CHAPITRE PREMIER
NaistiiGa de Garibaldl; sa famille; son éducation. — D se faitmann< — La Santa Maria degl* Angelù — La pèche k la traîne. — Beppa la Maioi^ qoaise. — Premières impressions. *- Le proscrit espagnol. — Prélodea d'initiation. — Un drame.
Fils d'un pêcheur, destiné à être un pêcheur luimême, Joseph {Giuseppe) Garibaldi naquit en pleine mer, au milieu d'une tempête, le 7 juillet 1807, le jour même où, par la paix de Tilsîtt, l'Europe continentale, abandonnant la cause du roi Ferdinand IV, sanctionnait la chute des Bourbons de Naples et consacrait la nouvelle dynastie de Joseph Bonaparte, porté par la conquête sur le trône de ce pays.
Au temps où l'on croyait à tout, en rapprochant ces circonstances diverses du rôle que joue aujourd'hui Garibaldi» un tireur d'horoscopes aurait pu arriver à de bien merveilleuses inductions. La tempête au milieu de laquelle il était né aurait été la tourmente révolutionnaire à laquelle devait se trouver mêlée toute la vie de Tardent patriote. La consécration par l'Europe do la
chute des Bourbons de Naples et de ravénement d'une nouvelle dynastie aurait été le présage de l'intronisa-^ tion dans l'Italie méridionale d'une idée nouvelle sur les débris d'un régime odieux.
Mais, à l'époque passablement sceptique où naquit le jeune Garibaldi, nul ne songea à voir en lui l'être privilégié pour qui la Providence se serait plu à décréter des tempêtes sur mer et sur terre^ et, à part les joies de famille, cette naissance passa inaperçue.
Sa famille habitait Nice, sur les côtes mêmes de la mer, dont les mugissements avaient couvert les premiers cris du nouveau-né. Elle était pauvre, mais honnête; elle avait, de père en fils^ fourni de bons et braves marins à la marine sarde.
L'enfance du jeune Garibaldi ne se distingua de celle des autres enfants qu'en ce qu'il était d'une nature plus aventureuse, plus ardente et surtout plus ennemie du travail sédentaire et assidu de l'étude.
Ce peu d'aptitude pour, l'étude, cette propension à la vie aventureuse et cahotée, se révéla dès sa jeunesse. Il avait pour professeur un ami de son père, M. Arena. Un jour, le jeune Garibaldi était assis près d'une croisée d'où Ton découvrait la mer. Il avait à la main un livre tout ouvert ; mais, au lieu d'y rester fixés, ses regards plongés dans Tespace suivaient au firmament des nuages brillants qui grossissaient et se rapetissaient suivant le caprice du vent, et sur la mer des vagues bleues qui se gonflaient, s'abaissaient et se roulaient avec leur crête d'écume blanche.
— Qu fais-tu là? lui dit M. Arena.
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— Je lis.
— Mais tu ne regardes pas le livre.
— C'est vrai, dit l'enfant un peu déconcerté.
— Et où lisais- tu donc?
-*- Je... je lisais là-bas, dans ce ciel, dans cette mer.
— Et qu'y lisais-tu? demanda son professeur étonné de cetle si précoce admiration pour les grands spectacles de la nature.
— Je ne sais pas, dit candidement l'enfant; mais il me semble que j'y lisais de plus belles choses que dans les livres de papier.
— Mais, pour apprendre à lire dans ce grand livre de la nature, il faut commencer par savoir lire dans ceuxci ; sans cela on n'est jamais qu'un ignorant.
Il y eut un moment de silence.
— Un ignorant, demanda enfin l'enfant, peut-il être im bon marin?
— Certainement.
— Eh bien ! alors, dit-il en jetant le livre, plutôt que de me casser la tête à toutes ces choses-là, j'aime mieux être marin.
-*- Pourquoi?
— Pourquoi? dit l'enfant en hésitant ; parce que la mer est belle.
— Mais quand elle est courroucée, quand elle gronde. .
