CHAPITRE V
Gaiibaldi li Marseille : 11 MOYe la vie à ane jeane Marseillaise. — Son voyage à Tunis : il prend du service dans la marine barbaresque. — Son départ pour rAmérique. — Son arrivée au Brésil: il obtient des lettres de marque et se fait corsaire ; sa première prise. — Les pampas de San-Gregorio. — Une cbasse dans les pampas. — Une balte avec des Indiens. — . La course furieuse. ~ L'Indien scalpé. •— Périls et aventures. — Tortures, misères et salut
La jeune et belle Françoise À. avait évidemmentété un ange de secours et d'espérance que, dans ses jours de largesses, le hasard avait un moment jeté à travers les ronces de la vie de Garibaldi. Aussi , en apprenant la triste et douloureuse fin de cette infortunée, il eut uq moment d'exaspérant vertige. Les projets les plus délirants, les plus sinistres roulèrent dans sa tête. Il eût vou* lu noyer dans le sang des bourreaux de son amie chacune des douleurs qui Tobsédaient. Il se demanda si, quand la justice divine était trop lente à punir les crimes des oppresseurs d'un pays, il n'appartenait pas à l'homme de cœur de la devancer , de déployer bravement au vent fe drapeau de l'indépendance, d'y rallier tous les cœurs généreux, de courir sus au bourreaux de Fltalie opprimée et d'en purger une bonne fois le sol ; mais sevlj proscrit, sans ressources sur la terre étrangère, que pouvait-il ? se résigner? Il ne le put.
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oc — 0 ma pauvve patrie ! s'écria-tr-il, par quelle fa* « talîté ton sol est-il prédestiné à boire goutte à goutte ce le sang le plus pur de tes enfants? Relève-toi, reine « déchue des arts et de laliberté ! secoue tes fers se- « culaires que le crime et Tinfamie ont rivés à ton cou : a fais^oi dos armes do cas fora* bvisfKkisw kaaânes « de tes msdtres^ et si tu ne juges pas mon bras indigne « de ta cause, puisse venir le jour oii je pourrai venger 0k le sang da tas martyrs et assurer tM indépmdance. r>
Dans la situation précaire où il était en proférant ces mots qui étaient plutôt l'expression passionnée d'un délire de désespoir que IHdée rassise d'une raison servie par la réflexion, il était loin de se douter alors que ce temps poomit wmr un jow»
Quoi qu'il m aoît^celtei dktasta-i^kft dsM&in inat ijouter un mobile, la vengeance, à eelui qui Tavût fadt agMrjuqu'alQfrs, Tanour delà patrie. Venger ses martyrs, ae vouer à aon afibandiissement furent à ce tempe ses 4mx idées eidusivea» Plus tard ce programme devait M mo^fier quand le temps ainra^ amorti ses douleurs. Uft sentimflat généreux et ^rèlîe» devait le fiâre re- Moeer à savengeanoo^ et l'amcnir de la patrie allait reàavrair son sentinent eorehisifement dominant.
C'estmème là un des tnk» d^ ce noMe caractère que l'bislmre ne pmavait sana injuetke laisser dans TouMi. Ban» toil la cours die aa vie active et militaire, la passion politique ne devait jamais Fentratner k être persérateur, assassin en bowreau des vaineus.
Ârvivépour la dausdène fois k Marseille, il resta quatre mois inoccupé^ usant da Fluiapita^yié que lui donna un
8U1 GARIBALDIé IM
d6 6«6 canumdes de bord dtt tèmpt de tfél preiaierk Toyages eu Levant.
Le dnqtrième imois il troilTe à s'employer comme seoond à bord d'un bfttimeïkt de commerce français^ fit deux voyagea à Odessa et à Trieste, et, à l'un de ses re^ trars^ sauva la vie, sur les brisans du château dlf , à une Jeune Marseillaise qu'une chaloupe^ en chavirant, avai> iftise en danger de mort*
n s'acquitta ainsi de l'hosiritalité qu*il aVsdt trouvée deux fois dans la vieille ville des Phocéens.
La mort de la Jeune Françoise avait laissé datts le iXBUr de Garibaldi uûe blessure profondeé Pour l'ataortir, il lui fidlait des périls et des aventures. Il s'enlbarquà pour Tunis^ se présenta au bey , lui offrit ses services^ et ftit admis dftns la marine barbaresque en qualité d'of- Ûder<
La vie prosaïque et régulière d'un service de marine militaire en commission de port n'allait ni à ses goûts bi à son besoiu d'activité. Amatit malheureux, «fdent patriote, tourmenté par le souv^r de la patrie opprimée, par ridée du martyre de Françœse^ il fs^nt à son cœur doublement ulcéré une agitation plus fébrile, des scènes plus émouvantes* Ne trouvant dès lors pas à Tunis Foubli et la distraction qu'il était venu y chercher, il quitta le service du bey et s'engagea comme second à bord d'un brick français en partande pour la Brésfl.
Le moment était favorable pour un tel voyage* Dans VAmérique du Sud, s'accomplissaient alors une de ces mille rétolutions qui, depuis ffèê d'un deiui^nôde^ sont
devenues l'état normal du pays. Des provinces, se détachant successivement de l'empire du Brésil, s'érigeaient en république, arboraient le drapeau de l'indépendance, et le soutenaient par les armes. Aujourd'hui la guerre était ici, demain là, après demain partout. Cet état de lutte incessante se renouvelant tous les jours» tantôt sur un point, tantôt sur l'autre, était, pour le hardi guérillero de la Montagne-Noire, un aliment pittoresque plein de charmes et d'émotions, et qui répondait de tout point au besoin dévorant de cette âme avide d'incidents imprévus et de choses nouvelles.
Arrivé à Rio-Janeiro, captivé d'abord par cette nature luxuriante du sol américain, où tout est gigantesque, fleuves^ lacs> montagnes, plaines, forêts, tout, ex<^pté les hommes, il resta quelques jours sous le charme de ces merveilles de création grandiose, et dont il n'avait vu l'équivalent ni en Europe, ni en Afrique^ ni en Asie.
Mais on ne vit pas d'admiration. La vie matérielle a ses exigences; il fallait y pourvoir. Garibaldi trouva momentanément quelques ressources dans des occupations mercantiles, qui n'allaient ni à ses goûts avratureux, ni à ses instincts d'agitation et de péril.
Le hasard l'ayant mis en relation avec le président delà république de Rio-Grande, alors en guerre avec le Brésil, il en obtint des lettres de marque et se fit corsaire.
n se trouva là dans son véritable élément.
Rarma en guerre un petit chebek de 35 tonneaux, avec lequel il faisait le cabotage, et il eut un navire de
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course. Il engagea quinze hommes, la plupart proscrits italiens comme lui, et il eut un équipage.
Le navire qui se nommait la Bahiole, au temps où il servait à commercer, fut débaptisé et se nomma le Menottis en mémoire de Fillustre martyr de Modène; et le 20 février 1835, avec ses seize hommes d'équipage , sa voilure latine et carrée , qui lui permettait d'aller à tout vent , ses deux caronnades à Tavant , son drapeau républicain de Rio-Grande flottant à Tarrière^ et sa barque de 35 tonneaux, il prit possession de l'Océan et déclara la guerre à l'empire du Brésil.
Son entrée en course fut marquée par un succès.
A six milles environ au sud de l'embouchure de la rade de Rio-Janeiro, est le groupe des îles Macéra, en partie composées de roches granitiques et où Ton peut trouver un mouillage assez sur. Â la sortie de la i*ade, il s'orienta droit sur ces îles, y mouilla dans une crique abritée par de hautes roches, posta une vedette sur un pic élevé d'où Ton découvrait au loin en mer, et comme une araignée guettant de son trou la proie que le hasard allait lui envoyer, il attendit.
Peu d'heures après, la vedette signala une goélette de fort tonnage, portant pavillon brésilien , et luttant , vent debout, pour gagner l'entrée de la rade.
— Enfants, dit Garibaldi à ses hommes, si nous changions notre chebek contre cette goélette : c'est beau, c'est coquet, c'est fier sur la lame : avec ça on peut braver les brisans et les coups de vent.
Il n'y eut qu'une voix pour applaudir a cette motion.
On leva Tancre : où gouverna droit sur la goélette
qui, se croyant à l'abri dô toute attaque, en vue de la passe de Rio- Janeiro, laissa arriver, fut accostée et changea de maître avant même d*avoir soupçonné qu*elle a\ ail un corsaire abordé à son tribord,
La un del'aventure ne répondit pas au bonheur du début. I
Les armes, les munitions du Menotti, qui, pour ne pas éveiller des soupçons, avaient été cachées, au sortir de Rio-Janeiro, sous le manioc et les viandes boucanées, furent transportées à bord de la prise. Lé Menotti, amariné, fut échoué sur les lies Macéra avec Téquipage el les passagers de la goélette, et cette dernière, devenue de navire de commerce bâtiment de course , virant de bord, appareilla pour Rio de la Plata, et arriva sans nouveaux accidents en vue d'un petit ancrage de la république orientale de rUruguay.Là,Garîbaldi ât partir son lieutenant pour Montevideo, pour y faire argent de la cargaison, et, en attendant son retour, la goélette s'affourcha sur deux ancres en face des pampas de San-Grégorîô.
Les vivres commençaient à manquer. Les États de la république orientaledelUruguay n'étaient pas encore en guerre avec le Brésil, et avec son pavillon républicain de Rio-Grande, la goélette n*eùt pu, sans danger, s'approvisionner dans les divers mouillages de la Plata. Il fallait cependant satisfaire à l'appétit des hommes restants, tous gens déterminés, se battant comme quatre, mais peu d'humeur à transiger avec leur faim.
Les pampas étaient voisines. Garibaldi organisa une chasse qui, avec la viande qu'elle procurerait et quel-
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qaes gallons de ibum qui restaient encore k bord^ permettraient d'attendre le retour du lieutenant.
