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s trouverait dans les membres de ees compagnies réformées des recrues pour ses nouveaux parlemens; mais, si ce moyen lui réussit en partie, si quelques-uns des membres des parlemens supprimés consentirent à prendre des places, sans s'embarrasser des suites pour leur réputation future, on est forcé de convenir que le surplus des charges vacantes fut rempli par tous ceux qui voulurent y siéger. Le besoin d'achever complètement une opération aussi considérable, que son auteur n'avait fait agréer à Louis XV, qu'en lui persuadant la facilité de son exécution, et en exagérant à ses yeux la satisfaction qu'en éprouverait le peuple, rendit beaucoup trop indifférent sur le choix des sujets qu'on admit dans les nouvelles cours. Ajoutez à cet inconvénient majeur, et destructif de toute considération, tout ce que l'intérêt particulier et l'intrigue firent imaginer dans les parlemens de province pour profiter de la circonstance d'un changement aussi total, on aura alors la mesure de toutes les idées qui durent se présenter à M. de Maurepas, lorsqu'à son avènement au ministère, il se vit obligé de se décider sur une aussi grande question. ■
Ses auteurs étaient anciennement sortis du parlement, lui-même y avait toujours eu beau-
Coup d'amis. Lors de son exil, il avait trouvé une grande fidélité dans les membres du parlement de Paris qui lui étaient attachés. Depuis son retour , il avait conservé et étendu ses relations avec eux; et, sans prévoir que, peut-être un jour, il se trouverait dans le cas d'être juge suprême de ce qui s'était fait en 1771, il avait pu s'ouvrir avec eux sur les idées que sa grande expérience des affaires et de l'administration générale lui donnait sur le chancelier de Maupeou , sur son opération et sur la manière dont elle avait été exécutée.
Maintenir les choses sur le pied nouveau, au commencement du nouveau règne , c'était donner au chancelier, dont on voulait se défaire, une considération qui s'opposerait au repos auquel on voulait le forcer. Rappeler Tordre ancien, sans restriction, sans conditions favorables à l'autorité royale , et nécessaires pour la réforme des abus reconnus, c'était s'assurer l'apparence d'un triomphe aux yeux de la multitude, et se faire, des le début , une immensité d'obligés et de prôncurs.
Le choix entre ces deux partis était embarrassant pour un homme aussi éclairé que M. de Maurepas. Le bien de l'Etat lui faisait sentir l'imporlantc nécessité de profiter de la circonstance favorable où l'ancien ordre judi-
ciaire adhérerait à toutes les formes qui lui seraient prescrites pour obtenir son rétablissement et sa réintégration. 11 devait être persuadé que, si on ne prenait pas cette sage précaution, il retrouverait plus tard, dans les parlemens , les difficultés qui avaient toujours contrarié et arrêté les ministres, ses prédécesseurs, dans leurs projets de réforme.
Il sentait de plus, qu'ayant été préconisé lors de son exil , ii devait soutenir sa réputation par le choix des personnes qu'il proposerait au Roi pour remplir le ministère; et, le besoin d'agir promptement l'emportant sur la nécessité de mettre, à cette grande et majeure opération , toute la réflexion et toutes les corrections que l'intérêt du royaume exigeait , le chancelier de Maupeou fut exilé , et remplacé par M. de Mi.omesnil , premier président du parlement de Rouen, avant la révolution de 1771, parent et ami de M. de Maurepas, avec lequel , probablement, il avait médité et préparé le retour pur et simple de l'ancien ordre judiciaire et la destruction entière de l'opération de M. de Maupeou.
Par cette mesure , M. de Maurepas obtint les applaudissemens unanimes, mais éphémères, de Paris. Toutefois, beaucoup de gens sages pensèrent, malgré le bien qu'il espérait
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opérer, qu'il eût été possible de faire mieux j ls prétendirent qu'en se pressant trop, il avait perdu l'occasion de faire les réformes nécessaires à la magistrature , et qu'il n'avait pas assez fait de distinction entre les divers membres des parlemens de 1 77 1 , qui furent évincés ; car, plusieurs jouissaient d'une bonne réputation, et n'avaient accepté les places que le ministère leur offrait, que par pure obéissance aux ordres du Roi, et par un véritable attachement à leur état; tandis que d'autres n'avaient été placés que par l'intrigue , la bassesse, et n'eussent peut-être pas osé , avant cette époque, se présenter pour entrer dans aucun des parlemens du royaume. Ces deux sortes de membres parlementaires furent confondus, quoique fort différens , dans la même proscription, furent frappés du même anathême dans tout le royaume, et désignés généralement sous le nom de membres du parlement Maupeou.
Le garde des sceaux, M. de Miromesnil, qui remplaça le chancelier, et qui fut le premier sujet connu du nouveau ministère, jouissait, avant cette époque, d'une excellente réputation, tant à Rouen que dans toute la Normandie, dont sa famille était originaire. C'était un homme d'esprit, instruit
dans tout ce qui tenait à l'ordre judiciaire. Sa fortune était peu considérable, et il s'était même trouvé embarrassé dans son exil de 1771 ; mais il avait supporté sa disgrâce avec honneur et courage. Toutes les personnes qui avaient été à portée de le connaître, applaudirent à sa nomination. 11 avait bien, dans son maintien et dans ses formes, le vernis de finesse, frisant la fausseté, qui caractérise ordinairement les Normands; et ses ennemis (car qui n'en a pas?) prétendaient qu'il ressemblait a Simon Le Sycophante , Ou le loup déguisé en berger. Pour moi , qui ne le connaissais pas avant cette époque, et qui, depuis, l'ai vu souvent chez M. et M.me de Maurepas, auxquels il a toujours été intimement attaché, et qui, par la suite, n'ai pas manqué d'occasions de traiter avec lui , je ne peux -que m'en louer , et rendre un témoignage éclatant à la pureté de ses vues et à sa capac'té dans les affaires de son ressort. Sans que mon opinion particulière doive influer sur l'idée qu'on peut avoir des autres membres supérieurs de l'ordre judiciaire auxquels M. de Maurepas aurait pu procurer les sceaux, je crois qu'il ne pouvait faire un meilleur choix.
La méchanceté , qui se permet tout et n'é-
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pargne rien, répandit , dans le temps, que l'abbé de Véry , ci-devant auditeur de Rotte, homme de beaucoup d'esprit, mais Avignonnais, c'est-à-dire, Provençal , et ami intime , depuis fort long-temps , de la comtesse de Maurepas, avait beaucoup influé, par ses insinuations , sur le choix de M. de Miromesnil, avec lequel il avait d'anciennes liaisons d'amitié.
Après avoir détruit la dernière et la plus considérable opération du règne de Louis XV, il fallait bien renouveler en entier le ministère de ce prince ; et l'objet que dut se proposer M. de Maurepas, fut de faire des choix qui appelassent aux places vacantes des sujets soutenus par l'opinion publique.
11 proposa d'abord au Roi, pour le ministère de la guerre, M. le comte du Muy, devenu maréchal de France, ami particulier du Dauphin , père du Roi. J'ai déjà dit tout ce que je pensais des vertus , de la piété et des talens de M. le maréchal du Muy. Ce fut avec une véritable satisfaction que le public , et le militaire surtout, apprirent sa nomination au ministère de la guerre. Si sa sévérité et sa rigoureuse piété purent affliger ceux dont la conduite pouvait redouter sa censure, son extrême justice et ses principes connus rassu-
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rèrent lous ceux qui pensaient bien et qui avaient le véritable amour de leur métier.
Ce fut une satisfaction réelle pour Louis XVI de rapprocher de lui et de placer dans un poste aussi essentiel un homme d'une probité généralement reconnue, l'ami de son père , dont il chérissait et respectait la mémoire. Ce fut aussi pour M. le comte de Maurepas un mérite de plus aux yeux du Roi de lui avoir proposé un sujet aussi fait pour lui plaire.
L'indication, ou plutôt le choix du premier ministre, appela au département de la marine M. de Sartines } conseiller d'État , et depuis vingt ans, lieutenant- général de police de la viHe de Paris.
M. de Sartines , originaire d'Espagne, dont le père avait été intendant de Catalogne, et avait acquis beaucoup de réputation à Barcelone, fut envoyé de très-bonne heure à Paris, pour y être élevé au collège des Jésuites, où j'étais alors , et où nous fîmes connaissance. Comme la marquise du Bourg, ma grand'mère , possédait des biens considérables en Roussillon, et avait des fonds et des prétentions importantes dans la province de Catalogne, elle avait été obligée d'avoir recours, plus d'une fois, à M. de Sartines le
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père? qui, comme je l'ai dit, en était intendant ; et et s relations les avaient mis dans le cas d'avoir une correspondance ; de sorte que, lorsque le jeune de Sartines vint au collège , à Paris, son père l'adressa a la marquise du Bourg, en la priant de vouloir bien s'intéresser à lui , et se faire rendre compte des progrès de son éducation ; il en résulta une liaison entre nous. Les dimanches et les jeudis, nous sortions ensemble du collège, pour aller dîner chez ma grand'mère. Ce rapprochement nous lia d'une amitié qui s'est toujours maintenue, quoique destinés à courir deux carrières très-opposées. Nous ne pouvions prévoir alors que nous serions un jour rapprochés par une circonstance qui nous mettrait dans l'indispensable nécessité d'avoir entre nous les rapports les plus importans.