— Oh! dit le jeune Garibaldi avec exaltation, elle est bien plus belle alors 1
Qui pourrait dire que, dans cette admiration si précoce pour une mer en courroux, pour ces vagues furieuses et agitées qui se choquent et se brisent, ne se
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révélait pas alors déjà l'irrésistible instinct de cette âme ardente pour les] vagues bien autrement furieuseS; et bien autrement agitées de la politique.
Garibaldi avait alors 13 ans.
Son père ne contraria que peu ou point cette vocation si décidée.
L'enfant laissa là les livres et se fit marin. De toutes ses étudeS; il ne lui restait qu'une teinture à peine ébauchée, des mathématiques et une eonnaissance assez nette pour son âge de l'histoire romaine, que son maître^ M. Ârena, lui avait fait lire et relire à satiété. C'était là tout son bagage d'étude : un peu de Tbistoire de son pays, seule chose pour laquelle il avait montré un goût décidé. On eût dit qu'il pressentait qu'il devait y ajouter une page.
Embarqué comme mousse à bord d'un de ces petits Bateaux pécheurs qui, de la rivière de Gènes et delà côte de Nice, allaient alors régulièrement chaque an-* fiée à la pêche de la sardine sur la côte du bas Languedoc, depuis Âigues-Mortes>ttsqu'à Portr-Yeiidfes, il fit là son apprentissage de la mer.
Je doute qu'il y ait au monde une meilleure éeobde SBiaiine.
Qu on se figure, en effet, un petit bateatt^ ôtrott et l(mg, jaugeant à peine quelques tonn^ux, à la quille un peu plate, n'ayant de la calle au pont qu'uA entrepont de quatre à cinq pieds au plus, dans lequel on homme ne pourrait se tenir debout, gréé d'un seul mât mobile à voile latine, armé de quatre à dnq rangs de Fames; monté par un équipage de huit à dix homm^
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au moins^ longeant les côtes parfois à plus de cent lieues de leur point de départ jusqu'au lieu fixé pour la péche« Si le vent est bon, le bateau marche à la voile; s'il est contraire^ il marche à la rame. Si la mer est grosse et qu'il ne puisse la tenir, il atterrit sur un point quelconque, l'équipage achève de tirer le bateau à terre, dresse une ou deux tentes et attend en sûreté que la tempête soit passée. C'est là le seul moment où les hommes de l'équipage sont à l'abri. Pendant tout le temps de la navigation ils sont sur le pont, exposés au vent, au soleil^ à la pluie, au jaillissement de Teau, que les vagues courtes et houleuses de la Méditerranée leur fouettent constamment, en se brisant, au visage.
Sur les côtes de France de la Méditerranée, ces bateaux s'appellent des sardinaouns^ mot qui peut signifier à la fois pécheurs de sardines ou pécheurs sardes.
Celui sur lequel était embarqué Joseph Garibaldi portait le nom de Santa Maria de gl'Angeli (Sainte-Mariedes-Anges).
Selon Tusage de ces bateaux qui ont leur station arrêtée d'avance, la station ordinaire de celui-ci était, depuis quelques années, entre le cap d*Âgde et Tembouchure de THérault, au nord du fort B«'escou«
La plage y est plate, peu profonde et très-fréquentée, 3k l'époque des migrations des poissons, par les bancs de sardines et de maquereaux qui, de l'Océan, viennent dans la Méditerranée par le détroit de Gibraltar et sont attirés dans ces parages par les alluvions de THcrault ou y sont poussés par les courants du détroit.
L'arrivée de c6s batds^wi pécheurs est toujours saluée^
par les populations maritimes, comme une bien-venue,' parce que leur mode de pêche offre quelque chose de fraternel et de patriarcal qui devient de plus en plus rare dans nos mœurs industrielles et commerciales.
On dirait une page des temps bibliques échappée à l'égolsme des siècles et à la rapacité des civilisations.
