CHAPITRE VIII
Arrivée de Gtribalâi à Montevideo : n se fait professear de gôomâtrie. — Situation politiqae de TUragnay. — Nouveau rôle de Garibaldi dans cette guerre de rindôpenâanee. '— On lui donne le omnaandement de trois eotters. am GomlMit naval snr le Pûrtma : gloire et revers; retraite remarquable. — Garibaldi organise la légion italienne : ses bommes rouges. — Prise du camp de Bagada k la suite d*une ronde au flambeau. — Combat de Campo iftmmdQ» de MonteOerra^ de lM4r$s<^rueeB^ dea Campi iK ion Àntonkf. -* Expédition de Salta. — La estancia del latron. •— La garde du Gaucho.
— Bizarre incident de retraite. — Garibaldi est nommé général et félicité par le gonvemement; ses exploits sur mer : sa gloire; son désintéressement.
— Le gouvernement lui oflîre des terres qu*U refuse. — La colonie des proscrits italiens k Montevideo. — Le chant de Mekeli. — Regrets patriotiques de Garibaldi; sa confiance dans Paveitir de lltalle»
La guerre de Tindépendance de Rio-Grande n'avait pas enrichi Garibaldi. Ses seules parts dans les prises qu'il avait faites^ tant sur la lagune que sur TÂtlantique^ auraient pu suffire pour le mettre à Tabri du besoin sa vie entière ; mais il était si généreux, si désintéressé/ qu'il abandonnait tout à la cause qull servait^ cet idéal de république qu'il avait rêvé et dont il devait, une partie de sa vie, poursuivre la réalisation.
 titre de compeasation, il avait trouvé dans cette guerre ces péripéties aventureuses, cette vie d'émotions et de périls qui semblaient un aliment aussi nécessaire que l'air à cette organisation d'une activité fébrile.
Tantôt à la barre de quelque frêle embarcation année en course et en guerre, entouré de quelques loups de mer rompus comme lui aux tempêtes et au canon, tantôt à cheval^ avec ces mêmes aventuriers qui bravaient avec une égale bravoure les vagues de la mer et celles de la terre ; partout, sur terre et sur mer, suivi d'une femme aimante et aimée, dont l'âme intrépide et chevaleresque semblait sortir du même moule que la sienne, il s'inquiétait peu de servir une république qui lui devait et qui n'avait pas de quoi le payer. En mer, un revolver, un poignard, une hache à sa ceinture ; à terre, un sabre battant à son côté, une carabine en bandouillère s'il était à pied, posée en travers de l'arçon de sa selle s'il était à cheval ; avec lui , toujours sa chère Ânnita , ce trésor de son cœur, brûlant comme lui pour la cause de l'indépendance des peuples, partageant ses périls et ses joies, allant comme lui au combat comme à un plaisir plus vif^ comme à une distraction plus émouvante. Ses trente ans et l'espérance de l'avenir, il ne demandait pas au ciel autre chose. Les splendides magnificences de cette nature presque encore vierge du Brésil, toutes ses pompeuses harmonies qui, en toute autre circonstance, auraient exalté son admiration, n'étaient pour lui qu'une sorte de superflu dont il jouissait au milieu de cette existence de dévouement, de périls, d'aventures, d'émotions, d'espérance et d'amour, qu'il
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s*étaît créée dans ces lointains parages, et pour laquelle son àme semblait exclusivement trempée.
En arrivant à Montevideo, il s'aperçut que la vie poétique n'est qu'un incident de l'existence, qu'à côté d'elle se dresse toujours la vie positive avec toutes les prosaïques brutalités de ses exigences matérielles. Ânnita Tavait rendu père : il avait alors une famille à nourrir ; il fallait pourvoir à ses besoins ; l'argent lui manquait ; il donna des leçons d'algèbre et de géométrie pour en gagner.
Ces occupations étaient peu dans ses goûts. Trop fier, néanmoins, pour être à charge à qui que ce soit, et habitué à ne tirer ses ressources que de lui-même, il y y aurait persévéré cependant, si la situation politique de l'Uruguay ne l'eût de nouveau lancé dans cette vie d'imprévu, de périls et d'aventures où son caractère semblait seul pouvoir se développer dans toute sa chevaleresque énergie.
Quelques mots sur la situation politique de l'Uruguay sont nécessaires pour faire apprécier le nouveau rôle de Garibaldi dans cette guerre de l'indépendance.
Après plus de trois siècles d'incidents émouvants et dramatiques, depuis qu'en 1515 l'Espagnol Juan Diaz de Solis avait pris possession de Rio-de-la-Plata au nom de TEspagne, ce pays avait été constitué en grande confédération sous le nom de République argentine. Après de nouvelles luttes entre TEspagne et le Brésil pour la suzeraineté de cet immense territoire, et dans lesquelles intervinrent successivement l'Angleterre et la France, eut lieu en 1828 la séparation et l'indépendance de la
-' ' partie orientale de la confédération, sous le nom de Bépublique orientale ou de V Uruguay. Buenos-Ayres resta la capitale de la République argentine, et Montevideo devint celle de la Républi<jue orientale.
Après cette séparation plus ou moins violente, le dictateur de Buenos-Ayres, Jean-Manoel Rosas, voulut ramener la République orientale dans le giron de la Repu* blique argentine, et ses bandes, sous le commandement du général Oribe, venaient dévaster les plaiaes de TUruguay presque sous les murs de Montevideo. Trop faible pour résister à son puissant ennemi, la République orientale trouva de puissants auxiliaires dans les nombreux étrangers qui résidaient à Montevideo et qui^ ayant leurs biens et leur vie en péril, s'armèrent pour les défendre. Un Français, le colonel Thibault, organisa une légion française qui rendit à la république les plus signalés services.
Garibaldi fut chargé de protéger la république du côté de la mer. On mit sous ses ordres trois cutters. On appela cela une flotte, et, avec ces trois petits bâtiments, il dut tenir tète à la marine militaire de la République argentine.
La réputation qu'il s'était faite à Rio-Grande et qui Tavait suivie à Montevideo motiva cette confiance.
Garibaldi la justifia.
Sa première expédition navale mit en relief toute son énergique audace militaire, lui valut un succès d'estime inou!, mais amena la destruction complète de la flotte dont on lui avait confié le commandement.
La flotte de Buenos-Ayres, forte de six voiles, croisait
SIR GÂRlBÂLDi 251
dansle Parana, dont de forteg batteries gardatontrentrée. Enlever ces batteries, forcer l'entrée du fleuve^ Alet avec ses trois petits cutters attaquer les six fortes voiles ennemies dans ses eaux^ parut à Garibaldi un exploit digne de lui; il le tenta.