J'ai dit plus haut que la guerre et les promesses qui avaient été faites à mon père, pour mon avancement, le mirent dans le cas d'interrompre mes éludes , à douze ans, pour me faire joindre le régiment de Lorraine, qu'il commandait, et où il m'avait fait nommer a l'enseigne de la compagnie colonelle. Le jeune Sartines , qui devait entrer dans la magistrature , suivit toutes ses classes, et parcourut toute la carrière instructive qu'exige la
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connaissance des lois. Après y avoir employé le temps nécessaire, il obtint une place de conseiller au Châtelet, où il se distingua par son esprit et par sa très-bonne conduite. Il acheta ensuite une charge de maître des requêtes, et se fit remarquer, au conseil des parties,» par plusieurs rapports qui le firent connaître du ministère d'alors. Sa carrière paraissait indiquée, et il ne devait pas tarder d'être promu à une intendance de province 7 quand le secrétaire d'état, chargé du département de Paris, jeta les yeux sur lui pour lui confier la place la plus importante a la sûreté et a la tranquillité de cette capitale, et en même temps la plus épineuse par ses immenses détails, depuis les plus minutieux jusqu'aux plus essentiels et les plus directs avec la cour, les ministres et le Roi lui-même.
On devait la création de cette partie de l'administration au génie et aux talens supérieurs du garde des sceaux d'Argenson, qui avait exercé la place de lieutenant de police sur la fin du règne de Louis XIV , et dans àes temps difficiles. Il avait rédigé et mis à exécution le code de police, qui, sans avoir les inconvéniens monstrueux de l'inquisition de Rome et de Venise, fournissait au magistrat chargé de cet emploi important les moyens d'être
instruit, d'un moment à l'autre, de tout ce qui se passait dans Paris ; de toutes les personnes qui y arrivaient ou en partaient; de toutes les manœuvres qui s'y tramaient, de tout ce qui se passait dans les réduits les plus obscurs, comme dans les hôtels des grands seigneurs et dans les maisons royales.
Le lieutenant de police, remplissant à la fois les fonctions de censeur et de questeur de l'ancienne Rome, devait surveiller journellement, et à toutes les heures, les approvisionnerons de tout genre, les consommations de Paris ; faire la police des marchés, des spectacles, de tous les lieux publics, des maisons de prostitution, etc., etc. Cette chaîne immense de détails, de précautions, de surveillance continuelle, avait rendu la place de lieutenant de police l'une des plus importantes de l'administration.
Sans doute c'est à M. d'Argenson que la France est redevable des principes de ce grand établissement; mais les circonstances et les changemens arrivés dans les localités et dans les mœurs , en avaient singulièrement augmenté les détails, à l'époque où M. de Sartines, encore fort jeune, fut appelé, par l'estime que lui avaient méritée ses talcns et son application, à remplir cette place importante.
La manière dont il l'exerça, les circonstances difficiles dans lesquelles il se trouva, pendant plus de vingt-cinq ans d'administration, l'habileté , la dextérité dont il donna des preuves multipliées, inspirèrent à M. de Maurepas une haute idée de sa capacité , et le déterminèrent à proposer au Roi , M. de Sartinés pour une place de secrétaire d'état.
Mais quelque attachement que j'eusse pour le premier ministre, quelque juste et très-bien fait que me parût le choix qu'il fit de M. de Sartinés pour une des premières places de l'administration générale, quelque désir que mon ancienne amitié pour ce dernier m'inspirât de le voir parvenir à cette juste récompense de ses longs services, le choix du département de la marine, qu'on lui soumit, me parut , comme à bien d'autres , fort extraordinaire. Il eût été plus simple, selon moi, qu'on l'eût adjoint, avec survivance, nu département général de Paris et de l'intérieur du royaume, confié, depuis cinquante ans, au duc de la Vrillière , sous les ordres duquel Mi de Sartinés avait administré la police de Paris, et avec lequel il était très-accoutumé à traiter.
Je ne peux rendre raison de cette nomination au ministère de la marine, dont il
était au moins douteux que M. de Sartines eût les premières notions. Il sentait si bien lui-même son insuffisance, que sa parfaite honnêteté le porta a déclarer les secours dont il avait besoin, et à se faire adjoindre, mais, fort subordonnément, deux officiers de la marine, qu'il indiqua ; l'un pour l'aider dans tout ce qui tenait à la partie militaire de ce corps; l'autre pour tout ce qui était relatif à l'administration des ports, havres, et aux approvisionnemens de toute espèce de la marine, tant commerciale que militaire.
La grande habitude qu'il avait d'un travail assidu, et l'application qu'il mit à s'instruire de tout ce qui avait rapport à ses nouvelles fonctions, firent qu'en très-peu de temps il parvint à les connaître parfaitement, et à conduire son ministère à la satisfaction du Roi, du corps de la marine , et du public.
Le département des affaires étrangères fut confié à M. le comte de Vergennes, qui avait été ambassadeur à Constantinople , et dont , alors, on disait plus de bien que de mal, parce qu'à peine connu en France, il n'avait été dans le cas d'exciter aucune jalousie , d'autant que, par sa naissance et ses alentours, il n'avait jamais été regardé comme un homme dangereux, ui qui pût et dût alarmer personne.
Son nom primitif était Gravier- il élait originaire de Bourgogne, où son nom était aussi inconnu que ceux qui le portaient.
Une aventure romanesque, et remarquable par l'imprudente témérité de son auteur, avait produit à la cour de Louis XIV, dans les dernières années de son règne , et vers le commencement du dix - huitième siècle, deux jeunes Bourguignons, qui, accueillis par la Bienveillance du vieux Roi, furent placés d'une manière distinguée, et purent se flatter de faire fortune et de tirer parti du stratagème de leur père, jusqu'au moment où, le mensonge ayant été découvert, ils furent replongés tous les deux dans la foule des gens de leur espèce, dont ils n'auraient dû jamais sortir.
Cependant, comme, dans une grande monarchie, et sur un très-grand théâtre, les objets qui ont quelque temps occupé l'attention avec le plus d'éclat, s'effacent par le temps, l'histoire des deux jeunes Bourguignons s'oublia peu à peu ; et , par bonté , on fit obtenir à l'aîné, dont l'esprit était très -borné, une charge de président au parlement de Franche-Comté , en lui faisant épouser la fdle d'un des membres les plus recommandables de cette compagnie, du nom de Jobelot de
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Montureux, descendante du premier président Jobelot, du parlement de Dole , lors de la conquête de la Franche-Comté par Louis XIV.
Le laconisme du premier président Jobelot, dans une grande circonstance, a été célèbre. On rapporte que, lors de la prise de Dole par le grand Coudé, ce prince donnait ses ordres à la tête de l'armée, lorsqu'il fut averti que le premier président, suivi de sa Compagnie, s'avançait pour le complimenter» Impatienté, le prince dit, d'un ton un peu brusque , au vénérable magistrat : Monsieur le premier président, soyez court. Le président lui fit une grande révérence, et répondit : Monseigneur, j'ai dit. Puis, faisant une seconde révérence, aussi profonde que la première, il se retourna, et rentra dans la ville, laissant le général et l'armée aussi étonnés du ton impératif et impatient de l'un, que du noble et froid laconisme de l'autre.
Le cadet, qui, dans le moment de l'enthousiasme de Louis XIV, avait été destiné à un emploi supérieur dans les Gendarmes de la Garde, ayant montré de l'esprit et de la finesse , fut placé dans les bureaux des affaires étrangères, où il acquit, en peu de temps, de la réputation. Il fut d'abord employé fort en t. xi. S
sous-ordre, et chargé de diverses commissions dont il s'acquitta de manière à en obtenir de plus considérables. Il parvint enfin, à force de mérite , à remplir successivement presque toutes les ambassades , et à acquérir le renom d'un des plus habiles négociateurs de l'Europe. Il conserva, toute sa vie, le ton le plus simple et l'accent distinctif de sa province. Si l'on se permit de lui faire quelques reproches, le plus fondé m'a toujours paru être de ne pouvoir inspirer la confiance, et d'avoir, sous des dehors très-simples, conservé un air d'adresse et de souplesse qui pouvait faire douter de la franchise de son caractère, et devait mettre en défiance les ministres étrangers qui eurent à traiter avec lui.
Le président de Chavigny, ayant perdu son fils unique, qui mourut au collège des Jésuites de Paris, maria sa fille aînée à M. Gracier de Vergennes, de la province de Bourgogne j qui fut depuis président au parlement de Dijon. Par suite de cette alliance, le chevalier de Chavigny , ayant reconnu de l'intelligence dans le frère cadet du mari de sa nièce, le prit avec lui, se chargea de son éducation diplomatique , le fit nommer secrétaire d'ambassade dans diverses missions dont il fut chargé \ puis , d'après les comptes avan-
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tageux qu'il en rendit, il obtint qu'il fût nommé en chef dans quelques légations; et, progressivement , le chevalier, depuis comte de Vergennes, s'éleva et vola, de ses propres ailes , parvint à remplir quelques ambassades secondaires, et enfin fut choisi pour être ambassadeur à Constantinople,où il s'était marié, précédemment, à une Grecque , dont il eut plusieurs en fans.
Plus de sagesse que de brillant et d'énergie, fut la base de la réputation qu'il acquit; et peut-être que son éloignement de toutes les intrigues dont ses emplois et ses occupations le détournèrent, fut son premier titre pour obtenir de M. le comte de Maurepas le ministère des affaires étrangères.