Comme elle fut une des causes du développement du caractère du jeune Garibaldi en ce qu'il y avait en lui de germes de générosité, de dévouement aux faibles, de patriotisme, nous nous arrêterons un moment à cette époque de son jeune âge, peu connue et que nous devons à la communication d'un ami et frère d'armes de Garibaldi, M. G... V...
Un mot d^abord sur ce genre de pêche connue sous le nom de la traîna (pêche à la traîne).
A l'arrivée du bateau sardinaoun à la station qu'il s'est fixée, le bateau est tirée à terre sur la plage, dégréé et déchargé, La pêche commence. Deux légères embarcations portant le filet voguent de conserve et parallèlement jusqu'à une certaine distance. Là elles se séparent, jettent en s'éloignant le filet à la mer et reviennent à leur point de départ en filant chacune le câble, à l'extrémité duquel est attaché le filet. Toute personne présente, vieillard, homme, femme, enfant, peut s'atteler à Tun des deux câbles et aider à tirer le filet qui ramasse ainsi tout le poisson qui se trouve dans la large envergure qu'il embrasse. Rien de curieux comme le moment où le filet est près d'aborder. Au fut et à mesure que diminue le fond de la mer, les poissons pris, se voyant plus pressés entre le fond et la surface de
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l'eau, cherchent à échapper aux terribles mailles qui les poussent. Frétillants, effarés à la surface de Teau, avec leurs couleurs scintillantes, les uns sautent en avant et ne font qu'avancer leur perte, les autres, mieux inspirés sautent par dessus le filet et s'échappent, formant dans Fair sillonné de leurs brillants reflets, des milliers de traînées phosphoriques sur l'eau bleue de la mer. On dirait des myriades de diamants, un moment animés et sortant de l'eau pour s'y replonger. Si la pêche est abondante, les cris de joie, les sauts, les trépignements, les battements de mains des tralneurs, toute la fougue méridionale, donnent à cette scène un de ces caractères pittoresques et animés qu'on ne trouve que difficilement sur les chantiers de travail des froides na« tures du Nord.
Le filet arrive à terre; on fait le triage du poisson.
On prélève la part du bateau, celle du capitaine. De ce qui reste on fait autant de parts qu'il y a eu de traîneurs, et chacun, homme, femme ou enfant, prend la sienne. Cette part s'appelle lou maggiounè (la part du vaillant), pour dire que tout travail doit avoir son salaire.
Tout, on le voit, est fraternel et moral dans cette pèche.
Parmi les habitués de la traîne de la Sainte-Marie-des-Angesj était une jeune fille de moins de quinze ans, mais dont les charmes en pleine végétation accusaient une nubilité précoce. Elle avait une tète charmante. Son galbe un peu rond, mais d'une grâce parfaite, encadrait des traits d'une finesse exquise. Des
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yeux d'un bleu douteux, à la fois doux et vife, un sourire enchanteur, de beaux cheveux soyeux et veloutés complétaient Tensenible de ce visage ravissant de jeunesse et de fraîcheur* C'était; en un mot, une de ces %uf es qu'on rêve sans les connaître et qu'on ne cesse de rêver quand on les a connues.
Son nom était Beppa, mais on ne l'appelait que la Maiorquaise.
Elle habitait avec son père et sa mère, sur la plage^ presque au bord de la mer, une petite chaumière bâtie au centre d'une lande sablonneuse qu'ils avaient défrichée après l'avoir longtemps disputée aux vagues.
On ne savait trop ce qu'ils étaient. On savait seulement qu'ils étaient venus de Maïorque, l'une des lies Baléares, d'où Ton soupçonnait qu'ils avaient fui quelque grande persécution religieuse ou politique d'Espagne. Aussi ne les appelait<»on que les Hàiorquais.
C'est à cela que la jeune Beppa devait son sumon de Maïorquâîse.
Beppa et Garibaldi, à peu près du même âge, se voyant tous les jours dans la saison de la pêche, s'ahnè-* rent bientôt à leur insu*
Une circonstance vint leur révéler leur amour mutuel.
Un jour, un destraineurs,homme fait, fort et robuste, trouvant son maggiounèf ou part de poisson « moins fort que celui de Beppa, prit celui de la jeune fille.
