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une grande représentation qui impose; et qu'en s'entourant sans cesse d'une grande portion de sa noblesse, il mettait un intervalle immense et inexpugnable entre sa personne et les malveillans qui auraient pu vouloir en approcher avec des motifs pervers. Louis XIV avait senti avec génie combien cette représentation , que des censeurs auraient pu n'envisager que comme une suite de son orgueil . n'était qu'une précaution éclairée contre le caractère léger et moutonnier du peuple français j sujet à saisir toutes les impressions qu'on veut lui donner , et à ne réfléchir qu'après s'être laissé entraîner aux plus terribles excès, quand des factieux ou des brouillons ont trouvé le moyen de le séduire par des motifs spécieux.
La part que ce grand monarque eut toujours l'attention de faire prendre à ses conquêtes par ces corps privilégiés, fut un appât qui fit désirer à toute la noblesse d'y servir , ainsi que les récompenses qu'il sut distribuer sagement à tous ceux qui se distinguèrent à la guerre par des services réels. Mais ce qu'il fit alors par justice et par de grandes vues, tourna depuis en droit. Il ne fallait en accuser que la bonté de son successeur, et surtout la faiblesse ou plutôt la bassesse des
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ministres, qvii n'avaient pas osé mettre sous les yeux de Louis XV les ineonvéniens de la profusion des grâces dans sa maison, et qui avaient cru , par une fausse et basse politique, se faire des créatures et des appuis à la cour, en prodiguant des récompenses, objet de la jalousie et du mécontentement du reste de l'armée. Je disais à M. le comte de Saint-Germain que, s'il était juste et sage de faire disparaître ces abus énormes ? il était essentiel de conserver ces corps et cette brillante représentation ; qu'elle était indispensable à l'éclat et à la conservation du trône ; et alors j'étais loin de prévoir que, quinze ans plus tard, on verserait des larmes de sang sur la destruction totale de cette maison militaire, dont l'existence eût épargné à la nation française un opprobre ineffaçable! Mais n'anticipons pas sur les événemens et sur les temps.
Pour donner à ma résistance contre ce pro jet, destructeur selon moi, toute la force que je croyais nécessaire pour en empêcher l'adoption , je commençai par me faire la seule objection personnelle qu'on pût m 'opposer, d'après mon intérêt , comme (api laine de la compagnie des Gardes-Suisses de Monsieur, car la réforme devait porter sur la maison
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militaire des princes, aussi bien que sur celle du Roi. On n'avait pas manqué de prévenir le ministre que, par ce motif, je ne serais pas de son avis; mais, après avoir fait, à cet égard, une déclaration qui devait prouver mon désintéressement, je n'en demeurai pas moins ferme dans mon opinion ; et ce fut la seule occasion où, étant le premier agent du ministère de la guerre, je me trouvai en opposition directe avec M. le comte de Saint-Germain.
Je dois avouer que j'aurais pu déjouer le projet du ministre par le moyen de M. le comte de Maurepas, qui déjà pensait à peu près comme moi, par l'effet de ses habitudes. J'aurais pu profiter de l'ascendant que me donnait son amitié , et renverser totalement le plan des novateurs. Mais si Ton considère qu'alors je n'avais de ministériel qu'un titre apparent, et qui, d'un moment à l'autre, et sans formalité, pouvait être anéanti, et ne me laisser que le ridicule d'avoir eu un vernis ministériel ; que ma carrière militaire aurait pu souffrir de ma grandeur éphémère, je crus qu'il était de la prudence de ne pas user de toute mon influence sur M. de Maurepas , et de me borner à ne pas dissimuler mon opinion, même en présence du Roi, ce que je
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ne manquai pas de faire , quand l'occasion s'en présenta. Sa Majesté m'écouta avec beaucoup d'attention ; et je dus juger qu'elle était disposée à penser comme moi, pour peu que M. de Maurepas eût appuyé mes représentations, mais ce malheureux prince finit par céder à l'obstination de M. de Saint-Germain qui ne fut pas contredit formellement par le premier ministre, et mon opposition fut mise de côté. Je dus cependant croire intérieurement que le Roi n'avait pas désapprouvé ma résistance , ni la manière franche et claire avec laquelle je m'étais permis de l'énoncer. Il me traita très-bien, et, dès le lendemain, il m'en donna, en public, des preuves marquées.