La place de contrôleur-général des finances fut donnée à M. de Clugny, également de la province de Bourgogne , mais d'une naissance bien différente de celle de M. le comte de Vergennes. M. de Clug» y, élevé dans l'ordre judiciaire, avait été président au parlement de Dijon , promu ensuite à l'intendance d'une de nos colonies d'Amérique puis employé dans l'administration générale de la marine; il passait pour avoir beaucoup d'esprit, et jouissait d'une très-bonne réputa-
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tion. D'ailleurs , l'embarras qu'avait laissé Louis XV dans les finances de l'Etat, exigeait des secours continuels et des ressources de génie dans l'administrateur chargé de leur direction. M. de Maurepas crut trouver plus de facilités dans l'enregistrement des impôts à établir, quand ils seraient présentés par un ministre sorti du corps parlementaire. Le moment de la restauration, sans condition, de tous les parlemens du royaume, au commencement de son ministère, lui faisait espérer de trouver plus de moyens de faire coopérer tous les ordres de l'État à sa libération , dont il sentait très -vivement la nécessité, et dont chaque jour lui faisait envisager les embarras d'une manière plus grave.
Je crois pouvoir assurer que , fort peu de temps après son élévation, M. de Maurepas sentit tout le poids du fardeau dont il s'était chargé.
Des trois conseils sur lesquels roule la grande administration du royaume, deux sont présidés par le Roi lui-même, et le troisième par le chancelier, et en son absence, par le garde des sceaux ; car la place de chancelier est a lui, mais les sceaux de France peuvent en être séparés, en cas de disgrâce ou d'autres motifs qui forceraient le chance-
lier à se retirer $ et alors , la personne à qui le Roi confie les sceaux remplit toutes les fonctions du chancelier.
Le premier des conseils est le conseil d'Etat, où se traitent toutes les affaires majeures du royaume. Le secrétaire d'état des affaires étrangères en est le rapporteur ; il y rend compte des dépêches de tous les ambassadeurs dans les cours étrangères, et de tout ce qui a trait à son département. Les autres personnes que le Roi appelle à ce conseil , ont véritable* ment le titre de ministres d'état, qualité indélébile, qu'ils conservent toute leur vie, même lorsqu'ils ne sont plus appelés au conseil, et même lorsqu'ils sont dans la disgrâce ou l'exil. L'ancienneté y règle le pas, à l'exception des maréchaux de France, qui ont toujours la première place, selon l'ancienneté de leur grade entre eux. Il faut être averti de la part du Roi pour se rendre à ce conseil ; et, comme l'ancienneté y fixe le rang, et que cette ancienneté ne se perd jamais, M. de Maurepas , pour y avoir la prééminence, lorsque Louis XVI lui remit toute sa confiance, en 1774, n'eut pas besoin d'un brevet de premier ministre, puisqu'il s'en trouvait le doyen.
t»e conseil des dépêches qui, véritablement,
est le conseil suprême de l'administration intérieure du rovaume, est présidé aussi par le Roi, et, <*n son absence, par le chancelier ou le garde des sceaux, ce qui arrive très-rarement. 11 est composé de tous les ministres d'état, des secrétaires d'état chargés des divers départemens, et de quatre conseillers d'état de l'ordre magistral, tirés de ceux qui composent le conseil d'état, sous le titre de conseillers d'état ord'naires, et qui siègent au troisième conseil privé , qui est le tribunal suprême de justice, présidé par le chancelier ou le garde des sceaux, en son absence.
Ce troisième conseil est censé présidé par le Roi , quoique Sa Majesté n'y assiste presque jamais. C'est à ce conseil que les maîtres de requêtes font l'office de rapporteurs, et où se portent, par appel, toutes les affa'res contentieuses du royaume, et toutes les appellations en cassation de tous les parlemens. II est subdivisé en différens bureaux , composés d'un certain nombre de conseillers d'état et de maîtres de requêtes^ déterminé selon la nature, l'importance et l'étendue des affaires dont chaque bureau a l'attribution.
J'ai dit que le titre de ministre d'état était à vie. Quoique ce titre fût l'objet de l'ambition des secrétaires d'état chargés des divers
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départemens , on n'avait pas besoin de posséder une de ces charges pour être appelé au conseil d'état et devenir ministre.
La charge de secrétaire d'état a une finance , qui est remboursée au possesseur par son successeur. Beaucoup de secrétaires d'état, même après avoir été long-temps à la tête d'un des départemens, l'ont quitté, sans avoir jamais fait partie du conseil d'état, et par conséquent sans avoir jamais eu le titre de ministre.
Le chancelier et le garde des sceaux le sont très-rarement.
Un huissier des conseils avertit les ministres^. les secrétaires d'état et autres membres , de l'heure à laquelle le Roi compte tenir son conseil. L'huissier s'étant trompé, en 1772, et ayant averti le marquis de Monleynard,. alors secrétaire d'état de la guerre, mais non ministre, que le Roi le faisait appeler au conseil, pour l'heure indiquée; et le marquis de Monteynard s'y étant rendu sans faire de questions, et sans réfléchir qu'il était d'un usage indispensable, lorsqu'on y entrait pour la première fois, d'y être introduit et présenté par deux des anciens ministres, Louis XVr, étonné de le voir, lorsqu'il entra dans la salle, crut d'abord qu'il venait lui rendre compte de quelque affaire urgente, et prendre ses or-
dres, il le regarda fixement et lui demanda pourquoi il était là? Cette question déconcerta M. de Monteynard, qui se retira sans rien dire. Il quitta le département de la guerre , deux ans plus tard, sans avoir jamais eu le titre de ministre.
Dans cette circonstance, connaissant le caractère de Louis XV, naturellement timide , et toujours dans l'appréhension de blesser qui que ce fût, il aurait dû juger que sa surprise était l'effet de son embarras \ et s'il lui eût répondu la simple vérité, qu'il n'était là que parce qu'il avait cru obéir à son ordre, le Roi , je n'en doute point, par bonté et par cour-» toisie , n'aurait pas manqué de l'engager a prendre place au conseil et à s'asseoir au rang des autres ministres,
M.sr le comte d'Artois avait été marié en novembre 177^, à une princesse de Savoie, sœur de madame la comtesse de Provence; et le feu Roi avait formé à ce jeune prince une maison pareille à celle du prince son aîné; ce fut dans la composition de la maison du comte d'Artois , que tous les parens et les protégés de la favorite furent placés.
A la mort de Louis XV, le comte de Provence prit le titre de Monsieur, frère du Roi,
Les préparatifs et les cérémonies du sacre
de Louis XVI , occupèrent et remplirent les si x premiers mois de Tannée 1775. Ce fut pendant ce temps que M. de Maurepas fit tous les changemens qui suivirent son retour au ministère.
Les nouvelles et continuelles occupations que 1 a confiance entière du Roi 1 ui donna ; le degré de puissance et de considération où il était monté, qui le forçait à traiter les plus grandes affaires , et le mettait en contact habituel avec les premiers personnages de l'Europe, ne changèrent point son humeur ; il conserva sa gaîté naturelle et imperturbable , et redoubla d'attachement pour ses amis, surtout pour moi. J'ai déjà dit que, malgré son grand âge, la comtesse de Maurepas ne paraissait point déplacée a Versailles, au milieu des trois jeunes cours qui l'habitaient ; il semblait qu'elle n'en fût jamais sortie. Elle y tint une très-bonne maison. Elle allait rarement faire sa cour, mais la Reine, et, à son exemple, tout ce qui l'entourait, la traita d'une manière distinguée toutes les fois qu'elle se présenta à sa toilette ou à son jeu. Sa représentation a la cour la força d'être moins attentive sur les personnes qui venaient régulièrement chez elle; sa société s'augmenta de beaucoup d'individus qu'elle n'aurait pas voulu recevoir
autrefois à Paris ou à Pont - Chartrain. Cet inconvénient tenait à la place qu'occupait le comte de Maurepas ; mais, au milieu des ambitieux et des intrigans qui parvenaient à s'introduire dans le salon de la femme du premier ministre , elle eut le bon esprit de distinguer toujours ses anciens amis, qu'elle ne confondit jamais avec la foule qui abondait chez elle.
Mon service près de Monsieur, qui nécessita ma présence a toutes les cérémonies qu'entraînèrent la mort de Louis XV, le sacre de Louis XVI, et tous les changemens qui se firent à la cour, n'empêcha point les courses qu'exigeait de moi mon service militaire, auquel , comme on a pu le voir par ce que j'ai dit précédemment, je tenais beaucoup plus qu'à mon nouveau métier de courtisan. Je fis, dans les années 1774 et 1775, ma tournée d'inspection, tout comme à l'ordinaire, et je la finis, comme les innées précédentes, en Roussillon, où me retinrent mes affaires, et surtout une liaison intime que j'avais formée avec une jeune femme charmante, dont la figure, toute séduisante, était moin s attrayante encore que l'extrême douceur de son caractère. 11 ne lui manquait , pour être une femme parfaite, que d'avoir reçu une éducation plus
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soignée , qu'on n'avait pu lui donner dans une province éloignée , où les mœurs et les habitudes tenaient encore beaucoup du caractère espagnol.