U fit mettre le canot à Teau^ a y embarqua avec trois des siens et un jeune mousse indien qu'il avait «agage à Maldonato pour lui servir de guide. Peu après il débarqua à l'extrémité d'une pointe des pompai ou plainet orientales, ainsi nommées de leur position sur le b(»rd oriental de l'Uruguay.
Pour qui n'a pas vu ces pampas ou savanes, aucune description ne saurait en donner une idée.
Qu*on se figure une immense prairie où la végétation ne consiste qu'en des fleurs sauvages, des fraisiers^ et le tapis vert d'un gazon qui s'élève souvent jusqu'à la hauteur de huit à dix pieds. Pas un arbre, pas un arbrisseau même pour reposer la vue par la variété des branchages. Tantôt ce sont des soitiers tracés par les bisons ou les buffles, et encaissés dans de hautes herbes. Plus loin, le regard suit, sans pouvoir Tembrasser, un terrain ou pht, ou onduleux, là stérile, ici émaiUé de fleurs. Çà et là, on est comme suspendu au haut d'un précipice. Ce sont des roches isolées, de formations di« verses, auxqudUes la nature a donné l'aspect le plus fantastique de villes ruinées, de diàteaux délabrés, de remparts à demi écroulés, de portiques firustes taillés dans la craie, le basalte ou le granit. Par moment le sol fléchit sous les pas, et Ton craint d'éveiller quelque alligator endormi au fond d'une grande mare. On prête Toreille, un buffle ou un bison fuit dan^ les hauiM herbes : un ours se dispose peut-être à disputer m chasseur le sentier de la prame* C'est là une pampa dss plaines orientales*
Le spectacle de ces plaines, dont les horizons nniltH plies ondulaient à une profondeur immense comme les vagues d'une mer pétrifiée, remplit l'âme de Garibaldi d'une indéfinissable émotion* Il crut Toir la terre telle qu'aux jours de la création elle dut sortir des mains de Dieu, et ses regards restèrent comme fascinés, essayant de plonger jusqu'à Textrémité de ce tapis sans fiji tout bosselé de verdure et de fleurs.
Après le plaisir, la fatigue.
On se mit en chasse.
 cette époque, cette partie du bord oriental de r Uruguay, vierge de guerre et de culture, n'avait pas encore été sillonnée par le pas cadencé du soldat et le soc fécondant de la charrue. Les bisons, les buffles, les gazelles, les chevaux sauvages y abondaient. Le centaure du nouveau monde, le gaucho, s'y risquait seul, son lacet à la main, à la poursuite des sauvages habitants de ces immenses solitudes. Aussi, dès Tentrce en diasse de Garibaldi et des siens, des troupes de ces animaux fuyant devant eux, ou les regardant passer d'un CBil en courroux, semblaient protester contre leur présence par leurs mugissements, leurs hennissements ou leur fuite. On eût dit qu'ils reconnaissaient dans l'homme un impitoyable maître.
Cette circonstance si indifférente en elle-même frappa Garibaldi. La vue de ces plaines Tavait ému : les protestations de leurs habitants contre la présence d'un maître l'attrista. Il la compara aux manières servilest dont ritalien accueillait l'Autrichien oppresseur : il se demanda poui*quoi V animal sauvage donnait des signes
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d'indépendance, que l'homme civilisé n'avait pias k courage de donner, et il murmura ces vers de Casii :
làlaiwrrei déserta, E i tuoi palagi kifranU^ Pria di vederla Sotto il bastan del Vandale.
c Je Tondrais qu'Wfe (l'Italie) fût désolée, je rôudralt qae set piUai^ fassent renversés, plutôt que de la Toir tremblante sous le bâton des Vandales. »
La chasse continuait depuis quelques heures avec assez de succès, lorsque le vent, qui jusqu'à ce moment avait soufflé à Test, sauta au nord.
Le guide indien s'arrêta un moment.
Ses traits devinrent inquiets et soucieux.
Se couchant à plat ventre à terre, il colla son oreille au sol. Tout à coup il se leva, aspirant à pleins poumons l'air qui venait du nord, dilatant ses narines comme le muffoli qui sent la biche des montagnes, il dit tout efiaré, à Garibaîdi :
Ah kapa! • Echeaaa pah kapit
« Mauvais! très-mauvais! »
Et il montra au nord une épaisse famée, qui, s'élevaut du sol par flocons, colorait l'atmosphère d'une hieur blanchâtre.
Au même instant, des troupes de bisons et de buffles, de chevaux, de daims, mille espèces d'animaux de la terre ou de l'air^ hêtes de ces sollitudes, passèrent à
as
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dîoit6; ï iraucbe, àu-dessus de leur tète, se dirigeà&t /ers le sud avec la rapidité de l'éclair.
La savane était évidemment en feu.
Bientôt ils en sentimot les bouffées étouffantes.
L'incendie, dévorant tout sur son passage, traçait un croissant de feu qui allait s'agrandissant devant eux.
Us n'avai^t pas un moment à perdre.
Il nt leur restait d'autre ressource que de prendre la direction du sud, comme les animaux qui fuyaient, et que, daoA cas firéqM^nts désastres, leur instinct ne trompojamais.
Mais, de ce côté, il n'existait pas de sentier frayé, et leur marche, embarrassée par les lianes, était à chaque pas retardée.
L'incendie gagnait évidemment sur eux.
Bientôt ils entendirent le bruissement des flammes qui avançaient, avançaient toujours, amoindrissant à <îhaque instant la distance qui les séparait d^elles.
Dans cette course haletante, devant des flammes qui menaçaient de les enclaver dans un croissant de feu, Garibaldi et son guide avaient -devancé leurs compagnons.
Au sortir d'un épais fourré, ils trouvèrent un sentier de buffles, qui, se bifurquant, se dirigeait à droite et à gauche.
— Déchai|;ez vos armes, jetez votre poudre et suivez-moi ; vite, vite, dit l'Indien à Garibaldi.
Ce que llndien avait dit, Garibaldi le fît.
Et, se précipitant par le sentier de droite à travers la fumée, la flamme, les cendres chaudes, ils traversèrent
la pointe extrême du croissant de feu^ et, peu après, ils purent se reposer au sommet d^une colline stérile, où le feu ne pouvait venir les atteindre.
Leurs trois compagnons, restés en arrière et arrivés après eux là où le sentier se bifurquait à droite et à gsiuche, ignorant lequel des deux embranchements ils avaient pris^ s'élancèrent dans celui de gaucbe» et se trouvèrent peu à peu séparés d'eux par une langue de feu.
Gftribaldi resta incertain sur leur sort.
Du haut de la colline où il était, il put contempler saïus danger les ravagea de Tincendie.
Jamais plus terrifiant spectacle ne s^était offert à ses regards* L'incendie^ dans son croissant sans fin et avec ses mille langues de feu, selon qu'il trouvait sur son passage des matières plus combustibles, avait enserré toute la savane avec un pétillement et un bruissement épouvantables. On eût dit un immense serpent de feu se débattant au milieu de la fumée, dans toutes les convulsions de la torture, ou, mieux encore, une vaste mer dont les vagues étaient des flammes grondant et emportant tout devant elles.
Forcés de passer la nuit en ce lieu, en attendant que Finceudie eût tout dévoré, Garibaldi etllndien s'arran gèrent comme ils purent pour dormir.
Le lendemain matin tout dan^r était passé; mais» comme ils n'avsdent pris aucune nourriture depuis près de vingt-quatre heures, ils éprouvèrent les atteintes de la faim sans rien avoir pour la satisfaire.
Tout à coup l'Indien poussa un cri de joie.
! n venait de voir^ à quelques centsdnes de pas, un énorme serpent à sonnettes que le feu avait surpris pendant son sommeil, et qu'il avait étouffé et grillé. Tout joyeux, il entraîna Garibaldi.
Arrivés là où gisait rôti le monstre^ ils le trouvèrent le corps roulé autour de sa tête, qu'il avait essayé de soustraire aux atteintes du feu en l'abritant sous les plis de ses anneaux. Son envergure^ dans cette position» était celle du fond d'un tonneau d'un muid.
S'attablantsans façon> l'un d'un côté, l'autre de l'autre, de l'énorme reptile qui se trouva parfaitement grillé à point pour leur fournir un aliment frais, ils en découpèrent avec leur couteau quelques tranches des mieux rissolées et de la plus belle couleur, et ils firent de sa chair un excellent repas, sans réfléchir au hasard étrange qui leur procurait pour aliment la chair d'un monstre dont, sans l'incendie de la savane, ils auraient • \ peut-être été la pâture.
Bien restaurés, plus frais et plus dispos, ils cherchèrent à s'orienter. Garibaldi eût bien voulu regagner le bord de la mer et de là la goélette ; mais la fumée blanchâtre qui rasait le sol sur ce point indiquait que rincen^e y brûlait encore.
n eût été plus que téméraire de se risquer dans cette direction. En effet, su la remarque de l'Indien, Garibaldi remarqua à Thorizon, du côté opposé, de charmants bouquets d'arbres au feuillage vert, qui se balançaient au vent et qui bordaient la rivière Ârroga. Il pouvait leur être aisé de descendre de là jusqu'à la mer/ et de joindre la goélette.
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Us se dirigèrent sur ce point.
Arrivés là, ils y trouvèrent une vingtaine d'Indiens, chasseurs du haut de F Arroga, qui avaient descendu la rivière pour venir chasser dans les plaines orientales.
A la vue de Garibaldi et de son guide, l'un des Indiens les accueillit par un ham! ham! très-accentùé, que les autres répétèrent à Tunisson.
C'était leur dire qu'ils étaient les bien venus.
