‹ Mémoires authentiques sur Garibaldi mis en ordreChapitre 8 sur 33 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Voyages mercantiles de Garibaldi dans la mer Noire, les échelles du Levant et divers ports de l'Italie. — Son voyage h Rome. — Illusions et doutes. — ^ Lo Cotisée. — La Rome des césars et la Rome des papes. — L'appaHtion. — Le cbant d*angoisse et d*espéraiice. — La tombe d« tfenotti et de B^ reUi. -* Angelo Bnmetti.

Ce premîer amour si violemment brisé laissa dans le cœur du jeune Garibaldi un vide affreux. Fuyant les lieux témoins d'un bonheur si court , il eût voulu pour s'étourdir se jeter dans les aventures les plus périlleuses. Son énergie physique , sa puissance morale, son caractère aventureux et bouillant Fy poussaient. Depuis surtout que Beppa l'avait initié à la vie politique, une activité fiévreuse d'esprit le tourmentait, et son rêve incessant était indépendance et patrie. Mais il avait à peine dix-sept ans, et cet âge inspirait trop peu de confiance pour qu il fut possible de prendre au sérieux ses aspirations ardentes et généreuses.

Force donc lui fut d'attendre.

De retour à Nice, il s'embarqua sur divers navires

marchands , fit des voyages de commerce dans la mer Noire, dans les échelles du Levant, dans divers ports de l'Italie. Utilisant les loisirs des traversées, il étudia sérieusement les mathématiques , la science nautique et commerciale , et finit par acquérir dans ces diverses branches de sciences assez de connaissances pour être ici professeur, là capitaine caboteur, partout , pour la pratique et la théorie, un marin de premier ordre.

Cette vie active et mêlée de hauts et de bas , de lucre et de détresse, dura huit ans jusqu'en 1832.

A cette époque, il fit un voyage à Civita-Vecchia. Rome n'était qu'à deux pas; il fut visiter la ville éternelle.

Ce désir le tourmentait depuis longtemps. Rome, le symbole de l'unité catholique, lui apparut comme le symbole le plus naturel de l'unité italienne , et dans ses sentiments de patriotisme et de religiosité , il s'était habitué à voir en elle le noyau du faisceau auquel devaient forcément se rallier toutes les branches éparses de la nation italienne.

Envisagé de ce point de vue si élevé, Rome lui apparaissait, dans le lointain, sous sa double auréole dupasse et de l'avenir. '

Cette belle et prestigieuse illusion avait cependant ses moments de doute, et l'étude spéciale qu'il avait faite de l'histoire de son pays l'amenait à mettre en regard des tableaux dont son orgueil patriotique était fier avec d'autres dont son âme de patriote était navrée.

Cette alternative d'admiration et de désenchantement était lourde à son cœur d'Italien et il eût voulu s y soustraire.

.a Rome 9 se disait-il, ne synpibolise-t-elle pas Tltalie, « cette terre prédestinée qui a donné le signal au monde « nouveau en lui ouvrant la route des grandes choses! <( Depuis six siècles n'est-ce pas toujours un fils de « ritalie que Ton trouve debout sur les degrés du ternie pie du génie!

« Dante comme premier poète épique.

«c Pétrarque comme premier poète lyrique.

a Le Tasse comme premier poète chevaleresque.

<c AfiisTOTECommepremier poète d'imaginationlégère.

« BoGGAGE comme premier conteur moderne.

a Raphaël comme premier peintre du monde.

a MiGHEL-ÂNGE commo premier statuaire.

« Vico comme premier historien philosophe.

«c MACmAVEL comme premier instituteur politique.

oc Galilée comme premier démonstrateur des lois du « monde céleste.

« Tout^ en un mot ^ dans cette grande voie des science ces ^ de la littérature et des arts^ jusqu'à Christophe « Colomb qui ajouta un monde au vieux monde , est « itaUen.

« Mais j ajoutait-il après un moment de réflexion, « par quelle fatalité cette si belle médaille a-t-elle un « revers? 0 Italie, et toi, Rome, qui en es le symbole <ï à mes yeux, ne serais- tu qu'un de ces beaux sépuloc cres blanchis au dehors, pleins de vermine et de « pourriture au dedans? N'est-ce pas la terre qui a bu « le sang de Crescentius, qui a vu s'élever les bûchers « d'Arnaud et de Savonarole? N'est-ce pas sur ta terre « qu a erré proscrit l'Alighiéri, que Machiavel a souf-

a fert la torture, Galilé^ la prison, Giannone la pro* ce scription, Yanini la mort? N'est-ce pas de tes enfants et que ; dans sa fière et virile indignation ^ Alfiéri a dit i

SUN» sem si, ma urvi oguor fremeuti!

« Nous sommes esclaves, c'est yrai ; mais esclaves toujours frémissants.»