S'embossant bravement devant les batteriesi après quatre heures d'une canonnade furieuse, il fait taire leur feu, les prend d'assaut Tune après Vautre, et encloue tous leurs canons. Exalté par ce succès, il remonte le fleuve ; mais son pilote, peu expérimenté sur ces eaux, rengage sur des bancs de sable. Il manœuvrait pour se dégager, lorsque la flotte de Bc^nos-^Âyres parut en amont du fleuve, vogua cap avant sur lui et se mit à le canonner pendant qu'engagé sur les bancs il n'était plus maître de sa manœuvre.
Cette position était des plus critiques.
En effet, manœuvrant sans embarras sur les bautt fends, la flotte de Buenos-Ayres pouvait à volonté diriger son feu où et comme elle voulait, prendre à son choix l'ennemi de travers ou d'enfilade, et en même temps paralyser tout ou partie de son feu. Garibaldi, au oon* traire, ne pouvant marcher que la sonde à la main, soit qu'il voulût louvoyer, virer de bord ou aller vent arrive, essuyait toutes les oanonnades sans se ti^ouver le plus souvent en mesure de riposter.
Malgré cela, il tint deux jours durant dans cette position affreuse. L'ennemi était sur les dents. Lui était aux abois. Ses cutters étaient criblés de boulets, leurs roues ?e gouvernail emportées, leurs voilures en lambeaux.
Cette position «eiablait ne pouvoir empirer; elle em-
mu MÉMOIRES AUTHENTIQUES
pifa : les muidiions vinrent à manquer. N'ayant pltis ni gargousses ni boulets, Garibaldi fit couper en morceaux ^ les chalnesH^bles et s'en servit en guise de mitraille. j Cette ressource épuisée, il ne lui resta plus qu'à se faire sauter pour faire encore du mal à l'ennemi. Une fois déjà ce moyen extrême lui avait servi contre la flotte brésilienne; cette fois encore il allait lui servir contre la flotte de la r^ublique argentine.
Faisant mettre les chaloupes à Teau, il y fit descendre tout son monde, mit le feu aux cutters et, à la ùveur de l'explosion qui jeta un grand désordre sur la flotte ennemie, il put gagner sain et sauf le rivage.
Là un nouveau danger l'attendait. L'ennemi, qui avait soupçonné son projet, avait débarqué un corps de troupes chargé de lui barrer le chemin. Cet obstacle n'était pas de nature à arrêter Garibaldi. Sans calculer le nombre de l'ennemi, il commande aux siens une charge à la baïonnette, s'élance à leur tête, l'épée nuë à la main, se fraye un passage et se met en retraite en si bon ordre que, bien que souvent à portée de le harceler, lennemi ne put jamais parvenir à Tentamer.
Il arriva ainsi avec les débris de son équipage à Montevideo, vaincu, mais si grand dans sa défaite, qu'il fut accueilli par le gouvernement et la population avec la plus vive et la plus chaleureuse sympathie.
Cette retraite avait duré vingt-deux jours.
Pendant ce temps les affaires de la République orien* taie n'avaient pas prospéré. Oribe, général de Rosas, menaçait d'un siège la ville de Montevideo déjà bloquée par mer par l'escadre de Buenos*Ayres, et, en attendant,
SUR GARIBALDl. tfS
dévastait tout dans leë environs; n'ayant à opposer à ces forces qa'un faible corps de troupes dont la légion française formait le principal noyau , la vflle était dans la consternation.
Le retour de Garibaldi amœa un changement notable dans cette situation asses oîtique.
Pour remplacer la flottille perdue, le gouvememmt avait mis à sa disposition quelques lanciones^ grandes dialoupesà voiles, armées, et lui en avait donné le commandement. Mais avec ces insignifiantes ressources, il était à peu près impossible à Garibaldi d'entreprendre des opérations navales de quelque importance, et il dut se borner à un sim^ service de surveillance des côtes sans pouvoir risn entreprendre de décisif contre la flotte ennemie.
Ce fut alors qu'il eut Vidée d'organiser sur le modèle
de la légion française, cette fameuse légion italienne qui
devait rendre de si grands services à TUruguay. Les ré*
sidents italiens ayant à défendre leurs biens contre Ton-
nemî, s'enrôlèrent sous ses ordres avec enthousiasme.
Il en réunit ainsi quatre cents, leur donna un uniforme,
dont un manteau rouge flottant sur les ^ules devint
la partie la plus saillante; et ce furent là ces Êimeux
, hommes routes qui, après avoir dans l'Uruguay combattu
^ pour rindépendance et la liberté d'un peuple étranger,
^ devaient, en 1849, se rendre si célèbres en Italie en
combattant à Rome pour Tindépendance de leur patrie,
sous les ordres du même Garibaldi.
On était alors en 1843.
 ce moment commença une guerre à laquelle Fdlure
»^ MEMOIRE]» A€THKNTtQUES
tôiitê olMfvalefMque de 1» Ugion itelidmie àmaê on cet iwlère étrange.
Gomme à Rlo*GraQ4ê, oh«f de guérfllmoseurteiMi chef de flotte sur mer, Garibaldi et les Italie&s rendtrsQt les seririeês les plus sigMMt à la tépubHque. Les traits d'audace et de braYoufê de ce clief aveâtursiix et dé sa pdguée d'hommes semblent une page arrachée aux tempsfldiuleiix. Sorties d^UM témérité incroyable, chaiw ges désespérées, attaques et surprises d'4ine fmdaee kioule, escsffmouehes par sauts et par bonds, défenses héfôiquas, rien n'y manqua.
Tàntét s*abattaQt comine un tourbillon sur les faatail^ Ions ennemis, il les sabrait, les dispersait dans le plus grand désordre, et quand, vevenps de cette soudaine ak^ taque, ils voulaient tenir tête à l'assaillant et le poursuivre^ tout avait dispara comme Tomlye aux premiers fe«x du Jour t il ne restait rien, ç$i et là, que des oada^ vres, des corps mutilés, des armures brisées et partout des flaques et des Allons de suig.
Tantôt retranché derrière un mur délabré ou sur ua roc sourdUeux, il tenait tête avec une poignée d'hommes à des masses d'assaillants, les fatiguait, les harcelait, les mettait aux abois par sa résistance désespérée, et quand ils croyaient le tenir^ il leur échappait et leur glissait eomme^ une anguille aux mains du péchenri soit en frisant une trouée dans leurs rangs, soit par quelqne voie détournée, toujours avec des circonstances qui le signa^ ^ laient d'une manière tout excqptionnnelle.