Je ne sais si M. de Saint-Germain, malgré son triomphe, ne s'aperçut pas que le Roi avait un moment partagé mon opinion , et s'il ne demeura pas persuadé que j'aurais pu faire prononcer le premier ministre contre son projet de réforme. J'ignore s'il fit part à ses conseillers intimes et a ses faiseurs, de ce que je m'étais permis de dire contre leurs plans ; mais je dois convenir qu'il ne m'en fit pas plus mauvaise mine. Cette cordialité apparente pourrait bien avoir eu pour principe cette morale jésuitique dans laquelle il avait
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été nourri, avant d'embrasser la carrière militaire, et qui m'a toujours paru n'être pas totalement détruite dans son esprit.
Lorsque le Roi appela au ministère de la guerre M. de Saint-Germain, qui n'avait ni accointances, ni habitation à Paris, il lui donna, pour demeure, un hôtel , dans l'enceinte de l'arsenal, à Paris, dont il avait prolongé la jouissance à madame de Saint-Germain , après la mort de son mari. Moi, je logeais toujours dans la même maison que j'occupais depuis sept ans, rue Saint-Dominique, faubourg Saint-Germain. Cet éloignement de près d'une lieue laissait aux faiseurs du ministre tout le temps nécessaire pour le séduire par leurs principes réformateurs. Du moment que son goût pour les nouveautés leur fut connu, que la nature de son esprit, porté au blâme de tout ce qui existait , leur eut laissé entrevoir le moyen de le capter en faveur de leurs productions aussi gigantesques que destructives, je devins l'objet de leurs craintes. Quoique je misse dans mes représentations toutes les précautions possibles et une grande modération , je devins l'objet de leur exécration. Je m'en souciais fort peu, et je dois croire qu'ils ne pouvaient en douter.
Us avaient totalement séparé le ministre de
ses bureaux , dont ils accaparaient \ autant qu'ils pouvaient, la besogne de confiance, quoiqu'ils fussent toujours obligés d'yrevenir pour tous les détails, puisque les premiers commis de chaque bureau avaient entre les mains les dépôts et les pièces, sans lesquels ils auraient marché de bévue en bévue.
Mon opposition marquée, quoique infructueuse, à la réforme de la maison militaire du Roi, leur donna beaucoup d'inquiétude; et, soit par leurs suggestions, soit que M. de Saint-Germain soupçonnât que je fusse assuré des bontés du Roi , et que l'amitié de M. de Maurepas pour moi lui fît ombrage , et qu'il voulût en diminuer l'influence, en dénaturant la place où sa politique plus que son affection m'avait appelé, il imagina, un jour, comme moyen de lui ôter la valeur d'opinion qu'elle pouvait avoir, de proposer à M. de Maurepas de nommer un intendant de la guerre, pour se décharger sur lui de toutes les parties du travail relatives a la comptabilité. 11 fit choix, pour cette place , de M. Sénac de Meillan , fils d'un premier médecin du feu Roi , maître des requêtes et intendant du Hainault, fort jeune encore , mais ayant du talent et de l'esprit , et qui lui avait été indiqué par ses faiseurs et conseils secrets, qui étaient en grande liaison
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avec lui. M. Sénac de Meillan avait promis, pour condition de son élévation^ de travailler saus relâche à me détruire auprès du ministre de la guerre , et de profiter de toutes les occasions qui se présenteraient pour me dégoûter d'une position qui me condamnait à un rôle purement passif, puisque je n'entrais dans aucun des conseils, et que je n'étais consulté que pour la forme. On pensait, avec quelque raison, que ce nouvel intermédiaire entre moi et les bureaux réduirait à rien mon influence dans tout le département de la guerre. Je sentis , dans le moment où M. le comte de Saint-Germain me fit part de cette nouvelle idée , en ajoutant qu'il en avait déjà parlé à M. de Maurepas, toutes les suites désagréables que son exécution pouvait avoir pour moi ; d'autant que je prévis d'abord que ce nouvel intendant delà guerre, une fois établi, se trouvant maître des requêtes , ne manquerait pas de se faire charger , pour le conseil des dépêches , du rapport de toutes les affaires contentieuses des provinces qui dépendaient du ministère de la guerre. J'en parlai dans ces termes a M. le comte de Maurepas , sans insister pour qu'il se refusât à cette innovation -7 mais, peu de temps après l'installation de M. Sénac de Meillan , ayant eu des preuves
