur abris, se heurtant, se pressant, effarés dans ce passage étroit, voletant devant lui, en jetant leurs cris sinistres et fuyant la vive lueur de
lit MÉMOIRES AUTHENTIOCES
la torche qui venait porter la clarté dans cette obscurité profonde.
Enfin un rayon de lumière du jour pénétra jusqu'à lui et presque immédiatement il se trouva, sous le ciel, hors de cette atmosphère où Tair ambiant ne pénétrait qu'avec peine, respirant à pleins poumons Tair pur et embaumé des montagnes.
D'après ses instructions, il devait, en sortant, trouver une cabane de chevrier. Il la vit en effet à quelques pas delà.
Il s'y dirigea.
Sur la porte était le pâtre.
C'était un jeune homme de vingt-cinq ans environ, un peu borgne, un peu bossu, à cela près ni beau ni laid et ressemblant à tout le monde, sauf un air de malice narquoise qui perçait à travers son air de naïve simplicité.
Faisant semblant de ne pas voir qu'un inconnu s'avançait vers lui, il sifflait nonchalamment un air des montagnes.
Garibaldi l'aborda, proférant les mots suivants :
— Je viens de la nuit; le jour est-il venu?
— Le soleil est levé, répondit le pâtre en s'inclinant. C'était là évidemment l'homme à qui Garibaldi avait
des ordres à donner.
— J'ai soif, jeune homme, reprit ce dernier, à qui tant d'émotions, depuis le banquet de la noce, avaient desséché la gorge.
— J'ai du lait de chèvre et de Peau de source ; tout est ici à votre disposition* Entrez^ monseigneur.
SUR GARIBALDL 143
Et se rangeant avec respect à côté de la porte de la cabane, le chevrier lui fit signe d'entrer*
Garibaldi entra*
Le chevrier mit une planche en travers sur deux escabeaux : ce fut la table. Il mit sur cette table un pain noir, des ch&taignes sèches, une poignée de noix, des mûres de buisson, un pot de lait, une cruche d'eau : ce fut le menu du repas.
-^ Comment te nommes-tu? lui demanda Garibaldi.
«— Je me nomme Arnoldini ; on m'appelle Âmoldi.
«— Àrnoldi, j'ai des ordres à te donner, . -— Je le sais.
Il lui donna textuellement alors les ordres, tels qu'ils avaient été précisés dans les instructions.
 peine achevait-il de parler qu'Amoldi imita par trois fois le cri du hibou, mais d'une manière si parfaite que Garibaldi s'y méprit.
Sonétonnement redoubla lorsque, dansTéloignement et à une grande profondeur au-dessous de terre, il entendit répéter par trois fois le même cri.
— Est-ce cela? lui demanda en souriant finement Ârnoldi.
— C'est parfaitement cela.
Garibaldi vit alors qu'en dehors de son action active dans ces montagnes pour l'indépendance de lltalie, il y avait une action occulte, puissante, mystérieuse et organisée dans des proportions dont il ne lui était pas donné de préjuger retendue.
Ce fut pour lui un nouveau motif de confiance dans la justice delà cause sainte dont sa fougueuse ardeur pa-
triotique avait déjà fait alors, dans sa pensée, l'œuvre de sa vie.
Il prit congé d'Âmoldi^ etpeu d'heures après, il avait rejoint ses guérilleros qui, commençant à s'inquiéter de sa longue absence, projetaient déjà d'aller saccager le château de K. . . pour l'y retrouver mort ou vif.
Son arrivée mit un terme aux projets de violence qu'ils méditaient.
Il s'enferma seul et ouvrit impatient le dossier où allait se trouver expliqué le genre de service que la patrie attendait de lui.
Il y trouva de nouvelles instructions ainsi conçues .
Au B.\ C.'. (bon cousin) choisi par la R.*. V.\ db l'A.*, du M.\ DE B.'. (Révérende Vente de TApostolat du Môle de Ban) pour coopérer au succès db l'œuvre.
« Ce dossier contient toutes les pièces du procès qui s'instruit à Milan contre L.-. C.\ de TA.-. 0.*. du M. de B.'. (les bons cousins de l'Apostolat Orient du Môle de Bari).