Ainsi, un jour, à Bayada, Fernando Gomez, un desgénéraux d'Oribe, avait dressé un camp dont remplace-
auR OÂHiBALm. m
ment étah foH bien dhoitt, qui dominait trois routés et où il s'était fortement retranché avec douie cents hom« ipes : ce camp était fort à k convenance de Garibaldi; mais il fallait le prendre. L'ennemi était bien supérieur en nombre, et une attaque de vive force avait peu de chances de réussir. Garibaldi choisit une nuit obscure t il divise sa troupe en deui bandes, l'une de deux cents hommes à cheval, munis de torches de résine, Tantre à pied, avec deux petites pièces de campagfie. A minuit, œtte dernière attaque une de» entrées du camp à coups de canon. Pendant que Tennemi court aux armes dans l'èbecoiité, Garibaldi, qui attendait ce moment, fait allumer les torches à ses deux cents cavaliers, se met à leur tèle et fait le tour du camp suivi de toufr Isrt mens, pous^ saut des cris aSreux, apnt à lajad^leur torche allumée, leurs grands manteaux roj]/gta flottant au vent. Surpris, effrayé, éperdu par cg/tfe étrange apparition, l'ennemi croit voir une légiojode diables, Lucifer en tête, dansant autour du eam^ quelque ronde infernale; il fuit de (eus cAtés sanj/comfaaltre. Garibaldi n'eut qu'à s'emparer du camu- H y tixAiva un grand amas de vivres, de munitionsf^d'objets de campement, s'y retrandia et s'y fixa.
Gej^^ les murs de Jéricho, croulant jafis au bruit
^^ra^ompettes, étaient un miracle moins grand que ce
ip retranché, pris et occupé, sans coup «rir, par
le ronde aux flambeaux de Garibaldi et de ses hommes
rouges^
/ Delà^ comme dans tmdecesrécetodumoyenàge o4des nobles et vaillants chevaliers, solidement retranchés k
rembranchement des routes^ devenaient la terreur de toute une contrée^ Garibaldi, jusqu'à la fin de la cam*pagne^ put rayonner sur tous les points et braver toutes les forces de rennemi.
Deux jours après, en effet, honteux de sa défaite, Servando Gomez s'avança avec sa division pour repren* dre ce camp ; mais il y perdit un tiers de son monde sans pouvoir y parvenir.
Une autre fois, à Gampo-Qùemado, Garibaldi et ses trois cents compagnons sont surpris, atteints et cernés par trois mille hommes.
— Mes amis, dit-il à ses braves, nous sommes trois cents, et trois mille hommes nous cernent ; Tennemi est dix contrë'iux.,^^ a du canon et nous n'en avons pas. Ged vaut la peine devâî^re et n est pas-au dessus du courage des soldais de Tindépendance. Qui m'aime me suive.
À ces mots, chargeant avec furéuK^ la tête des siens, il attaque, enfonce, écharpe, disperse l^colonnes ennemies, et sort, une fois encore, vainqueuKyd'un combat où l'ennemi ;ivait le double avantage de l^Kposition et du nombre.
A Monte-Cerro, à Las-Tres-Cruces, à Campi-^i-San- Ântonio, à la Topera-di-San-Yenanzio^ce fut, de Ht part de ces intrépides légionnaires et de leur vaillant ck^h la même bravoure, le même succès. Partout Tennel battu ne pouvait tenir contre cette poignée d'homme qui semblaient se multiplier pour être sur tous les^ pointe à la fois, assaillis ou assauts, mais toujours \ vainqueurs. \
Un succès si constant avait attaché au nom de Gari* baldi une sorte de prestige d'invincibilité. Â Montevideo on croyait tout possible de sa part^ et Ton n'hésitait pas à lui confier les missions les plus impossibles.
Un jour, une partie de TÊtat de Salta, à plus de 200 lieues de Montevideo^ était tombée au pouvoir de l'enne^ mi; sa présence sur ce point était inquiétante, il était urgent de le déloger. Garibaldi fut chargé ce cette mission. Il part avec sa légion, quatre ou cinq cents hommes envirojd, moitié fantassins, moitié cavaliers. Il arrive à Salta, petite ville de neuf ou dix mille habitants, et y établit son quartier général. Diyjsé par petits corps, mais tous plus forts que le sien, l'ennemi ravageait la province. Garibaldi marche à ces corps, les attaque isolément, les bat tous Tun après F autre. Changeant de plan, Fennemi rallie ses débris, en forme deux corps de sept à huit cents hommes chacun. Garibaldi voulut attaquer ces deux corps avant leur jonction; il marche à Tun, le bat, et de là veut marcher à l'autre. Mais le corps battu se rallie; l'autre avançait toujours; surpris alors dans un mouvement de flanc, Garibaldi se trouva acculé dans une ' position d'où il ne pouvait sortir qu'en faisant tète aux deux corps à la fois.
Le combat s -engage. Il avait duré près de huit heures sans que Garibaldi eût perdu un pouce de terrain. Mais sa petite troupe était fort diminuée; à la nuit, elle était réduite à moins de la moitié. Quarante hommes avaient été tués; plus de cinquante étaient gravement blessés. Tout annonçait que l'ennemi recommencerait la lutte le lendemain. Il n'était pas plus possible à Gari-
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baldl de la soutenir que de se maintenir dans la position critique oii il était. Ses hommes, épuisés de fatigue, manquaient de vivres, ses blessés des choses les plus nécessaires; il lui fallait à tout prix sortir de là.
 une demi-heure de marche de là, était une estancia de facile défense, qu'il connaissait déjà et où il pensait qu'il lui serait aisé de se maintenir et de résister plus aisément aux nouvelles attaques de l'ennemi.
Mais il fallait y aller, et là était le difficile.
Pour tout autre que Garibaldi ce commencement de retraite, en présence de l'ennemi vainqueur, eûtétéchose à peu près impossible. Mais son esprit fécpnd en ressouroes lui suggéra un moyen qui lui réussit de tout point. Les blessés furent placés par deux sur vingt^cinq chevaux, deux fantassins de chaque côté pour les soutenir ; et pendant que cette ambulance, avec le restant des fantassins, se dirigeait silencieusement vers la €^eancta, lui avec trente cavaliers, attaque de front Tennemi comme s'il eût voulu faire une trouée dans ses rangs avec tout son monde, traverse une partie de son campement au galop, revient par un détour au point d'où il était parti et rejoint les siens arrivés à la estancia. Stupéfait de cette audacieuse attaque, l'ennemi se tint toute la nuit sous les armes, n'osant risquer aucun mouvement offensif dans la crainte de quelque surprise ou de quelque ambuscade de Tintrépide et actif guérillero.
Ce ne fut qu'au jour, lorsqu'il s'aperçut que Garibaldi et sa légion avaient disparu, qu'il eut le mot de cette énîgmatique attaque.
n lança des colonnes dans toutes les directions à sa poursuite.