Cette liaison locale et spontanée me fut très-agréable ; mais, tout en m'occupant, pendant que j'étais à Perpignan, elle n'avait rien changé à mon attachement de Paris, qui, depuis huit ans, me rendait heureux, et dont lVbjet avait le bon esprit, pour me conserver, de fermer les yeux sur mes nombreuses infidélités, dont elle ignorait une partie. Toujours constant, jamais fidèle, telle était ma'devise : je m'étais, de très-bonne heure, accoutumé à penser que c'était le seul moyen d< n'être jamais subjugué, et d'échapper aux efforts que font les femmes les plus honnêtes, comme les'autrcs, pour usurper la domination. J'ai toujours cru que le meilleur moyen d'être en gc.» de contre leurs prétentions, est de les tenir dans la crainte d'une préférence, en même temps qu'il ne faut jamais se départir, vis-à-vis d'elles, de tous les égards et de tous les procédés qui peuvent les flatter et les payer des agrémens que leur commerce intime répand sur tous les instans de notre vie.
Ce principe est vrai, cette règle de conduite est sûre. C'est le seul moyen de pouvoir librement disposer de soi , de mettre à profit ses talens, de profiter des circonstances que la fortune peut présenter, et enfin d'échapper à l'esclavage. Mais, en se défendant de leur goût pour la domination, il faut être juste à leur égard ; il ne faut pas être leur tyran par jalousie, les tourmenter sur la coquetterie, qui est le fond de leur caractère ; et, tant qu'on n'a pas de preuves irrécusables contre elles, il convient de se défendre de toutes les inquiétudes mortifiantes qui peuvent blesser leur amour propre.
Madame de Montbarey vint, en 1 774 5 en Roussillon, avec mon fils. Son projet avait été d'y passer un assez long temps, et de m'y attendre à la fin de mes inspections. Mais mon fils étant tombé malade à Montpellier, et même d'une manière assez inquiétante, elle fut obligée de s'y arrêter. Elle y logeait à l'hôtel de Grave. L'habileté et les soins de M. Chaptal, médecin célèbre de Montpellier, sauvèrent notre enfant.
Dans l'été de 1775, je fis mes tournées, comme à l'ordinaire. Mais les cérémonies de la cour retardèrent mon départ \ et le voyage
que Monsieur devait faire à Chambéry, pour voir le roi de Sardaigne, son beau-père , me força de revenir plus tôt à la cour.
Je revins donc à Paris à la fin d'août, et me préparai à suivre Monsieur et Madame , ainsi que le devoir de ma charge me le prescrivait, et plus encore la volonté expresse du prince, dont les bontés pour moi s'étaient accrues , et auraient été de nature a exciter la plus grande jalousie parmi toutes les personnes qui l'approchaient , si elles n'avaient pas connu mon caractère, et si elles n'avaient pas su que, me bornant à mériter la bienveillance de ce prince, il n'entrerait jamais dans mon âme aucun dessein de leur nuire, et que, détestant l'intrigue, j'étais peu susceptible de l'employer pour mon avantage.
On avait remarqué combien j'avais de répugnance a avancer par ce moyen , sous le règne du feu Roi, qui me distinguait parmi les courtisans de mon âge. On savait que j'aurais pu me servir de mon intimité avec le marquis d'Entraignes , que Louis XV aimait véritablement. La propension du duc de Choiseul pour moi n'avait échappé à personne , non plus que les avances que m'avaient faites les meneurs du parti contraire , même après sa disgrâce, La duchesse d'Aiguillon étant nièce
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de ma femme, mes liaisons avec son mari auraient para toutes simples. Le maréchal de Richelieu avait été lié avec mon pèt e , se disait de mes parens, me traitait toujours avec amitié 5 je me serais donc trouvé tout naturellement placé en poste utile, dam» cette intrigue, si mon aversion pour cette manière de faire ma fortune ne m'en eût écarté. Aussi , la connaissance de mon caractère et de mrs principes me fit-elle pardonner ma faveur auprès du prince, pendant ce voyage intéressant.
Monsieur, qui, de fait, n'était jamais sorti de la cour, mais qui, par l'étude, avait acquis des connaissances, se faisait un grand plaisir de cette course, dont tous les détails devaient le flatter et lui plaire. Madame , outre le désir de revoir son père, avait au si celui de montrer à la cour de Sardaigne le fa' te et la magnificence qui distinguaient la première princesse de France de toutes les autres personnes de son rang. La satisfaction de revoir madame la princesse de Piémont, était encore, pour Monsieur, un attrait de plus.
On partit de Versailles avec une suite nombreuse, car toutes les personnes qui accompagnaient le prince avaient voulu l'imiter; loin de se borner au simple nécessaire, chacun s'était permis amplement le superflu. Jusqu'à
Lyon, ce fut plutôt une course qu'un voyage, Cette ville donna une fête superbe à ses augustes hôtes. Jamais cette riche ville ne parut avec plus de magnificence ; elle étala le luxe qui suit ordinairement un commerce immense. Si Monsieur avait jugé de toutes les villes du domaine du Roi, son frère, parce que la ville de Lyon montra à ses yeux , il aurait pu croire que la France regorgeait de richesses ? et que tous les trésors de Finde ne pouvaient être comparés aux ressources prodigieuses qui devaient alimenter les finances de l'État.
A notre arrivée à Chambéry, nous trouvâmes Sa Majesté Sarde arrivée avec toute sa cour. Ce prince avait fait élever, à la hâte, mais dans une forme très-agréable, et dan* une décoration ressemblant aux palais italiens, un château en bois, pour suppléer au défaut d'appartemens suffisans dans le palais de la ville, où toute la famille royale de Turin était logée, ainsi que Monsieur et Madame. Le château neuf ne servit que pour les audiences, les assemblées et les repas.
Il serait difficile de rendre compte de la véritable magnificence que le roi de Sardaigne montra pendant tout le séjour de son gendre à Chambéry. Je dis véritable magni-
ficence, parce qu'à la place du luxe, qui ne flatte que l'orgueil et ne plaît qu'aux yeux, c'était tout le réel de l'abondance la plus recherchée, toujours soutenue pendant tout le temps de notre séjour. Toutes les commodités que pouvait offrir la cour de Turin , avaient été transportées dans la Savoie , pays pauvre, et qui , ne jouissant plus de la présence de son souverain qu'accidentellement , n'aurait suffi qu'avec difficulté à la. réception que le Roi de Sardaigne voulait faire au prince, son gendre. On fit la chère la plus délicate, non-seulement a la table royale , mais même aux tables, très-multipliées, où tout ce qui avait suivi Monsieur était généralement traité. Une troupe de comédiens français, bien choisis, représenta tous les jours, sur un théâtre que le roi de Sardaigne avait fait élever pour cette occasion ; et, tant par la décoration que par le choix des pièces , le spectacle fut charmant. Tous lés grands officiers des maisons de Monsieur et de Madame furent logés dans les principales maisons de la ville, et parfaitement traités par leurs hôtes , qui se firent un devoir d'imiter la grâce pleine de bonté de leur souverain envers tous les Français qui se trouvaient en Savoie.
Chaque jour, un écuyer du Roi venait nous
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offrir ou des chevaux de selle > ou des voitures, et prenait nos ordres sur ce que nous avions projeté de faire aux heures que laissait libres notre assiduité à la cour. En un mot, le roi de Sardaigne, à 1 affabilité, à la bonté d'un père de famille enchanté de recevoir ses enfans, sut unir la grandeur et la magnificence d'un roi qui désire que des étrangers, qu'il considère, emportent l'idée la plus avantageuse du souverain qui les accueille, et du pays où il a bien voulu les recevoir.
Le jour de l'arrivée, Monsieur et Madame présentèrent et nommèrent à Sa Majesté Sarde toutes les personnes qui les avaient accompagnées. Après cette présentation générale, Monsieur introduisit dans le cabinet du Roi celles qui méritaient le mieux sa confiance. Je me trouvai de ce nombre; et j'eus lieu d'être aussi satisfait de la manière dont le prince français s'expliqua sur mon compte, que de la réception du Roi, son beau-père, qui ne se démentit point dans les audiences particulières qu'il daigna m'accorder ensuite.
Sa conversation libre , même sur les matières politiques , les notions qu'il donnait avec bonté sur les principes de son gouverne* ment plus paternel que rigide, firent sur moi t. n. 9
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la plus vive impression, me forcèrent à admirer sa sagesse, et m'inspirèrent une vénération sans bornes.
Toute la maison royale nous montra la même bienveillance, nous traita avec la même bonté j et je peux assurer qu'il est impossible de faire un voyage plus agréable sous tous les rapports.
Mon assiduité à la cour et auprès de Monsieur, et quelques courses que je me permis de faire pour mon instruction , ne m'empêchèrent pas de me livrer à la société du pays. J'y trouvai une femme charmante, tant par sa figure, que par son esprit, ses grâces et son amabilité parfaite. C'était une française, fille de bonne maison , mariée à un président du sénat de Chambéry. Nous nous sentîmes, au bout de quelques jours, le même attrait l'un pour l'autre ; et, dans le court espace de temps que je passai en Savoie, il s'établit entre nous une liaison à laquelle nous n'avons jamais manqué ni l'un ni l'autre , quoique, depuis , nous ne nous soyons jamais trouvés à portée de nous revoir. Ce sentiment, qui n'eut pas la chaleur de l'amour, n'en eut pas la légèreté; et les évènemens qui m'arrivèrent depuis me mirent quelquefois en position de lui mar-
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quer, dans la personne de ses parens établis en France, la haute considération qu'elle m'avait inspirée.