« Prendre connaissance de toutes les pièces non signées, des rapports de police, en faire un résumé exact et fidèle.
« Faire un triage des pièces les plus compromettantes signées par les B.-. C*. (bons cousins); les faire recopier en imitant récriture et la signature le mieux possible ; mais cependant de manière à ce qu'il soit facile d'en démontrer la contrefaçon. S'attacher d'une manière plus spéciale au compte rendu signé du travail de la séance du 20 août à la V.'. (la Vente),
c Brûler les pièces originales dont aura été pris copie. Se tenir prêt à reporter le tout dans vingt-quatre heures là où le hibou crie. »
Ce que ces instructions lui recommandaient de faire^ illefit.
Vingt-quatre heures lui suffirent pour cela.
Pendant tout ce temps^ il ne prit ni repos ni nourri-* ture.
Sa tâche terminée, il allait prendre l'un et Tautre, lorsqu'Amoldi parut inopinément devant lui et lui dit :
— Le hibou a crié!
C'était l'ordre de se rendre à la caverne et de reporter les pièces.
Garibaldi n'hésita pas un instant.
Bien que^ depuis quarante heures, il n'eût pas goûté un instant de sommeil, il se leva immédiatement, se dirigeant où son devoir l'appelait. ,
C'est en sliabituant ainsi à braver au besoin la faim, < la soif, la fatigue, le sommeil, qu'il est parvenu à se faire une de ces constitutions de fer, comme il lui en fallait dans la vie de périls et d'aventures où Tavait poussé sa fièvre de patriotisme.
Quand il arriva aux grands massifs de la Montagne- Moire, Ik où était l'ouverture est de la caverne, il vit sur la porte de sa cabane Ârnoldi, qui semblait guetter sa venae.
11 la guettait en effet.
Aussi, à peine Teut-il aperçu, qu'il poussa ses trois cris de hibou, auquel trois cris pareils répondirent de l'intérieur de la caverne.
Il.flt signe à Garibaldi qu'il pouvait passer outre.
Peu après, le hardi guérillero s'était engagé dans la fissure du roc par laquelle il était déjà sorti de la caverne.
iU MEMOIRES AUTHENTIQUES
n ne s dperçut^ qu'il s'était aventuré là mm tonshe que quand il se irit dan^ une obscurité profonde.
n continua d'avancer en tâtonnant jusqu'à l'extfé» ipité intérieure de la fii&ure.
Arrivé là^ il vit u&e torche allumée flohée en terra et qui; évidemment, avait été mise là pour loi*
n la prit, et i^'élauçant on avant, il ne s'arréu qu'à Tembranchement des deux galeries, là même où se* premières instructionii M avaient recoomumdé de s'Arrêter, , ,
Arrivé là, il attendit.
Il n'attendit pas longtemps*
A la lueur de sa torche, il vit poindre, dans la gale- ' rie ouest qui aboutissait aux souterrains du château de ^4^**^ comme une forme humaine, blanchâtre, qui semblait plutôt glisser que marcher sur le sol.
Plus cette forme approchait, plus, dans la pénombre *deces ténèbres, elle avait l'aspect d'une apparition surnaturelle.
n ne savait réellement que penser.
Son incertitude dura peu.
Bientôt il crut voir en elle une femme.
C'était une femjne en effet.
Ses vêtements blancs, sa marche aérienne, sa figure douce et délicate lui donnaient la forme d'un ange, dont elle avait, du reste, le costume et les traits.
n reconnut la fiancée du jour de l'incendie, Françoise A***, alors comtesse de-K***, qui, dans tout Véclal de la jeunesse, de la beauté, de la fortune, avait sacrifié son bonheur de jeune fille pour servir la cause
6Ua OAAIBALDl. 147
d6 son ipajêf et qui^ pour la même cuuse^ compromet* tait alors son bonheur d'épouse.
Cet sortes de sacrifices n'ont jamais été rares dans le long martyrologe de lltalie; mais toujours inspirés par le plus pur patriotismei toujours ils ont excité ladmiration des cœurs généreux.