« L'Italie esclave! voilà donc le positif des choses !.. voilà la réalité I if>

Ëtcette pensée triste le replongeait dans son indécision, et il ne savait trop s'il devait admirer ou maudire Rome.

 la vue de ces artistiques basiliques chrétiennes, berceau d'une religion qui brisa les chaînes du monde et dont les premiers apôtres furent les émancipateurs des peuples et les instituteurs des nations , plus que jamais il crut voir la main de Dieu qui y dans les pages lumineuses de ces livres gigantesques de marbre et de pierre comme les premiers , avait inscrit les impéirissables formules de la foi de l'avenir dégagée des élô^ ments impurs ou abrutissants de la foi du passé.

Sous le prestige de ces impressions, plus que jamais Rome lui apparut comme la ville sainte prédestinée à mr.rcher dans le passé à la tète des nations y et y dans 1 avenir, à guider les peuples dans la voie de Vindépen^ danee et du progrès. Mais , au fur et à mesure que, se dégageant des prestigieux rayons de cette sphère d'iUu*sions, ses pensées se reportaient vers les réalités du monde positif , tout changeait successivement d'aspect. Ces monuments, objet de son enthousiasme cx>mme

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gloires du vieux mondé et comme espérances du monde nouveau , lui apparurent comme autant de tombes dé la liberté de corps, de la liberté d'esprit ; Rome ellemême ne lui apparut que comme un immense sépulcre oîi^ d'une part, se dressaient les ruines de l'Italie des Césars, et, de l'autre, les ruines deTItalie des papes. Dans de telles conditions , il lui parut impossible qu'une main humaine pût jamais élever sur des débris où dorment les foudres de Taigle romaine et du Vatican, un édiûce qui pût figurer avec éclat dans l'inauguration plus ou moins prochaine d'une ère nouvelle de rénovation du monde.

Sous la douloureuse impression de cette illusion brisée, son esprit, passant presque sans transition de l'excès d'enthousiasme à celui du désenchantement, ne vit que sous les couleurs les plus sombres ce qui lui était apparu sous l'auréole delà plus décevante illusion.

Une nuit , aux heures où tout dort , il errait triste et pensif dans le Colisée. La nuit venait brillanter les ruines sombreset noires de cette grande rtdilede lavieilleRome. Ses rayons , s'engouffrant dans les profondeurs de pans de murs démolis, venaient capricieux jouer avec les ombres. Rien n'interrompait le silence du lieu que le cri strident des orfraies qui avaient fixé là leur demeure.

Tout à coup une voix sonore retentit au milieu des ruines , chantant sur un air de douce et triste mélodie ce chant d*angoîsse et d'espérance :

* La sacra tomba sporgasi

Di îagrime è di fiori.

Ognor cosi la mori La più lontana èta.

« Répandez des larmes et des fleurs sur leur tombe sacrée. Que les âges les plus reculés leur rendent le même honneur. »

Givram* I giuram' ! di sporgere Il sangue dei tyranni ! * Givram' ! che avranno % figli La dolce Ubertal

c Jurons! jurons I de répandre le sang des tyrans! Jurons que nos enfants auront la douce Liberté I »

Par une coïncidence étrange, ce chant, au milieu de la nuit, dans le dédale de ces ruines, fut le complément des sombres pensées patriotiques qui, àce moment, 1 obsédaient.

Il se dirigea vers le point d'où étaient partis ces sons.

A son approche, il vit Tombre d'un homme se glisser furtive à travers les ruines et disparaître.

Arrivé au point où l'homme avait disparu, à la clarté de la lune, il lut sur une pierre dressée en simulacre de tombe ces deux noms :

Menotti 1 ! !

BORELLlI !I

Ces deux noms lui donnèrent rexplTcation du chant. C'était unpieux hommage de quelque patriote à ces deux grands martyrs de Tinsurrection italienne de 1831.

Il se découvrit avec respect. Sa pensée, plongée dans des méditations profondes, s'absorba dans un pieux recueillement. Ces deux noms de martyrs de la liberté du monde nouveau, inscrits sur la pierre fruste d*un'*cirque du vieux monde, suffirent pour lui retracer à grands

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traits Fhistoire des temps passés, Thistoire des temps présents. Son instinct patriotique lui déroula une à une les pages sanglantes de ce martyrologe des peuples. Sous l'impression de ces lugubres révélations, ses idées se voilèrent d'une teinte sombre, et de ses lèvres tombèrent des paroles amères contre la Rome des césars et contre la Rome des papes.