certaines de son accord avec les faiseurs, et de son projet de m'éliminer, et de me faire éprouver des dégoûts, j'arrivai un matin, de très-bonne heure, chez M. le comte de Saint- Germain , avec ma démission de la place de directeur de la guerre, en le prévenant que j'avais fait part de ma résolution motivée à M. le comte de Maurepas. Je le priai de la faire accepter par le Roi , et m'étendis en remercîmens sur toutes ses bontés pour moi, lui en demandant la continuation dans l'exercice de ma charge d'inspecteur-général d'infanterie, aux fonctions de laquelle j'allais, à l'avenir, me borner sous ses ordres.
Le ton simple avec lequel je lui déclarai que j'étais devenu parfaitement inutile depuis l'installation de M. de Meillan , et que ma position amphibie ne pouvait que mettre de l'embarras dans les rouages de la machine administrative de la guerre, surtout la connaissance que j'avais donnée de ma résolution à M, le comte de Maurepas, et le ton d'amitié respectueuse et reconnaissante dont j'accompagnai ce que je lui disais, tout cet ensemble fit un effet que je ne peux rendre sur M. le comte de Saint-Germain , qui , me sautant au cou, fit tout ce qui dépendait de lui pour me faire changer de resolution. Je me montrai
inébranlable. Voyant qu'il no pouvait ricfë persuader, il fit demander sa chaîse à porteurs et me pria de monter à l'instant avec lui chez le premier ministre, auquel il fit demander une entrevue pour affaire pressée. Le temps nécessaire pour avoir la réponse fut employé en démonstrations très-vives, de sa part, d'amitié, de regrets ; et il lui échappa l'aveu que j'avais raison d'avoir aperçu quelque diminution dans sa confiance, et surtout d'être choqué des démarches que Ton avait pu faire contre mon avis, tendant à diminuer ma considération. Nous montâmes chez M. de Maurepas, qui, nous voyant arriver ensemble , se douta bien , d'après la confidence que je lui avais faite, de ce dont il allait être question. Rien n'égala les effusions de cœur de M. le comte de Saint -Germain, qui devinrent des preuves irrésistibles de ce dont j'avais prévenu le premier ministre. Après une conférence de plus d'une heure, tout fut convenu d'accord entre nous. La retraite de M. Sénac de Meillan fut décidée , et son remplacement, non pas dans la place d'intendant de la guerre , qui fut supprimée , mais dans celle d'intendant des bureaux de la guerre, par M. d'Ervillé , commissaire des guerres, assez proche parent de M. de Saint-Germain,
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avec la surveillance directe des bureaux , et plus spécialement de toutes les parties de la comptabilité. M. de Maurepas nous laissa tous deux dans son cabinet, et descendit chez le Roi, pour lui rendre compte, dans le plus grand détail , de tout ce qui venait de se passer. Sa Majesté approuva et signa les arrangemens que lui présenta M. de Maurepas, et ajouta pour moi des choses très-flatteuses ; et nous entrâmes , après deux heures , parfaitement unis , M. de Saint-Germain et moi7 dans le cabinet ministériel de la guerre. 11 s'occupa immédiatement de faire connaître k M. Sénac de Meillan la suppression de sa place ; et lui apprit qu'il était réintégré dans celle d'intendant de province. Ce fut en cette qualité qu'il fut placé à la Rochelle , lorsque cette intendance vint à vaquer, car celle du Hainaut, qu'il occupait avant son installation au département de la guerre , avait été donnée au moment de sa nomination.