Celui de Garibaldi Tétait trop pour ne pas en apprè* cier le mérite.
En effets ag^&t secret d'une société proscrite^ et, à ce titre» menacée de Tinûmie du pilori et de la flagel^ lation^ cette femme jeune, belle, riche, se montrant prête à sacrifier repos, fortune, hommageS; tous les biens mondains à TcBuvre ardue de la résurrection d'un peuple, se révélant mystérieusement à lui au milieu des ténèbres» aii fond d'une caverne où il pouvait se croire seul au monde avec elle, lui apparut comme quelque chose de plus qu'humain.
Aussi, quand elle fut arrivée à lui, son premier mouvement fut de mettre un genou en terre et de Tadorer, tant elle lui paraissait sainte.
Françoise le releva^ lui souriant tristement, mais avec douceur^ comme pour excuser sa méprise. Puis lui re* mettant un pli tout ouvert :
— Tenez, lui dit-elle, vous pouvez considérer connne certains tous les avis que je Vous transmettrai. Tirezen le meilleur parti pour la déUvranoe de notre chère patrie.
Ce furent les seuls mots qu'ils échangèrent ensem* ble. Un moment leurs regards s'étaient rencontrés, et
ils s'en étaient plus dit dans ce seul instant que dans une longue entrevue.
Garibaldi n^était pas revenu encore du trouble où ce regard l'avait jeté, que la jeune femme était déjà loin.
n la vit disparaissant peu à peu comme une ombre dans les ténèbres de la galerie par où çlle était venue et qui conduisait au château.
n lut la lettre qu'elle lui avait remise et y trouva l'exposé de tout un plan de campagne dirigé contre lui, et dont les conséquences pouvaient lui être bien fatales.
De retour à sa guérilla, il prit, grâce à ces révélations, les dispositions le mieux entendues pour déjouer les projets de ses ennemis, et y réussit de la manière la plus complète.
Les sbires de l'Autriche en furent pour leurs firais de campagne.
Tout fut à recommencer.
Mais de nouveaux plans ne furent pas plus heureux. Toujours prévenu à temps par l'espion mystérieux qui le tenait au courant de tout ce qui se projetait, Garibaldi trouvait sans peine le moyen de tout déjouer. Les dispositions le mieux calculées tournaient toutes, non-seulement contrôles agents du pouvoir, mais encore, toujours surpris, toujours battus là où ils pensaient devoir Tôtre le moins, ils faisaient, dans toutes les rencontres, des pertes sensibles. Plus que jamais alors on crut que Garibaldi avait à son service ce démon familier dont on parlait tant, qui le prévenait de tout, le sauvait de tout. Les proportions légendaires sous lesquelles il apparais-
SUR GÂRIBALDI. 149
sait alors aux populations ne firent que s'accroître et ajoutèrent à son prestige.
Pendant ce temps les entrevues dans la caverne entre Garibaldi et son espion mystérieux se multipliaient. Leurs conversations n'étaient jamais ni longues, ni mêlées d'éléments étrangers au motif qui les avait amenés là. Lltalie, sa délivrance^ sa résurrection en faisaient toujours le sujet. Cette sympathie patriotique avait amené une sympathie plus douce, et chacun d'eux , en sondant le fond de son cœur, eût pu trouver à côté de Tamour de la patrie un autre amour.
Mais cet amour n'avait rien de profane. Loin d'exciter en eux ces désirs tumultueux, ces passions brutales qui tiennent par tant de bouts aux basses cordes du cœur, dominé par les ardeurs sympathiques du patriotisme le plus pur et le plus exalté, il s'était épuré au point qu'il ne faisait vibrer en leurt cœurs que les cordes les plus hautes et les plus généreuses. Ils s'aimaient avec passion, espéraient peu, ne désiraient rien, et, bien qu'assurés de leurs sentiments mutuels, ils n'avaient jamais été tentés de se les avouer.