Ce n'était (las sans raison. (fue Cranbaldi avait compté sur le secours qu*il devait trouver en ce Keu. Le succès même dépassa son espérance. Ses soldats y trouvèrent des vivres, ses blessés des soins; lui y trouva des auxiliaires d'une si bizarre espèce^ que cet incident de retraite forma un des traits les [dus étranges de cette aventureuse existence dans ces lointains parages.
La estancia où elle se trouvait, et qu*on appelait la estancia del Ladron^ avait pour habitation, non pas une maison de maftre, mais une caverne creusée par lanature à d'immenses profondeurs dans le flanc d'un mont inac* cessible ; au dedans était pratiquée Fhabîtation du maître, coquette, propre et amplement pourvue de provisions de toute sorte. Au dehors s'étendaient les jardins plantés d'arbres fruitiers, de fleurs et de légumes, des galpons à saler et à- boucaner la viande, une grande forôt et des prairies où paissaient en liberté d'immenses troupeaux de buffles, de bisom, sous la surveillance de dix chiens de Terre-Neuve, énormes molosses dresses à la fois à la garde des troupeaux, à la chasse et à la guerre. Un nombreux personnel dWlaves salait et boucanait les viandes, cultivait les jardins, plantait, labourait, semait, récoltait. A. la nuit, les chiens, les troupeaux, les esclaves rentraient dans la caverne dont fentrée était si solidement fermée, et, comme le Poljphèmedu poëte, le maître de la estancia dormait tranquille.
C'était un bizarre homme que ce maître. On le nom-* msdtÂndros. Après avoir passé une partie de sa vie^ sol-
dat, à faire la guerre pour les autres^ il avait voulu passer l'autre à la faire pour son propre compte. Il s'était fait gaucho^ c'est-à-dire chasseur de bisons et de chevaux sauvages dans les pampas. Il avait été si adroit et si heureux dans ces chasses qa'en peu de temps il avait pu faire l'acquisition de la estdnda del LadroUj qui passait pour une des plus riches propriétés de Fétat de 3^ta. Là, pour se mettre à l'abri des partis indiens et des partis armés qui, à ces temps de trouble, tenaient presque toujours la campagne^ il avait dressé ses molosses à la guerre, et s^en çtait fait une garde si sûre et si redoutée que nul n'osait approcher en ennemi de la terrible estanda. C'était sa garde, et il ne la désignait que par ce nom.
Ayant toujours conservé un goût très-vif pour les évolutions militaire et la guerre, à défaut de réalité, il avait voulu du moins s'en créer l'image. Ses dix molosses lui avaient servi de conscrits à dresser et, à force de soins et de patience, il y avait si bien réussi qu'il en avait fait une milice réellement i*edoutable, obéissant au commandement oomme des soldats, chargeant comme eux, isolément ou en masse, ralentissant, accélérant leur charge à la voix de leur chef.
n avait pour clairon une corne de buffle dont les modulations diverses avaient chacune leur signification particulière que les chiens entendaient avec une intelligence rare. A la estancia^ c'est-à-dire en garnison, comme il disait, la corne de buffle réglait les actions, telles que l'exercice, le repos, le manger, le dormir," la sortie ou la rentrée des troupeaux; en campagne, c'est-
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à-dire à la guerre, si quelque ennemi attaquait la estanr cia, au son de la corne étaient joints les commandements à la voix.
S'il fallait partir pour repousser une attaque, il commandait :
— Formez le carré! les chiens se rangeaient par couples devant, derrière lui et à ses côtés.
-^ Colonne en avant! marche! les chiens marchaient sans rompre les ran^s.
— Pas de charge ! ils doublaient le pas.
Etait-on en présence de Tennemi, si ce n'étaient que quelques maraudeurs sans armes, il commandait : Feu de file, premier peloton! les deux chiens de devant se détachaient et venaient sans peine à bout des assaillants. S'ils étaient armés, il commandait: Feu de peloton! et huit des dix chiens se jetaient sur eux, les deux autres formaient son état-major ou sa réserve et restaient à ses côtés. Si Tennemi était nombreux^ au commandement de Charge à volonté! tout donnait, réserve et corps d'armée. En même temps il se mettait à sonner avec sa corne de buffle une fanfare de sa composition qui ressemblait au beuglement modulé des bétes fauves, et dont les sons excitants mettaient les chiens dans une véritable fureur.
Tels étaient, du reste, l'ardeur et le courage avec lesquels ces intéressants animaux se précipitaient, à la voix de leur chef, sur Tennemi, qu'ils sortaient toujours vainqueurs de ces terribles luttes.
Aussi, là estancia del Ladron était-elle un objet de terreur au loin, et, au milieu des ravages de tout le pays
262 MËMOIRES AVTUeNTIQUËS
parles bandes années qnîle dévastaient, Andros vivait tranquille à l'abri da pilkge et des attaques.
Ardent et chaud partisan de l'indépendance, il accueflltt en itère GaribaliM et sa troupe en si piteux état, n fit donner des vivres aux soldats valides, des soins aux blessés, et, pendant qu'ils prenaient un repos si nécessaire après une si terrible lutte et de si grandes fat^es, il envoya de tous côtés des éclaireurs pour 'connaître les mouvements de l'ennemi .
A leur retour et d'après leur rappcnrt, il fut décidé que Garîbaldi et sa petite troupe se mettraient en marche pour une petite chaîne de montagnes qui n'étaient qu'à quelques Ceux de là, et d'où il leur serait aisé de gagner Salta par des chemins détournés, sans risquer d'être inquiétés. Andros, avec sa garde^ s'était généreusement offert de les escorter,
A l'heure dite, on partit.
La colonne marchait dans Tordre de retraite suivant. En tête, Andros et Garibaldi entourés de dî\ molosses. Suivait toute la troupe en ordre de carré en marche, ayant au milieu les blessés portés sur des brancards. Dix cavaliers rouges formaient l'arrière-garde.
Hs n'étaient environ qu'à une heure de marche des montagnes, oii ils auraient pu continuer leur retraite en sûreté, lorsque, de l'extrémité de la plaine qulls traversaient, ib virent venir à eux un parti de cavaliers ennemis qui, les ayant aperçus, coururent à eux bride abattue, soulevant sous les pas de leurs chevaux un nuage épais de poussière.
-^ Nous aDonâ être attaqués, dit Andros i Garibafdf ,
SUB GAKlBALDi. »%
mais ce n'est que de la cavalerie, c'est Taffaire de ma garde : vous allez rire.
Il y avait tout près de là un petit bois de quelques arpents au plus. Là était la source de Lès Galpofi, petite rivière à sec une partie de Tannée. Les atbres qui croissaient à l'entour étaient tous serrés, très*branchus et formaient une sorte de palissade naturelle^ abri à peu près sur contre les balles et surtout contre les charges de cavalerie.