Cet événement très-marquant dans ma vie ministérielle, nous remit, M. de Saint-Germain et moi, dans notre première intimité, détruisit tous les germes de mécontentement qui avaient pu exister entre nous, et confondit les espérances des faiseurs et de mes ennemis cachés ou découverts, qui, ne pouvant me
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prendre par mes fautes, à cause de ma trèsgrande circonspection , avaient compté me forcer à la retraite par les dégoûts qu'ils cherchaient à me donner, et par les pointilleries dont ils m'aiguillonnaient chaque jour.
Dès cette époque, ils ne prétendirent plusà me déjouer ; ils changèrent complètement de conduite envers moi, parce qu'ils sentirent qu'après avoir évité le piège qu'ils m'avaient tendu et m'en être tiré à mon avantage, ils seraient peut-être un jour dans la nécessité de compter avec moi. Ils devinrent aussi attentifs pour moi , qu'ils s'étaient auparavant montrés avides de me rompre en visière, sinon publiquement ^ du moins par leurs manœuvres et leurs insinuations secrètes, visà-vis M. le comte de Saint-Germain.
J'ignore par quels motifs le ministre ne cacha point à M. d'Ervillé, son cousin, lorsqu'il l'installa comme intendant des bureaux delà guerre, que c'était à moi, en grande partie, qu'il devait sa nomination ; mais, depuis, je dus toujours compter sur son attachement, et il m'en donna des preuves par la suite, de même que tous les chefs de bureau, surtout les sieurs Campy et Saint-Paul y qui avaient eu beaucoup à se plaindre de la clique des faiseurs. Ces deux derniers me cou-
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sidérèrent comme leur sauveur 5 et, sans que je fusse dans le cas de me former un parti ou que j'en eusse l'idée, je m'aperçus facilement que je pouvais compter sur eux.
Mes agrémens , dans ma place éphémère , augmentèrent insensiblement. Ceux mêmes qui avaient pensé que, souvent divisés d'opinion , le ministre et moi , sur quelques-uns des projets qu'il enfantait, il se glisserait de la division entre nous deux, et que, très-probablement, je quitterais la place que j'avais, sans autre avantage que la ridicule apparence d'une faveur passagère, furent totalement déconcertés , dans les premiers jours d'avril 1777, lorsqu'ils apprirent que le Roi m'avait nommé secrétaire d'état adjoint au ministère de la guerre. Cette grâce insigne me donnait une existence réelle, et annonçait que le Roi me regardait comme devant un jour succéder à M. de Saint-Germain 5 et , comme à Paris et à la cour, le moindre événement est marqué par un calembourg ou une épigramme, bonne ou mauvaise, dès ce jour-là, on ne me nomma plus que le prince héréditaire. M. de Maurepas, à qui toute plaisanterie gaie était en droit de plaire, saisit celle-ci, et elle dedevint pour moi un titre que l'événement justifia avant la fin de l'année.