Monsieur et Madame partirent de Chambéry, pénétrés des sentimens les plus vifs de reconnaissance ; et nous revînmes , en suivant la même route, rejoindre la cour de France, à Fontainebleau, d'où je regagnai Paris, où je trouvai quelque changement dans mon habitude ordinaire. La personne qui était, depuis huit ans, l'objet de mon affection , et dont je ne pourrai jamais penser et dire trop de bien > accoutumée , dans les premiers momens de notre liaison , à toutes les assiduités d'un sentiment réciproque et non gêné, s'était prêtée à toutes les privations que, successivement, les différentes circonstances de ma vie m'avaient imposées. Elle avait toujours senti ce que devaient exiger de moi l'honnêteté, la décence , et ma façon de penser à l'égard de madame de Montbarey ; et je n'avais jamais eu qu'à me louer d'elle et de son attachement. Mais si elle avait fermé les yeux sur les infidélités assez répétées que je lui avais faites , elle supporta plus impatiemment, quoique en silence, les privations nouvelles et plus fréquentes que mon nouveau métier de courtisan
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et mes vues d'ambition lui firent éprouver. Ce sentiment de peine sensible qu'elle chercha à me cacher, la rendit plus accessible aux attentions et à la passion qu'elle inspira à un homme d'un âge à peu près égal au mien , même plus vieux, mais fait comme Hercule, et dont la tête, extrêmement exaltée, ne connaissait rien qui la maîtrisât.
Cet homme vraiment distingué , célèbre dans son art , où il portait tout le feu de son génie, et qui était compté au nombre des premiers peintres de l'Europe, était italien. Il devint amoureux d'elle avec toute la chaleur qu'il mettait dans toutes ses actions. Elle résista quelque temps , mais enfin elle se laissa entraîner, moins par son cœur , que par la proposition qu'il lui fit de l'épouser et de se charger de l'éducation de deux enfans qu'elle avait. Ses amies d'ailleurs ne manquèrent pas de lui faire entrevoir tous les avantages d'un établissement qui, une fois manqué, ne se retrouverait plus.
A travers la très-bonne (réception qu'elle me fit à mon arrivée, il me fut impossible de ne pas démêler un embarras que je n'avais jamais remarqué en elle. La franchise de son caractère ne put pas se démentir lorsque je la
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pressai de s'expliquer, d'après les notions que j'avais acquises: et son mariage se fit à la fin de 1775.
Je me tromperais moi-même si je me dissimulais la peine réelle que cette séparation me causa. Dans mon dépit, je lui rendais justice, et je sentais que, dans la classe où elle était née, et d'après la société où elle avait vécu à son entrée dans le monde > elle était peut-être la seule femme qui eût pu soutenir aussi long-temps l'attachement, la constance et la discrétion qu'elle m'avait toujours marqués. Le sentiment d'affection qui m'unit à elle pour toujours, mais dont, pendant quelque temps, je m'imposai la loi de ne lui point donner des marques, ne finira qu'avec nos deux existences.
Libre de cet engagement, la vie très-remplie et très-occupée que j'étais destiné à mener, et, plus que cela, mes réflexions et la presque certitude de ne pouvoir être aussi heureux dans un second choix, me firent prendre la résolution de ne plus prendre d'engagement suivi ; et , emporté par les circonstances, des distractions passagères furent le seul tribut que je payai à mon tempérament.
Un nouvel horizon va s'ouvrir ; et, ma destinée me portant sur un plus grand théâtre ,
1 34 Mr. \io m es
l'époque de ma vie dont je vais rendre compte,
m'impose la loi d'une plus grande véracité 7
en proportion du plus grand intérêt que les
choses que je vais retracer sont faites pour
inspirer.
Sans doute que l'extrême désordre que le maréchal du Muy aperçut dans le gouvernement en général, et que la difficulté qu'il entrevit d'y porter des remèdes prompts et efficaces, lui allumèrent le sang et portèrent sur son humeur. Car, au lieu de la douceur qu'on avait toujours remarquée en lui, et qui, avec une extrême probité, faisait le fond de son caractère , dès qu'il eut été nommé secré-
taire-d'Etat au département de la guerre et ministre d'Etat, on crut s'apercevoir d'une sorte d'aigreur et de sécheresse dans ses réceptions et dans ses réponses , même à l'égard des personnes auxquelles jusqu'alors il avait montré le plus de confiance et d'amitié. Moi-même, dont il avait fait valoir les services utiles à l'affaire de Warbourg, qu'il avait accueilli pendant la paix, qui , lors du conseil de guerre tenu à Lille, avais eu grande part à sa confiance, et dont il avait toujours parlé avec éloge, je fus dans le cas d'éprouver sensiblement ce changement d'humeur.
Le Roi l'avait nommé maréchal de France^
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au mois de mars 177$, en même temps que les ducs de Noailles et de Mouchy.
Son travail dans le département dont il était chargé , se ressentait de son état de souffrance. La pierre, qui lui faisait ressentir les plus vives douleurs, ayant fait des progrès très-rapides, le détermina à subir l'opération, à la fin du voyage de Fontainebleau, fort peu de temps après le retour de Monsieur, du voyage de Chambéry. Il en mourut, et, pour toute grâce , il demanda d'être enterré aux pieds de feu M.gr le Dauphin , père du Roi, auquel il avait été attaché par les plus tendres sentimens, et qui , jusqu'à sa mort, lui avait marqué la bienveillance la plus honorable et une confiance sans bornes.
Cette mort rejeta M. le comte de Maurepas dans tous les embarras qu'il avait éprouvés, au commencement du règne, pour le choix d'un secrétaire - d'Etat au département de la guerre.
Parmi tous les sujets qui furent indiqués au comte de Maurepas, on lui nomma M. le comte de Saint-Germain , ancien lieutenantgénéral, ayant servi avec honneur, non-seulement pendant la guerre de 1757, mais même dans la précédente , sous les ordres de M. le maréchal de Saxe, qui avait eu la plus grande
confiance en ses talons militaires, et l'avait mis souvent dans le cas de les déployer.
M. le comte de Saint - Germain -Vertambeau, homme de bonne maison de la Franche-Comté, et dont le père était mort commandant un bataillon de milice de cette province , avait commencé sa carrière dans ce même bataillon ; puis , ayant passé au service de l'électeur de Bavière, il était parvenu au grade de général-major dans les troupes de l'empereur Charles VII, pendant la guerre de 1741- C'est lorsque les troupes de cet empereur servirent avec les troupes françaises, que le maréchal de Saxe fit connaissance avec lui , reconnut ses talens , et l'engagea à rentrer au service de France, après la mort de l'empereur Charles Vil, lors du traité que l'électeur, son fils , fit avec la cour de Vienne, à l'insu de celle de Versailles, qui avait prodigué tant d'hommes et de trésors pour placer dans la maison de Bavière la couronne impériale.
Le comte de Saint-Germain rentra au service de France avec le grade de maréchal de camp. 11 fut employé très-utilement dans les brillantes campagnes de Flandre; il y mérita une véritable réputation, par son zèle et sa capacité, et s'attira en même temps la con^
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fiance des troupes, qui distinguèrent toujours le ton militaire avec lequel il savait les commander, de celui des autres officiers-généraux. Ceux-ci, avec de la valeur sans doute, avaient, pour la plupart, l'air de faire leur métier plus par décence que par goût.
Il fut fait lieutenant-général à la promotion de 1748. Comme sa fortune ne consistait que dans ses appointemens et les économies qu'il avait pu faire, il fut employé comme commandant particulier dans quelques provinces ou places. Mais, lors de la guerre de 1757 , il fut un des premiers nommés pour être en activité. Il servit avec la même distinction que dans la guerre précédente. La confiance des troupes augmenta en sa faveur 5 et sa réputation lui attira la jalousie des généraux en chef, dont il se permettait quelquefois, et trop publiquement, de censurer les opérations. 11 fut du nombre des officiers -généraux qui quittèrent l'armée en 1769, et rentrèrent en France. Une très-grande jalousie avait existé, depuis long-temps , entre le maréchal de Broglie et le comte de Saint-Germain ; et, le premier ayant obtenu le commandement de l'armée, le second n'y retourna plus.
Après la paix , le comte de Saint-Germain , dont j'ai dit que le patrimoine était nul, et
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qui avait placé les fonds, résultat de ses éco nomies, de manière à se procurer une augmentation de revenu, ayant éprouvé une banqueroute, fut obligé de se retirer dans une petite ville d'Alsace, avec son épouse, qui était une fdle de bonne maison d'Allemagne; et il y vivait dans la plus grande médiocrité , lorsqu'on rappela ses connaissances militaires, et la confiance que le» troupes avaient toujours eue en lui, à M. le comte de Maurepas, qui ne le connaissait point personnellement.
Le premier ministre, fatigué par toutes les intrigues que la mort du maréchal du Muy avait fait éclore, voulant déjouer les intrigans de la cour, proposa au Roi de placer à la tête du département de la guerre M. de Saint-Germain, en le lui peignant, avec raison, comme jouissant de l'estime générale des troupes, comme l'ayant bien méritée par sa conduite, ses talens, ses services pendant la guerre, et comme un élève du maréchal de Saxe.
D'après l'approbation du monarque , le comte de Maurepas écrivit à M. de Saint- Germain, pour l'engager à se rendre tout de suite à Paris, en lui faisant pressentir, sans s'expliquer clairement, que l'objet de ce voyage devait le flatter , et pouvait lui devenir avantageux.