Le lieu où ils étaient contrastait sin^lièrement avec celui qu'ils venaient de quitter. C'était une vaste masse d'ombre sous des groupes d'arbres gigantesques qui s'élevaient sur les bords d'un marécage formé par le cours de l'Arroga. Le soleil, qui était au plus haut de l'horizon, et la réverbération de la lumière dans les nuages contrastaient avec la verdure sombre du feuillage. L'air était frais et embaumé. Tantôt le croassement des grenouilles se prolongeait parmi les arbres, tantôt il était interrompu par les chants du wip-poor-wick, le. rossignol des forêts vierges du Brésil.
L'admiration de Garibaldi se partageait entre la beauté de ce lieu et la vue des Indiens qui l'avaient si frater^ nellement accueilli.
Le chef de ceux-ci était un beau sauvage de quarante ans environ, bien fait, d'une contenance fière et sérieuse. Son costume était des plus pittoresques. Il portait une tunique de peau de mouton^ ornée de peintures grossières et de la dépouille d'un porc-épic. Sa coiffure était formée de plumes d'aigle qui, par derrière, descendaient jusqu'à ses pieds, et, par devant, étaient surmontées de deux cornes de bison artistement polies.
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Des mocassins en daim brodé Itd servaient de cli&ussure. Une lance, tm arc d'une maîn, une {rfpe en terre rouge et un bouclier de l'autre, un couteau àtscalper et une blague à tabac fixés à Tune des pointes de la peau du porc-épic, sur les épaules un tomahaw et un carquoiS) complétaient ce costume.
liC vêtement et l'attirail des autres était moins compliqué. La chevelure, coupée court à sa partie supérieure, formait une sorte de crête qui se tenait droite comme celle d'un coq. Le reste, entièrement rasé et réuni en un nœud, était attaché derrière Toreille. Sur la tête étaient fixées, en guise d'ornement, trois plumes de faisan ou de faucon. Leur pagne ou tablier était fait d'une peau de' daim entourée de franges. Leur carquois, quils portaient derrière le dos, était taillé dans là peau d'un renard ou d'un loup dont on avait conservé la tête pour lui donner un aspect plus terrible. Ce carquois était retenu au moyen de la peau d*un buffle ou d'une panthère qui leur pendait par derrière entre les jambes, comme la queue naturelle d'un animal. Ce costume était complété par de beaux coquillages suspendus aux oreiHes ou sur la poitrine, des cprdons de perles au cou et aux poignets, et, sur Tépaule gauche, une empreinte de demilune en tatouage pointillé, indiquant' la tribu desSloux à laquelle ils appartenaient.
Leur chef se nommait Feh-to-peh-îh (les Côtes de F Aigle). Garibaldi lui fit présent de quelques babioles qu'il avait sur lui, et, pour lui en témoigner sa reconnaissance, rindien se mît immédiatement à danser la danse du calumet de paix*
SUE GAEIBALDI, i7ft
Cette danse consistait en des 8auU> des poses tantôt flères et guerriteesi pour indiquer qu'on ne craignait aucun ennemii tantôt amicales et affectueuses. L'Indien la termina^ selon l'usage» en lui présentant la pipe allumée. Garibaldi on tira quelques bouffées et ils furent les meilleurs amis du monde.
Ce qui suivit valait mieux.
On étendit des nattes sur l'herbe» Tous s'assirent autour et Ton servit un vrai régal. D'abord, dans une feuille de bananier, un gros tronçon d'iguana, sorte de gros lézard cuit dans son jus; des burgados, limaçons d'eau douce et des crabes de rivière bouillies, des pa« tatesy des bourgeons de palmier^ des écucos et des épis de blé rôti. Au lieu de cuillères, ils se servirent de coquillages. Leurs doigts tinrent lieu de fourchettes, et les gourdes d'eau et de wiski circulèrent alternativement à la ronde.
Ces mets, plus variés et plus succulents que les tranches du serpent à sonnettes que lui avait envoyé le matin la Providence, achevèrent de captiver Garibaldi pour ses hôtes de hasard. Un moment il envia le sort de ces fiers enfants du désert : il se demanda si leur vie d'indépendance et de liberté, sous ces voûtes ombreuses » au milieu de cette nature luxuriante, n'était pas la vraie destination de l'homme, au lieu de cette vie d'entraves sociales, de prescriptions gênantes, de préjugés absurdes qui les enchaînent dans ces grands toipbeaux sans ver^ dure, sans espace et sans air qu'on appelle des villes.
Cette admiration ne tarda pas à avoir son revers.
A un arbre voisin de cette scène passablement pa-^
triarcale était garotté un Indien. Entre celui-ci et les autres avait lieu un échange continuel de regards d'un caractère bien différent. De la part des uns, c'étaient des regards d'injure et de menace jusqu'à Tinsulte ; de la part de Tautre, de fierté méprisante jusqu'à la provocation.
Au vif débat dont celui-ci devint l'objet de la part des autres, Garibaldi jugea bientôt que c'était quelque Indien appartenant à une tribu ennemie, dont on débattait le sort.
Il ne se trompa pas , Ilndien garotté était de la tribu des Ponças, ennemie de celle des Sioux. Pris par ceuxci pendant cette chasse, il s'attendait à la mort et les bravait; les autres débattaient quel genre de supplice ils hii feraient subir, et ils l'insultaient.
Les uns proposaient d'en faire une sorte de cible pour exercer leur adresse : les autres, de l'exposer à la pichpîch [course furieuse)^ pour donner à leurs hôtes le spectacle de cet amusement favori.
Pauvres Indiens I refoulés chaque jour de plus en plus par la conquête jusqu'aux confins des forêts les plus inaccessibles, il n'ont abjuré aucune de leurs vieilles haines nationales, et les débris des races se font encore .entre eux la même guerre acharnée qu'elles se faisaient avant que la civilisation les eût éteintes.
Une fois la décision prise du pich-pich contre l'Indien, on se mit à l'exécuter.
' On délia le captif : on le conduisit à une centaine de pas en avant et on lui dit de se sauver s'il pouvait,
n part comme l'éclair. Huit des autres se mettent à
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sa poursuite en poussant leur cri de guerre :pefo-to/ peh4o!
Poussé par le désir d'échapper au supplice, l'Indien courut avec une vitesse à distancer un cheval de course. Il se dirigea vers la rivière, éloignée d'un ou deux milles^ laissant fort en arrière ceux qui le poursuivaient. Enfin» ayant vu à sa gauche un petit* bois de cotonniers^ vrai massif presque impénétrable, il parvient à s'y frayer un passage, arrive à la rivière, s'y jette à la nage et finit par atteindre une petite lie contre laquelle était un radeau, que quelque Indien pécheur avait abandonné là après s'en être servi pour descendre la rivière. Épuisé, manquant de forces pour aller plus loin, il plonge sous ce radeau, et, après quelques efforts, parvient à se tenir la tête hors de l'eau, parmi des troncs d'arbres que recouvraient plusieurs pieds de menu bois.
A peine était-il dans sa cachette, que les Indiens qui le poursuivaient arrivèrent au bord de la rivière, hurlant d'une épouvantable manière.
Se jetant à la nage, ils atteignirent le radeau.
L'un d'eux aperçut le fugitif à travers les fissures. Pousser un cri et Tarracher de là fut l'affaire d'un moment. Pendant que les uns le liaient avec de fortes lianes, les autres se mirent à danser la danse delà scalpe, brandissant en l'air avec des gestes furieux leur couteau à scalper* v
Tout à coup, à un moment donné, Tun d'eux se détache du cercle, prend ce pauvre diable par les cheveux, fait lestement avec son couteau une entaille circulaire qui , partant du front, s'étendit tout autour
ai
i7S MEMOIRES AUTUENTiQUES
de la tète jusqu'au-dessous des oreilles* Puis, saisissant la peau avec ses dents , en un instant et avee une habileté merveilleuse, il Tealeva toute chargée de cheveux.
Le pauvre diable, scalpé, avait supporté cette horrible mutilation sans jeter un cri; mais il était à bout de forces.
À ce moment arrivèrent sur la rive Garibaldi et les autres Indiens. ^ •
Llndien scalpeur, brandissant en Tair la chevelure sanglante du scalpé, lui montra cet horrible trophée sivec une joie d'enfant.
Autant le diner patriarcal au milieu d'une forêt ' vierge^ sans aucune des superfluités que la civilisation traîne après elle, avait favorablement disposé Garibaldi en liaveur des Indiens, autant^ à la vue de ce supplice de la scalpe infligé à ce malheureux, de cet acte de violence inhérent au droit du plus fort, accompli en dehors ae toutes les formalités protectrices de la justice, il put se convaincre que la civilisation était parfois bonne à quelque chose, et que, sous certains rapports, la vie de nature, malgré son indépendante allure, laissait fort à désirer.
Mais une autre pensée Toccupait alors.
Le radeau sur lequel le pauvre Indien scalpé avait essayé de trouver un refuge^ parut à Garibaldi un s^ours providentiel pour descendre l'Arroga jusqu'à la mer et rejoindre sa goélette.
Il prit congé de ses hôtes, organisa de son mieu^le radeau et se risqua seul, avec son guide, sur cette chafcceuse embarcation*
SUR 6ARIBALDI. ilt
Le radeau ; poussé au large, atteignit le courant, qui les entraîna avec une telle rapidité^ qu'en quelques minutes ils perdirent leur embarcadère de vue.
Peu après, Garibaldi manœuvra pour couper le courant qui aurait pu leur faire dépasser le but, et le radeau, dans des eaux plus tranquilles, vogua plus dou^ cernent et leur permit de contempler toutes les magnificences de ces vastes, mais splendides solitudes»
Après avoir vogué quelques heures, Garibaldi vit, sur la rive droite, un pic fort élevé d'où il crut pouvoir découvrir la mer et la goélette. Il s^orienta vers cepointi mais le radeau, rentré dans le courant, se trouva eni^ porté avec violence sur un énorme tronc d'arbre coucbé dans le fleuve à fleur d'eau, s'y heurta avec un choc terrible et s'y brisa en mille pièces.