C'était un de ces amours d'ange, comme les anges doivent en éprouver au ciel si quelques joies mondaines y ont pu trouver place parmi les joies célestes. L'amour de la patrie avait épuré en eux ce sentiment, comme l'amour de Dieu doit épurer au ciel celui des âmes.
Une rafale furieuse, déchaînée par la politique et la jalousie, vint briser cet amour si pur et si digne d'inlétérêt.
La police autrichienne, moins crédule que les popu-
latioDS^ et qui croyait peu à rintervention des démons, soupçonna sans peine que c^était, non pas un esprit, mais quelque traître en chair et en os^ qui mettait Garibaldi en mesure de déjouer toutes ses trames et de continuer cette lutte de partisans dont il sortait victorieux dans toutes les rencontres.
Ua £ait considérable était venu donner à ces soupçons une évidence qui ne permettait plus de doute.
Le procès de Milan contre les bons cousins de Tapos* tolat du Môle de Bari^ que le comte de K*^ avait été chargé d'instruire, et dont les pièces, on Ta vu, avaient été soustraites par la comtesse, sa femme, remises par elle à Garibaldiy triées, dénaturées, n'avaient plus paru suffisantes pour amener une condamnation. Les juges, faute de preuves, avaient renvoyé les accusés absous^ et ce procès politique n'avait causé qu'un grand scandale sans amener aucun des résultats que s'était promis le gouvernement*
Le comte de K*"^"^, accusé de négligence et de peu de surveillance, avait été mis en demeure de découvrir le coupable, sous peine de finir ses jours dans une prison d'Ëtat.
Sa fiurveUlance fiit si active, qu'il surprit sa jeune femme copiant secrètement dans son cabinet, au milieu de la nuit^ un rapport de police.
Dès ce moment, plus de doule^ le traître c'était sa femme.
Il l'interrogea sévèrement.
Dans la crainte de voir accuser un innocent, elle s'ac» cusa sans réticence et avoua tout.
SUR GÂRIBALDI. iSi
— Mais ({ui étaient vos complices? lui demanda le comte.
— Je n'avais pas de complices.
— A qui donc remettîez-vous vos rapports?
— A Garibaldi lui-même.
— Où?
— C'est ce que vous ne saurez pas.
— Vous me dires où vous aviez occasion de le voir» dit le comte furieux.
-— - Je ne dirai rien.
— Vous le direz, vous dis-je, ajouta-t^U en la se* couant avec violence.
— Non.
La jeune femme prononça ce non d'un ton si ferme et si décidé, que le comte vit bien qu'il lui serait inutile d'insister davantage.
— Soit, dit-il, je vous livrerai aux tribunaux : la question vous forcera de le dire.
— Je momtai pour l'Italie ; mais je ne dirai rien. Prières, instances, menaces, violences, rien ne put la
décider à dire autre chose; die resta inébranlable.
Ce que le comte avait dit, il le fit.
Tenant plus à sa place qu'à sa femme, peut-être même s'étant exagéré la nature des rapports qu'elle avait eus avec Garibaldi, dans un accès d'égoisme ou de jalousie, il n'hésita pas à la dénoncer. Puis, en attendant une décision, il renferma dans une tour du château, où il établit une surveillance de jour et de nuit.
I^ jeune et noble patriote parvint à tromper la vigilance de ses geôliers, mit dans une cassette ses dia-
mantS; ses bijoux, tout For monnayé qu'elle put réunir, et l'envoya à Garibaldi avec cette lettre qu'on ne peut lire, sans émotion et où se peignent si naïvement toute l'exaltation et tout le dévouement de ce cœur d'or de noble femme.