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Le philosophe militaire partit sur la lettre de M. de Maurepas; et, à son arrivée à Paris, d'après l'amitié qu'il avait eue pour mon père, d'après celle qu'il m'avait toujours témoignée, soit pendant la guerre , soit depuis la paix , sachant de plus les liens de parenté et d'amitié qui m'unissaient à M. de Maurepas, il m'écrivit un billet pour me prier de l'attendre chez moi , à Versailles , pour affaires. Je lui portai moi-même ma réponse, à Paris , où il me communiqua la lettre qu'il avait reçue du premier ministre, chez lequel il me pria de l'accompagner, car il ne le connaissait point du tout.
Je le conduisis sur-le-champ chez M. de Maurepas. Après les premières phrases , je me retirai, et rentrai chez moi, où, au bout de deux heures, je vis revenir le comte de Saint- Germain, qui me raconta très en détail toute la conversation qu'il avait eue avec M. de Maurepas, et dont la fin avait été de descendre avec le ministre chez le Roi, qui lui avait confié le porte-feuille de la guerre, dont Sa Majesté lui avait permis de la remercier dans son intérieur, en attendant qu'il lui fît ses remercîmens en public, selon l'usage. Il me parut, dans tout son récit , parfaitement content tic M. de Maurepas, et touché jusqu'aux
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larmes de la honte du Roi, de tout ce que Sa Majesté lui avait dit, et plein de vénération pour cet excellent prince. 11 me répéta plusieurs fois qu'il avait reconnu jusqu'à quel point Louis XVI était occupé de faire le bonheur de son peuple, et de voir renaître Tordre et la règle dans toute l'administration de ses Etats. A travers les justes éloges qu'il donnait au Roi, la vive reconnaissance dont il était pénétré pour M. le comte de Maurepas se faisait apercevoir. Il ne me fut pas difficile de remarquer la joie très-vive qu'il éprouvait de son. élévation, quoique chaque phrase il me répétât combien il sentait la pesanteur du fardeau dont il allait être accablé, et qu'il affectât de prévoir qu'il serait plus d'une fois dans le cas de regretter son hermitage philosophique et sa médiocrité.
On ne peut se faire une idée de l'étonnement de toute la cour, lorsqu'on y apprit la nomination de M. le comte de Saint-Germain, et lorsqu'on sut que c'était moi qui l'avais conduit à sa première entrevue avec M. le comte de Maurepas. On demeura persuadé que j'avais donné la première idée de ce choix au premier ministre ; et pourtant il n'en était rien.
Je m'aperçus , dès le lendemain , de la
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fausse opinion qui s'était établie, aux égards que bien des gens, dont je connaissais toute la bassesse , affectèrent d'avoir pour moi , parce que, d'après leurs idées, j'allais avoir un très-grand crédit auprès du nouveau ministre de la guerre, qu'ils ne connaissaient que de réputation.
Monsieur, lui-même, la première fois que j'entrai dans son cabinet intérieur, m'en parla avec bonté, me loua, me félicita. Mais je ne le laissai pas long-temps dans l'erreur, et je lui dis franchement la seule part que j'avais eue à cette nomination.
L'âge de M. le comte de Saint-Germain , ses formes militaires , provinciales , germaniques même , formaient un contraste trop frappant avec le ton des trois jeunes cours qui peuplaient Versailles , pour que la censure ne s'attachât pas, dès le premier abord , à ces formes. Mais son air rigide imposa aux militaires qui étaient plus particulièrement sous sa coulevrine; et sa réputation méritée, l'approbation de tous les anciens officiers qui avaient servi sous ses ordres, le défendirent, pendant quelque temps, contre la jalousie du maréchal de Broglie et de ses adhérens , qui faisaient circuler sourdement dans le public leur improbation et leurs sarcasmes.
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D'après les bruits qui s'étaient répandus a Versailles, lors de sa nomination, j'affectai, dans les premiers jours, d'être beaucoup moins assidu à la cour , et de ne paraître que rarement chez le nouveau ministre. Mes sociétés de Paris y gagnèrent. L'éloignement où j'étais, en honneur et en conscience, d'élablir aucun projet personnel de fortune sur les nouvelles circonstances, me faisait exécuter avec plaisir les mesures que la prudence m'avait suggérées 3 et, satisfait de suivre mon plan de reconnaissance et d'attachement a l'égard de M. de Maurepas , je n'avais pas seulement eu l'idée de ce dont il s'occupait pour moi.
Un matin que j'étais monté chez lui, comme je n'y manquais jamais toutes les fois que j'étais à Versailles , il me reçut avec son amitié ordinaire 5 et, comme il ne se gênait point avec moi, il continua de s'occuper de ses affaires en ma présence, et de travailler avec le sieur Leclerc, son secrétaire, qui lui présentait ses dépêches à signer. J'étais si accoutumé à cette manière d'être avec moi, que je ne m'aperçus qu'à peine qu'il écrivit un billet de sa main , qu'il fit porter de suite à M. de Saint-Germain. Quelques momens après, le ministre de la guerre entra \ et, comme il eut l'air d'avoir à
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entretenir le premier ministre ,, je passai chez madame la comtesse de Maurepas. Au bout d'un quart-d'heure, on me fit rappeler, et je trouvai encore M. de Saint-Germain dans le cabinet. Lorsque nous fûmes tous trois seuls, mon étonnement fut extrême d'entendre le ministre de la guerre dire à M. dp M au repas : « M. le comte, plus je m'occupe du départe- « ment que le Roi a bien voulu me confier, « plus j'apprécie l'étendue et le poids du farte deau dont je suis chargé. Je sens qu'il me « faut un second, en qui je puisse avoir une « pleine et entière coufiance, et qui soit en « état de me suppléer. Vous savez, M. le « comte , que j'ai déjà eu l'honneur de vous u en parler, et de vous prier de pressentir « Sa Majesté sur la demande que je me croyais « obligé de lui faire. Vous venez de me dir* v que le Roi trouvait bon que je lui propou sasse de m'adjoindre un officier-général, « sous le titre de directeur de la guerre, et « vous venez d'approuver le choix que j'ai « fait de M. le prince de Monlbarey pour rem- « plir cette place. Nous sommes de la même v. province: M. son père était de mes amis, « nous avons servi ensemble à la guerre, et « je crois que le rapprochement que je vous « propose ne fera que resserrer les liens d'es-
« time et d'amitié qui nous unissent déjà. » Chaque mot de ce discours avait augmenté ma surprise. M. de Maurepas y joignit des choses infiniment flatteuses sur mon compte, et finit par me dire, sans me laisser le temps de parler : « Je savais le projet de M. le comte « de Saint - Germain ; j'en ai déjà rendu « compte au Roi , qui approuve son choix. » Et à l'instant il sonna son valet de chambre de confiance, et Fenvoya chez le Roi, pour savoir si Sa Majesté trouvait bon qu'il descendît dans son cabinet avec M. le comte de Saint- Germain. Dès qu'il eut reçu la réponse approbative du Roi, il se rendit auprès de lui , avec le ministre de la guerre, et je les suivis. A peine avais-je eu le temps, dans l'intervalle du message et du retour du valet de chambre, de leur témoigner à l'un et à l'autre toute ma surprise et toute ma reconnaissance.
Arrivés dans le cabinet intérieur du Roi , M. de Saint-Germain lui dit : « Sire , M. de « Maurepas m'a assuré qu'il avait rendu « compte à Votre Majesté de la demande que « je me trouvais dans le cas de lui faire d'un « second avec lequel je pusse m'occuper des « affaires qu'il a plu à Votre Majesté de me « confier, et de la proposition que je comptais « mettre sous ses yeux de la personne deM.de
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r Montbarey pour remplir cette place. J'ai éta « témoin de la manière dont il a servi à la « guerre; il y a quinze ans qu'il est inspecte teur-général d'infanterie , et tous mes pré- « décesseurs ont été également satisfaits de « ses talens et de sa manière de travailler» « J'ose supplier Votre Majesté de confirmer « l'approbation que M. de Maurepas m'assure « que vous avez donnée au choix que j'ai « fait. » M. de Maurepas ajouta quelques mots à mon avantage , et le Roi , ayant pris la plume pour signer la feuille de ma nomination , que M. de Saint-Germain lui avait présentée, le Roi daigna me faire appeler, car j'étais resté dans la pièce qui précédait le cabinet intérieur. J'eus l'honneur de remercier Sa Majesté, et ce ne fut qu'après mes renier* cîmens , qui constataient la grâce qui m'était accordée, que le Roi me donna à lire la feuille qu'il venait de signer, et que j'appris que j'étais directeur de la guerre, poste créé pour moi , et qui n'avait jamais existé ; car les anciens directeurs de l'infanterie et de la cavalerie n'avaient été que les chefs des inspecteurs-généraux de ces armes, et n'avaient eu aucune connexion directe avec le secrétairo d'état de la guerre , dans ses fonctions administratives , quoiqu'ils eussent le travail avec
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lui, pour les parties relatives à la direction1 dont ils étaient chargés.
