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CHAPITRE VII

La estancia, — Fête et combat — Anita, l'amazoue brésilienne. — Expédition de Salnte-Catberine. — Tempête et naufrage- — Noaveaux combats, ttooTelle gloire. — Intrépidité d*Annita. — Garibaldi, chef de guérilla et cbef de flotte. — Heyers et retraite. — Passage de la lagune. — Terrible combat sur terre et sur mer. — Garibaldi se fait sauter avec sa flotille. — Annita, prisonnière : son évasion; sa visite sur un cbamp de bataille; sa réunion avec Garibaldi, après ravoir cberahé parmi les morta. — Départ de Garibaldi pour Montevideo.

D fut heureux pour Garibaldi et les siens d'avoir battu le matin à outrance le détachement d'impériaux qui avait bit halte dans le campestre. Ce n'était là qu'une partie des troupes qui devaient attaquer la estancia. Un autre détachement de même force, également composé de cavaliers et de fantassins, avait fait halte d'un autre c6té à égale distance. À la nuit les deux détachements, partis des deux points opposés, devaient marcher sur la estancia, chaque cavalier portant un fantassin en croupe, et attaquer simultanément l'un au nord, Tautre au sud.

Le combat, dans le campestre, ayant écharpé et dispersé dans toutes les directions le détachement du nord, celui du sud, ignorant la déconfiture de son allié, allait se trouver seul à Tattaque.

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n était nuit. Les tendres Àrmides^ dont les beaux yeux attiraient sur les bords de la Camacua les Renauds républicains, avaienit voulu fêter le triomphe de leur libérateur.

La table avait été dressée dans un de ces vastes hangars qu'on appelle dans le pays galpon da chargueada (hangar de la charcuterie), parce qu'ils servent à saler et à boucaner la viande.

Comme tous les établissements de ce genre, celui-ci, bâti dans Tenclos de la estancia, à Textrémité d'un jardin, ouvert à l'intérieur sur trois de ses côtés, était clos à Textérieur par un mur où étaient pratiquées de larges meurtrières pour faciliter la circulation de Tair.

Le banquet s'était prolongé une partie de la nuit, et s'achevait au milieu de l'animation des convives et des toast patriotiques portés au triomphe de la naissante république et des braves qui avaient, dans ce jour, si vaillamment combattu pour elle.

Gomme toujours, les femmes portèrent dans leurs vœux le plus d'exaltation.

— A notre naissante république ! dit Tune : à l'indépendance de Bio-Grande ! Notre cause est juste ; Dieu la protégera !

— Plus de tyrans ni d'esclaves ! dit une autre : partout des hommes, mais des hommes libres I à eux seuls notre amour et nos cœurs I

— Aux esclaves d'hier I dit une troisième : aux affranchis d'aujourd'hui! Républicains, indépendants et libres, mourons pour notre patrie, mais ne cédons pas.

Parmi les jeunes et ardentes patriotes qui portaient

ANNITA.

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des toast si chaleureux, était une jeune fille de Laguna, appartenant h une famille d'émigrés qui avaient cherché là un refuge.

Elle se nommait Annita.

Garibaldi en avait fait la maîtresse de son àme.

Svelle, vive, gracieuse et brune comme les créoles des tropiques, vraie fleur du Brésil, dardant Tamour par ses ardentes prunelles, douée d'une âme forte, d*un courage à toute épreuve, tout dévouement et tout cœur, elle était de tout point digne de Thomme extraordinaire à qui elle avait uni sa destinée.

Garibaldi l'avait épousée un jour de beau temps à la face du soleil. Pour épithalame ou hymne de noce, ils avaient eu des chants de combat, le cliquetis des sabres et le bruit de la fusillade.

A ce festin de triomphe, Annita était assise à côté de Garibaldi, qui, après les toast précédents, enlaçant tendrement la taille de sa bien-aimée, lui dit :

— Et toi , ma frêle et brune Lagunaise, n'as-tu pas aussi quelque vœu à former?

Annita, se dégageant doucement des bras qui l'enla-* çaient, se leva :

— Aux vaillants champions de la lagune, dit-elle : aux braves et généreux proscrits d'Italie, qtii sont venus offrir leurs bras à Rio-Grandel Puissent-ils un jour, quand aura sonné l'heure de Tindépendance de leur patrie, trouver des cœurs généreux qui les aident de leurs bras et de leur sang, comme ils nous aident de leur sang et de leurs brasi Puissent-ils, sous la con-

duite de m<» bien-aimé, briser les fers de leur patrie, ooaune je brise cette coupe.

En disant ces mots, elle jeta violemment à terre une magnifique coupe de cristal de roche qu'elle tenait à sa maiu; et qui se brisa en mille pièces.

Ce toast si chaleureux , dans la bouche de cette toute jeune femme^ Tacte d'énergie qui l'avait suivi, le ton d'inspiration dont elle l'avait prononcé, arrachèrent à tous les convives des hourras de joie. Garibaldi , dont ce vœu exaltait les espérances patriotiques et flattait la noble illusion dont il berçait sa vie, celle de combattre un jour pour l'indépendance de son pays, embrassa Ânnita avec transport.

Il aimait cette femme : dès ce moment, il l'adora.

Le festin s'était prolongé bien avant dans la nuit. Les convives, sans laisser la estancia, s'étaient levés de table. Les uns s'étaient égarés dans les massifs qui entouraient la estancia et se parlaient d'amour ; les autres dormaient ou devisaient de patrie ou de liberté. Garibaldi et Ânnita, accoudés à Tune des meurtrières du galpon, plongeaient leurs regards dans les hautes bruyères qui s'étendaient au loin.

Tout à coup U leur sembla voir légèrement onduler les hautes herbes : on eût dit une mer calme qui balance plutôt qu'elle n'agite ses vagues.

— Il y a quelqu'un là, dit Garibaldi à Annita.

Au même instant un coup de feu reteirtit, et une balle, en sifflant, vint s'2q>platir à côté de la meurtrière où elle et lui avaient leur tête.

En même temps les hautes herbes ^mdulèrent sifir une

SUR GÂRIBALDl. 247

longae ligne horizontale avec une agitation extraordinaire.

Plus de cent cinquante hommes débouchèrent à la fois. Ils avaient des fusils et des échelles.

C'était le second détachement qui, ne sachant rien du combat de la veille, venait attaquer la estancia par le point convenu avec son allié battu.

Le jour commençait à paraître. L'intérieur du galpon étant encore splendidement éclairé pour le banquet, et la lumière se projetant au dehors par les meurtrières, l'ennemi crut que les républicains y étaient en grand nombre et fit une décharge générale.