« Cher frère,
« Tout est découvert : je suis prisonnière au château. Demain peut-être je serai dans une prison d*Etat. J'ai eu peu de bonheur dans ma vie : j'aurai probablement celui de souffrir pour mon pays. Si Dieu m'a ménagé celui-là à titra de compensation, je le remercie de tout cœur.
a Acceptez la cassette que je vous envoie et ce qu'elle contient de la main d'une sœur en religion politique. Que cet or serve à votre délivrance et à pouvoir attendre en repos sur la terre étrangère le jour de la résurrectionnalionale. Ceci n'est pas une prière que je vous fais, mais un ordre que je vous donne. Le château est encombré de troupes qui s'y rassemblent pour une battue générale contre vous; on en attend d'autres; toute résistance ne peut, maintenant, que vous être fatale. Fuyez, exilez-vous jusqu'à des temps meilleurs, et conservez un vaillant défenseur à la patrie. L'Italie a besoin de nobles cœurs comme le vôtre.
a Ainsi, .au reçu de cette lettre, congédiez vos guérilleros,ïuyez sur la terre étrangère, et donnez un souvenir à celle qui, après son Dieu, son père et son pays, n'a rien aimé plus que vous. »
Un moment atterré par la lecture de cette lettre, Garibaldi, l'homme aux résolutions hardies , prit immédiatement son parti. Ce fut de diviser en deux la petite troupe dont il pouvait disposer, et, pendant que les uns, à Textérieur, devaient former une fausse attaque du château de K***, pour appeler sur eux les forces de ^s ennemis et faire une diversion uti^ ^ lui , avec le
SUR GARIBALDL 153
gros de son monde , devait y pénétrer par la caverne et les souterrrains , délivrer la comtesse et Tarracher à ses persécuteurs et peut-être à ses bourreaux.
Cette résolution, d'une audace' inouïe dans l'état de ses forces et celles des ennemis, était une résolution désespérée. Quel sentiment Yj poussa? la pitié pour la jeune femme ou Tamour? L'un et l'autre , peut-être !
Quoi qu'il en soit , ce qu'il avait décidé , il le fit.
11 réunit immédiatement tous les guérilleros et les compta : ils étaient cent environ.
a Enfants j leur dit-il, nos ennemis réunis en grand nombre au château de K*** y attendent des renforts pour nous courir sus comme sur des bétes fauves. Il faut les prévenir. Si nous sommes vainqueurs , nous aurons du repos pour longtemps; si nous sommes vaincus , j'ai assez de richesses dans cette cassette pour nous permettre d'aller attendre sur la terre étrangère des jours meilleurs. Nous partagerons en frètes. Vive lltaliel n
Ce cri , répété par les guérilleros , le fut ensuite par les échos des montagnes y et ces nobles cœurs purent croire un moment que lltalie n'était pas morte.
Garibaldi divisa sa troupe en deux partis. Quarante hommes durent attaquer le château à Textérieur. Divisés par détachements de dix hommes chacun , ils devaient commencer l'attaque en tirailleurs pour faire croire qu'ils étaient soutenus j et se replier successivement de manière à attirer l'ennemi au loin. Pendant ce temps, lui , avec te reste de la troupe , pénétrerait dans le château par les souterrains et délivrerait la jeune comtesse.
iU MÉMQlftBS AUTHBNTIQUES
Quelques heures après , cette audacieuse teatalive 16cevait son exécution.
Garibaldi; avec ses 8(»xante hommes, était mtfèdaasla caverne. Cette fois, fl avait pris avec lui Âmoldi. qui connaissant tous les détours des lieux ténébrenx od il alkdt s'engager^ devait lui servir d^éclaireur.
Aux premiers coups de feu qui retentirent au dehors, il pénétra avecses hommes danslcs souterrains, de là dans le château^ où il eût le temps de les réunir tons avant que leur présence fût signalée.
Le moment était on ne peut plus propice. Les guérilleros, chargés de faire diversion, avaient engagé la lutte au dehors, et touslesdéfenseurs du château s'étaient portés sur ce point.
Garibaldi augurait bien de son audacieuse tentative y lorsque Âmoldi , qu'il avait envoyé en reconnaissance , revint en toute hâte lui annoncer que , depuis deux heures , la jeune comtesse était partie, par ordre supérieur, dans une voiture escortée par la maréchaussée croate, pour être conduite on ne savait ot.