« Rome y s'écria-t-il dans un moment de tristesse et <c de découragement, par quelle fatalité as-tu été deux a fois prédestinée à être le fléau de l'Italie et du monde, a l'ennemie née de l'indépendance et de la liberté des <& nations! Jadis tu enchaînais les corps, aujourd'hui <( tu enchaînes les esprits. 0 vieille Rome des césars! « mélange impur d'affranchis et d'hommes libres : de <( Romains de vieille race et de barbares d'origine série vile ! Pour toi la Germanie, la Gaule, la Thrace four- <c nissaient des gladiateurs , l'Afrique des lions , TËS"- « pagne des courtisanes, l'Asie quelque chose de plus « vil encore, le monde entier son or et son sang. Pour a amuser les loisirs de ton atroce et redoutable majesté, c< pour multiplier tes plaisirs avec des esclaves qui traa vaillaient, produisaient et mouraient pour toi; avec de <c magnifiques spectacles, il te fallait des portiques co- (( rinthiens pour étaler tes haillons les jours de pluie, a des bains de marbre pour y noyer ta vermine , du a sang , toujours du sang dont toutes les parties du a monde apportaient un tribut. Courage, vieille Rome, it le sang coule partout, sur les champs de bataille, « dans les maisons» les cirques, les spoliaires surtout.

« Ote tes sandales pour y piétiner : c'est le plus somp- « tueux tapis pour le plus atroce des maîtres. Relè\e \e^ a pans de ta toge, tu pourrais la salir. Nous voici au « spoliaire des cirques. Un gladiateur motlrant lutte « contre Tagonie : vite ! perce-le de ta verge de fer : il « lui reste peut-être encore du sang, tu le vois, il coule et par gouttes, bois-le, bète féroce ! les hyènes se con^ a tenteront du reste. Bien, là, retourne ces cadavres, (( sont-ils bien morts? assomme-les avec un maillet : « encore , encore (1) ! Te voilà au comble de tes vœux, c( du sang et des cadavres; jouis de cette vie de bête ce fëroce, puisque c'est ta jouissance; tie crains rien « pour ta mémoire , la postérité te tresselra des cou- « rennes ; d'impudents rhéteurs t'offriront pour modèle (( aux générations à venir, et, au lieu des turpitudes do « cette nature atroce et corrompue dont tu faisais gloii^e, « ils sauront ne montrer en toi que les vertus que tu « méprisais...

(1) Pour comprendre cette indignation de Garibaldi, qui rappelle une des grandes atrocités le moins connues de la vieiite Rome, il faut savoir que, dans les cirques, sotls les gradins de ramjihithé&tre, il y avait une caverne qu'on appelait le spoliaire, et où l'on entassait les corps des gladiateurs tués ou mis hors de combat dahs les jeux. Des esclaves, à Taide d'un croc, les tiraient un à un et les empilaient dans un autre, où était un appareil funéraire pour les morts et d&ùx appareils pour les blessés. Deux médecins étaient là; Tun d'eux avait le costume de Mercure, l'autre celui de Pluton. Avec un caducée de fer incandescent, le médecin mercure louchait les corps un à un pour reconnaître ceux qui conservaient quelque principe de vie; le médecin Pluton, armé d'un maillet, assommait impitoyailemetit ceux dont on n'attendait aucun espoir de guérison.

C'est à cette atroce consultation médicale, dont on ne trouve pas d'exemple chez les peuples les plus sauvages, que Garibaldi fait allusion.

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m Et toi, Rome des papes*. • arène de trafiquants, m d'enfants du Christ abâtardis et dégénérés... )»

— Assez, jeune homme, lui dit une voix en l'arracbant ^ ses réflexions pénibles, assez : ce qui te reste à dire ne s'écrit même plu? sur les statues de Tarquin et de Marphorio. Ici les pensées patriotiques mènent là.

Et il lui montra les noms de Menotti et de Borelli inscrits sur la pierre fruste par quelque main pieuse qui avait cru honorer leur martyre en donnant pour simu^ lacre de tombe à leurs noms cette immense et belle ruine du Golisée.

Garibaldi prit en silence la main de l'inconnu et, dans un simple, mais énergique serrement de main, deux nobles cœurs achevèrent de se comprendre.

Ils s'assirent à quelques pas du simulacre de tombe et passèrent le restant de la nuit à parler des malheurs deritaUe.

Au lever du soleil, quand ils se séparèrent, ils étaient deux amis, deux frères en religion politique.

L'ami que le hasard venait de donner à Garibaldi était un de ces ardents patriotes, obscurs pionniers de TcEuvre, qu'on est toujours sûr de trouver debout aux jours du danger, qui aiment leur patrie non pour eux, mais pour elle, et qui, sans jamais lui demander rien, vivent et meurent en lui vouant lepr temps, leur fortune et leur sang.

Celui-ci se nommait Angelo Brunetti. Taille haute, port majestueux, tête olympienne, énergie de geste, de parole et d'action ; il avait tous les traits caractéristiques d'un tribun populaire. Vingt-cinq ans plus tard, il devait

être célèbre à Rome sous le surnom de Cicerovacchio (Qcéron le Vaillant), que devait lui donner le peuple romain. Pour le moment, il fut l'initiateur de Garibaldi aux sociétés secrètes et lui ouvrit la voie de Tarène politique où il allait passer sa \ie.

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