En deux tours de main Garibaldi éteignit toutes les lumières.

A tout événement les fusils avaient été disposés contre le mur.

n y en avait trente tout chargés.

Garibaldi dit à Ânnita de les lui faire passer l'un après Tautre.

La jeune femme les armait et les lui donnait. Garibaldi n'avait qu'à viser et tirer.

Chaque coup portait.

Les impériaux avançaient toujours les échelles hautes, pour les appliquer aux meurtrières et prendre d'assaut le galpon.

Un moment, un d'entre eux était parvenu jusqu'à la meurtrière. Annita le voit : elle avait un fusil à la main, elle ajuste Tassaillant, l'atteint à la tête et le tue roide.

Son coup étant simultanément parti avec celui d«

Garibaldi, l'ennemi crut qu'ils étaient tous dans le galpon et s'arrêta.

Visant et tirant toujours^ Garibaldi déchargea les trente fusils avec tant de bonheur, que chaque coup diminua d'un le nombre des ennemis, et avec tant de rapidité, que les assaillants 9 plus que jamais persuadés qu'ils étaient là en grand nombre, se retira à quelques pas en arrière et se borna à tirailler en attendant le jour.

Le gros du danger était passé.

Au bruit de la fusillade, tous les républicains répandus dans les massifs et les jardins accoururent.

On rechargea les armes.

Des trente hommes de la veille, Garibaldi n'avait à disposer que de seize. Annita comptait pour un. Cinq avaient été tués au campestre ou mis hors de combat. Les neuf autres, éparpillés dans d'autres estancias, étaient où les appelaient leur amour ou leurs joies.

Il fallait cependant aviser à la défense : il n'y avait pas un instant à perdre.

La défense du galpon, qu'il avait jusqu'alors soutenue seul avec Annita, lui suggéra un plan d'une audace inouïe. Ce fut de rester là, seul avec sa vaillante amie, de ne prendre avec lui qu'un nègre pour charger les fusils, et, sous les ordres du gros John, de lancer les autres contre Tennemi, à Tarme blanche et avec leurs seuls revolvers.

Ce plan, une fois conçu, fut immédiatement mis à xécution.

Avec ses quinze hommes et avec une incroyable té-

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mérité) traversant l'espace inoccupé que venaient d'fiibandonner les impériaux, John se rue au milieu d'eux et, vaillamment secondé par les siens, fait avec son terrible casse-téte des ravages affreux dans leurs rangs.

Ceux-ci se divisent, et, pendant qu'une partie tient tête au brave Irlandais, l'autre vient à l'assaut du galpon.

Le combat inégal que Garibaldi avait soutenu jus<* qu'alors recommence.

Cette fois, seulement, ils étaient deux à tirer, Annita et lui. Le nègre chargeait les armes.

Pendant quelque temps, tout ce qui parut aux meurtrières tomba foudroyé; mais cinq à six assaillants, étant parvenus à monter sur le toit du galpon, enlèvent un fragment de la couverture, et, voyant par ce, trou qu'ils n'ont affaire qu'à deux ou trois combattants, sautent dans l'intérieur et, d'un coup de feu^ abattent le nègre qui chargeait les armes.

Garibaldi reste seul avec Annita pour tenir tête à ces six assaillants.

Alors commença une effroyable lutte. N'ayant plus de fusils chargés, Garibaldi remet à Annita un revolver qu'il avait jusqu'alors tenu en réserve pour quelque cas extrême, s'arme d'un levier, et, adossé contre un pilier, tenant enlacée d'un de ses bras Tamie de son cœur, de l'autre il jette sur le carreau les deux premiers ennemis qui se présentent.

Trois leur succèdent.

De dwx coups de son revolver, Annita en abat deux. Garibaldi assomme le troisième.

Par le trou du toit de nouveaux assaillants pénètrent dans le galpon.

Retranché derrière son pilier» et toujours armé de son terrible levier, Garibaldi se défend en désespéré.

Tous ceux qui en approchaient de trop près étaient sûrs de payer leur témérité de leur vie. Enfin, les assaillants se disposaient à se jeter tous sur lui, et il était sur le point de céder au nombre, lorsqu'il fut heureusement secouru par les siens.

John, en effet, n'entendant plus la fusillade dans le galpon, soupçonnant qu'il était envahi, quitte le champ de bataille où, avec ses quelques hommes, il tenait en échec le gros de Tennemi, vient au secours de Garibaldi et parvient à le dégager. Mais les assaillants semblaient se multiplier. Montés sur le toit, ils fusillaient les aventuriers par les trous avec tant d'avantage que ceux-ci auraientété tués jusqu'au dernier, lorsqu'une catastrophe qui devait achever leur perte les sauva.

En effet, la bourre d'un fusil étant tombée allumée sur un tas de fascines y mit le feu; un baril de poudre qui était sous les fascines prit feu. Une terrible explosion eut lieu, et le toit du galpon sauta en l'air avec tous les assaillants qui étaient dessus et qui, mutilés ou morts, retombèrent pêle-mêle avec les débris de la toiture.

Garibaldi et les siens^ qui étaient à l'autre extrémité, ne furent atteints ni par l'explosion ni par ses éclats enflammés.

Cette catastrophe termina la lutte qui avait duré plus de trois heures. L'ennemi se mit en retraite, emportant ses morts et ses blessés en grand nombre.

sua garibâldi. ssi

Garibaldi compta ses hommes, et de seize n'en retrouva de vivants que neuf* Sept avaient été tués. Parmi les neuf restant, quatre avaient reçu des blessures plus ou moins graves. De ce nombre était Annita, qu'une balle ricochée avait fortement contusionnée à 1 épaule gauche.

Cette affaire, l'une des plus chaudes auxquelles Garibaldi eût pris part, donna une telle confiance en lui aux habitants de ces parages que chacun se montra jaloux de combattre sous un si valeureux capitaine.

À la fois secouru d'hommes et d'argent, il put mettre en construction de nouvelles .balancelles, les armer et réparer les pertes d'équipage qu'avaient faites les trois anciennes.

Sa flottille se trouva alors composée de cinq balancellesetde cent-vingt hommes d'équipage.

Les chefs militaires de Rio-Grande firent dès lors entrer Garibaldi et les siens dans le calcul de leurs forces.