Les deux naufragés trouvèrent leur salut en se cnon*ponnant aux branches de l'arbre ; mais quand ils ani«vèrent à terre, ils s'aperçurent avec une véritable ter-^ reur qu'ils avaient, dans leur naufrage, tout perdu, provisions, munitions et jusqu'à leurs armes.
Le radeau, en se brisant, avait tout emporté.
Le lieu où ils se trouvaient était une forêt à peine praticable. Us firent cependant ce jour-là une assez bonne étape. L'ardeur de la marche avait suspendu le sentiment de la faim ; mais, à la nuit, dès qu'ils eurent fait halte, ils s'aperçurent qu'ils l'éprouvaient dans sa plus grande violence.
Ils n'avaient absolument rien à manger, et regrettèrent sincèrement les tranches de serpent à sonnettes dont ils s'étaient repus la veille.
IM HËHOIRBS AUTHENTIQUES
Ik aHumèrent un grand feu, tant pour élcûgner les bétes féroces que pour se préserver du froid de la nuit, ' s'y couchèrent autour, et Testomac vide, attendirent le lendemain avec Tespoir d'être plus heureux.
Le lend^Qoain vint, et ils ne le furent pas davan-
Âvec le jour recommencèrent les peines et les fatigues d'une marche à travers des solitudes obstruées par un luxe inoui de végétation, sans routes frayées, sous un soleil brûlant le jour, une température froide la nuit, exposés aux dents gloutonnes des bètes féroces et aux piqûres douloureuses des moustiqueset desmaringouins, toujours sans abri et sans rien à manger.
Pendant trois jours, le besoin de nourriture, Timpossibilité de s'en procurer, leur fit essayer de tout ce qui se présentait à leurs regards. Ils goûtèrent de toutes les plantes que la terre produisait dans ces déserts. Tantôt c'étaient des espèces de bruyères dont les feuilles , au goût nauséabond, leur soj^Jevaient l'estomac, des ronces dont les feuilles étaient hérissées de piquants, et la tige un bois dur que leurs dents avai^t de la peine à broyer et qu'ils ne pouvaient ensuite avaler, parfois de la terre qu'ils portaient à la bouche et qu'ils rejetaient aussitôt.
Chaque essai qu'ils faisaient avec aussi peu de succès augmentait leur désespoir.
Ils mim^hèrent ainsi jusqu'à la nuit dans Tespérance de trouver quelque chose , et toujours cette espérance était déçue.
Le matin du quatrième jour^ ravivé par la fureur de la Êdm , Garibaldi se lève, court à un arbre dont les
SUR GARIBÀLDI, m
branches étaient peu élevées, en arrache les feuilles et les dévore avec une avidité qui lui fit croire que ces feuilles avaient un goût délicieux. Il appela Tlndien qui en mangea comme lui et, comme lui» les trouva excellentes. L'idée qu'elles pouvaient servir de nourriture leur donnait à leurs yeux un air appétissant ; leur ima* gination leur prêta une saveur qu'elles n'avaient pas. Ils ne les mangeaient pas, ils les dévoraient, et après en avoir chargé leur estomac sans le rassasier , ils eu cueillirent encore une bonne provision pour les besoins futurs.
Gontentsde ce repas qu'ils supposaient nourrissant» ils se remirent en route ; mais à peine avaient-tls marché une ou deux heures, que ces feuilles qu'ils avaient m&chées causèrent un ravage a£Ereux dans leur estomac. Ils eurent recours à feau, et se traînèrent avec effort auprès de la rivière. Mais à peine eurent-ils bu, qu'ils se sentirent extrêmement gonflés. On eût dit que ces feuilles étaient des éponges. Heureusement un grand vomissement mêlé de sang et d'horribles convulsions les dâ)arrassa de ce poison.
Mais, après cela, sans forces, sans mouvement, ils restèrent sur le bord de la rivière hors d'état de s'en éloigner. Ils crurent toucher à leur dernière heure. Le soleil, en se couchant, les trouva dans cette situation d^lorable. Le nuit s'avançait. A peine leur restait-il la faculté de se remuer^ et cependant, avant qu'elle fût close, il leur fallait ramasser du bois sec pour allumer du feu et écarter les bêtes féroces. Il leur semblait déjà les voir fondre sur eux et les dévorer « Cette appréhension
i82 MÉMOIRES AUTHENTIQUES
augmentait encore leur faiblesse, ns soupiraient, murmuraient des plaintes, ik n'avaient pas même la force de pousser des cris.
Garibaldi n'était pas en meilleur état que son guide. Cependant, doué d'une constitution à toute épreuve, se traînant sur les pieds, sur les mains, sur le ventre, il parvint à ramasser tout autour d*eux des tas de feuilles sèches, des morceaux d'écorce^ des branchages, et à y mettre le feu.
Ce fut une angoisse de moins. Malgré la faiblesse oh ils étaient, malgré le besoin de nourriture qui les tourmentait, ou peut-être même à cause de Tépuisement de* tout cela, sur la fin de la nuit ils s'endormirent et ne se réveillèrent qu'au grand jour, un peu reposés, soulagés en' partie, mais plus viveipent tourmentés par le besoin dévorant de la faim.
Dans l'espoir de faire quelque découverte plus heureuse que la veille, ils se levèrent pour continuer leur route. Comme les jours précédents, ils firent divers essais de diverses substances^ mais avec aussi peu de succès.
La faim^ de plus en plus vive, était devenue intolérable, et Vespoir seul de la soulager les soutenait à chaque t)as. Cette terrible faim les poussait en avant avec des fatigues et des tortures incroyables. Ils marchaient comme par un suprême effort, tantôt au milieu de ronces, d'épines, d'autres plantes non moins dangereuses, qui leur mettaient les pieds et les jambes en sang, tantôt à travers des touffes de jonc secs et cassés par les vents qui leur entouraient les jambes, les déchiraient de la manière la plus cruelle, et d*oti sortaient
sua GARIBALDl. m
des nuées de moustiques, de mariugouijQjs, mille aulres insectes dont les piqûres avaient prodi|[ieu3ement ^flé leur visage, leurs mains, leurs jambes, et les avaient^ tellement défigurés qu'ils n'étsdent pas reconnaissables*^ Pendant trois jours ils avaient ainsi lutté contre la fatigue, la souffrance, Tangoisse, la faim, toutes les toitures, toutes les misères. Le quatrième, ils continuèrent de marcher au hasard sur les bords de la rivière. Dans les forêts qui la bordaient, ils avaient entendu chaque nuit les rugissements des animaux carnassiers que leurs feux seuls avaient tenus à Técart d'eux. Le jour ils avaient marché sur un sol obstrué de bruyères, de joncs, de ronces, mille plantes épineuses ù travers lesquelles iU n'avaient avancé que par d'incessants efforts, les vête* ments en lambeaux, les chaussures déchirées, assaillît par les moustiques et les maringouins, dont las morsiirof venimeuses et continuelles avaient plus que jamais enfl^ leur corps, ne trouvant d'autres vivres que des herbes coriaces qui leur causaient des nausées chaque i^ois quUlsles portaient à la bouche, ou des crampes intoié^ rablèsd'estomac quand ils étaient parvenus à les avaler. Ils en étaient venus au point de manger leurs bott^.
Souffrant également de l'esprit et ducorpa^ ils étaient dans un. état affreux, ressemblant plus à des toniieaux ambulants qu'à des créatures humaines.
Cette bouffissure de tout leur corps était telle que par la moindre pression leurs doigts s'enfonçaient à la profondeur d'un pouce sur leur peau^ et l'empreinte en subàstait encore plus d'une heure après. Ds marchaient pesamment^ pouvant mettre Ji peine ua pas dorant
184 MÉMOIRES AUTHBNTIQUES
Tantre. Assis ou couchés^ à peine avaient-ils la force de ramper tour à tour pour aller ramasser des branches dispersées ou attiser leur feu. Puis ils ne pouvaient se relever qu'avec des douleurs et des difficultés inouïes.
Enfin, à bout de forces, épuisés, abattus, ils s'étaient jetés sous un arbre sur les bords de la rivière. Â peine leur restait-il l'usage de leurs yeux. Leurs paupières, 'prodigieusement enflées et couvertes d'ampoules par suite des morsures des insectes, les couvraient prèsqu'entièrement.
Après s'être reposés quelques heures, ils essayèrent de se lever pour continuer de marcher. Leurs forces s'y rejfusèrent : ils retombèrent de tout leur long sur le sol, pouvant à peine se remuer. Ils étaient dans une espèce d'anéantissement stupide, sans mouvement, presque entièrement privés de l'usage de la raison. Un engourdissement affreux avait saisi leurs membres appesantis. Tout leur corps n'était que malaise et douleur. Ils n'étaient pas morts encore, mais la vie ne semblait tenir à eux que par un dernier soufiQe.
Dans ce moment, des cris frappèrent leurs oreilles. Us écoutèrent ; ces cris leur parurent venir du côté de la rivière. Ds écoutèrent encore, et il leur parut reconnaître des accents connus. Ils voulurent répondre à ces cris : leurs voix étaient éteintes. Garibaldi essaya de se* lever pour se mettre sur son séant ; il ne put en venir à bout. Enfin il parvint à se lever sur les genoux, et, prenant soù manteau à la main, il se mit à Tagiter comme un signal; mais, ne pouvant se soutenir, il retombait à chaque instant, et le signal retombait avec lui.
SUR GARIBALDI. m
Dans cet épuisement total, il eut Tidée de mettre son
manteau au bout d'une longue tige qui se trouva sous
sa main. Cette sorte de drapeau flottant fut enfin aperçu.
. n crut le reconnaître aux nouveaux cris qu'il entendit
^'pousser. Peu après il vit un canot se diriger vers lui et
I reconnut des Européens.
C'étaient, en effet, quelques hommes de l'équipage de la goSlette qui, ne le voyant plus revenir, avaient été à sa recherche.