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Dès que, par ce titre, vraiment ministériel cl effectif, j'eus mon entrée au conseil des dépêches, où je fus très-accueilli par le maréchal prince de Soubise et M. de Sartines, tous deux ministres, qui m'aimaient réellement, et par M. de Vergennes, qui affectait le même sentiment, M. de Saint-Germain se déchargea sur moi de tous les rapports au conseil, et de toute la correspondance relative aux provinces frontières dépendantes de l'administration de la guerre. Cette partie de travail devint mon véritable département, et m'occupa entièrement, si bien , qu'au lieu d'être, dans le cabinet ministériel, un auditeur inactif de toutes les nouveautés dont les faiseurs entretenaient le ministre, je fus beaucoup moins assidu auprès de lui, et ne le vis qu'aux heures qu'il m'indiquait pour que je lui rendisse compte de la besogne dont j'étais spécialement chargé. Le reste de la journée , je le passais dans mon cabinet ou dans mon appartement, à l'hôtel des bureaux de la guerre , où le sieur Campy, chef du bureau des affaires contentieuses, travaillait avec moi, ainsi que les autres premiers commis qui avaient à traiter des affaires relatives aux attributions particulières qui m'étaient confiées.
Dès ce moment, les faiseurs eurent tout le
temps de circonvenir le ministre; mais je dois faire remarquer qu'ils eurent toujours, ou presque toujours, l'attention de me prévenir de ce dont ils étaient chargés, sans doute pour sonder mon opinion, et dans leur propre intérêt. Je me fis une loi, dans ces cas de consultation, de leur parler vrai, de leur dire franchement ce que je pensais des vues de M. le comte de Saint-Germain, et de m'expliquer, sans détour, sur la forme et sur la manière dont ils me disaient qu'ils se proposaient de les remplir.
Je jouissais alors d'un état parfaitement agréable. Le Roi avait fixé mes appointemens de secrétaire-d'état adjoint à soixante mille livres, en y comprenant mon traitement primitif d'inspecteur-général d'infanterie; et ces appointemens suffisaient pour me faire tenir une bonne maison à Versailles, dont madame de Montbarey faisait très-bien les honneurs. J'avais tous les jours un très-bon dîner, où je cherchais à réunir les militaires les plus distingués et la meilleure compagnie de la cour.
Le soir, je passais deux ou trois heures dans le cabinet du premier ministre, ou bien chez madame de Maurepas, où presque toute la cour se rassemblait. Je me couchais de trèsbonne heure, et, selon mon usage, j'étais
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levé de grand matin , et très-assidu au travail. J'avais d'autant moins de répugnance à mener cette vie régulière, que je n'avais plus, comme je l'ai dit, aucun attachement à Paris depuis le mariage de madame Casanova. Je n'avais formé aucune liaison directe, et je vivais sur les épaves, qui ne se présentent que trop souvent pour les personnes en faveur, par le moyen desquelles on peut espérer quelque grâce. Les bonnes ou les mauvaises fortunes de ce genre n'exigent aucun soin et s'offrent d'elles-mêmes quand on est encore dans Tâge d'en profiter. Cette manière convenait parfaitement à ma position, car je n'aurais pu donner les soins exigés par un attachement en règle, sans prendre prodigieusement sur le temps que je devais, par devoir, consacrer aux affaires. Quoique les rapports au conseil des dépêches fussent le seul objet réel de mon travail, M. le comte de Saint- Germain croyait devoir m'appeler, par convenance, aux grandes discussions dans son cabinet , beaucoup plus par crainte d'être desservi par moi auprès du premier ministre, que par une véritable confiance. Il me faisait lire d'avance ce qu'il voulait communiquer à M. de Maurepas , ou ce qu'il devait porter au travail du Roi , auquel j'assistais toujours, de-
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puis que j'étais secrétaire-d'état adjoint. D'ail*» leurs, tous les chefs de bureau , même ceux qui se défiaient de moi , parce qu'ils savaient que je pouvais avoir ou avoir eu à me plaindre d'eux, se croyaient, par politique, obligés de me ménager; et, me regardant comme le soleil levant, ils me soignaient et ne manquaient pas de venir me communiquer toutes les expéditions que le ministre leur renvoyait. J'étais donc au fait de tout , mais aussi toute ma journée était remplie sans que je pusse disposer d'une heure.