Quelques mois se passèrent après cet événement sans qu'il lui arrivât rien de bien saillant sur la lagune. 11 fut successivement chargé de deux expéditions ; l'une, de se joindre à l'armée de terre qiii assiégeait la capitale de la province Porto-Allegro, qu'occupaient les impériaux ; l'autre, de seconder le mouvement insurrectionnel de la province Sainte-Catherine, qui venait de se prononcer pour la république.

La première de ces expéditions fut assez généralement nulle sous le rapport des faits et celui des résultats. La seconde débuta par un de ces traits d'audace et de tè-

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mérité qui semblent une page arrachée aux temps chevaleresques, et finit par un épouvantable naufrage.

L'expédition de Sainte-Catherine était décidée. L'armée de terre, sous les ordres du général Camavano, était en marche pour la province. Garibaldi et ses aventuriers devaient appuyer l'armée de terre par mer. Mais il lui fallait, pour cela, sortir de la lagune, dont les impériaux gardaient Tembouchure au moyen des deux villes fortifiées de Rio-Orande et de San-José, qui en commandaient Tentrée, Tune au sud, l'autre au nord.

Avec le peu de forces et le peu de moyens dont il disposait, il ne paraissait pas humainement possible de faire franchir aux balancelles la barre de Tembouchure sous les canons croisés des deux places ; mais Garibaldi était un de ces hommes qui pouvaient dire : « Si c'est possible, c'est fait; si c'est impossible, cela se fera. »

C'était en effet impossible, et il le fit.

(1 laissa vingt hommes pour le service des balancelles, leur donna des instructions, prit avec lui cent hommes et du doigt leur indiquant la forteresse de San-José :

— Enfants, leur dit-il, nous allons pénétrer là-dedans par la porte de l'est, passer but le ventre de tout ce qui s'y opposera, tuer les canonniers sur leurs pièces, enclouer les canons qui battent la mer, sortir par la porte du sud et rejoindre les balancelles, qui, pendant ce temps, auront passé la barre. Cela vous va-t-il?

n n'y eut qu'une voix pour appuyer ce plan d'une audace incroyable.

Ce qu'il avait dit fut exécuté.

Au milieu de la nuit, il part pour San-José avec sa

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troupe. Les uns portaient des échelles, les autres traînaient sur une brouette un gros baril de poudre ; d'autres n'avaient que des armes. Tous marchaient dans le plus grand silence.

 la pointe du jour, il arrive près de la porte de Test, surprend successivement trois sentinelles avancées, qu'il poignarde sans qu'elles aient le temps de donner l'alarme, roule le baril de poudre jusqu'à la porte et y met le feu.

La porte saute avec une explosion effroyable.

A travers ses débris en flamme, Garibaldi et les siens pénètrent dans la ville, arrivent au pas de course jusqu'aux glacis de la place, enclouent les canons, écharpent, en passant, quelques postes, qui, ne sachant ni par qui, ni par où ils étaient attaqués,, manquaient de point de ralliement et s'arrêtaient çà et là indécis. Trar versant ensuite la ville, Garibaldi et les siens arrivent à la porte du sud^ qu'ils forcent après un combat assez rude, et, à six heures, au moment où le soleil se levait, ils se trouvèrent sur les bords de l'Atlantique, où les attendaient déjà les balancelles.

Celles-ci, en effet, avaient, avec le même bonheur, exécuté les ordres de Garibaldi. Au premier bruit de l'explosion du baril de poudre, elles avaient vogué toutes voiles dehors vers la passe, et avaient franchi Tembou*chure en rasant le plus possible les remparts de San-José, dont les canons encloués ne pouvaient leur nuire, et où les canons de Rio-Grande ne pouvaient les atteindre.

Une heure après^ Garibaldi, avec tout son équipage sur la flottille, voguait librement sur rÂtlantique, nou-

veau théâtre d'exploits qui; dès le début, allait lui être bien moins favorable que la lagune de los Pathos.

En trois heures y avec cent hommes, il avait pris une ville fortiGée^encloué ses canons, battu en cinq à six rencontres diverses petites parties de la garnison qui cherchaient à se rallier, et tout cela avec tant de prestesse et de célérité qu'en s'éveillant, la plupart des habitants de la ville prise n'avaient pas même soupçonné qu'ils avaientdonni plus d'une heure sous le pouvoir de Tennemi*

Garibaldi mit le cap sur Sainte-Catherine, où, à la faveur d'un bon vent arrière, il espérait pouvoir arriver assez à temps pour seconder efficacement l'armée de terre qui avait déjà envahi la province.

Mais Thomme propose et Dieu dispose.

La cête de la province de Sainte-Catherine est une côte ouverte de tous côtés et bordée de brisans. La mer rarement calme y est presque toujours orageuse.

Le premier jour, cependant, il n'eut pas trop à se plaindre ; mais il n'en fut pas de même du lendemain,

La flotille allait bon vent, une brise fraiche et gaiU larde la poussait vers Tembouchure de l'Âsseriga, fleuve de la province Sainte-Catherine, où elle devait attendre de nouvelles instructions.

Garibaldi était à la barre de la balancelle. Il y avait hissé son pavillon de capitano tenente^ et, malgré Tapparence du bon vent qui soufflait, fl paraissait peu satisfait, n regardait le pennon de la poupe, qui voltigeait en haut, en bas, adroite, à gauche, comme le vol incertain d'une chauve-souris.

Tout à coup il s'écria :

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— Àlertey enfants! Voici un grain qui ne présage rien de bon. Amarrez la grand'voile I Traversez les misaines! Larguez d'artimon! Serrez les écoutes! Fermez les écoutiiles ! Bon I il n'est plus temps ! Serrez tout! Gapez, capez 1 Donnez vent devant ! '

À peine achevait-il ces divers commandements, que la mer commença à enfler. De fortes vagues battirent le flanc du navire. La lame moutonnait horriblement en dessous. La balancelle affalait bâbord et tribord et ne gouvernait plus. Un vent impétueux, accompagné de trombes, de tourbillons, siffle à traver les antennes. Il pleut, il grêle, il éclaire, il tonne. L'air perd sa transparence et devient opaque et ténébreux. On n'y voyait qu'à la lueur de la foudre, des éclairs et des flambantes nuées. La force du vent^ la violence des vagues, avaient séparé et dispersé les balancelles, qui, toutes ne gouvernant plus, voguaient vers la terre ou vers la haute mer, au gré des tourbillons.

Smlsi capUane que montait Garibaldi, tout Véquips^e était sur le pont. Ils étaient trente que le roulis forçait de se tenir cramponnés aux cordages, toujours prêts à exécuter les ordres de leur capitaine.