Quelques instants après, il était dans leurs bras et sauvé, du moins de la mort terrible qui le menaçait.
n était, en effet, dans l'état le plus déplorable. Le guide, malgré les soins les plus empressés, mourut quelques heures après. Quant à Garibaldi, ramené à bord de la goélette, il resta plusieurs jours sans pouvoir se lever. On baigna ses plaies, qui étaient pleines de vers, avec une décoction de tabac et d'autres herbes. On guérit les ampoules que le soleil avait fait venir et on oignit tout son corps avec une espèce d'herbe tirée de la queue d'un petit crabe ou burgau, assez semblable au poisson à coquille de ce nom.
Enfin ses plaies se guérirent, la voix lui revint peu à peu, avec elle les forces, et, au bout de quelques jours, il fut en état de reprendre la mer.
Échappé à ces misères qui lui venaient du pays et du climat, il eut à lutter contre d'autres qui lui vinrent des hommes.
CâÀt>ÎTRE iv
Combat contre denx balandres de HooteVideo. -^ fiaribaidi btesfté, — Son
fitm défUrt ffu PMiito, «èfl ijtai |owraf«Miei^ lé^lM» d» Hto-. Grande. — Yoyaye k Yestatèro. ^ Rencontre d*ane panthère et d'un jaguar, — Garibaldi arrhre k Piratinin. — Bonne accueil qall y reçoit. -^ A Mt
fcigao de Zo< PaiA#f . -^ Garibaldi ae rend redoutable aupi impériaiui. — La Mtoneia et les Àrmfdes da Camacua. — Combai du Campesir^^ tfm
Garibaldi, on Fa vu, avait envoyé à MOtttevMao Afit second avec uiï6 paitfè ul^ TA Ctt^itotl' <ro la gbStette. Le second était revenu^ mais n'avait pas MpfiOfté ilcM ftdbvi^ilèstAeh tasânnoitfeff. Les mafdiuifliBM eaf^itrées avaletit iSté Assm uvdutagetttefMiit têUnluM i il avant , dû cmire, «oiidtttittma)«1iip(mf1eirei^ flaviAim
eii Aètùb tSaipi té MitV9m6fe tiu ir Montbvideo Ofl ftê i«coûtiids^ psÀ le paivitltto dfr h mfeistitb r^ftMiqtie de nltMSYSitâe ^ tsi ^ ôii pdttwalt Htnik feuf dMinèf ht dnàâiid. Atout 6vétieittettt| 6t piMtf iitËf pM cotttff le TifC[tift d'être surpris y il était convenu arée t&Ê ffiaNhafldf* qti'eii ai^probliâïitdé h goalniieill arlioMMiMit 1* pse vnldii Mtige.
Quelques jours se passèrent. Garibaldi avait eu le temps de se remettre. Le matelot de quart signala à bâbord deux petites balandrès qui^ toutes voiles dehors ^ portaient le cap droit Sur la goëlette. Elles n'avaient pas arboré le pavillon rouge convenu; il était prudent de se tenir sur ses gardes.
Garibaldi fit lever Tancre; on monta sur le poÂt les mousquets et les salves , et la goëlette attendit sous voiles*
Les balandrès avançaient toujours : quelqueshommes seulement étaient sur le pont. Quand elles furent arri* vées à portée de la voix, Garibaldi les héla* Pour toute réponse on le somma de se rendre y et presque en même temps le pont des balandbres se trouva couvert d'hommes armés, qui jusqu'alors s'étaient tenus couchés et qui commencèrent la fusillade avant même qu'il eùtrépondu
iiJaaQDMoatioii; ,
, Le combat fut immédiatement engagé.
n fut, long çtac)iamé.
La goëlette y nous Tavons.dit , était sous voiles. Elle oourut droit sur une des balandrès pour la couler. Cette manœuvre iHgrdie aurait eu ^ plein succès ; mais , à la première déchfWge yi le. tiqipnaier s^ant été tué^ la goélette n'avait plus m^nouvicè avec la même dodiité^ et, au lieu de préçeot^.lecap ^ la Jt^dajidre ^ s'était trouvée sur son ^vers , acçrQcbéeà son bftbprd etmçpfiçéç d'un a^rdage immédiat
.Garibaldi quv 4^ l^^^ébviV ^"^ F^^ ^ '^^i ^07^ quelques hommes de la balandre déjà mo^téi;; ^ur le. bastingage de bâbord de la goSlette> saisit une hache,
SUR GARiBÀLDI. 189
et se ruant avec fureur sur les assaillants ^ eut ^ en quelques tours de main , raison des plus tenaces.
n cominanda une nouvelle îoaanœuvre pour achever de se dégager ; mais la gôëlette n'obéit pas davantage. Se tournant vers le gouvernail , il s'aperçoit alors qée le timonnier a été tué. D'un bond il prend sa place y saisit le timon abandonné, Êdt obéir la goëlelte j se JfSdt remplacer au gouvernail par un nouveau timonnier, se rue de nouveau au bastingage où Ton se battait avec fureur, semble se multiplier par la rapidité àe ses coups, de ses mouvements , et en quelques instants parvint \ se décrocher de la balandre et à balayer le bastingage de la goélette de presque tous les assaillants. Unr seul^ plus tenace, restait le dernier. Garibaldi s'attaque à lui corps à corps; mais, au moment où il levait sut lui sa hache , une balle ennemie l'atteignit au oou , au-desMUs de Fordlle gauche , et alla se logerprès deroreille droite.
Garibaldi tomba sans sentiment et presque sans vie.
Ses yeux injectés de sang se couvrirent d'un voile , il tte vit plus rien.
Le reste du combat se fit sans lui.
Quand il reprit ses sens, les balandres étaient en fuite , et la gôëlette , toutes voiles dehors , remontait le fleuve.
Garibaldi resta quinze jours entre la rie ^t la mort, ne pouvant avaler, de temps à autre, qu'avec d'horribles souffrances, quelques gouttes d'eau sucrée.
Le ringtième jour seulejpaent , il fut hors de danger.
Ce même jour, la goélette arriva à Gualleguay, mais diminuée de la moitié de son équipage. Depuis leur combat avec les balandres de Montevideo, craignant, s'ils
ctsdent pris , d'être traités comtne pirates j ses matelots avaient profité de cliaque relâche poiii* dééôrlôl!.
Cette crainte n'était pas «ans fondement. Le pavj^tôn de Rio-GraïKJie niétait pas plus reconnu à Gualleguay ciVàMoAtevidep, et la goélette n'eut pas plutôt jelé ràncre qjuic le gouverneur de la province d^Êxtra- \^qBjf dont Guallôguay était le ctef-lîeu , mit fembargo sur elle et jeta pêle-mêle en prison (jarinaldî mourant ^t le restant de son équipage , en attendant la décision du dictateur de Buenos*Â]rf e6 dont la province dépendait.
Au ho«t de six mois , cette décUion n'était pas encore pdfie.
': ' Fwdaiit «e 1elB(»^GaribakUidQiit l'état alarmant «si- (geiait Im Mîni lj9s plus luiiidusi avait été laissé pàson- : owr lur parole M teetteilU.par mia £amifl^ ospagnc^, .qA rhoëpît^Uté la pjiu» affectueuse et U plus 4éiMn(i|rpséd Tavmt dédommagé dâ6 brutatitéi^ des auterités militair«B de GUatlegaej»
Sa blessure s'était parfaitement guérie i et t} ilbd lui manquait pour être heoceuM fee d'être lîkre*
ttefitét t^«)(|«rêè Miift kti e» eyaiit fourni lee nwf èns, «M iêhi$l*clia ^ àmê la fui«e y li Kbôrté ifa'oii lui ntsùt injaetauttit ravie et qu'on têS&mi de lui rtodrt» ' €6tte teûtfttivè ne M pan %ètfi«add« k^éê «voif ervé deux jours «t deût nûrts dàh8 de'VttttiS Mlitttd^i , après àvoîf vu se wnottveleî pout lui les tortttV^ de« paiApas déâ phines orientsiltô, tl fut reprii^par m dékcheuent ^e iô gouvôrn^uir avait envoyé àsà |)6ûnuite. 1! ftft
SUR 6ARIBALDI. 191 '
ramené à Gualleguay, couché en travers sur un cheval^ pieds et po^gs Ués, *
Un traitement pireTattendaît.
JLe gouverneur y homme dur et féroce , |alôux de la bienveillance ç[ue )ui avaient témpignée quelques habl-' t^nts de Gualleguay, le fit jeter dans un cachot , au se-' cret, n'ayant pour nourriture q^ue dû nain de m^anioc' et de Veau en quantité à peine suffisante.
Au bout de quelques jour» de ce régime y le gouver^ neur'vîntrînterroger luî-m^me/ ' a
n entra dans son cachot , le fouet à h main , le même fouet avec lequer'3 venait' de mari>rer de R^ès dé' saujg le corps nu des esclaves de sa plantation.
C^estassezTùsage dans un pays où l'esclave, assimflé* à rhomme quant à la forme, Test aux bétes pouf Um* le reste. > .. 1
ÎJQ gouverneur dit à Oaribaldi : i *
— Tu as eu des complices pour ta fuite? * ^ /Et lui: • I i.
— Deà complices?
— Oui : des complices qui t'ont fourni tm cheval , un guide , de l'argent. '"*
Au ton dont le gouverneur prononça ocs mots^ ^ (kribaldi eut peu de peine à devinejr le motif qiu .rattimait et le but ^'il se ]Jh)posait. L'un et l'autre avaient quelque chose ds bts et de vil fui révolta Tâma, loyale, franche et généreuse du captif .
Su «fiet^ le gouverneur , nouvellement arriva ^ Gual*leguay, avait été froidement accueilli par les principaux habitants du pays.