En rendant justice a Pesprit et aux talens reconnus de M. le comte de Saint-Germain 9 j'ai dit qu'il était naturellement jaloux, et que le malheur et l'âge l'avaient rendu défiant. J'en eus la preuve un jour que je dînais chez lui , dans la maison que le Roi lui avait donnée, à l'Arsenal 7 et dont il n'avait pas encore fait assurer la jouissance a madame de Saint-Germain, après sa mort.
Me regardant comme son successeur, il lui vint dans la tête que je pourrais avoir envie de sa ma'son, qui lui plaisait fort. Craignant que je ne vinsse à la convoiter, il me conduisit a une fenêtre qui donnait sur un vaste emplacement , dépendant de l'Arsenal et limitrophe de sa maison. Cet emplacement im-
mcnsc, était couvert de jardins ; mais, dans la partie la plus voisine du jardin public de l'Arsenal, on remarquait un très-long bâtiment, termine par un gros pavillon donnant sur la rivière, qui, jadis, avait servi à des bains construits pour madame la duchesse du Maine, lorsque le duc du Maine disposait k son gré de tout l'Arsenal, par sa charge de grand-maître de l'artillerie de France. Le rez-de-chaussée du pavillon ne contenait que les bains et des emplacemens pour toutes les commodités nécessaires à ce service. Un superbe salon sur la rivière , d'une forme trèsagréable, et un appartement très-commode, occupaient le premier étage; et dans le comble, en attique, il y avait des logemens qui pouvaient servir à des domestiques. Une trèsgrande étendue de bâtimens, y joignant, avait donné jadis, à M. et k M.me du Maine, la facilité de loger les personnes qui leur étaient attachées. Mais tous ces bâtimens , par l'effet du temps ? et la non habitation , et même le pavillon , tombaient presque en ruines, et avaient l'air du délabrement. M. de Saint-Germain 7 en me montrant ce terrain de sa fenêtre, me dit : « Prince, nous sommes « logés bien loin l'un de l'autre \ il vous faut (( plus d'une heure pour venir de la rue Saint-
« Dominique ici ; ne seriez-vous pas bien aise t< que nous fussions plus rapprochés? S*il « vous convenait d'habiter ce grand emplace- « ment, on pourrait le demander au Roi pour «< vous, et vous le faire arranger d'une man nière agréable. Allez le voir en détail . » Je me rendis à son invitation; et 7 comme je lui en parus content, dès qu'il se rendit à Versailles, il en parla à M. le comte de Maurepas ; tout fut convenu entre eux, et il en porta la feuille au premier travail qu'il eut avec le Roi, qui l'autorisa a prescrire toutes les réparations nécessaires. Il profita de cette occasion pour faire assurer à madame de Saint-Germain, après sa mort , la maison qu'il occupait dans la même enceinte , mais sur une autre cour.
M. Berthier, qui , sous le ministère du duc de Choiseul, dont il avait su se concilier la bienveillance, de simple ingénieur des ponts et chaussées, était devenu l'architecte de l'hôtel des bureaux de la guerre, à Versailles, dont il avait donné les plans et suivi la construction ; il ne s'y était pas ruiné , et avait fini par s'en faire donner le gouvernement. On peut croire qu'étant chargé , par état , des constructions et réparations à faire dans l'emplacement qui m'était donné, et croyant, par intérêt, devoir me ménager et me faire sa cour , il ne né-
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gligea rien pour me former un établissement aussi agréable que commode et vaste ; et que je fus dans le cas, lorsqu'il me consulta sur les arrangemens qui pouvaient me convenir, de l'arrêter dans ses projets , et de l'engager à être moins libéral des fonds du département aux dépens duquel les dépenses devaient être faites.