Debout au gouvernail, d'une main Garibaldi tenait la barre; deFautreil enlaçait Annita, qui, depuis son mariage, n'avait plus voulu se séparer de lui.

Une vague monstrueuse approcha menaçante, prête à assaillir la balancelle.

— À moi, enfanlsl cria Garibaldi. \moi, idl Voilà l'artimon à bas. Coupez les câbles 1 La balancelle affale.

Des haches, des haches I Gare à la lame? Bon t le cap est en pièces. John, passe-moi Télingue; si la main ne suffit pas, prends avec les dents; accare; fais un nœud à la grecque... Gare à la lête! Voici une mouffle et une poulie qui dégringolent... Sainte-Vierge! rien plus ne tient.

Comme il achevait ces mots, une vague terrible, les prenant par le travers, les coiffe ; la balancelle complètement renversée chavira sur le tribord, et tout l'équipage fut lancé à la mer.

Un moment, il y eut autour de la balancelle chavirée une confusion effroyable. Des coffres, des caisses, mille objets qui encombraient le pont, avaient été lancés à la mer en même temps que les naufragés, et ceux-ci cherchaient à se cramponner à ces épaves comme à des planches de salut; mais les vagues, ballottant ces épaves en tout sens, les heurtaient parfois Tune contre l'autre avec une violence extrême, et plus d'un naufragé qui était parvenu a en saisir une, s'y croyant momentanément en sûreté, se trouva littéralement broyé à la suite d'un de ces chocs, disparut sous la lame et ne reparut plus.

Garibaldi fut plus heureux. Lancé à la mer comme les autres, il n'avait pas abandonné sa chère Annita. 11 avait pu saisir un de ces coifres, s'y était cramponné avec sa bien-aimée, et, pendant que les uns, accrochés comme lui à quelques-unes de ces épaves, que les autres emportés avec rapidité par les vagues, disparaissaient successivement à ses regards, lui poussait vers la plage le précieux débris flottant, qui semblait devoir assurer

sua GARIBALDI. 237

son salut et celui de ce qu'il aimait le plus au monde après son pays.

Après plus de deux heures d'incroyables efTorts^ d'anxiété poignante, il toucha terre : Annita fut sauvée.

Son premier soin, après l'avoir mise en sûreté, fut d'aller au secours des siens. Les uns étaient remontés sur le flanc de bâbord de la balancelle que la mâture maintenait hors deTeau; les autres, cramponnés aux haubans, espéraient que le vent ou les courants pousseraient la balancelle à terre avant que les vagues l'eussent broyée,

A ceux-là Garibaldi ne pouvait porter secours.

Mais il en était d'autres qui, ayant voulu gagner la terre àla nage à Taide d'un débris flottant, luttaient avec peine contre les flots; épuisés, à bout de forces, ils n'avaient besoin que d'une main amie pour être sauvés.

A ceux-là le dévouement de Garibaldi ne fit pas défaut

Se confiant dans ses forces comme intrépide nageur, il se jeta à travers les vagues de plus en plus rugissantes, comme si elles eussent été furieuses de voir échapper les proies que le dévouement d'un homme venait leur disputer.

Recommençant dix fois à braver la mort pour arracher aux flots tous ses compagnons en danger, poussant un débris flottant à Tun, encourageant, soutenant ou remorquant Tautre, il put en ramener ainsi cinq à six; mais il ne put les réunir tous.

De trente hommes de son équipage, ils ne se trouvèrent que vingt.

Plus heureuses que celles qu'il commandait, les autres balancelles, longtemps battues par la tempête, purent, la tempête apaisée, mouiller dans TAsserigua, où était le rendez-vous delà flottille.

D'autre part, l'armée de terre, secondée parles habitants, n'avait eu qu'à paraître pour s'emparer de iSainte- Catherine, dpnt la garnison avait battu en retraite presque sans combat, laissant aux républicains des armes, des vivres, des munitions et une goélette armée de six canons, abord de laquelle passa Garibaldi, et qui devint la capitane de la flottille.

n put alors recommencer ses courses, bordant la côte, inquiétant l'ennemi, attaquant, capturant partout où il pouvait.

Les succès chaque jour renouvelés de la flottille inspirèrent bientôt tant de confiance, qu'il reçut Tordre d'attaquer les croisières de guerre brésiliennes.

La mission était rude, il ne la déclina pas.

Son début dans cette voie nouvelle prouva ce que peuvent en guerre l'audace et la témérité secondées par une intrépidité à toute épreuve.

Un jour il revenait d une croisière avec quelques prises, lorsqu'à la hauteur du port d'Imbetaba , alors au pouvoir des républicains, il découvrit à son avant une forte patache de guerre brésilienne qui, sans voiles et le cap sur la goélette, semblait l'attendre et vouloir lui barrer le passage.

Il prit immédiatement son parti.

Amarinant ses prises sur les bas-fonds du port, sous l'escorte de deux de ses balancelles trop faibles pour te-

nir la mer, il marcha résolument avec sa goélette sur la patache et ouvrit immédiatement le feu. La patache répondit; mais la mer était si grosse qu'un combat à coups de canon eût pendant longtemps été sans résultat de part et d'autre.

C'était un succès d'avoir sauvé ses prises, d'avoir, avec ses six canons, tenu tête à une patache de vingt ; mais ce n'était là qu un demi«succès.

Garibaldi ne pouvait s'en contenter.

Parvenu, par une manœuvre habile, à gagner le vent, il parut vouloir s'en servir pour échapper à la patache.

Trompée par cette feinte, celle-ci porta le cap sur la goélette pour lui donner la chasse ; mais, par le fait même de cette manœuvre» elle paralysa ses batteries de bâbord et de tribord.

C'était là ce que voulait Garibaldi.

Dès ce moment, en effet, favorisée par le vent, la goélette se mit à courir de petites bordées, canonnant avec fureur la patache de l'avant à l'arrière.

Bientôt il fut si près qu'il put se servir de carabines. Enfin, s'approchant de plus en plus, il jeta ses grappins à la proue de la patache. Vingt hommes déterminés grimpent au bord ; d'autres, sur les vergues ou les antennes engagées à dessein dans la voilure ennemie, se tiennent prête à y descendre par les haubans. En attendant, ils tirent de là presque à bout portant sur l'état^ major de la patache.

11 y eut un moment d'horrible mêlée.

Tout l'équipage de la goélette le sabre d'une main,

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la hache de l'autre, avait passé de scm bord à bord de la patache.