Cet endroit était très-propre à repousser une attaque. En prévision de celle dont ils étaient menacés, Garîbaldi et les siens y firent halte.
A peine achevaient-ils d'y abriter leur troupe qiiq quelques cavaliers ennemis qui avaient devancé les autres arrivèrent. Ils firent halte aussi hors de portée en attendant leurs trahiards.
Pendant ce temps Garibaldi et Andros se fortifièrent. Ils coupèrent de grandes branchesi les laissant pendre dans les arbres. Ils dressèrent les brancards, les matelats des blessés contre ces branches^ ménageant entre eux de petits intervalles comme autant de meurtrières. Ils se trouvèrent alors environnés comme d'une fortification suivie.
Garibaldi disposa ses hommes valides contre cette palissade improvisée avec ordre de ne iairô feu qu^à sou commandement.
Andros riait dans sa barbe, se frottant les rbsiûM '^de joie en désignant les cavaliers ennemis qui se disposaient en ordre d'attaque.
— Ces gainards-4à , disait-il y ne s'attendent pas au menuet que je leur prépare.
Les cavaliers ennemis avaient tous rejoint. Leur nombre s'élevait à près de trois cents.
Au commandement de leur chef, ils se lancent à toute bride vers le bois, ne soupçonnant pasque la petite colonne s'y était si bien barricadée qu'il leur était absolument impossible de s'y firayer un passage sans mettre pied à terre.
— Pour être plus sûrs de nos coups, dit Garibaldi aux siens, ne faisons feu que lorsque Tennemi sera à demi-portée de pistolet. Je donnerai le signal.
Il tarda si longtemps à le donner que quelques cavaliers ennemis n'étaient éloignés que de la longueur de deux piques, quand les assaillis firent coup sur coup une décharge de toutes leurs armes.
Ils visèrent si juste et les armes éparpillèrent tant la grosse dragée dont ils les avaient chargées^ que plus de trente cavaliers ou chevaux tombèrent tués ou blessés.
L'ennemi n'était pas encore revenu de l'étonnement que lui avait causé cette décharge si meurtrière et si peu attendue, qu'Andros, qui avait disposé ses dix chiens en seconde ligne, dit tout joyeux :
-:- A mon tour maintenant !
Et sans autre préambule , il lance ses molosses sur l'ennemi au terrible commandement de : Charge à volonté.
En même temps, portant aux lèvres son cornet de bufQe, il se met à sonner de toute la force de ses poumons la fenfare de circonstance : cette terrible fanfare
SUR GÀRIBÀLDI. 26>
qui animait les chiens comme le son du clairoa et du taml>our les chevaux et les hommes.
À ce commandement, à ces sons^ ces braves molosses franchissent la palissade^ s'élancent d'un bond sur la croupe des chevaux^ saisissent les cavaliers qu'ils meurtrissent^ déchirent, dévorent à belles dents, allant de l'un à l'autre avec une telle fureur <|u'en un instant le nombre d'ennemis mis hors de combat se trouve presque doublé. Les chevaux eux-mêmes, effrayés de se voir assaillis par ces féroces molosses, couraient au hasard, emportant au loin leurs cavaliers mutilés et» sanglants. Aussi, en moins de dix minutes, toute la troupe ennemie fut en pleine déroute^ poursuivie à outrance par les chiens qui ne lui laissaient ni trêve ni répit, et parla fanfare fantastique d'Andros, dont les sons à l'harmonie diabolique lui inspiraient une véritable terreur.
Telle fut la furie de cette attaque des chiens cramponnés aux cavaliers que, dès qu'ils eurenl commencé à donner, il ne fut plus possible à Garibaldi etatix siens de faire usage de leurs armes sans risquer de les atteindre. Ils semblaient se multiplier, sautant de la croupe d'un cheval sur celle d*un autre qui passait en fuyant, comme pour ne laisser dans cette troupe aucun cavalier à l'abri de leurs terribles dents.
Ândros se mit alors à sonner la retraite.
Accoutumés à ces sons, les chiens lâchèrent prise et revinrent au bois fiers de leurs exploits et la gueule rougie du sang de Tennemi.
— Bien travaillé, mes enfants ! leur dit Andros en les caressant. S'ils eu veulent encore, nous leur en don-
166 MËMOmBS AUTHENTIQUES
netODS» Ed attendant^ reposes-^vous, et «Ils revienû^t je vous enyerrai faire encore aae bonne ripaille au défem de leur pean. Allons, repos I
Et les molosses se couchèrent tous» hsdetants de leur charge furieuse et reléchant avec une certaine volupté leurs babines encore teinteà du sang ded cavaliers*
Après cette terrible charge^ l'ennemi ne parut pas plus disposé à recommencer immédiatement TattaqUe qu'à se retirer» Â un quart de mille du bois, il dressa ses tentes comme s'U avait pris la résolutiom d'assiéger cèut qui s'y étaient retranchés*
Garibaldi proposa de profiter de sa teiretir pour coatinu^ la retraite à la nuit^ Àndros ne partagea pas cet avis : il disait que c'était lâche de laisser le champ de bataille & ces canailles, et qu'avec sa carde seulement il se faisait bon de les mettre tous en foite«
L'avis de Garibaldi prévalut. Â la nuit, on se mit en retraite. Ils allum^ent dans leurs petits camps des feux pour fsâre croire à l'ennemi qu'il y étaient encore, et à l'heure marquée la petite troupe se mit en marche dans un ordre tout différent de celui du d^art« Cette fois Garibaldi, Andros et les molosses formaient l'arrièregarde, seul poiAt par où on pouvait attendre Tennemi.
Il ne vint pas cependant. '
La petite cokmne en retraite atteignit avant le jour les montagnes, où elle n'eut plus d'attaque à craindre; elle continua sa marche vers Salta^ où GâribakU eut le bonheur de voir ses compagnons abrités et sauvés.
Andros l'accempagtia fidèlement jusque-là^ et revint woiportant la reoonnaissance de tous ces hwm qu'il
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avait tant contribué à sauver d'une mort et d'une captivité certaines.
Pendant cette retraite, qui offrait de grandes difScullés, tant par le nombre de blessés qu'on était forcé de transporter que par celui des ennemis, Garibaldise montra aussi bon capitaine dans le revmi que. dmg io sucete. BMmant paternellement Tun, louant amicalement l'autre, ayant pour tous des paroles d'encouragement et d'espérance, toujours le premier et le dernier à repous*ser une attaque, il sembla se multiplier pour conserver à la république une légion qui. lui avait rendu tant de services et qui devait lui en rendre tant encore. Aussi, tout en déplorant des pertes cruelles, à Montevideo en accueillit^n la nouvelle avec enthousiasme. Le gouvernement ordonna que le nom de cette campagne serait inscrit en lettres d'or sur le drapeau de la légion, éleva Garibaldi au grade de général (1846), et lui adressa une lettre de félicitations où il lui disait que « ses exploits « et ceux de sa brave légion auraient Jeté un nouveau a lustre sur les soldats et les vaillants capitaines de la c( grande année de Napoléon. i>
Les services de Garibaldi dans cette guerre de Pindépendance de l'Uruguay ne s^étaient pas bornés aux opérations militaires de terre.