IM MiMOIRBS AUTHENTIQUES
De là, de sa part, des griefs personnels qu'il brûlait de venger. J
Il crut qu'en cette circonstance y Garibaldi y cédant à • la menace et à la torture , dénonçeraît ceux qui avaient favorisé sa fuite et lui four^irait quelque occasion de ces vengeances mesquines^ caractère distinctif des petits esprits et des petits endroits ; mais il connaissait mal son prisonnier. Garibaldi eût souffert mille morts plutôt que de compromettre par quelque lâche dénonciation les amis généreux qui, dans son malheur » lui étaient venus en aide. Aussî répondit-il avec une hauteur n^éprîsaiite à la questioa captieuse du gouverneur :
— On a des coinplices pour un acte qui est contre la justice et le droit. J'étais ici retenu prisonnier contre twt diroit et toute justice. On m'avait promis de me laisser à Gualleguay prisonnier sur parole jusqu'à la réponse du dictateur. J'avais promis d'attendre cette réponse. J'ai su que tu allais me faire transférer à Bajada pour être resserré jpluç étroitement. Du mom^l que tu as manqué ii ta parole , je n'ai plus été tenu à la mienne; J'ai pris, laifuite.
— MaisquiVenafourmlesso^e^s?
•—Que fiH^MNTte?
— Je veux le savoir. ; ' '
— Tu ne le sauras pas. ^' ^,^
— Je le saurai. J'ai le droit ici de s^mwtar^ les récaldtrants à Vestrapade. *"
— A l'estrapade ...! dit Garibaldi en l'écrasant d'au r^ard de mépris foudroyant. *''
SUR 6ARIBALDI. 403
Et ii acheva sa pensée en murmurant entre ses dents:
— Lemisérablel
Dès ce moment 9 indi^ de tant de froide cruauté, il refusa obstinément de répondre.
Le gouverneur le fouetta de son fouet.
Gani)aldi ne répDndit pas davantage.
En toute autre circonstance, Garibaldi ii Ixrave, si vaillant, d*une force musculaire si peu commune, eût sauté à la gorge de cet homme et Teùt étranglé sur place. Mais cette fois, ce gouverneur, appuyé de ses satellites, geôliers ou gardes, insultant si lAchement un prisonnier sans défense, lui parut si vil qu'il eût craint de se salir les mains en Yj broyant comme dans un étau.
n dévora Tinsulte ; mais nul ne saurait dire ce qu'elle répandit d'amertume sur son cœur déjà si ulcéré par l'indigne abus de la force dont il était victime.
Le gouverneur sortit furieux.
La porte du cachot se referma sur Garibaldi. ^ Seul avec son malheur et l'insulte qu'il venait de recevoir, le prisopinier versade» larmes de rage.
Elles n'étaient pas encore séchées sur ses joues cpie la porte ô^ son cachot s'ouvrit de nouveau.
Cette fois deux gardes se présœtèrent seuls à la porte et lui ordomèrent de le suivre.
11 les suivit« ^
Après avoir traversé d'obscurs €t longs corridors, ih arrivèrent à une vaste salle dont, à la première vue, il était aisé de pressentir la destinati^i.
i9i MÉMOIRES AUTHENTIQUES
Tout, en effet, y était sinistre, hommes et choses. Des I poulies, des poteaux d'où pendaient des cordes huilées, •des seaux, des brasiers, des chevalets, mille instruments de torture; çà et là, des tortureurs debout, roulant leurs rogards fauves et tâchant d'adoucir leur mine féfdce; tin^ lampe en fer à une seule et grosse mècBe, smspendue à la voûte et jetant sur tout cet attirail de torture des flots de lumière douteuse.
Tout y révélait des angoisses et des ébats douloureux de victimes : tout y chassait les idées de pitié; il ne restait plus au patient qu'à s'y résigner et souffrir.
C'était, en effet, la salle où Ton donnait la question.
Bien que Garibaldi eut la certitude du sort qui l'attendait, il ne sourcilla pas.
Un tortureur, qui paraissait commander aux autres, s'approcha de lui :
— Vous savez, lui dit -il, ce que Ton exige de vous; c'est de déclarer qui a facilité votre fuite.' Voulez -vous le déclarer ? Une fois. . . deux fois, . . trois fois, . . !
Garibaldi ne répondit à aucune des trois sommations.
L'homme fit un signa et deux tortureurs s'approchèrent de Garibaldi et lui lièrent les mains derrière le dos.
A l'un des angles de la salle, à l'extrémité de la traverse d'un poteau qui se terminait en gibet, était une poulie d'où pendaient les deux bouts d'une corde huilée; les tortureurs passèrent un des bouts aux poignets de Garibaldi, liés derrière le dos, et, tirant l'autre bout, ils le suspendirent à quelques pieds du sol.
U voulut se débattre; mais chacun de ses mouve*
SUE GÂRIBALDI. l95
ments, resserrant les nœads de la oorde, augmentait sa douleur et son supplice. Tout le poids de son corps pesant sur ses poignets^ son sang filtrait à travers les cordes; il écumait, il grinçait des dents; ses doigts se recourbaient convulsifis, ses yeux se vitraient comme à l'approche de la mort.
Le gouverneur entra dans ce moment^ et, s'approchant de lui :
— Pour la dernière fois, lui dit-il, veux-tu dire qui t'a fourni les moyens de fuir?
Garibaldi lui cracha au visage.
Lâche jusqu'au bout, le gouverneur lui sangla un nouveau coup de fouet à la figure.
Ets'adressantaux tortureurs ;
— Vous le laisserez là, dit-il, jusqu'à ce qu'il ait dénoncé les complices de sa fuite.
Et il sortit.
Garibaldi resta ainsi suspendu pendant plus, d'une heure.
Ce qu'il souffrit pendant ce temps ne saurait se dire : il suait, il étouffait, il ne s'ébranlait plus par saccades, ses secousses devenaient rares; mais il se tordait lentement sur lui-même sans jeter un cri, laissant voir les veines de ses bras enflés par la douleur, ses muscles se gonfler, ses artères battre avec impétuosité, la souffrance peinte sur tous ses traits jusqu'à l'extrémité de ses doigts qui se retiraient avec contraction. Enfin, tout son corps brûlait , on eût dit une fournaise ; à chaque distant il demandait de Teau. Plus humaius q||e mm bourreau* ses tortureurs ne la lui refusaient pas, él en
pénétram dans son Mtotnâe, cette eM s'y desséchait comme celle jetée sor des charbons ardents.
Tout devint effrayant dans cette scène : le silence et Timmobilité du patient plus qnetout. On le crut mort, on le descendit ; mais, brisé par la donlenr^ il tomba sur le sol comme une masse inerte.
Quand il reprit le sentiment, il se tronta au fond de son cachot, sur une botte de paille, ayant à cdté de lui un pain noir et une cruche d'eau.
Ce supplice s'appelle l'estrapade .
Ce traitement barbare ne se renouvela plus du moins dans de si terribles conditions; mais successivement traîné de prison en prison dans la province deGuale^ay et celle de Bajada, il ne recouvra que pluûeurs mois après la liberté. L'arbitraire de quelques autorités militaires subalternes la lui avait ravie sans procès m jugement : l'arbitraire d'autres la lui rendirent de même.
Les bonheurs comme les malheurs se suivent. Depuis son arrivée à Gualeguay et la saisie de sa goélette, Gari* baldi avait épuisé une veine de malheur : dès son départ de Bajada, il entra dans une vdne de bonheur qm ne devait plus s'épuiser qu'à son retour en Europe*
Parti de Bajada pour Piratinin, si^e du gouvernement républicain de Ri0'4}rande, il descendit ITguasiO, a^ fluent du Tarano, sur un brigantin oiiil avait pris pas^ sage. Il partit de là avec deux d'entre eux pour Vinû^ nin à escotèray charmante manière de voyager qui existe encore dans quelques parties du nouveau monde, et qui n'a jamais existé dans Vanden.
SDR GÀftlBÂLDL W
Ce mode de locomotion à la fok rapide et pittoresque mérite d'être mentionné.
Le maître de Vescotèra, qui est ce qu'étaient les maîtres de poste d'Europe avant que les chemins de fer et les télégraphes électriques les eussent â peu près rayés du tableau des services publics, donne à chaque Yoyageur cinq chevaux dont un seul est sellé et bridé. Le voyageur enfourche son cheval harnaché^ il part ; les quatre autres chevaux suivent. S*il y a deux voyageurs, ils ont dix chevaux ; sll y en a trois, ils en ont quinze ; ainsi de suite. Les chevaux montés tiennent toujours la tète de la marche; les autres viennent à la suite, caracolant, bondissant, galopant dans toute leur indépendante allure. Dès que la marche du cheval monté se ralentit et que le voyageur se sent fatigué, il met pied à terre, selle et bride un cheval frais avec les harnais de Tautre, l'enfourche, repart, et le cheval jusqu'alors monté se met à la suite. Après un galop d'une heure, le cavalier monte et quitte ainsi successivement les autres, et les chevaux fatigués se reposent en continuant leur route sans selle, sans bride et sans cavalier. Le matin et le soir on fait halte, et, le restant du jour, les chevaux n'ont à brouter et à boire que pendant les cours instants de changement de cheval, s'il y a de l'herbe ou de l'eau là où a lieu ce temps d'arrêt.
Le pays qu'il avait à traverser pour arriver à Piratinin lui montra, sous une nouvelle face, ce sol américain dont la végétation toujours luxuriante varie sous tant de formes et d'aspect.
Deux régions bien diverses caractérisent la contrée où
198 MËHOIRBS AUTHENTIQUES
était bâti Piratinin : la région des plaines, la région des montagnes.