On se battait à Favant, à Tarrière, à bâbord, à tribord. Partout c'étaient d'éoivrants hourras de triomphe, de navrants gémissements, des cris déchirants, des jurements, des blasphèmes à faire trembler Dieu. Le pont était couvert de cadavres etde mutilés. On piétinait dans le sang.

Malgré, cependant, Tinégalité des forces et Ténorme supériorité numérique des impériaux, la lutte ne resta pas un instant douteuse.

Garibaldi avait divisé son monde en trois compagnies d'abordage : Tune sous les ordres de John, Tautre sous ceux d'un brave proscrit italien, la troisième sous les siens. A côté de lui combattait Annita, et, dans cette lutte corps à corps, sur un champ de bataille d'une ou deux centaines de pieds carrés, l'intrépide amazone eut donné du cœur au plus timide des siens, s'il s'en fût trouvé parmi eux, de la terreur au plus brave de ses ennemis. Toujours, au plus fort de la mêlée, le sabre d'une main, le drapeau républicain de Rio-Grande de l'autre, ses cheveux noirs roulés en nattes comme des serpents, fixés en guise de cimier au haut de la tête par une grosse épingle d'or, son ample mantille noire flottant an vent et encadrant sa brune et gracieuse figure, appelant à l'aide des aventuriers trop engagés, on la voyait partout, on Tentendait partout, approuvant d'un bravo tout coup bien porté qui jetait un ennemi à bas, animant l'un, excitant l'autre, les électrisant tous par son incroyable intrépidité : on eût dit le génie die la mer ou

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l'ange de la mort combattant pour la naissante république.

Cette terrible lutte dura plus d'un quart d'heure.

Enfin un moment vint qu'il n'y eut sur le pont de la patache que des vainqueurs, dont les armes ensanglantées dénotaient Tintrépide bravoure, et de l'autre que des vaincus qui demandaient grâce.

Les vainqueurs, c'étaient Garibaldi et les sions.

Tous, vainqueurs et vaincus, attribuèrent à Annita la majeure part de la victoire, non pas tant par la force de son bras que par la puissance de son intervention.

Pendant le combat, elle était apparue comme Tange de la mort; après le combat elle apparut comme Tange de la miséricorde.

Parmi les blessés des deux partis, il n'y eut plus à ses yeux des amis et des ennemis : il n'y eut que des hommes souffrants et mutilés. Mais les secours manquaient : le chirurgien et son aide avaient été tuéç. Annita les remplaça l'un et Fautre dans tout ce qu'il lui était humainement possible de faire. Lavant la blessure de l'un, bandant la plaie de l'autre, distribuant ici un cordial, là une boisson rafraîchissante, suivant les besoins ou les désirs de chacun de ces malheureux, on la vit prodiguer à tous une parole de consolation, d'espérance ou de pitié, toujours si douce au cœur de ceux qui souffrent.

Pendant ce temps, la goëlette avait dégagé ses agrès, et, toutes voiles dehors, elle remorqua fièrement sa prise au portd'Imbituba, oùraccueillirent les acclamations do

la population émerveillée de la voir sortie victorieuse d'une lutte si inégale.

À ce combat en succéda presque immédiatement un autre.

L'escadre dont la pataché, avait été détachée le matin pour aller à la découverte, ne l'ayant plus vue revenir, avait été à sa recherche et l'avait trouvée prise dans le port d'Imbituba. Là aussi était alors réunie la flottille républicaine qui, contrariée par le vent, n'avait pu rentrer dans la la^ne. Imbituba était un port ouvert et sans défense. Garibaldi, que le vent contraire y retenait avec ses prises, organisa un système de défense de terre et de mer qui put tenir en respect toute l'escadre impériale qu'il s'attendait, d'un moment à l'autre, à lui voir tomber sur les bras.

La patache embossée au-dessous d'un petit promontoire qui dominait la baie, servit, avec ses dix canons de bâbord, de première ligne de défense et, par son énorme coque, de rempart à la goélette et aux balancelles qui avaient ancré à l'abri d'elle. Ses canons de bâbord, rendus inutiles par suite de l'embossage, mis en batterie sur le promontoire, et masqués par un retranchement gabionno, formaient la seconde ligne de défense que l'opiniâtre intrépidité des républicains et de leur valeureux chef pouvait rendre formidable.

Ces préparatifs faits, Garibaldi attendit.

L'escadre ennemie parut dès le matin à la pointe du jour.

Elle était forte de quatre bâtiments, armés de quinze à vingt canons chacun*

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A l'aide d'un vent de sud-est assez fort pour favoriser sa manœuvre et pas assez poi^r Tentraver, elle put se maintenir à la voile. Alors, courant de courtes bordées, qui lui permettaient de multiplier son feu de bâbord et de tribord, en le diversifiant par tous les angles de projection, elle se mit à canonner avec fureur la patache embossée et la batterie de terre.

Garibaldi et les siens, décidés à se faire tuer jusqu'au dernier, plutôt que de se rendre, ripostèrent avec une héroïque résolution.

Par suite des bordées que couraient les bâtiments impériaux, ils étaient parfois attaqués de si près qu'ils pouvaient se servir de carabines. Le flanc de la patache était criblé de boulets, la mâture de la goélette et des balancelles tout avariée, les ponts étaient couverts de cadavres et de mutilés.

Bientôt la patache ne fut plus tenable, il fallut Tabandonner.

Garibaldi, Annita, vingt-cinq hommes qui restaient passèrent de la patache sur la goélette, de la goélette sur les balancelles, de celles-ci sur les chaloupes, qui se dirigèrent à force de rames vers la batterie.

L'ennemi s'aperçut de cette retraite et lança sur les deux embarcations une pluie de boulets et de mitraille si intense qu'on n'entendait plus dans l'air que le sifflement continuel des balles.

L'une des deux embarcations portait les blessés. Atrteinte par un boulet à fleur d'eau, elle s'emplit et gombra.

On entendit un cri de détresse long et prolongé des

malheureux qui Ja montaient^ et puis on n'entendit plus rien !

L'autre embarcation toucha terre.

Garibaldi et les siens débarquèrent.

Garibaldi marchait en téte^ Ânnita suivait.

Fortement contusionnée par un éclat de bois^ la vaillante femme marchait soutenue par deux matelots.

Elle était à vingt pas de la batterie lorsqu'un boulet de canon chargé à mitraille atteint les deux matelots qui la soutenaient.

Ces deux malheureux tombent morts, les membres fracassés et détachés du corps, épars autour d'eux.

Annita tomba aussi.