En mer, malgré les insignifiantes ressources qu'on avait mises à sa disposition, il en avait rendu d'aussi signalés, et ses exploits sur cet élément n'avaient certes pas déparé ceux de terre. Quelques-uns surtout avaient attaché h son nom un tel prestige qu'on ne doutait de rien de ce qu'il pouvait entreprendre.
En voici deux ou trois choisis dans lé nombre : Avant sa destruction dans le Parana, la flotte de Montevideo se composait, on Fa vu, de trois cutters armés à eux tous de huit canons. La flotte ennemie en comptait cinquante. Une telle disproportion de forces réduisait la première à surveiller les mouvements de l'autre et, tout au pluS) à donner la chasse à quelques caboteurs chargés d'alimenter la flotte ou Tarmée de terre enn mie, un vrai service de garde-côte.
Garibaldi n'était pas homme à s'en contenter.
Aux premiers mois de Tannée 1845, l'escadre enne- ;!iie bloquait le port de Montevideo. Les trois pauvres petits cutters, mouillés au fond de la baie par ordre supérieur, les voiles serrées comme l'aigle malade qui a replié ses ailes, n'avaient pas même la satisfaction d'échanger de temps à autre Quelques coups de canon avec l'ennemi.
L'équipage maugréait contre cette inaction ; Garibaldi s'en indignait.
A Montevideo était une taverne renommée, où se rendaient de préférence les marins en disponibilité qui voulaient s'embaucher pour le commerce, la course ou la guerre; c'était là aussi qu'ils aimaient à dépenser les produits de leurs voyages, leurs courses ou leurs campagnes. Lewiski, le vin, le rhum, y étaient de premier choix; la table était bien servie, la tavernière accorte; et le San- José — c'était le non de la taverne — a laissé plus d'un bon souvenir parmi les marins du temps de la guerre de l'indépendance.
On y parlait de tout^ et des affaires publiques plus que de tout.
L'ioaction forcée de la flotte de Montevideo était souvent le sujet des conversations, et chacun en causait librement, comme on cause d'une affaire de TËtat dans une république.
Un soir, la réunion y était nombreuse et choisie, divisée, comme à l'ordinaire, en divers groupes attablés ou debout çà et là, mangeant, buvant, jouant, fumant, ou devisant, chacun suivant ses goûts et convenances. Comme tous se connaissaient de nom ou par relations , la conversation y était ou générale ou privée.
Un nouveau groupe de cinq à six personnes entre bruyamment dans la salle commune. C'était une partie de l'équipage d'un corsaire en renom, qui devait prendre la mer cette nuit même, et qu'un calme plat avait retenu au port.
— Bon I dit tout haut l'un des buveurs, voilà les loups du San-Gregorio qui préfèrent le vin du San^José au vent qui souffle des Pampas.
'—Au vent! répondit un des nouveaux venus; est-ce qu'il y a du vent dans le monde? Au diable la mer de ce jour avec sa banace! La trinquette d'un lançione n'y trouverait même pas à mordre.
Et il ajouta, en parlant de la flotte qui bloquait le port:
— Ce calme est bon tout au plus à s'amariner à l!aviron pour aller jeter les grapins à bord des coquilles de Buenos- Ayres.
— Oui, reprit un autre, parlez-en de ces coquilles !
Elles nous bloquent ici comme des renards dans leur lerrier. Autant vaudrait pour les cutters du gouTem^ ment être encore sur les chantiers que de rester affourchés sur leurs ancres comme de grands fainéants! J'y ai mangé ma dernière piastre.
— Tu en parles à ton aise, l'ancien. Connais-tu le moyen, avQC huit mauvais canons^ d'aller en affronter cinquante?
— Bah! bah! des canons! Les canons, pour des bons b..gresy sont au bout de leurs grapins et de leurs haches d'abordage.
— Tu as raison, l'ami, dit en lui frappant sur l'épaule un nouveau-venu, qui, au milieu de Tanimation causée par ce débat, était entré inaperçu ; tu as dix fois raison» ajouta-t-il: les canons sont au bout des bras des braves qui n'ont pas peur du bruit ; et si je pouvais joindre à mes équipages vingt bons b. .grès comme je pourrais en choisir sans sortir d'ici, demain le port serait débloqué, et nous irions encore danser sur la lame et donner la chasse aux galions de Tempire.
Celui à quile nouveau venu s'était adressé se retourna, et, se levant à sa vue, dit avec un étonnement mêlé de respect :
— Le commandant!
 ce mot de commandant, de tous les points de la salle les regards se fixèrent sur la personne ainsi désignée, et tous reconnurent Garibaldi, que Ton appelait assez généralement par ce titre.
C'était Garibaldi, en effet, qui, de temps à autre, venait au San-José pour y recruter ses équipages. Aussi,
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dès qu enreftt reconnu^ k$ jauXi les conversations privées cessèrent, ^ toud ceux qui étaient restés étrangère aux débats se demandèrent :
— Qa'est^ce qu'il dit le oomaoïandant?
^^ Je <Us^ reprit Garibaldi en répétant sa dernière phrase, que si je pouvais joindre à mes équipages vingt bons b*.gres eonune je pourrais en choisir sans softii d'ici, demain le port serait débloquéi ek^ nous inaoB donner la chasse aux galions de l'empire»
Un grand diable» taillé en Hercule» et dont la peau du visage» couleur de cuir tanné, était toute tailladée de dcatrioet» se détachant d'un groupe de buveurs> viiat à lui.
— Commandant, lui dit41^ j'ai vin^ ans de flibuste. Je nesais si dans vos idées je Mis ceAipris dav» les vingt bons bk^gres dont vous parler; Bkaia, ai vous voulea me laire cet honneur» je auis des vAtres»
Trente voix parties de toutes les tabtosiépétèMnt; •^ Et moi aussi! et moi aussi 1 Garibaldi n'eut que l'embarras du ohoiju Il fitapporter un gallon de rhum» cinq kilos de caseonnads, trente grammes de candie, des citrons» du gingembre \ et un vrai punch américain» flambant dans un grand chaudron de cuivre, se mit à darder jusqu'au phfond ses langues de feu aux sqyt coideurs A à jeter sur toutes ces ligures exaltées par cette aoène ses reflets tremUottants, tantôt rouges, tantôt bleusi toujours alternés de lumière et de pénombre* Qnbut jusqu'au matin «n succès ée
Le lendemain, tout Montevideo répétait avec un lu\c inoui de détails brodés jusqu'au fantastique, cette scène si caractéristique. On y attendait avec la plus vive anxiélé l'appareillage des cutters. Mais, pour aller ii Tennemi, il fallait attendre le reflux. Le vent était au calme plat, la brise entièrement nulle. On se laissa aller à la dérive, suivant le courant de la marée, portant droit le cap sur Is flotte.