Dans la région des montagnes étaient ces immenses forêts vierges dont les pins, droits comme des mâts de navires, au ironc de trente pieds de tour, nus jusqu'à leur cime, forment, à deux ou trois cents pieds d'élévation, une voûte de verdure sombre que les rayons du soleil ne pénètrent jamais. Là, sur ces cimes élevées vit, entre les nuages et la terre, toute une population de singes, d'écureuils, de perroqueis, mille sortes d^oiseaux au brillant plumage, aux couleurs éclatantes. Sur le sol poussent cesfougères gigantesques dont le tronc d* un pied de diamètre à peine s élève à plus de soixante pieds, ces lianes inextricables sous lesquelles rampent le serpent à sonnettes ou le serpent noir, où bondissent les tigres et les jaguars. On dirait tout un monde antédiluvien dont rhomme n'a pas encore pris possession.
La région des plaines offre un tout autre aspect. La culture s'y étale avec tout son luxe de produits : la banane, la patate, la canne à sucre y mûrisseot avec les fruits les plus savoureux d'Europe. Le cbant de rhomme s'y mêle aux claquements de fouet des commandeurs. La civilisation a déjà passé par là.
Un seul incident marqua le passage de Garibaldi dans les forêts.
Sous de sombres voûtes formées par des arbres séculaires, la petite caravane s était engagée dans une large et longue ravine. Les eaux pluviales s'y étaient creusé un lit parmi les débris d'une énorme montagne, qui, comme le mont Rosemberg, s'était jadis écroulée tout
entière ; le long des parois de la ravine étaient d'énormes cavités dont les ouvertures, tantôt encombrées de hautes fougères, semblaient vouloir masquer la tanière de bêtes féroces, tantôt béantes, paraissaient vouloir faire glc^ire de leurs sombres profondeurs.
Les cavaliers, au nombre de quatre, tenaient la tête de la caravane. Les chevaux de remonte ou de suite, au nombre de vingt, suivaient comme à l'ordinaire.
Tout à coup les chevaux de tête et ceux de queue donnèrent des signes non équivoques d'une agitation extraordinaire. Les premiers, se cabrant sour leurs cavaliers, refusaient d'avancer; les autres se rejetaient effarés, pressés sur les premiers.
n fut évident pour tous que devant et derrière était quelque tigre, quelque jaguar dont l'instinct des chevaux avait pressenti l'approche.
Ils ne se trompaient pas.
En effet, au même instant, des hautes fougères des parois de la ravine, une panthère s'élance, bondit sur un des chevaux de remonte du premier rang, tandis qu'un jaguar qui suivait, par bonds effrayants, la ravine, saute au cou d'un des chevaux traînards, s'y cramponne des dents et des griffes, l'enserre, l'atterre et l'abat sousluî.
Les cavaliers et les autres chevaux purent continuer leur route, tandis que la panthère et le jaguar, ayant traîné leurs proies dans quelque cavité voisine, s€ mirent tranquillement à les dévorer.
Quelques jours après cet incident de voyage, Garibaldi arriva à Piratinin. Sa réputation Ty avait devancé : on savait qu'il avait arboré le drapeau républicain de
Rio-Grande, au sortir de BJo-JaneirO; qu'il avait capturé une goélette brésilienne presque en vue de la barre du pont ; on savait son beureux combat contre deux balandres dans les eaux de Montevideo, ce qu'il avait éprouvé des persécutions et de souffrances à Gualeguay pour la cause de Rio-Grande; aussi fut-il accueilli à Piratinin avec une distinction marquée par Bento-Gonzalès, alors dictateur de la naissante république.
Garibaldi avait alors 26 ans.
La guerre de la petite république contre l'empire du Brésil était alors engagée sur terre et sur mer. Garibaldi prit du ser\ice dans l'armée de terre et se trouva à la bataille de ilio-Tardo, où les républicains battirent à outrance l'armée impériale.
Mais ce n'était pas là que Garibaldi devait rendre les plus signalés services à la république.
Rio-Graade n'est pas, comm^e son nom semble Tindiqser^ quelque grande rivière ou quelque ville bâtie sur ses bords. C'est un immense lac ou lagune alimenté par cinq rivières qui s'y jettent et entre autres par le San- Gonzaleiï qui lui apporte les eaux du lac Mizin. Ce lac est peuplé de caïmans et de canards, d'où il a pris son nom de laguo de los paihos (lac des canards).
Ce lac, situé entre les 30"" et 32'' de latitude sud et entre les 53"" et 5V de longitude ouM, a près de 300 kilomètres de longueur sur 100 de largeur. Dans toute sa longueur, une langue étroite de terre le sépare de l'Atlantique avec lequel ii communique par le liio^-Grand^^' Sui. Il n'est navigable pour des bâtiments de médiocre grandeur que dans une sorte 46 canal longeant son bord
oriental. Du côté nord où débouchent les cinq rivières, il est coupé par des bancs de sable formés par des alluvions des rivières, el qui, se prolongeant en s'amincissant jusque bien avant dans le lac, ressemblent aux dents d'un peigne dont les extrémités, rélrécies par leur amincissement graduel, auraient formé, avec avec leur base, autant d'angles très-obtus. Toute cette partie, qui n'était navigable que pour des bâtiments d'un très-faible tirant d'eau, offrait dès lors de très-grandes facilités pour harceler le commerce brésilien.
Ce fut là le théâtre que Garibaldi choisit pour ses exploits.
La république n'avait ni équipage de marine ni marine de guerre. Garibaldi pourvut à l'un et à Tautre. U arma d'une caronnade trois balancelles de 12 à 15 tonneaux chacune : ce fut sa flotte. U réunit trente noirs ou mulâtres et quarante Européens pour monter ces balancelles : ce fut son équipage de guerre et de marine.
On le nomma capitano tenente de cette flotte en miniature, et, avec ses trois balancelles et ses soixante-dix hommes, il se disposa à tenir tête à vingt-cinq navires de guerre et à deux vapeurs que la marine impériale avait sur le lac.
La marine brésilienne commença par rire de cette flottille et finit par s'en inquiéter. On n'y soupçonnait pas encore quel infatigable et rude adversaire venait de leur donner le hasard dans le capitano-tenente des trois balancelles.
La situation sur la lagune de los Pathos doi deux marines impériale et républicaine était celle-ci.
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Composée de bâtiments de guerre d'un fort tirant d'eau, la marine impériale ne pouvait tenir que le canal oriental du bord de la lagune où, tout au plus, envoyer en croisière ses deux vapeurs et les bâtiments de moindre tonnage dans les interstices des bancs de sable où l'eau était plus profonde. Leur action et leur croisière se trouvaient dès lors fort limitées.
Les balancelles républicaines, au contraire, ayant pour elles tous les bas-fonds, pouvaient naviguer sans risques sur les trois quarts du lac. Si le canon de quelque vapeur brésilien leur donnait la chasse, la petite marine se faisait échouer sur le banc le plus proche, l'équipage sautait à Teau, soulevait les balancelles à force de bras, et les abritait de l'autre côté du banc où le canon ennemi ne pouvait plus les atteindre.
Cette manœuvre, qui se reproduisait fréquemment, leur avait fait donner par les impériaux le surnom de los Pathos (les canards). Garibaldi lui-même adopta pour ses hommes cette dénomination, et, quand il avait à faire transporter les balancelles d'un côté à l'autre d'un banc de sable, il commandait par ces mots:
— Ohé! bs Pathos! ail' agual
(Ohé ! les canards t à l'eau !)
Ainsi favorisées par la nature du fond de la lagune, les trois balancelles devinrent bientôt redoutables, et la marine impériale s'en inquiéta sérieusement. Garibaldi, qui avait improvisé une flottille, avait rapidement exercé ses hommes aux manœuvres nautiques, au maniement des armes et surtout à une tactique spéciale d'abordage qui déconcertait toutes les manœuvres ennemies.
Comme le commerce d'échange ou de transport était fort actif sur la lagune, il ne se passait pas de jour que l'une ou l'autre de ces balancelles ne fit quelque prise. Les unes étaient insigniGantes, d'autres richement chargées, et la petite flibuste républicaine eut bientôt de fortes parts de prise, des munitions^ des armes, des provisions, un uniforme et un fonds de réserve.
La supériorité numérique de l'ennemi rendait cette vie des plus actives, pleine des fatigues, d'alertes et de périls; mais elle était si accidentée, si pittoresque, que tout, jusqu'à ses périls et ses dangers, la mettait en harmonie parfaite avec le caractère essentiellement aventureux de Garibaldi.
Ses canards s'en accommodaient aussi fort bien.
Ils n étaient pas seulement marins: ils étaient au besoin cavaliers. La guerre de l'empire contre la petite république avait lieu à la fois par eau et par terre. La lagune de los Pathos en était le théâtre par eau : tout le territoire de Rio-Grande en était le théâtre par terre. Les bords de la lagune surtout, où les troupes de terre pouvaient s'appuyer et se relier à la flotte, avaient eu plus d'une fois à soulOfrir de quelque excursion ennemie.
Sur ses bords, en effet, étaient, en assez grand nombre, des habitations ou estanciaSy maisons des champs à la fois d'agrément et d'utilité. On y serrait les récolles, les approvisionnements ; on y salait, on y boucanait de la viande dont la facilité des communications par le lac permettait de tirer un meilleur parti qu^ailleurs. La crainte de la guerre avait fait abandonner la plupart de
ces estancias par leurs propriétaires, et Garibaldi y trouvait pour sa flottille des approvisionnements de tout* sorte, fruits, légumes, céréales, bestiaux et chevaux en quantité. Si quelque parti d'impériaux paraissait dans leè environs, les matelots républicains, aussi solides à cheval que sur les vergues, tiraient les balancelles à terre, montaient à cheval, surprenaient Tennemi, et guidés par leur intrépide chef, le battaient sur terre après lui avoir fait sur eau et sous leur canon d'assez bonnes prises.