Garibaldi la voit, bondit vers elle, croit ne relever qu'un cadavre. 0 bonheur 1 il la retrouve saine et sauve, le visage intrépide, tout empourpré du feu du combat, lançant à Tennemi des regards foudroyants et à son bien-aimé son plus gracieux sourire.

nia prend dans ses bras, et traversant avec ce précieux &rdeau Tespace sillonné de boulets et de mitraille qui le séparait de la batterie, il l'abrita derrière une casemate et vola aux embrasures.

Le feu de la batterie dirigé par lui fit bientôt taire en partie celui de l'ennemi.

On se battit encore, néanmoins, pendant plus d'une heure.

Fatigué de cette si longue résistance, Tennemi parut fouloir tenter un débarquement; mais, au moment où Ton mettait les chaloupes à la mer, un boulet de canon

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pointé par Garibaldi emporta le commandant de l'escadre, et cette mort termina pour ce jour la lutte.

L'ennemi battit en retraite.

Le combat avait duré cinq heures.

A la nuit, le vent changea, passa au nord, et il fut possible à Garibaldi de quitter le port d'Imbetuba et de rentrer dans la lagune.

L'ennemi, sous voiles, attendait hors de portée le jour du lendemain pour recommencer le combat.

Dès qu'il s'aperçut que la flottille faisait voile pour la lagune, il se mit à sa poursuite, mais il ne put que lui envoyer quelques coups de canon sans l'atteindre.

Garibaldi put gagner les bas-fonds et braver de là toutes ses atteintes.

Ce temps de répit dura peu.

La population de la province Sainte-Catherine avait d'abord accueilli les républicains en libérateurs ; mais, aigrie ensuite par les excès et les brutalités de ces bandes recrutées au hasard, la plupart indisciplinées, elle se réunit aux impériaux et fit cause commune avec eux.

La situation devint critique pour l'armée républicaine.

Les impériaux, forts de la sympathie des habitants, purent s'avancer par terre par fortes colonnes, et chasser devant eux les républicains d'une province qu'ils avaient parpourue en vainqueurs avant de s'être aliéné les sympathies des habitants.

Pendant cette désastreuse retraite, Garibaldi s'était trouvé chargé d'un double service de terre et de mer.

A terre, hardi guérillero, à la tète des plus aventu-

reux de son équipage, il harcelait l'ennemi , TentraTÛt dans sa marche, coupait ses communications, le maintenait en alertes continuelles y et renouvelait ces prodiges d'audace y de témérité, de valeur, dont il avait donné tant de preuves dans la Montagne Noire.

En mer, avec ces mêmes compagnons si déterminés, il était la terreur du commerce de la lagune, il tenait tète aux bâtiments de guerre qui escortaient les convois : il dispersait ou enlevait souvent ces derniers, et rendait, sinon impossible, du moins fort chanceux, le ravitaillement par la lagune de l'armée de terre des impériaux.

Sa réputation à ce double titre prit des proportions colossales, et, malgré l'insuccès de cette entreprise, son nom est resté, dans Thistoire et les traditions du pays, parmi ceux des plus valeureux champions de Tindépendance.

Fatigués d'un ennemi dont la valeureuse audace était parvenue à leur tenir à la fois tète par mer et par terre, les impériaux voulurent s'en défaire à tout prix.

Une occasion 8e présenta.

Forcée de reculer, l'armée républicaine ne pouvait s'assurer la retraite qu'en passant de la rive occidentale sur la rive méridionale de la lagune. Faute de moyens sufOsants de transport, ce passage ne pouvait s'effectuer avec succès qu'au point de l'embouchure de la lagune le plus étroit, et par conséquent le plus facile à défendre. Une batterie de terre, élevée sur la rive méridionale, et la flottille embossée sous la batterie, semblaient devoir suffire à protéger ce passage ; mais l'en-

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oemi avait éventé ce projet, et, pendant que 8ôn année de terre recevait Tordre de se porter sur ce point, une flottille de dix-huit voiles, portant, outre son équipage, des troupes de débarquement, dut occuper de haute lutte cette partie de la lagune.

Lorsque les impériaux arrivèrent sur ce point, la division républicaine avait, en grande partie, effectué le passage; mais il ne fut possible de le compléter qu'à la suite d'un terrible combat à la fois engagé sur terre et sur mer.

Aidée par le vent et la marée, la flottille impériale était venue prendre part à la lutte, au nombre de dixhuit voiles.

Aux premiers coups de canon, Garibaldi, à ce moment à terre, se rendit à son bord et trouva sa vaillante Ânnita ayant déjà commencé la canonnade, pointant elle-même la pièce dont elle avait voulu diriger le feu.

Sur ce point, l'arrivée de Garibaldi donna une plus grande activité à la défense; mais ce combat de trois petits bâtiments contre dix-huit d'un tonnage au moins décuple était si inégal, qu'en moins de vingt minutes, toutes les pièces de la flottille républicaine furent démontées.

On continua de se battre à la carabine, mais biêntAt la position ne fut plus tenable. Les deux tiers de l'équipage républicain étaient morts ou blessés : le pont et l'entrepont étaient couverts de leurs cadavres épars. On ne marchait que sur des corps défigurés et des membres mutilés. De six officiers, Garibaldi seul restait. Le gros John, ce brave que nos lecteurs connais-

2as MÉMOIRES AUTHENTIQUES

sent déjà, y avait trouvé la mort. Littéralement coupé en deur par un boulet de canon, le buste était retombé debout, Tceil fixe et terrible encore, le visage tout empourpré du feu du combat, la main convulsive serrant, comme au moment de la lutte, son formidable cassetéte.

Au milieu de ce terrible abattis de morts, il ne resta à Garibaldi qu'à sauver les blessés et à faire sauter les trois balancelles pour donner aux morts un bûcher digne d'eux.

Il s'y prépara.

Annita fut chargée de la première mission; lui, se réserva la seconde.

La vaillante femme accomplit son œuvre de sauvetage avec une incroyable intrépidité. Des chaloupes des trois balancelles, une seule pouvait tenir la mer. Les autres, démembrées ou percées à jour par les boulets, étaient hors d'état de service. Un seul voyage ne pouvait sufQre pour emporter les blessés. Annita en fit cinq, seule avec deux rameurs, passant chaque fois sous le feu de l'ennemi, debout à T arrière, au milieu de la mitraille, semblant défier les balles et les boulets.

Les boulets et les balles la respectèrent, comme si tant d'intrépide vaillance eut dû trouver grâce devant leurs brutales et aveugles atteintes.