Le Roi daigna ajouter a la grâce qu'il venait de m'accorder les choses les plus flatteuses. Je sortis de son cabinet par l'intérieur, et je remontai , avec mes deux Mécènes , chez M. le comte de Maurepas, où j'eus enfin la liberté de donner essor à toute ma sensibilité. M. dé Saint-Germain sortit seul, en m'invitant à me rendre chez lui dans un quart d'heure ; et M. de Maurepas passa avec moi chez sa femme, pour lui apprendre tout ce qui venait de se passer et tout ce que je devais à son amitié. Comme elle m'aimait autant que son mari : elle fut dans le ravissement. Je les quittai tous deux pour me rendre à Tordre de mon ministre, qui, pendant le quart d'heure qu'il m'avait laissé , avait fait rassembler dans son cabinet tous les agens principaux de son ministère et tous les chefs de bureau. Lorsque j'y entrai, il me sauta au cou, et me présenta a ces messieurs en leur déclarant que j'étais directeur de la guerre, et que, par conséquent, j'étais un second lui-même , en qui il mettait toute sa confiance. Quoique la feuille de ma nomination ne portât que mon titre, sans parler des droits , privilèges et fonctions qui devaient être annexés à cette place ,. j'avais le»
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yeux assez ouverts, et j'étais trop intéressé pour ne pas examiner les visages de tous les assistant, et y lire les différentes impressions qu'ils éprouvaient. Depuis, ayant eu beaucoup à traiter avec tous ces individus , j'ai pu vérifier que je ne m'étais que très-peu trompé dans mes premières observations.
Tout ce dont je viens de rendre compte était révolu avant dix heures et demie du matin ; et, lorsque je sortis du cabinet ministériel , après avoir promis à M. de Saint-Germain de revenir dîner avec lui , et même de me rendre dans son cabinet avant dîner, j'eus le temps de passer chez le premier gentilhomme de la chambre du Roi , pour le pr;er de me faire faire nies remereîmens à Sa Majesté , à l'heure de son lever; d'aller de là chez Monsieur, pour lui rendre compte et lui foire hommage démon nouveau grade, dont il me fit compliment avec toute la chaleur et toute la franchise qu'il avait toujours avec moi.
J'arrivai au lever, où je fis mes remereîmens a. Sa Majesté. Lorsque tous les courte sans qui étaient présens me demandèrent de quelle faveur j'ava'S été honoré, et que je leur eus dit que Sa Majesté m'avait nommé directeur de la guerre, ceux qui étaient les plus liés avec moi, voulurent savoir ce que c'était
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que cette place. Je ne pus satisfaire leur curiosité, n'en sachant rien moi-même. M. de Saint-Germain, qui s'était rendu au lever, pour me présenter, conjointement avec le premier gentilhomme de la chambre, ne put, dans le moment, leur donner de plus grands éclaircissemens que moi. Ce ne fut qu'après cette présentation, que je pus rentrer dans mon appartement pour écrire à madame de Montbarey tout ce qui venait de se passer, et la prier de venir me joindre à Versailles, où j'étais forcé de rester.
Il fut réglé qu'on me préparerait un appartement dans l'hôtel des bureaux de la guerre, où madame de Montbarey et moi nous pussions être logés commodément 5 et, en attendant que les arrangemens nécessaires à cet établissement fussent faits, je demeurai dans mon appartement au château, dans le rez-dechaussée de la galerie des Princes.
Toutes mes connaissances, tous mes amis, se crurent obligés de venir me faire des félicitations; je les reçus avec reconnaissance , mais ils me quittèrent sans savoir , plus que moi , l'étendue et la nature de l'emploi dont ils étaient venus me féliciter. Madame de Montbarey n'y vit, dans le premier moment , qu'un esclavage pour elle : puisqu'elle était obligée
de demeurer avec moi dans un séjour qu'elle détestait.
Le premier jour, comme je l'ai dit , je dînai chez M. le comte de Saint-Germain. Rien ne peut égaler les marques d'amitié paternelle qu'il me donna, quand nous fûmes seuls. Il me dit que, dorénavant, nous ne devions plus faire qu'une seule et même personne; et, comme dans cette première conversation il me parla très-souvent de son respect et de son attachement pour M. le comte de Maurepas, je compris aisément que le désir de plaire a ce ministre et de s'assurer sa bienveillance, par le crédit qu'il me croyait auprès de lui, était entré dans le projet de ma nomination à la place de directeur de la guerre , autant , au moins, que l'ancienne amitié qui l'avait uni à mon père, et l'affection qu'il m'avait personnellement témoignée, tant à la guerre que depuis la paix.
Nous entrâmes ensuite dans la discussion de ce dont j e serais spécialement chargé sous ses ordres. Je vis que son projet était de me donner entièrement la surveillance des bureaux de la guerre , l'examen des mémoires des officiers de tout grade , que j'y fisse des notes , des observations , et que j'en fisse le renvoi aux divers bureaux charges des parties auxquelles
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ces mémoires seraient relatifs ; qu'il voulait que je fusse présent au travail des chefs de bureau :vec lui , avec voix délibérative et consultative. Il me dit qu'il me ferait part de ses vues, et j'ei trevis qu'ayant jugé , par la manière dont le Roi m'avait reçu, que ce prince avait de la bienveillance pour moi , il ne tarderait pas à me charger de rendre compte à Sa Majesté, de l'exécution en détail de la plus grande partie de ses ordres journaliers.
Je rçndia compte à M. de Maurepas de mon installation dans mon nouveau poste ; et je lui promis d'apporter toute la sagesse et toute la circonspection dont j'étais capable, dans l'exercice de mes nouvelles fonctions.
Mon assiduité dans le cabinet de M. le comte de Saint-Germain, le rôle muet auquel je m'étais condamné pour les premiers mo~ mens de mes fonctions ministérielles, me laissèrent le temps , et me fournirent les moyens d'étudier et de connaître à fond le caractère présent de M. de Saint-Germain et de tous les chefs de bureau et autres personnes marquantes employées dans le département de la guerre.
. Je dis le caractère présent de M. de Saint- Germain , parce qu'il s'en fallait de beaucoup alors que ce fût le même homme que j'avais
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connu autrefois. Son âge, ses infirmités secrètes, et plus que cela encore, sa retraite forcée , à cause de son peu de fortune, dans une petite ville de province, toutes ces causes réunies avaient concouru à rétrécir prodigieusement ses idées, à ne lui laisser que les préventions que tout officier particulier prend toujours contre les dispensateurs en chef et en sous-ordre des grâces de la cour, un grand attrait pour les nouveautés et les changemens dont il pourrait s'attribuer la gloire, et le désir de réaliser, dans le moment de sa puissance, les vœux qu'il avait faits, soit lorsqu'il était officier particulier en France , où le bon ton des cafés était de blâmer toutes les opérations du ministère , soit lorsqu'il servait en Allemagne , où les militaires se dédommagent des succès de la France qu'ils jalousent, par la censure de son administration qu'ils ne connaissent pas.
Enfin , avec beaucoup d'esprit naturel, avec des connaissances que sa première éducation chez les Jésuites l'avait mis dans le cas de cultiver, avec des talens militaires, et une réputation appuyée sur des actions brillantes et des succès , je pense que M. le comte de Saint -Germain arriva dix ans au moins trop tard au ministère de la guerre , et
qu'à l'époque où il y fut appelé, sa machiner morale et physique était déjà trop décomposée , pour qu'il pût, sans inconvéniens, soutenir long-temps le fardeau qui lui était imposé.
Tous les secrétaires d'état de la guerre qui l'avaient précédé, occupés des intrigues de la cour, ou des grandes parties de l'administration générale ? s'étaient reposés de tous les détails intérieurs sur les chefs de bureau , qui, à la rigueur, n'auraient dû être que des espèces de secrétaires, exécuteurs scrupuleux des ordres du ministre, et ne devant rien prendre sur eux. Us étaient devenus, par l'incurie des ministres 7 les véritables ordonnateurs, chacun dans leur partie; ils donnaient des audiences , où ils recevaient même quelquefois avec morgue et hauteur des officiersgénéraux qui avaient besoin d'eux ; et lorsqu'ils venaient travailler et apporter leurs porte-feuilles à leur ministre , profitant* souvent des grandes affaires dont il était occupé , et du peu de temps qu'il pouvait donner à leur travail, ils ne faisaient, pour la plupart , que lui présenter à signer leurs propres décisions, pour qu'elles pussent acquérir la sanc^> tion ministérielle. Cet abus était fait pour choquer tout ministre occupé essentiellement
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de sa chose, mais il parut encore plus révoltant à M. le comte de Saint - Germain , qui était arrivé à la cour avec toute la prévention possible contre ces êtres déplacés, dont luimême avait éprouvé, dans plus d'une occasion, la hauteur et même l'impertinence.
En supposant que , lors de la guerre de 1 7 57, le comte de Saint-Germain, vivant avec les troupes , et uniquement occupé de l'état militaire, eût été parfaitement au fait de tout ce qui pouvait y être relatif, l'espace de temps qui s'était écoulé depuis qu'il avait cessé d'être employé à l'armée, lui avait fait perdre de vue une partie des changemens que le duc de Choiseul et ses successeurs avaient introduits dans l'ordre et la hiérarchie militaire. Si son esprit caustique lui en avait appris assez pour critiquer ce qui avait été fait , il n'avait aucune connaissance de détail sur ces changemens, et ne pouvait les recevoir que de ces mêmes chefs de bureau ou premiers commis de la guerre, contre lesquels il ne cessait de déclamer, et avec si peu de précaution, qu'aucun d'eux n'ignorait tout le mal qu'il en pensait. Le goût qu'il avait pour modifier tout ce qui existait dans l'ordre militaire , le forçait cependant à avoir fréquemment recours à chacun d'eux pour connaître
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tous les détails des choses établies auxquelles il voulait faire des changemens.
Cette obligation le mettait, à chaque instant du jour, dans la nécessité de les faire appeler, et, comme il ne se piquait pas de discrétion sur leur compte, que chacun d'eux gavait tout le mal qu'il en pensait, et que ce n'était que forcément qu'il avait recours à eux, on peut aisément se faire une idée du peu de bonne volonté qu'ils apportaient dans l'exécution de ses ordres ; ils ne faisaient qu'obéir a la lettre , sans l'aider réellement.