Tout était prêt pour une de ces actions hardies qui laissent une page dans les annales des peuples.
Au commandement de branle-bas ! tous, à bord des trois cutters^ s'étaient préparés pour Vabordage. Les bastingages avaient été matelassés ; les gabiers, sur les vergues et les hunes, se tenaient prêts à descendre, par les haubans, sur le bord des vaisseaux ennemis. Dix hommes par bord étaient commandés pour les grapins ; vingt pour les compagnies d'abordage. Toute la population de Montevideo était montée sur les toits, sur les terrasses, pour suivre dans toutes ses péripéties cette action à la fois théâtrale et dramatique, où, sans canons, de hardis aventuriers allaient attaquer une flotte relativement formidable. Garibaldi, son pavillon de commandant arboré au mât d'artimon du cutter capitan, marchait à la droite des deux autres. Son plan d'attaque était celui-ci : chaque cutter devait jeter les grapins à tribord d'un des plus gros vaisseaux ennemis, à la droite; à la gauche, au centre, de manière à paralyser leur feu et ceux des autres vaisseaux intermédiaires ; après leurs premières bordées, l'attaquer immédiatement, s'en emparer, et prendre les autres entre deux feux.
n était impossible de concevoir un plan d'attaque plus hardi; mais, soit que l'ennemi eût pressenti ce projet d'abordage, £M)it qu'il fût intimidé par tant d'audace^ profitant d'une brise de terre qui venait de se lever, il leva l'ancre et appareilla^ refusant le combat.
Garibaldi rentra au port avec tous les honneurs d'une victoire qui n'avait pas coûté une seule goutte de sang, et la population l'accueillit avec transport.
Une autre fois, méditant une attaque contre Tescadre ennemie dans un ancrage de ITJruguay^ il profita d'un brouillard épais et, lui quinzième, s'aventura sur un lancione de quelques tonneaux jusque dans les eaux de Tescadre ennemie, pour se rendre compte de sa position et de ses forces.
Tout à coup se lève un vent soufflant des pam)»a8, le ciel se dégage, le brouillard se dissipe^ et le lancione, avec son audacieux éclaireur, se trouve cerné au milieu de la flotte ennemie, et forcé, pour sortir de là, de passer sous le feu roulant de ses canons.
Un cri de victoire, qui, dans sa laconique expression, rappelait la terreur qu'inspirait Taudacieux condottiere et le prix qu'on attachait à sa capture, retentit à bord de la flotte ennemie.
— Garibaldi est prist Garibaldi est pris ! s'écria-t-on de tous les bords.
Et dix embarcations, montées chacune de plus d'hommes que n'en contenait le lancione, sont mises à sa poursuite.
La situation était des plus critiques. Se précipitant au gouvernail, Garibaldi manœuvre avec tant d'habileté
que, tantôt le cap à la lame^ tantôt se laissant pousser par elle, il déroute toutes les manœuvres des embarca^ tions et parvient à se soustraire à leur poursuite.
Une goélette de dix canons se détache alors^ lui donne la chasse 9 parvient à le couper de son escadre et à ne lui laisser d'autre abri qu'une baie sans issue, où, vers le soir , le vent ayant fraîchi , Garibaldi fut forcé de chercher un refuge.
La nuit venue, dans la conviction de Pavoir acculé dans une baie d'où il ne pouvait sortir, la gofilette jeta Fancre à Tentrée et remit sa capture au lendemain.
C'était compter sans l'esprit si fécond en ressources de son audacieux ennemi.
En effet, profitant de la marée, Garibaldi atterrit le plus avant qu'il peut sur les bas-fonds. La marée, en se retirant, laisse à sec le lancione, qui reste affalé sur son tribord. À la faveur de rouleaux disposés sous son flanc, on le traîné, à force de bras, à travers une langue de sable de trois ou quatre mille pas qui séparait la baie où il était bloqué d'une baie voisine. Arrivé là, il put remettre à flot le lancione après des peines infinies.
Une partie de la nuit s'était écoulée à ce travail surhumain. Mettant à profit le reste, Garibaldi fait armer tous les avirons du lancione, deux hommes par couple; on avance à la rSme, le cap porté sur la goélette. On ramait avec tant d'accord et d'entrain, que le lancione glissait plutôt sur la lame qu'il ne voguait. Tous les hommes se tenaient, autant que possible, courbés sur la rame. Garibaldi, seul, debout au gouvernail, le regard fixe, arrêté sur la goélette, la dévorait du regard; le ser-
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pent noir, qui, de son œil de feu, fascine sa proie, ne la regarde pas autrement quan^ il la convoite.
Enfin il atteint le bâbord de la goélette, sans être signalé par les vigies, et s'y accroche. Dans la confiance d'une sécurité complète, Téquipage s'était endormi. Garibaldi monte à bord avec tout sou monde, y engage une lutte désespérée, et, après vingt minutes de combat, finit par s'emparer de la goélette.
Le jour commençait à poindre. ïllèverancre, porte le cap sur sa flottille, et la rejoint avec une goélette qui se trouva prise au lieu d'avoir pris celui que, quelques heures auparavant, elle tenait bloquée dans Un véritable impasse.
Par de si brillants faits d'armes, des traits d'une si téméraire audace, des exploits qui tenaient parfois du fabuleux, Garibaldi et ses légionnaires, la plupart Italiens, devinrent les héros populaires de Montevideo, et, à leurs prodigieuses prouesses, la République orientale dut en grande partie la paix et Vindépendance dont elle ne tarda pas à jouir au dehors.
Le gouvernement ne se montra pas ingrat. Il avait conféré à Garibaldi le grade de général ; il lui vota, ainsi qu^aux siens, à titre de récompense nationale, des terres, des troupeaux. Mais Garibaldi n'avait accepté qu'à la sollicitation publique le grade qui lui avait été confié, et il refusa nettement les concessions de terres et de trou-* peaux votées. Prières, conseils, instances, rien ne put ébranler sa résolution. A la lettre que lui écrivit, au nom du gouvernement, le général Pacheco y Obes, alors ministre de la guerre, il répondit :
a . ...Des républicains ne doivent servir la cause de ce la liberté que dans des vues purement désintéressées; <c et^ en prenant les armes pour Tindépendance de la <( République orientale, mes braves compagnons et moi « n'avons obéi qu'à Tappel de la liberté, en dehors (c de toutes vues d'intérêt de fortune ou d'ambition ; (c d'honneurs » l
Le ministre crut qu'insister après une déclaration si nette serait blesser la fierté de ce noble cœur; il n'insista pas; et Garibaldi resta pauvre avec sa seule paie de soldat^ après avoir ser\d de son bras et de son sang une république qui voulait le combler de richesses et d'honneurs.