Pendant ce temps, Garibaldi avait préparé dans la soute aux poudres les mèches qui devaient faire sauter les balancelles. Au dernier voyage d'Ânnita, il s'embarqua avec elle, mit le feu aux mèches, et à peine fut-il hors de portée de l'explosion, que les balancelles, sau-

tant avec un horrible fracas, lancèrent leurs débris enflammés jusque sur les ponts de la flottille impériale.

Tout n'était pas fii}i pour eux.

L'ennemi avait débarqué sur la rive méridionale de la lagune un assez fort détachement chargé de faire une reconnaissance sur les derrières de l'armée républicaine, et de se replier ensuite sous le canon de la flottille. Ignorant cette circonstance et croyant cette rive inoccupée, Garibaldi avait organisé pour le départ sa petite colonne. Il Tavait mise enmarche, espérant joindre avant la nuit, avec tous ses blessés, le gros de Tarmée, lorsqu'au sortir d'un pli de terrain où il s'était engagé, il tomba dans un parti ennemi qui le somma de se rendre.

— Venez me prendre, répondit Garibaldi.

Et ajustant Tofficier brésilien qui lui avait fait cette sommation, d'un coup de carabine il l'étendit mort.

Le combat s'engagea immédiatement; mais l'ennemi était si supérieur en nombre, qu'à la nuit, après moins d'une heure de lutte, plus des deux tiers des républicains étaient hors de combat, et le reste pris ou en fuite.

Annita fut au nombre des prisonniers.

Dès le début du combat, séparée de Garibaldi par un gros d'ennemis qui avait coupé la colonne en deux , elle n'avait pu jamais le rejoindre, et, malgré une résistance qui aurait fait honneur au plus vaillant champion, elle s'était vue successivement enveloppée, désarmée et prise.

L'ennemi passa la nuit avec ses prisonniers à un

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mille environ de là, dans un petit bois d'orangers qui s'étendait jusqu'à la lagune , et où il était à l'abri de toute surprise.

On avait dit à Annita que Garibaldi avait été tué ; mais quelque assurance qu'on lui eût donné de sa mort, elle avait refusé d y croire. Il lui avait semblé impossible que le ciel eût réuni deux cœurs si nobles et si bien assortis pour les briser presque immédiatement. Sa pensée atterrée roula successivement du doute à la crainte, c'est-à-dire de Tespérance au désespoir ; mais ce doute, qui avait d'abord été une consolation, finit ptr devenir une torture. Elle voulut, à tout prix, savoir la vérité, vivre pour le venger s'il était mort, vivre pour l'aimer s'il était vivant.

Mais il lui fallait pour cela tromper la vigilance de l'ennemi, et les dispositions qu'il avait prises pour s'assurer de ses prisonniers semblaient devoir rendre tout essai dans ce but à peu près impossible.

Confiante cependant en sou courage et en la Providence, la vaillante femme le tenta.

Les impériaux avaient parqué leurs prisonniers, au nombre de dix ou douze, dans une petite éclaircie de la forêt, d'un circuit de cent cinquante pas au plus. Ils s'étaient couchés tout autour sur huit à dix rangs, et à l'extrémité du cercle, ils avaient posté des sentinelles chargées de protéger leur sommeil et de veiller sur les prisonniers.

Pour pratiquer son évasion, Annita avait d'abord à traverser, inaperçue, les huit à dix rangs de dormeurs, puis à tromper la vigilance des sentinelles placées à

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moins de vingt pas Tune de l'autre. Pour surcroît de difncultés> la lune^ alors daus son plein, répandait sur tous les objets sa blafarde, mais brillante clarté.

Malgré tout cela, son plan arrêté, Ânnita le mit à exécution.

Se couchant à plat ventre, rampant avec la plus grande précaution des pieds et des mains, s'aidant des coudes et des genoux, elle se mit à tracer mille sinuosités à travers les corps des dormeurs, contournant tantôt l'un, tantôt l'autre, retenant son souffle haletant par cette marche lente et fatigante, attentive à ne pas les heurter des pieds ou des mains pour ne pas les éveiller, n'avançant cpie par ondulations comme un serpent qui se glisserait furtif sur des feuilles sèches pour amortir jusqu'au bruit de leurs légers frémissements.

Plus elle avançait ainsi à travers les lignes des dormeurs, plus il lui semblait que ces lignes se multipliaient et se prolongeaient. Elle n'osait relever la tête pour s'en assurer, dans la crainte que ce mouvement ne la fit découvrir. Il lui sembla que la nuit ne serait jamais assez longue pour lui donner le temps de franchir cette interminable ligne de gardiens. L'espoir qui l'avait soutenue jusqu'alors lui manqua : elle s'arrêta haletante, harrassée, et de grosses larmes roulèrent dans ses yeux, sillonnèrent ses joues, et de là le sol sur lequel elle n'a^ vançait toujours qu'en rampant.

A ce moment de suprême découragement, deux incidents vinrent lui redonner l'espoir qu'elle n'avait plus.

A côté d'un des dormeurs elle trouva un poignard échappé de sa gatne. Elle le ramassa avec transport,

A ce moment la lune, qui jusqu'alors brfllant avec éclat avait cent fois semblé devoir révéler son évasion, masquée par un gros nuage noir, revêtit tous les objets d'une teinte uniforme et sombre.

Ces deux faits furent deux coups du ciel ; le poignard fut une arme qui lui manquait ; le voile nuageux, jeté sur la lune, fut Tobscurité dont elle avait besoin.

La coïncidence de ces deux incidents lui parut être quelque chose de providentiel ; elle reprit du coeur, elle se remit à ramper, et, après de nouveaux efforts, elle put dépasser la tète de la ligne des dormeurs.

Tout n'était pas fini encore, il lui restait à franchir l'espace entre les dormeurs et les sentinelles qui ne dormaient pas, et se glisser entre deux de ces dernières sans être aperçue ; ce qui lui parut plus difficile encore que la marche qu'elle* venait d'accomplir.

Hâtive à profiter du moment oti la lune était encore voilée par les nuages, elle se remit à ramper; mais^ ignorant la position des sentinelles qui, se tenant accroupies à l'ombre des troncs d'orangers, se confondaient avec eux, elle avait plus encore de précautions à prendre. Elle craignait de prendre mal sa direction, et, au lieu de passer dans l'espace ménagé entre elles, d'arriver au point occupé par Tune d'elles, et de se voir alors forcée à une lutte qui ne pourrait que donner l'éveil h toutes.