Furieux de ce contre-temps qui dérangeait tout son projet, Garibaldi voulut se venger par anticipation des tortures qu'allait souffrir, aux mains d'implacaUes bourreaux , la noble femme qu'un départ précipité l'avait empêché d'arracher de leurs mains. j
Il avait abrité sa petite troupe sur une plato-fonne du
dbàlea M , derrière un mur délabré^ haut de quatre à cinq
pieds environ , d'un circuit de mille à doi^e cents pas ,
et qui semblait avoir été fait ponr parquer des troupeaux.
:, De ce point de facile défense , il dominait \m couis
SUR OARlBAIiPL 155
iûtériêttfei du château par où seulemeat on pouyait Tattaquer, et se coneeryait une retraite à peu près sûre par les souterrains et la caverne.
— Restons ici^ dit-il à ses hommes; il ne sera pas dit que nous serons entrés au cœur d'un château ennemi sans tenter de le prendre*
A cemomenty une vedette ennemie les ayant aperçus j6tà le cri d'alerte : Aux armes I auquel répondirent nulle cris de même sorte.
Un grand tumulte s'ensuivit ; puis on vit apparaître, par deux points différents ^ des têtes de colonnes suivies d'un assez fort détachement de maréchaussée croate à cheval , près d'un millier d'hommes environ.
Garibaldi n'en avait que soixante.
*-- En&nts^ leur dit-il, il faut rester id, quitte à j périr, jusqu'à ce que ces bandes qui viennent à nous soient diminuées de moitié. Ce sera autant d'ennemis de moins pour notre chère Italie.
-^Oui, oui, commandant, répondirent à l'unisson ces soixante braves.
— Ken y enfants , dit froidement Garibaldi : si je recule, tuez-moi; si quelqu'un de vous recule, je le tue.
Dès ce moment il ne fut plus question quede détruire le plus possible d'Autrichiens , et dès que ceux-ci voulurent approcher du retranchement , d'abord par détachements, puis par masses, un feu peu nourri, mais sûr, et dont chaque coup portait, joncha la terre d'hommes et de chevaux.
BientAt l'abatis des tués et blessés autrichiens fut tel, que ces vaillants guérilleros purent ramasser les
456 MÉMOIRBS AUTHBNTIQUES
cadavres, les amonceler et s'en former un second rem* part d'où ils foudroyaient sans cesse l'ennemi épouvanté de leur défense.
A toutes les propositions de se rendre, Garibaldi répondait :
— Si vous, êtes braves, venez nous prendre. Vive 11taUe!
Mais, bien qu'ayant subi d'énormes pertes, l'enn&aûi était toujours au moins plus de vin^ contre un. Ne pouvant parvenir à déloger de là les guérilleros^ il essaya de les envelopper.
Le moment était critique pourGaribaldi ; son coup d'cBÎl en mesura toute la gravité. Il ne lui restait qu'à baltre en retraite.
11 s'y décida , forma sa petite troupe en carré et commença sa retraite en bon ordre.
Alors s'engagea une terriblelutted'unepoignéed'hommes contre de fortes colonnes. Toute l'infanterie autrichienne se précipita commeun torrent pour Tenvelopper ; mais, repoussée'à plusieurs reprises par le feu terrible et symétrique des guérilleros, ellefut obligée d'aller sereformer plus loin. La maréchaussée chargeaà son tour, se précipitant avec fureur sur ce carré. Elle se battait de si près qu'elle entamait à coups de sabre les carrés des fusils des guérilleros. Ceux-^ci semblaient un mur magique qui se reconstruisait à chaque brèche qu'on y faisait. Le fer et le feu qui sortaient de son sein le couvraient d'une double défense. Aveuglés parle dépit et la rage, se sacrifiant pour ouvrir un passage à leurs compagnons d'armes t les gendarmes croates voulaient forcer leurs
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chevaux de les jeter au milieu de ces rangs impénétirables au pied desquels tant des leurs avaient trouvé la mort. Piqués parles baïonnettes^ les chevaux se cabraient et refusaient d'avancer. Leurs cavaliers les tournaient et les repoussaient à reculons sur les guérilleros. Cette manœuvre devint inutile : une véritable rage s'empara des cavaliers croates. Ils lancèrent de dépit leurs armes contre les guérilleros. Ceux qui étaient démontés rampèrent sur le sol pour arriver aux soldats de Garibaldi y au-dessous de leurs baïonnettes, et leur couper les jambes à coups de sabre. Là les blessés des deux partis se rencontrèrent et s'entr 'égorgèrent dans des mares de sang et sur des tas de membres mutila , avec des cris lamentables ou des jurements affreux. Et ce fut quelque chose d'épouvantable, d'horrible , que de voir, par uu effort qui avançait son dernier soupir, le mourant donner la mort au mourant I
Ce genre de combat ne pouvait durer longtemps : la maréchaussée battit en retraite. On fit avancer de l'artillerie pour battre en brèche le terrible carré. Mais alors Garibaldi était arrivé près d'un grand mur de clôture où était pratiquée une poterne ouvrant sur la galerie de Tégout. Là s'ouvrait rentrée secrète des souterrains, et pendant que l'ennemi croyait que Garibaldi ne s'y était adossé que pour ne pas être enveloppé , le vaillant capitaine avait d'abord fait évacuer les blessés parla poterne, puis les guérilleros par pelotons, ceux qui restaient formant une sor|e de rideau pour masquer ceux qui sortaient. Et enfin, il y entra le dernier aux cris de ViveritaKe!
