‹ Mémoires authentiques sur Garibaldi mis en ordreChapitre 18 sur 33 · RÉPUBLIQUE DE SAINT-MARIN · texte numérisé non relu

RÉPUBLIQUE DE SAINT-MARIN

Ordre du jour du 3i juillet 1849. — 2 heures aprcs^miù

Soldats,

« Nous voici arrivés sur la terre de reftige. Nous devons la conduite la plus irréprochable à des hommes généreux : c'est le moyen de mériter la considération due au malheur persécuté.

a Bas ce moment je délie de tous engagements mes compagnons d'armes, les laissant libres de retourner à la vie privée. Je leur rappelle seulement que ce licenciement n'est pas une dissolution : c'est une halte. L'Italie ne doit pas rester dans roj^obre : nous devons à son ind^endance jusqu'à la dernière goutte de notre stng, jusqu'au dernier battement dâ nos cœurs. Mieux vaut mille fois mourir que de vivre sous le joug esçécr^ de l'étranger! Vive l'Italie!

Tous répétèrent ce cri de : Vive Tltalie ! Les échos du Mont-Titan le répétèrent à leur tour; alors que l'Italie, retombée presqu'entière sous le joug de TAutriche, n'était déjà plus, comme par le passé, qu'une eocpression géographiqne.

La république de Saint-Marin se compose, on le sait, d'un bourg et d'un territoire de six milles environ: c'est une de ces mille petites républiques du moyen âge qui ont survécu aux décompositions sociales et politiques des trois derniers siècles. Les Autrichiens n'étaient pas hommes à Respecter la n^toalité d'un Etat si faible. Ausâ, dèà qu'ils surent que Garibaldi y avait cherché un refuge^ ils adcumulèrent en quelques heures autour de ce point plus de dix mille hommes pour en occuper toutes les ^ues

et forc^ Garibaldi et sa légion de se rendie à discrétion.

Il paraissait bien difficile et en quelque sorte impossùAe d'éviter cette si fatale solution.

En effet, le gouvernement de Saint-Marin s'était montré fort peu disposé à soutenir, par la force, contre les Autrichiens, le droit d'asile et de neutralité de la république. Aussi, dès qu il eut connaissance de la proclamation de Garibaldi qui licenciait sa légion, il proposa son intervention pour lui faire obtenir une capitulation honorable. Garibaldi accepta cette proposition, sous réserve cependant que ses soldats auraient le droit de la refuser. La demande fut adressée au général en chef autrichien Gorzkoffski, qui imposa les conditions suivantes :

r Les légionnaires déposeront les armes entre les mains du régent de Saint-Marin.

2** Ils seront libres de retourner chacun chez eux.

3^ Garibaldi recevra un passe-port régulier et sera embarqué pour l'Amérique dans un port de la Méditerranée.

En se rendant à Saint-Marin et en acceptant Tintervention des magistrats de la république, Garibaldi n'avait en d'autre but que de faciliter la retraite de cenx de ses soldats qui voudraient profiter de son ordre dd jour. Quant à hii, dès qu'il eut connsôssance des conditions du général autrichien, il assembla ses plus dévoués et leur proposa de s'ouvrir, de vive force, s'il le fallait, un passageà travers les lignes autri-

chiennes et d'aller à Venise où flottait encore le drapeau de l'indépendance italienne.

Deux cents voix répondirent à cet appel.

a Je n'ai, dit-il, à offrir de nouveau à ceux qui « voudront me suivre que des combats, des souffrances, a des privations et Texil; mais un pacte avec Té- « tranger, jamais. Ouvrons-nous par la force un passage « jusqu'à Venise, et, s'il le faut, donnons au monde <K l'exemple d'hommes que préfèrent la mort à Thu- <c miliation des vaincus. »

En quelques instants tout fut prêt pour le départ, et le jour même de son arrivée sur le territoire de la république, le 31 juillet à minuit, pendant que ceux de ses légionnaires qui avaient reculé devant une tentative aussi désespérée, exténués de veilles et de fatigues^ s'étaient endormis dans les rues déjà encombrées de bagages et de chevaux, Garibaldi se mit en route. Il était suivi de sa fidèle Ânnita et de deux cents seulement de ses légionnaires. Après avoir marché toute la nuit et tout le jour suivant, dans la nuit du 1^' au 2 août, ils arrivèrent tout d'une traite au petit port de Cesenatico après avoir gagné une étape sur les Autri* chiens.