Ce fut ce qui arriva.

Après avoir rampé une vingtaine de pas avec les précautions les plus minutieuses, elle se trouva derrière un énorme tronc d'oranger* Il lui sembla entendre un

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mouvement brusque de l'autre côté du tronc; elle prêta Toreille ; elle ne se trompait pas : une sentinelle était là, Toreille au guet, le regard attentif, la main à la détente du fusil, tenue évidemment en éveil par le léger frémissement des feuilles sèches que, malgré sa ' marche légère, il n'était pas toujours facile à Ânnîta ^ d'amortir.

Le moment était suprême. Annita et la sentinelle n'étaient séparées qiïe par le tronc d'oranger, debout contre ce tronc qui seul les masquait l'un à l'autre. Le moindre pas de Tune d'elles à droite ou à gauche les mettait face à face. Il y avait évidemment là toute l'intéressante péripétie d'un drame dont chaque instant allait presser le dénouement.

Pour pouvoir arriver jusqu'à ce moment décisif, Annita avait eu tant de bonheurs, qu'il lui sembla que le ciel devait lui en ménager un de plus.

Avec toute la résolution dont son âme forte était capable, elle prit immédiatement son parti.

Saisissant le moment où le soldat, le cou tendu, la tête légèrement inclinée, tout entier à prêter Toreille, semblait vouloir saisir de quel côté avait pu venir le léger bruit qu'il avait entendu, Annita lui plongea son poignard dans la nuque jusqu'à la garde.

Le coup fut si bien dirigé que les deux artères carotides furent à la fois entamées, et la sentinelle tomba morte, sans jeter un cri.

Mais le bruit de sa chute donna l'éveil aux autres^ et le cri : Aux armes I retentit sur toute la ligne.

Annita n avait qu'un parti à prendre : c'était de fuir.

Elle aurait, il est vraî, à essuyer la décharge des sentî-r nolles ; mais elle espéra que la main de Dieu, qui Tavait conduite jusque là, ne manquerait pas de la couvrir encore dans ce dernier et suprême danger* |

Se lançant hors de la forêt, elle se mit à courir devant elle de toute sa vitesse. Les sentinelles firent feu. Dix balles sifflèrent autour de sa tête sans l'atteindre. Elle courut toujours : on eût dit une biche des monts courant devant le feu roulant des chasseurs.

Peu après elle fut hors de danger. Sûre à peu près de ne pas être poursuivie^ elle put ralentir sa course, re-< prendre haleine et continuer sa route, toute préoccupée de la pensée pieuse qui l'avait poussée à cette si chanceuse évasion.

C'était en effet une pensée bien pieuse, que celle qui Favait portée à fuir, et une fois la préoccupation des dangers passée, cette pensée vint l'assaillir de nouveau dans toute sa poignante angoisse.

Alors, elle marcha plus lentement, triste, pensive, atterrée. Elle avait pris la direction du champ de combat de la veille, ce malheureux combat où elle s'était vue séparée de Garibaldi, et où on lui avait dit que gisait mort le bien-aimé de son cœur.

C'était pour s'en assurer qu'elle avait bravé les dangers de son évasion.

Et peu après, sur ce champ de bataille couvert de sang et de cadavres mutilés, le cœur serré, l'œil injecte de larmes, on put la voir aller de l'un à l'autre de ces cadavres pour s'assurer si parmi «ux était celui qu'elle cherchait.

Se penchant sur chacun d'etix, chaque fois avec un nouveau serrement de cœur^ elle les visita tous Tun après l'autre, se relevant avec une faihie lueur d'espoir chaque fois qu'elle avait pu se convaincre que le cada« Tre qu'elle venait de visiter n'était pas lui. ! La lune^ qui avait alors repris tout son éclat, éclairait cette scène si touchante et si douloureuse ; et dans cette femme, alors si brisée de tant de douleur et d'angoisse, nul n'eût pu soupçonner la vaillante amazone à Tâme énergique et forte à la fois, trempée de courage et d'amour.

Pendant cette visite, son cœur était si serré, que ses battements convulsife et précipités semblaient devoir le faire éclater à la première douloureuse émotion. Mais la visite terminée, allégé de cette émotion si poignante, il se remit peu à peu.

— Il n'est pas là ! dît Ànnita.

Cette pensée, partie du fond du cœur, refléta simultanément le désespoir de ses moments passés, l'espoir de son moment présent, et son âme prête à s'envoler attendit.

Alors seulement elle s'aperçut de toute l'horreur du lieu où elle se trouvait, au milieu de cet abattis de morts défigurés, mutilés, sanglants, aux traits convulsifs tout empreints encore des sentiments de rage et de fureur qui les avaient animés pendant le combat, et au milieu des- ' quels les avait surpris la mort. ;

Elle s'en éloigna hfttive,et des bêtes fauves, des oiseaux de proie que sa présence avait jusqu'alors maintenus à l'écart , se ruèrent sur ces cadavres et se mirent à les

déchiqueter en attendant que les vers fissent le reste.

La nuit achevait de s'écouler dans un calme parfait^ et le jour commençait à poindre. La paix du repos révélait seule la vie dans Tespace ; Tair du del caressait mollement la terre^ et sur un flot d'arbres voisins^ dont les fleurs diamantées de rosée ouvraient aux premiers feux de Taurore leurs brûlantes coroUes, le wlp-paar- "wilh^ ce joli rossignol d'Amérique , chantait gaiement ses amours.

Ce ne fut que le lendemain^ après un jour et une nuit qu'elle passa seule dans ces solitudes^ errant au hasard, qu'Ânnita^ »ténuée de faim et de fatigue^ fut recueillie presque mourante par un parti républicain.

Une heure après, elle oubliait dans les bras de Garibaldi ses tortures, ses souffrances et ses douleurs.

La lutte entre les républicains de Rio-Grande etTempire du Brésil se prolongea pendant quelque temps en« core. Tantôt guérillero^ tantôt chef de flotte, toujours brave, toujours intrépide, Garibaldi ne cessa de se montrer dévoué à la cause de l'indépendance d'un peuple. Annita ne le quitta plus : expéditions dangereuses^ marches pénibles, alirmes incessantes, luttes fréquentes, elle brava tout avec lui. Mais Garibaldi s*aperçut bientôt qu*à la guerre de principes qui avait flatté son idéal de républicanisme, s'était substituée une guerre d'^ambitions individuelles. Trop fier et trop noble alors pour s'abaisser à servir des intérêts particuliers, 3 quitta Rio- Grande et partit pour Montevideo.

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