Ces estancias avaient pour Garibaldi et ses flibustiers d'autres attraits. Quelques-unes, àrintérieur, situées sur le bord ombrageux des rivières, étaient habitées. Des familles d'émigrés de diverses provinces insurgées y avaient cherché un refuge et formé des sortes de colonies. Les femmes de Rio-Grande sont belles et tendres. Les flibustiers, leur apparaissant sous le double titre de vaillants défenseurs et de chevaliers amoureux, avaient eu peu de peine à trouver là des idoles auxquelles ils rendaient un culte plus ou moins pur. Les bords du San- Gonzalez, de FÂrraya-Grande ou du Gamacao étaient dès lors devenus pour eux autant de lieux de délices où des Ârmides basanées, mais tendres et charmantes, tâchaient, par l'attrait de leur amour et lé feu de leurs prunelles, de faire oublier à leurs Renauds les fatigues et Tes périls de cette double guerre sur eau et sur terre. A tenr arrivée, des hourras de joie saluaient leur enthousiasme amoureux ; à leur départ, des vœux d'un prompt retour tte manquaient jamais de les suivre.
Un jour, sur les bords du Gamacao, dans une de ces
esUmcim où ils recevaient une si douce et si attrayante hospitalité^ Garibaldi fut prévenu qu'un capitaine brésilien avait débarqué à quelques lieues de là avec un gros détachement d'infanterie et de cavalerie, 140 hommes environ. Garibaldi n'iavait à lui opposer que 30 hommes au plus ; mais il connaissait ses hommes et il aurait cru leur faire injure en hésitant un moment à les mener i\ l'ennemi malgré son énorme supériorité numérique de cinq contre un.
Des éclaireurs qu'il envoya en reconnaissance lui rapportèrent que le capitaine brésilien avec toute sa troupe avait fait halte au milieu d'une de ces clairières des forêts vierges qu'on appelle dans le pays campestresy et qu'il y attendait la nuit pour attaquer la estancia.
Garibaldi basa immédiatement son plan d'attaque sur cette donnée.
n divisa sa petite troupe en deux bandes de quinze hommes chacune. Il prit le commandement de Tune et mit à la tête de l'autre un Irlandais nommé John. La première bande devait surpendre et attaquer Tennemi à titre d'avant-garde. Le reste devait, à un signal convenu, fondre sur l'ennemi et Tachever.
On partit sur l'heure.
Les deux petites bandes, armées jusqu'aux dents « montèrent à cheval et galopèrent tout d'une traite jus qu'à une demi-lieue de lennemi.
Là tous mirent pied à terre, laissèrent les chevaux paître en liberté et se dirigèrent dans le plus grand silence et avec les précautions les plus miantieusesi
vers le campestre où le capitaine brésilien avait £iit balte.
Ils arrivèrent en vue de la troupe ennemie sans avoir été signalés.
Garibaldi fit coucber à plat ventre les quinze bommes de la troupe de John et continua d'avancer avec les autres.
Il arriva jusqu'à cent pas d'eux sans avoir été découvert, et se hissa sur le tronc d'un arbre pour reconnaître par lui-même la position de Vennemi.
n vit les impériaux ayant fait halte, infanterie et cavalerie, sur une vaste plate-forme au bas de laquelle était une mare d'eau bourbeuse.
Us soupçonnaient si peu la présence de l'ennemi, que les armes étaient en faisceau et les chevaux débridés.
Garibaldi dégaina un long sabre qu'il portait en baudrier : c'était le signal de l'attaque.
Les quinze hommes prirent d'une main un revolver, de l'autre un poignard, et, leur vaillant chef en tête, bondissant avec l'agilité des tigres, se trouvent en quelques bonds au milieu des impériaux que cette attaque imprévue jette dans la plus grande confusion.
Garibaldi, devapçant les siens, met hors de combat plusieurs ennemis avant qu'ils aient eu le temps de se mettre en défense.
Les uns prennent la fuite , les autres s'arment et résis* tent; le combat devient acharné. Mais les flibustiers avec leurs revolvers visaient si juste, leurs coups de poi-
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gnards étaient si sûrs, que le nombre des impériaux diminuait à chaque instant.
Garibaldi faisait des prodiges de valeur, frappant avec son sabre de pointe et de lame, sabrant, pourfendant, piquant, faisant voler tête et bras.
Un moment engagé trop avant, il se trouva seul contre six combattants. L'un d'eux était à cheval. Il porte à Garibaldi un coup de sabre qui, s*amortissant sur son baudrier, le frappe à Tépaule sans Tentamer. Garibaldi riposte par un coup de revers, Tatleint à la jointure des sourcils et lui tranche en travers la moitié de la tête.
L'âme du cavalier s'envole et le tronc reste sur la selle.
Le cheval, que la main ne guidait plus, se mit à promener ce corps défiguré.
Tel jadis le fameux sarazin Deherni, ne s apercevant pas, dans la chaleur du combat, qu'il était coupé en deux, allait encore combattre tout mort qu'il était.
Cette lutte inégale se continuait. Les flibustiers, au milieu de la fumée des revolvers et des fusils, dans Tardeur d'un combat avantageux pour eux, malgré leur infériorité numérique, ne s'apercevaient pas de la position critique où était leur vaillant capitaine.
Depuis la mort du combattant à cheval, Garibaldi était encore seul contre cinq.
Etourdi un moment par un coup de crosse de fusil sur la tête, il jeta un cri de rage accentué, formidable et qui, par ses étranges et bizarres modulations, parut être à la fois aussi un cri d'appel et un signal.
En effet, un cri semblable retentit à quelques centai*
nés de pas de là avec les mêmes et bizarres modulations.
Garibaldi l'entendit : sa force et sa valeur redoublèrent. Son sabre sanglant flamboyait devant, derrière, autour de lui, tranchant, perçant, fendant, ouvrant, brisant tout ce qu'il rencontrait.
Trempé de sang et de sueur, il avait abattu sous son fer cinq des assaillants; un restait encore. C'était un nègre d'une haute stature, d'un corpulence énorme, un vrai géant, qui se battait comme un diable.
D'un coup terrible assené à deux mains , il fait à Garibaldi une légère blessure à la tète.
Rugissant de fureur, celui-ci se précipite sur lui et lui saute à la gorge.
Le nègre, ne pouvant se servir de son arme, la jette.
Une lutte corps à corps s'engage.
Les deux champions s'enlacent, se serrent et font, pour s'atterrer, des efforts inouïs. Un instant la lulte reste indécise. Mais le nègre, Tœil en feu, soulève Garibaldi sur sa poitrine, le tient un instant suspendu audessus de la plate-forme et se précipite avec lui.
Ds tombèrent tous deux dans la mare boueuse et en mesurèrent le fond.
Us revinrent sur Teau faits comme deux diables et prêts à se ruer encore l'un sur l'autre.
On eût dit deux verrats enragés qui, les yeux ardents et le poil hérissé, se regardent et sont prêts à se déchirer avec leurs défenses.
Epuisés de fatigue et de tant d'efforts, après un instant de tépit, ils se ruent de nouveau l'un sur l'autre,
86 roulant sur le sol fangeux comme deux serpents enlar oésy et cherchant à s'étouffer par le seul poids de leur corps.
Un moment, sans le bruit des armes et les cris de ceux qui se battaient sur la plate-forme, on eût pu entendre craquer les os de F un des deux terribles champions, comme s'ils eussent été broyés sous un poids énorme.
Puis, on eût pu voir Garibaldi seul, debout, poussant d'un pied dédaigneux dans la mare le corps sans mouvemmt du nègre.
À ce moment arrivèrent sur le champ de bataille, John et ses quinze hommes, qui s'étaient rendus, au pas de course, aii signal et à l'appel de Garibaldi.
Ce renfort arriva à point pour terminer te combat.
Epuisé, anéanti, contusionné, moulu par sa terrible lutte avec le nègre, Garibaldi ne put y prendre part. Mais il était dignement remplacé par John.
C'était un terrible homme que ce John.
D'une taille colossale^ d'une force herculéenne, on ne l'appelait que le gros John. C'était un vrai flibustier. Irlandais de naissance, d'abord vicaire d'une petite église d'Irlande, et puis directeur d'un couvent de filles, il avait eu maille à partir avec i'offîcialité pour quelques peccadilles avec ses pénitentes, avait jeté le froc aux orties, et s'était fait quaker. Sa nouvdie religion lui défendant de verser le sang, au lieu d'armes à feu ou tranchantes, il ne marchait au combat qu'armé d'un énorme casse-tête en fer, qu'il maniait avec une formidable adresse, et avec lequel U assommait en toutd
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sûreté de conscience. Puis, charitable et pieux jusque dans ses homicides, il n'abattait son casse-tôte sur un ennemi qu'en accompagnant son coup de mort de ce vœuduPsalmiste:
Accipeadhuc illum. Domine^ in misericordiamtuam.
(Seigneur, reçois encore celui-ci dans ta miséricorde.)
Une heure après, dans le campetre^ sur ce champ de bataille où trente hommes en avaient écharpé ou mis en fuite cent cinquante, on n'entendait plus ni cris forcenés de combattants, ni cliquetis d'armes, ni détonations d'armes à feu. Les impériaux enterraient leurs morts en assez grand nombre. Garibaldi, arec sa petite bande qui ne comptait que quelques blessés, regagnait les bords du Camacao, entonnant ce chant de guerre des anciens aventuriers conquérants du nouveau monde au seizième siècle, qui s'était perpétué parmi les flibustiers de l'Amérique , et que Ton peut traduire ainsi :
Tout mon bien, mon espérance, Est mon grand sabre et ma lance, Et mon bouclier si beau Qui défend si bien ma peau. Avec eux en tout pays Je récolte, je moissonne, Mon bouclier me sert de tonne Pour vendanger vins exquis.
Etc., etc.
Arrivés à la estancia, la bonne chère et l'amour les dédommagèrent de cette rude journée, et aux félicitations
SUR OàRIBALDI. Sil
qu'on lui adressa, Garibaldi répondit modestement:
— Ce n'est pas la peine : ils n'étaient que cinq contre un; un homme libre est plus que su£Qsant pour éreinter dix esclayeSf