Ceux-ci, en effet, avaient été prévenus du départ de Garibaldi après sa sortie du territoire de Saint-Marin. Furieux de voir sa proie lui échapper, le général Gorzkoffski adressa aux habitants une proclamation dont la brutalité dépasse tout ce qu'on saurait imaginer. Garibaldi, avec les braves qui couraient à la mort pour défendre la patrie dans son dernier refuge, y était

GARIBALDI A lA HDIT1È3IE BATTEUIE.

SUR GARIBALDI. 3i5

appelé chef de hardey de bandits et de malfaiteurs échappés à la corde. Il menaçait de faire fusiller quiconque fournirait du pam^ de l'eau^ du feu à ces brigands^ et y ce qui dépasse toute croyance, aux indications minutieuses qu'il donnait sur leur compte, il allait jusqu'à Êdre mention d'Ânnita et de sa grossesse de six mois.

Ce si féroce général autrichien était sous les ordres d'un archiduc d'Autriche, l'archiduc Ernest, qui commandait en personne les forces du blocus du territoire de Saint-Marin.

Garibaldi était arrivé à Gesenatico, le 1" août, à onze heures du soir. Le 2 août, dans la matinée, embarqué avec les 200 légionnaires qui lui restaient, pourvu de vivres et de munitions, sur treize bragozziy barques de pécheurs, il cinglait vers Venise. Un vent frais de siroco les poussait vent arrière vers la ville des lagunes, la seule ville d'Italie où floltail encore le drapeau de l'indépendance.

Pendant toute cette journée du 2 août, les l^on« naires embarqués sur la flottille furent plus heureux que leurs compagnons qu'ils avaient laissés à Saint-* Marin. Pleins d'espérance, ils se berçaient des plus généreuses illusions; ils se flattaient d'atteindre Venise et d'y sacrifier à l'indépendance de la patrie cette vie que, depuis un mois, rAutrîchien leur disputait à outrance. Leurs compagnons, au contraire, à Saint- Marin, expiaient cruellement l'imprudence de s'être fiés à la parole de TAutriche. Ils étaient 900 environ. Sur l'assurance formelle d'un officier de Gorzkoffsky que les conditions offertes à Garibaldi seraient scrupu-

346 MÉMOlftëS ÀtJTIiENTiQUBS

leiisemefitt dteenrées à leur égâtd, iU déposèrent ks ûttU^ atti inàltis âtt i^égeni de Saint-Marin. Itai$ à peine fm-emt-îl^ sortis An territoire de la tépulxliqtiè, q[ttë, violaÂft la M doniiée, les Âtitrichiens led cemôtënt; les firent tous prisonniers, les trainèrerii k Rimidi et de là, de prison en prisôti, jusqu'à Malltoue, d'où là plupart ne fttrent délivrés qtf après avoir été fustigés jusqu'au sang !

Tint ensuite lef tour déGaribaldi et des siens

Vers le soir du 2 août, la flottille poussée vent àrtiëtè était en vue de Venise et allait remonter Textrémité méridionale du golfe, lorsqu'oii agnala vêts les bouches du Pô la division autrichienne qui bloquait les laguties du côté de Brondolo. Cette division se composait d'un brick, deux péniches et un pyroscaphe. Elle était aux ordres d'un palmate nommé Kopinowich, dont là brutalité pour iout ce qui était italien était protetbisde parmi les marins du golfe. Il avait découvert la flottille de Garibaidi et à*étart mîé à lui donner la chasse.

Potir surcroît de Malheur pour la flottille, le vent, jusqu'alors favorable, tourna vent de bout, seyant, menaçant et fort.

Avec ses treize brà^oizi sans canon, servies et gou-^ Vefiiées par des marins-pécheurs qui n'avaient ^bî qu'à regret ce fret si datùgereux, Garibaldl ne J^oiri^ait songer à eiigager la lutte. Garibaldî vît le danger, et àvecsoÀ admirable coU][> d'o^f, jugeant de la gravité de sa position, il prit immédiateïnent son parti.

Il n'aVait qù'uèe bordée à courir pour atteindre le càp àa Maître (punta di Maestro) où; sous la protection

Sna GARIBALDI. «47

de la croisière vénitienne qui y statiouft^it, il loi ^it aisé d'échapper à la division aateicbienDO; iqais ponir tela il lui fallait diviser TatteotiiHi et les forées <)^ l'^ur nemi, de manière à pouvoir pas9er rapidem^^t ai| mi? lieu de son feu et gagner le cap.