Beppa se mit à pleurer.
-— Qu'as^tu, Beppa? lui demanda Garibaldi.
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— C'est ce grand vaurien qui m'a pris mon mag^ gicunè.
— Rends son maggiounè à Beppa, dit Garibaldi au pécheur en Tapostrophant.
— As-tu fini, mouchwoïi î dit celui-ci. Je vas te tripoter à la douce. Tiens, en attendant, voilà une giroflée à cinq feuilles. /
Et joignant Vaction aux paroles, il le frappa au visage. Le jeune Garibaldi bondit comme un lion blessé. Un aviron se trouvait sous sa main, il le saisit et en assène au pêcheur un coup terrible qui l'abat à ses pieds.
— Voilà comme un moucheron se venge d'un homme! dit-fl.
•— Bien joué, mon garçon ! dît une grosse voix en frappant rudement, mais avec affection, sur l'épaule du jeune homme.
Garibaldi se retourna et reconnut le Malorquais, le père de Beppa.
— Bien joué 1 répétale Haïorquais. Merci pour Beppa. J'ai pris ce matin un lapin au lacet : viens avec nous, tu en mangeras ta part.
Et prenant Garibaldi par dessous le bras, il l'enmena avec lui.
Beppa les suivit à quelques pas en arrière, rouge comme une cerise et pouvant à pdne contenir les battements de son cc^r.
Le coeur de Garibaldi ne battait pas moins fort.
Alors seulement ils s'aperçurent qu'ils s'aimaient.
Ils ne tardèrent pas à se le dire.
Aux heures de repos, s'éloignant de la foule^ ils ai-
maient à s'égarer tous deux dans les dunes de sable en se parlant d'amour.
Bientôt ils en vinrent à s'aimer follement, et leur mariage fut décidé.
Ils attendirent trois ans ce beau jour qui devait faire le bonheur de l'un et de l'autre.
On était alors en 1824^ et pendant que la jeune Beppa initiait Garibaldi à la vie d'amour, son père l'initiait à la vie politique.
Le Maiorquais, en effet, était un patriote espagnol, proscrit d'Espagne à la suite de la réaction royaliste de 1815 et qui» conservant intact dans son exil/ le feu de sa foi politique, avait successivement coopéré en 1820 et 1821, aux révolutions d'Espagne, de Piémont et de Naples. .
L'insuccès de ces mouvements insurrectionnels, loin de le décourager, l'avaient de plus en plus convaincu que, s'il faut des martyrs à une idée, il lui faut aussi du temps, et sa foi dans l'avenir était restée intacte.
Son cœur ulcéré avait besoin d'un confident de ses espérances et il choisit Garibaldi.
Jamais terrain n'avait été mieux préparé pour recevoir de telles confidences.
Voîd comment.
La jeune Beppa avait puisé dans les idées de son père une exaltation de principes et de sentiments qui, avec son amour, formait à peu près le cercle où se mouvaient ses pensées. Elle avait ue peu de peine à faire partager ses opinions à Garibaldi. La politique et Tamour étaient alors devenus le sujet à peu près exclusif de leurs con-
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versatîons. Mais, jeunes l'un et l'autre, ils étaient plus forts en amour qu'en politique, et leur raison à peine développée se fatiguait inutilement à trouver un but au vague instinct de patriotisme qui les tourmentait.
Un jour, à la suite d'une de ces conversations, Garibaldi demanda au père de Beppa ce que c'était que la patrie.
— La patrie? dit le proscrit dont ce mot rouvrait de si cruelles blessures : la patrie, telle que Font faite des hommes injustes, n'est qu'un mot, et ce mot n'est luimême que de l'encre noire ou rouge dont on marque les moutons que Ton mène à la boucherie.