Ce désintéressement était d'autant plus méritoire de sa part qu'il se trouvait alors chef d'une double famille. Annita l'avait rendu père ; c'était lafamille de par lesang. Quelques proscrits italiens, ses compagnons d'armes en campagne, ses frères au temps du repos, s'étaient groupés autour de lui ; c'était sa famille de par la patrie.
La petite colonie s'était groupée à quelque distance de Mqntévidéo, au fond d un des beaux golfes de cette côte hospitalière. Le riant aspect du paysage qui les entourait semblait vouloir leur &ire oublier la belle patrie qu'ils regrettaient. D'un côté, se déroulait une imposante solitude mi-partie de dunes de sable jaune étincelant de tous les feux du soleil d'Amérique, mi-partie de masses rocheuses et de massifs d'arbres gigantesques, comme toutes les productions de cette nature presque encore vierge. Au loin, à travers le voile vaporeux de l'air, se dessinait laligne imposante delahaute chaîne des
SUR GARIBALDI. in
Andes, avec son fond d'azur et ses reflets d'or et d'argent au sommet. Sur un plan incliné, étaient éparses les petites habitations de la colonie des proscrits, jolis pavillons aux toits aigus dont les flèches dorées, où flottaient des banderoles aux couleurs d'Italie, se détachaient sur le vert sombre des hautes futaies qui les ombrageaient. 4 Les bords du golfe, revêtus de hautes herbes d'un vert plus tendre et tout brillante de fleurs, formaient, dans les grandes eaux limpides où se mirait un ciel d'azur, un cadre de splendide verdure.
Dans ce lieu mêlé de tant de grandeur austère et de charme si gracieux, les proscrits vivaient de souvenirs et d'espérance. Les souvenirs étaient poignants, ils leur rappelaient dans le présent la patrie opprimée. Les espérances étaient consolantes, elles leur présentaient dans Tavenir la patrie délivrée. Le soir, on se rassemblait devant le pavillon de Garibaldi : on s'exaltait au souvenir de gloire, des victoires, des malheurs. Parfois, quelque rapsode improvisé entonnait un chant où il y avait à la fois de pieux regrets pour le toit domestique, de généreux élans pour la patrie opprimée. Les proscrits répétaient en chœur un chant de regret, comme les Hébreux captifs le Super flumina Babylonis. Puis,' quand tous avaient pleuré sur la patrie absente, un autre chanteur entonnait le vieux chant de Mekeli, traduit d'une manière si heureuse par Clémence Robert, et dont la forme légendaire, mettant le génie de l'indépendance aux prises avec celui de l'oppression, répandait son baume d'espérance sur ces cœurs ulcérés.
Le vieux géant de la montagne , Du plus fort proclamant la loi , Disait, le pied sur la campagne !
« Fleur» et moissiMtf, tout est à «lOiU il semait partout Tépouyante ; La mort autour de lui planait...
Maïs, par îa plaine verdoyante Un beau piiadia ft*avaDçait.
L» géant avait pour défeu^e Cent dragons dressés au eombat :
Le paladin avec sa lance N^ataft que sod CŒfur et sou bras...
Pourtant, un jomr, profood mQfStèrol On vit dans le gou&e béant , Les yeux fermés à la lumière, S'abtmer le sombre^géant.
On a vu le refus de Garibaldi de terres, de troupeaux, d'honneurs que lui offrait le gouvernement de la République orientale. En combattant cependant pour l'indépendance et la liberté dans ces lointains parages, Garibaldi avait des vues moins désintéressées qu'on ne pourrait le supposer. Seulement son intérêt était de la plps noble espèce : il était tout patriotique.
En effet, indépendamment de cet instinct inné qui le poussait aux aventureuses entreprises, pour peu que le motif les colorât de quelque teinte chevaleresque ou patriotique, il avait, à ce sujet, tout un système de raisonnement qui ne manquait pas de valeur.
« La cause de l'indépendance des peuples, dîsait-îl, « n'est Jamais un fait isolé : elle a sa commotion parce tout. Les efforts tentés ou réalisés sur un point ne « sont jamais purement locaux ; ils sont toujours uni ver-
« sels. Le triomphe de l'un est toujours le jalon du « triomphe de l'autre. Le sang versé pour une si noble « cause ne cesse de germer, et, par une sollicitude toute « paternelle de la Providence, ce précieux germe ne <t manque jamais à un temp3 donné de produire; à trace vers les espaces et les mondes, des adeptes et des « défenseurs au peuple qui se lève pour la conquête de « cet imprescriptible droit d*indépendance et de nalioa nalité. »
Conséquent avec ce système, Garibaldi ne s'était pas épargné dans cette guerre de l'indépendance, qu'il considérait comme un prélude à celle qu'aurait à soutenir plus tard l'Italie. Aussi, lui et les siens n avaient-ils marché contre les soldats de la République argentine qu'aux cris de vive l'Italie! Après des combats meurtriers, quand, visitant le champ de bataille, Garibaldi s'était arrêté devant le cadavre de quelqu'un des siens, plus d'une fois il lui était échappé, devant ses compagnons, cette exclamation où se révélait tant de patriotisme et d'espérance :
— Si c'était pour elle que nous nous sommes si bien battus!
Ou bien encore :
— Quand doncy bon Dieu! nous sera-t-U donné de nous battre si bien pour elle?
Ses compagnons criaient alors : Vive l'Italie ! et ce cri retentissant sous de si lointaines latitudes, avec ses circonstances de lieu et d'occasion, ravivait au fond de leurs cœurs cette lueur de régénération de patrie
qui avait toujours été le fond de leurs vœux et de leurs espérances.
Garibaldi surtout avait, par une sorte d'intuition, k confiance la plus complète dans la régénération plus ou moins prochaine de l'Italie. La situation présente de sa malheureuse patrie lui inspirait parfois, il est vrai, de terribles doutes ; mais il lui semblait impossible que k justice étemelle fit à tout jamais défaut à une si juste et si légitime cause. Aussi sa confiance était moins l'espoir qui attend le succès présent que la foi qui le voit dans l'avenir.
Il ne lui manquait dès lors qu'une occasion pour reporter au service de la cause italienne ces trésors de bravoure, d'intrépidité, de vertus civiques et militaires qu'il avait prodigués à une cause étrangère.
n appelait cette occasion de tous ses vœux : elle se présenta.