Bien secondé, il e&t pu mener à bonne (in ce plan 4 hardi ; mais, désobéi par les patrons des bragçasii^ q^i voulaient sauver leurs barques à tout prix, il pe put atteindre que la plage de Mesota^ avec cipq barques seulement. Les huit autres, coupées de h flottille par «ne péniche et les chaloupes armées du brick, canonnées à outrance, tombèrent au pouvoir des Autricbie^s.

Outragés, chargés de chsdnes, les oialheureux qui les montaient, répartis sur les div^n» navire^ 4b la division autricMenne, furent ensuite conduits à jia station navale de Pola, où ils finirent tou$ pu pre9q)i6 tqus misérablement.

Garibaldi et ceux de ses braves compagnons des cinq barques, parvenus à débarquer à la plage de la Merola^ ne furent guère plus heureux. Parmi eux éfai^ r^Ufe des deux légions, la courageuse Ànnita^ qui, brisée par tant de fatigues et d'émotions, éprouvait 4^ Ir^uentes dé&illances ; le père Ugo Bassî, au^^i éloquef^t apôtre de rEvangile que zélé dtf^raseur de Tindépe^dancis; Gcerovacchio, le célèbre Popolano, uagu^re la vraie personnification du peuple romain, le drapeau des idées libérales à Rome, et alors le guide si fidèle ^t si dévoué de Garibaldi pendant cette désastreuse retraite ; ces volontaires d- Amérique, partis du nouveau monde au nombre de cent, d; réduits alors à (rpis ou quatre ;

3ia MÉMOIRES AUTHENTIQUES

d'autres officiers ou soldats qui avaient accompagné Ga* ribaldi jusqu'au dernier moment^ et qui alors, en trop petit nombre pour tenir tête à rennemi et forcés de se séparer, allaient errer à travers des bois et des marais, traqués comme des bètes fauves, périr dans les supplices, ou laisser dans ces terres désertes leurs cadavres mutilés sans s^ulture et devenus la pâture des loups.

En e£Fet, débarqué à Merola, sur cette plage de BagnacavaUo, trop faible pour penser à opposer une résistance quelconque aux colonnes autrichiennes, la petite troupe s'était décidée à se séparer.

Cette séparation, qui devait être une séparation suprême, fut douloureuse, et, après des adieuxdéchirants, chacun, pour se soustraire à Tenneinii s'enfuit séparément et par des routes diverses.

Garibaldi resta seul avec Ànnita et un officier de confiance.

Ici, pour conserver son cachet émouvant à cet épisode, le plus douloureux de la retraite, nous emprunterons à Y Histoire de la gueire d'Italie de G. Paya cette si intéressante relation :

« Garibadi, dit-il, Ânnita et un officier de confiance, après un court repos dans une maison de campagnards, changèrent de vêtements, entrèrent dans un bois voisin et se dirigèrent vers Ravenne. Mais la malheureuse Annita avait trop souffert dans les rudes épreuves sur terre et sur mer pour que les principes de la vie n'eussent pas été atteints. Le rare amour qu'elle avait pour son mari, son dévouement pour la cause de l'indépendance des

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peuples, encore plus rare dans une femme, Tavaient soutenue jusque-là et rendue presque insensible aux douleurs et aux souffrances inhérentes à son état. Mais le sort incertain de tant de compagnons dont elle avait partagé les périls et la gloire, la perspective d'un avenir malheureux pour son mari, pour ses enfants, avaient abattu sa vigueur^ éteint ses forces, et elle se trouvait réduite à l'extrémité.

« Les trois fugitifs errèrent pendant deux jours de bois en bois dans Tintention de chercher un refuge à Ravenne. Les paysans les aidaient à se cacher, et parfois même, ce qui semble incroyable^ les gardes de finances et de police des environs leur offraient courtoisement assistance, si même ils ne leur faisaient escorte. Tous ces secours n'étaient pas de trop, car les Autrichiens, ayant appris la déroute et le débarquement des garibaldiens, parcouraient la campagne dans toutes les directions pour leur donner la chasse; comme ils auraient fait à des bètes fauves.

ff Pendant trois mortels jours, toujours traqués, toujours suivis, Garibaldi et son compagnon eurent à porter à bras Ânnita mourante, de cabane en cabane, tantôt dans les bois, tantôt au soleil du mois d'août, sans pouvoir lui donner le moindre soulagement, et avec la prévision à peu près certaine de tomber tôt ou tard aux mains d'un impitoyable ennemi.