De là naquirent toutes les difficultés qu'il trouva journellement dans la confection du plan de changemens qu'il comptait proposer au Roi. Ces difficultés continuelles qu'il s'était créées par son indiscrétion, quadruplaient son travail et le fatiguaient prodigieusement. Tous les soirs, vers les neuf ou dix heures, lorsqu'il sortait de son cabinet, excédé de travail, il se répandait en plaintes amères et peu ménagées sur le compte des chefs de bureau en général, et nominativement sur le compte du dernier avec lequel il venait de travailler, et cela sans trop se mettre en peine des gens qui l'entendaient exhaler ses plaintes.
Chacun de ses mots était retenu, et rapporté dans l'instant aux intéressés, souvent
peu fidèlement , et augmentait le mécontentement de tous les sous-ordres.
■ Ce genre de scènes qui se renouvelaient tous les soirs, ne fut pas plutôt connu, que tous les intrigans , tous les faiseurs de projets, et la foule des gens qui se piquent de savoir écrire , ne désemparèrent plus de Fanticharnbre du ministre, et y attendaient que , rentré chez lui, il commençât à se plaindre de tous ceux qui travaillaient sous ses ordres ; abondant alors dans son sens, ils cherchaient a gagner sa confiance; et lorsqu'il se plaignait de ce que ses idées ou ses plans étaient mal entendus ou mal rendus par ses chefs de bureau , ils se mettaient en avant ? s'offraient a rectifier les erreurs des commis, et à se charger de la rédaction des pensées du ministre* flatté de trouver des gens qui applaudissaient à sa mauvaise humeur, et qui se présentaient volontairement pour remplacer ses employés, le comte de Saii t-Germain finit par leur distribuer la rédaction de ses projets de changement, dont le plan pouvait bien être utile, mais dont les rédactions partielles rendirent les parties incohérentes, parce que chacun des rédacteurs travailla beaucoup plus d'après 6es vues individuelles que d'après celles du ministre*
Si M. le comte de Saint -Germain s'était servi de son esprit pour se choisir un conseil sévère, au jugement duquel il eût soumis les raisons qu'il croyait avoir de proposer au Roi les changemens qu'il comptait faire dans l'armée y si, d'après ce premier pas fait, il eût présenté à ce juge les programmes de ces changemens, et la manière dont les différens faiseurs, dont il avait adopté le travail, les avaient remplis, M. de Saint-Germain , averti, aurait sans doute tout autrement tracé et fait exécuter ses plans de réforme , ou plutôt , la refonte totale de l'armée ; et, au lieu de bouleverser tout le système militaire , pour n'y substituer que des nouveautés sans liaison , il eût formé un ouvrage véritablement utile à la nation, avantageux pour tout ce qui composait l'état militaire, profitable aux intérêts du Roi, et qui eût mis la dernière main a la réputation que cet excellent officier s'était acquise par ses services.
Mais, par malheur pour lui, M. de Saint* Germain se laissait toujours arracher sa con^ fiance, et ne savait pas la placer dans des per* sonnes dégagées de tout intérêt particulier.
Je ne fus pas assez enivré du brillant de ma place de directeur de la guerre pour me persuader que ce fût à mon mérite personnel et
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à mes talens administratifs ou militaires que je dusse le choix qu'avait fait de moi M. de Saint-Germain. Je ne fus pas long-temps à ni'apercevoir que le ministre, homme de trèsbonne maison, officier-général très-distingué, mais d'un âge avancé, et ne tenant à personne à la cour , où il était aussi étranger que s'il fût arrivé de la Chine, avait jugé qu'en m'associant à ses travaux, en apparence, il allait s'étayer, et se former une famille à Versailles qui s'intéresserait à ses succès et le soutiendrait; que la maison de Mailly et ses attenances , auxquelles j'appartenais de si près , et plus encore , M. et M.me de Maurepas, auxquels je tenais par l'amitié bien plus que par les liens du sang, l'adopteraient lui-même, après l'adoption qu'il aurait faite de moi. Je crois pouvoir assurer que l'idée de se faire, à la cour, une famille de la mienne, fut la raison déterminante qui l'engagea à m'associer à ses travaux. Cette observation, faite de bonne heure, me porta à être infiniment circonspect dans ma conduite : et quand j'aurais eu de la disposition à me livrer entièrement à lui, ses réticences continuelles sur ses projets, le secret qu'il me faisait de la confiance qu'il accordait aux intrigans et aux faiseurs de son antichambre, les plans, dont il ne me
communiquait que les résultats, en mêles donnant comme ses déterminations personnelles, tout m'aurait prescrit la conduite que je devais tenir, et que je soutins pendant toute sa vie ministérielle.
Quand le temps et mes réflexions sur ma position réelle m'eurent convaincu que je ne me trompais pas sur la portion de confiance que M. de Saint-Germain avait en moi , je crus de la prudence d'en faire part à M. le comte de Maurepas, auquel cependant je tus, comme je le devais, tout ce que je p( nsais de la plupart des opérations imaginées par les faiseurs, et que M. de Saint-Germain lui communiquait avant de les porter à la sanction du Roi. Je pensai que la reconnaissance ule devait m'imposer silence à l'égard d'objets sur lesquels il était possible que je me trompasse ; et que, si je devais soumettre au premier ministre les principes de ma conduite da* s 1 place que je remplissais, c'eût été manqu sous tous les rapports, au ministre qui m'avait adopté comme son fùs^ si jem'ab.i ss s à de^ venir le censeur de ses opérations , et me ravaler , par là , au rôle d'espion. Je me contentais , lorsque j'étais consulté ar M. dç Maurepas , de lui faire sentir que je n'étais pas du même avis que M. de Saint-Gei-
main , sans chercher à faire prévaloir le mien 5 et la suite du compte que je me rends fournira la preuve que, même lorsque le Roi daigna par fois me demander, en présence de M. de Saint-Germain , mon opinion particulière sur les mesures proposées par ce ministre , je me contins toujours dans les bornes que me prescrivaient la sagesse et la circonspection la plus scrupuleuse, conformes à la position d'un élève envers son supérieur et son maître en administration. Cette réserve, qui me fut depuis reprochée , fut la règle de ma conduite pendant tout le temps que je remplis seulement la place de directeur-général de la guerre; et si, quelquefois, au travail particulier du Roi , où j'accompagnais le ministre , je me permis de faire quelques observations , ce ne fut que lorsque Sa Majesté m'eut accordé le titre de secrétaire d'état en survivance, et, par cette grâce, m'eut fait un devoir impérieux d'émettre mon opinion personnelle , dans les cas très-rares où je croyais le bien du Roi et de l'Etat essentielle 7 ment intéressé. Ces occasions, comme je l'ai dit , très-rares, me méritèrent les bontés du Roi, qui porta la considération pour M. le comte de Saint-Germain , au point de ne pas m'en donner des preuves directes d'approbar .iion en sa piésenccj mais Sa Majesté faisait
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passer jusqu'à moi son assentiment par M. le comte de Maurepas, qu'il chargeait spécialement de me le transmettre j et cette manière d'agir faisait alors deux heureux, par la tendre amitié et l'intérêt vraiment paternel que le ministre en chef prenait à moi.
Il n'y eut qu'une seule opération de M. de Saint-Germain que je me permis de blâmer, même en sa présence, devant le Roi, et contre laquelle j'osai émettre mon avis dans toute sa force, ce fut celle de la réforme de la maison militaire du Roi.
Dans le cabinet de mon ministre, lorsqu'il m'en communiqua le projet, je lui fis les plus vives représentations contre cette idée, qui, selon moi, ne portait qu'un caractère de lésine, et qui me paraissait l'effet de la jalousie existante entre les troupes de ligne et les corps privilégiés qui composaient la garde du prince. Je convenais cependant que ces corps étaient susceptibles de quelques réformes, à cause des abus excessifs qui s'y étaient introduits, depuis la guerre de ij/[i. Je convenais aussi que la grande quantité d'officiers -généraux qui sortaient de la maison du Roi, et qui, souvent, ne connaissaient de la guerre que la partie très-étroite et très-minutieuse du service, en apparence militaire, qui se faisait à
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la suite de la cour, pouvait avoir beaucoup d'inconvéniens, lorsque, par la faveur , résultat de leurs relations , ces officiers-généraux parvenaient à se faire employer dans leurs grades à l'armée, où, quelquefois , leur ignorance pouvait compromettre les troupes à leurs ordres , et j'en citais moi-même des exemples^ mais je soutenais que, lorsque ces corps servaient à la guerre , il était juste de les faire participer aux promotions et à la distribution des grâces du Roi^ dans une proportion égale aux troupes de ligne, quoiqu'il fût juste de restreindre leur participation aux promotions à celles qui seraient faites à la suite des campagnes de guerre, et de fixer, en temps de paix, à une quantité bornée, les officiels qui pourraient être promus aux grades supérieurs.
De toutes les opérations intérieures du régime de Louis XIV , l'établissement de cette maison militaire me paraissait celle qui avait le plus contribué à la majesté de sa cour, et qui portait le plus éminemment Fempreinte du caractère de ce grand monarque. Ses conquêtes, ayant prodigieusement augmenté le royaume, lui avaient fait naître l'idée vraie qu'un seul homme ne peut inspirer le respect inaltérable à la personne sacrée du Roi , sans