ftft MÉMOmïS AUTHENTIQUES
n dvsdt sauvé les débris de sa petite treope, L^mtrée des souterrains, incoAiine même aux gens du château et donnant dans la galerie de Végout , avait été fermée der^ rière eux ; et quand les Autriehiens arrivèrent là , il leur fut impossible de savoir par où les ga^llerûs avaient pu 6*évader.
Une fois réunis dans une de leurs retraites les plus sùres^ les guérilleros se comptèrent y et de cent qu'ils étaient au début de cette expédition^ ils ne se trouva rent que soixante r quarante étaient morts ou pris.
n n'était plus possible de tenir la campagne , il feUut songer à dissoudre la petite troupe et à se séparer.
Bien que la cassette lui eût été donnée pour hii seul , Garibaldi en partagea le contenu entre ses compagnons, ne gardant pour lui qu*un petit cœur d'or, emblème de celui de la malheureuse victime de son dévouement à sou pays , sorte de r^que qu'il n'a dqràis cessé de porter sur lui.
Après un douloureux adieu, les guérilleros se séparèrent, chacun cherchant son salut de retraite en re-* traite pour échapper aux battues dirigées contre eux.
Garibaldi se dirigea vers Nice , pour de là passer le Var et se réfugier en France , ne marchant que la nuit, toujours en alerte , mangeant quand il pouvait, se cachant , le jour, dans les trous de rodiers ou sous les buissons de quelques ravins déserts.
Enfin, au bout de douze jours, il arriva en France barrasse , proscrit, condamné à mort ^ n'ayant que peu ou point de ressources pour vivre.
CétaitleS mars 1834.
SUR OÀRIBALDI. 159
Le jour même y sur les murs de Milan , on put lire , à o6té de l'aifiche du théâtre de la Scala , les deux affiches suivantes :
mmÈRB AFFICHE*
« Demain lundi, 9 mars, à huit heures du soir, aura lieu au D6me, dans la chapelle de la bienheureuse Vierge Marie, l'exposition du Saint-Sacrement pour l'adoration du sacré CkBur de Jésus. Le salut sera chanté en musique. »
DIDXIÈMS AFFICHE.
« D^nain lundi, 9 mars, à huit heures du matin, aura lieu sur la place du Dôme, l'exposition de la dame Françoise A***, comtesse de K***, condanmée à la flagellation publicpie par sentence di^ juge criminel du Statoreo (Conseil de guerre). »
Lamalheureuse Françoise, en effet, avait subi la peine infamante à laquelle on Tavait condamnée. Attachée à demi nue par les poignets au poteau d'un échafaud dressé sur la place du Dôme, elle avait été publiquement flagellée ; et quand les bourreaux la détachèrent , la noble femme n'avait pu résister à tant d'infamie et à tant de douleurs. Elle était morte ! ! !
L'Italie compta un martyr de plus 1 1 1