a Enfin, vers la fin du troisième jour, les trois fugitifs, toujours préoccupés d'échapper aux poursuites des Autrichiens, avaient à peine repris leur douloureux voyage, qu'Ânnita fit signe d'arrêter ; çeg forces étaient

à bout, elle ne pouvait plus même être transportée.

a Garibaldi et son compagnon se bâtèrent de la porr ter dans une ferme voisine où iU espéraient trouver quelque aliments et des moyens de la mettre en lieu de sûreté. Mais, arrivés là, ils apprirent que les Âutrfcbiens étaient à leur rpcberche dans le voisinage, {l fallut s'éloigner au plus vite. Heureusement un noble cœur leur prêta une voiture, et ils purent mettre quelques lieues entre euf et leprs finne^us.

« Au milieu de la nuit, ils reprirent leur fuite à piçd. Ils étaient arrivés près d'une fromagerie peu diçtantp die Ravenac, appartenant au o^rquis de Gu^cpiolf, exmembre de la commission des finances du gouvernement de la république romaine, et où ils étaient sûrs de trouver un asile, quand la malbeureuse Annita s évanouit. On s'arrêta sur^lç-cbamp et on al]a demander asile et s^urs au plus voisin.

« Garibaldi prit daps ses bras le précieux fardeau, porta la malade sur un petit lit pieusement offert par de bons çan^pagnard^, à qui les nobles sentiments d'humanité firent oublier les féroces menaces du proconsul autrichien. Mais la malheureuse Annitû tpucl^f à sa fin. De mifiutQ en minute son état eipinr^, e( enfin, après ayoir^ çoxnme le Christ sur 1^ Calvaire, demandé une bojsspn pour rafrsiîchir ses lèvres bcÊ^lantes^ elle expira victime du dévouement conjugal et d'un zèle inoui pour la cause de Vindépendanœ i^ienne !•..

« Cette perte inattendue frappa Garibaldi de s|;fip6ur et, s'il ne versa pas un^ larme sur la dépouille ^ Vé^ pouse, ce fut parce que, .endurci ps^r Iç malheur, i| avai^,

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par un long exil, pa? les maux ^tli accablaient sa chère pailTièy vti tarir la sodrcé de ses j[)lèurs. Cepeiidant la pâSeiîr qui a ëôayert soii visage depuis cette catsistrophé ert re^ée cotttme un témoin ineffaçable de la dodeul^ qu'il souffrit en ce moment.

« Avec l'aide de so& compagnon, ail milieu de la nuity il creusa une fosse dans un champ voisin. Ce fut l'humble sépulture de la morte I Puis, pour ne pas com** promettre les bons campagnards qui auraient payé cher leur généreuse hospitalité si les Autrichiens l'avaient surpris chez eux, il les remercia et partit la nuit même. «>

Sans cesse traqués par les Autrichiens, auxquels leur présence dans les environs était signalée, Garidaldi et son compagnon passaient le jour blottis sous les haies ou dans des crevasses de rochers, se nourrissant de fruits sauvages ou de racines, et ne marchant que la nuit.

C'est ainsi qu'ils arrivèrent à Ravenne, épuisés, anéantis. Le guérillero avait dans cette ville un ami sûr qui les recueillit et les abrita quelques jours.

A Ravenne, il se sépara de son compagnon, qui, plus que lui, avait chance de rester inaperçu, et^ à l'aide d'un déguisement, se remit en route, marchant toujours de nuit. C'est ainsi qu'il parvint à gagner la Toscane.

Trop peu riche pour récompenser les quelques paysans auxquels il demandait de temps en temps ou un morceau de pain ou un verre d'eau , il leur délivrait d'ordinaire des certificats, dont probablement ils ne faisaient aucun cas, et qu'ils détruisaient, n'espérant pas alors que le fugitif déguisé pût les récompenser un jour de leur dévouement.

353 BfËMOIRËS AUTHENTIQUES SUR 6ARIBALDI.

Il partit de Toscane sur une barque de pécheur, seul^ affrontant une mer houleuse. À bout de forces, il lutta vaillamment contre les éléments déchaînés, et, après mille dangers, aborda à Porto-Yenere, au fond du golfe de Gênes.

Il avait enfin touché le territoire sarde.

Trente-cinq jours auparavant, il était sorti de Rome avec 4,000 fantassins et 1,000 chevaux environ.

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