Et, partant de cette définition si brutale, il lui raconta l'histoire de l'Europe depuis 1815, spécialement celle d'Espagne et dltaiie, où il s'était trouvé mêlé. Il lui fit part des efforts de nobles cœurs pour régénérer ce beau pays, de leurs tentatives , de leurs échecs, du sang généreux dont ils avaient arrosé la voie de Tindépendance, des ossements des martyrs dont ils l'avaient jalonné, de leur but, de leurs moyens, de leurs nobles aspirations et enfin de leurs espérances.
C'était l'initier aux mystères de la résurrection des nations.
Aussi, à la suite de ces confidences, il se fit, dans l'esprit de Garibaldi, des lueurs étranges. Chacun de ces mots était autant d'éclairs illuminant une nuit noire, lui montrant des horizons inconnus à travers les vagues brouillards de l'avenir.
Ce fut presque une nouvelle vie qui commença pour lui, et quelque violent que fût son amour pour Beppa,
il lui eût été difficile de dire si alors Tiastinçt patriotique n'occupait pas la première place dans son cœur.
Sous l'impulsion de cette lumière soudaine, les deux sentiments amour et patrie no firent que s'accroître en lui, s'activant en réalité l'un par l'autre. Beppa, en effet, d'une part, lui devenait plus chère par cela seul que, dans son exaltation patriotique, la jeune fille mêlait naïvement à ses mots d'amour les aspirations généreuses de son âme ardente* D'autre part, il aimait avec plus de ferveur sa patrie par cela seul aussi que, d'une bouche aimée, sortaient des élans passionnés de patriotisme qui remuaient toutes les fibres de son cœur. Tout porte même à croire que, sans une terrible rafale qui vint brutalement briser son amour, il ^eût épousé la jeune fille qui l'avait initié aux deux sentiments les plus vifs et les plus irrésistibles d'une âme ardente et généreuse, la patrie et l'amour. Sa vie, alors déviée de son but, se fût fixée sur cette plage dans les bras d'une épouse chérie, et, au lieu du soldat cosmopolite, offrant son sang et son épée à tout peuple luttant contre l'oppression, Garibaldi n'eût été que l'apôtre pieux se bornant à faire des vœux pour lui.
Dans les décrets de la Providence il en était décidé autrement.
Un jour Beppa et son père étaient partis sur une légère embarcation pour aller arracher des moules aux roches d'un banc de lave sur lequel est bâti, en pleine mer, le fort Brescou. Le ciel était serein, la mer unie et belle ; rien n'annonçait une tempête. Une vapeur légère et transparente ternissait jseule la pureté de l'eau M
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finit^ en s'accumulant, par acquérir toute la densité d'un brouillard.
Tout à coup, sans vent, sans brise, la mer se mit à moutonner, et le brouillard, en se dissipant, découvrit ^mme derrière un rideau, un ciel d'orage et de tempête. De gros nuages montèrent du zénith, déroulant avec rapidité leurs masses épaisses et couleur de bistre. Des milliers de mouettes envahirent les bords de la mer, rasant isolément l'eau ou volant indécises au haut des airs.
Tout annonça un ouragan.
Beppa et son père s'en aperçurent et firent force de rames pour gagner la terre.
n était trop tard.
Bientôt une bise carabinée venta furieuse. Sur toute la surface de la mer, la houle rejaillissante tourna et retourna en sautant comme des jets d'eau. Sur ces lames courtes, clapotantes, écumeuses, la chaloupe bondit, mais n'avança pas. Tous les avirons se brisèrent successivement contre cette mer furieuse et la chaloupe vogua au gré de la tempête. Un effroyable roulis la tourmenta en tous sens. Des torrents d'eau et de grêle l'emplirent, obscurcissant l'air qu'ils hachaient verticalement. Â l'avant, à l'arrière, partout Tabime, partout la mort.
Le Maïorquais était tombé épuisé. Beppa s'était frénétiquement cramponnée à lui.
L'air s'obscurcit tellement qu'on eût dit la nuit.
Tantôt noire et tantôt flamboyante, elle fut horrible, Cette nuit de tempête et do chaos^ sur cette mer dont les
vagues, reflétant alternativement des feux livides et une obscurité profonde, semblèrent tumultueusement rouler des éclairs et des ténèbres en fusion. Le feu se confondit avec Teau, Tair avec le feu, la lumière, les ténèbres, le vent, la pluie, la grêle avec tout. Déchiré par des milliers des tonnerres, vingt fois par seconde, le firmament se fendit, et, chaque fois, montrant béante une gueule immense de feu, sembla vouloir y engloutir la terre.
Tout à coup, au milieu de cet horrible bruit des éléments qui semblaient acharnés à se disputer la frêle chaloupe et les deux malheureux dont elle était la seule planche de salut, une voix bruyante et sonore retentit.
C'était Garibaldi, qui, axi premier signe de la tempête, était accouru au secours de ses amis jusqu'à l'extrémité d'une jetée commencée depuis des siècles et destinée à relier le fort Brescou à la terre.
Un cri parti de la chaloupe répondit au sien. Il reconnut la voix de détresse de sa bien-aimée Beppa.
Vainement ses regards plongés dans l'espace cherchent à percer la nuit qui le sépare de celte voix chérie. Le voile d'écume jaillissant des vagues qui se brisaient avec fureur et que Touragari emportait au loin en épais flocons rendait plus impénétrable encore cette nuit factice, et Garibaldi ne découvrit rien.
A ce moment, aux pieds même de Garibaldi, la chaloupe atterrit et craque. La coque se brise et s'ouvre en deux. La lame qui l'avait vomie se retire emportant une des moitiés pour sa part. L'autre moitié reste en terre ;
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mais, par malheur^ les deux naufragés s'étaient cramponnés à la partie- que la vague avait emportée.
Tout cela avaitétéraffaire d'un instant. Tout cela s'était passé rapide comme la pensée. Garibaldi avait plutôt entrevu que vu des formes humaines cramponnées à la chaloupe et se débattant contre les vagues ; il les avait vues avec les yeux du cœur et avait reconnu Beppa et son père.
Enfin^ il les revoit encore toujours cramponnés aux débris de la chaloupe.
Garibaldi était un rude et habile nageur. La natation était un des exercices corporels où il excellait le plus. Aussi, telle a toujours été sa confiance en ses forces qu'il n'a jamais hésité à se jeter à l'eau pour lui arracher quelque malheureuse victime.
Dans cette occasion, il hésita moins que jamais, et cependant telle était la furie de cette mer que tout dénotait qu'il en serait la première victime.
Se précipitant à travers ces vagues furieuses, qui semblaient devoir infailliblement l'engloutir, il atteint enfin les débris de la chaloupe que les lames se disputaient comme une proie à elles.
Les deux naufragés y étaient toujours cramponnés.
L'un et l'autre reconnaissent le cœur dévoué qui brave mille morts pour venir à leur secours.
— Sauvez mon père !
— Sauve ma fille I disent en même temps ces deux malheureux, harassés de lutter contre la mort.
Sublime élan paternel et filial ! chacun d'eux , dans ce moment suprême, ne songeait qu'au danger de l'autre.
Garibaldi voulait les sauver tous deux.
Après mille efforts inouïs , il atteint le débris sauveur, essaie de le diriger vers un point de la jetée où les flots se brisaient moins violemment. Il touche â terre presque , lorsque deux ou trois vagues furieuses se succèdent rapides , s'abattent coup sur coup sur la frêle planche de salut , la ballottent , la roulent j l'engloutissent ; et y en se retirant, emportent la jeune Beppa dont ces assauts successifs avaient achevé d'épuiser les forces.
Garibaldi la voit un moment surnageant et lui tendant les bras.
Il se précipite de nouveau dans le gouffre , plonge et replonge à travers les plis sinueux des vagues qui se roulent et se déroulent comme des serpents ; mais , vains efforts I Roulé , englouti par elles, il est rejeté à demi mort sur la jetée comme une épave dont elles ne voulaient pas.
Quand il reprit ses sens , il se trouva seul avec le père de Beppa.
La jeune fille était restée engloutie dans les flots«