Le résultat fut qu'au bout de quelques mois, madame de Montbarey, moi, nos enfans, et tout ce qui avait trait à nous , quoique fort éloignés de Paris, puisque notre maison tenait ; par le jardin de l'Arsenal, à la Bastille et au faubourg Saint-Antoine, nous fûmes les individus les mieux logés de Paris, avec des jardins et toutes les commodités que nous pouvions trouver dans une maison royale dontîla jouissance nous était assurée, nonseulement notre vie durant, à madame de Montbarey et à moi, mais encore à nos enfans vivans, et à trois générations de nos enfans.
Je fis la dépense nécessaire pour meubler d'une manière distinguée l'appartement de représentation de cette maison. Ceux que nous devions occuper, ceux de nos enfans et de toute notre suite, qui s'augmenta considérablement peu de temps après , par l'accroisse-
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ment rapide de ma fortune, furent garnis avec les meubles que j'avais dans ma maison de la rue Saint-Dominique. De superbes et vastes écuries et remises, dans une première cour, ajoutèrent à mon logement toutes les commodités désirables.
Dans le courant de mars 1777, le Roi, dont la bienveillance pour moi se manifestait de plus en plus, me donna en secret une commission particulière assez délicate, et de telle nature que , dans le premier moment , je n'osai me flatter de réussir , parce que toutes les difficultés qui s'opposaient au succès se présentèrent à mon imagination tout d'abord. Je ne les dissimulai pas à Sa Majesté ; elles me parurent d'autant plus grandes , après la réflexion , que le Roi m'avait expressément enjoint de ne point en parler à M. de Maurepas, que le secret devait en rester entre lui et moi, et qu'il m'ordonna de lui rendre compte, à lui seul, des progrès de l'affaire dont il me chargeait, et a laquelle il paraissait mettre la plus grande importance.
Rentré dans mon cabinet, je m'occupai à chercher tous les moyens de remplir les vues de Sa Majesté; et, après huit jours de peines et de soins, d'autant plus pénibles que la nature de l'affaire et le secret qui m'était près-
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crû, me forçaient à faire par moi-même toutes les recherches et toutes les démarches, je parvins à un succès complet. Jamais je ne m'estimai plus heureux que le jour où je pus rendre compte au Roi, et d'une manière satisfaisante, de la commission importante dont il m'avait chargé. Cet excellent prince parut content de mon zèle; et j'en jugeai par les démonstrations non équivoques de bonté dont il daigna m'honorer , et qui seront éternellement gravées dans mon cœur.
Je jouissais, depuis quelques jours, du bonheur très-réel d'avoir réussi au gré d'un maître sensible et reconnaissant, quand, un matin, je vis entrer dans mon cabinet le sieur Campy, chef du bureau de la guerre, chargé du détail des provinces dépendantes de ce département, qui me dit que M. le comte de Maurepas l'avait envoyé chercher, et lui avait annoncé que l'intention du Roi était de me faire une grâce considérable, et lui avait demandé si , dans le département de la guerre, il ne connaissait pas un objet qui pût me convenir; qu'après y avoir réfléchi , il n'avait rien trouvé qui, à tous égards, pût m'être plus agréable et plus avantageux pour la suite, que l'expédition éventuelle de la grande préfecture d'Haguenau, dont M. le duc de Choiseul était
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pourvu, et dont M. le comte de Stainville, son frère, avait la survivance. Il me fit observer que, quoique cette grâce ne pût avoir un effet actif que dans un temps éloigné, il était plus que probable qu'elle ne serait pas illusoire , puisque c'était un grand fief masculin ; que M. de Choiseul n'avait point d'enfans, et que son frère n'avait que deux filles, et n'aurait probablement pas d'autres enfans.
M. Campy m'ajouta que, quoique M. le comte de Maurepas lui eût recommandé le plus grand secret, même à l'égard du ministre de la guerre, il n'avait pas cru devoir aller lui rendre compte du résultat de ses recherches , sans avoir su auparavant si ce qu'il devait proposer pour moi pouvait me convenir j mais qu'il me priait de lui garder le secret sur sa démarche , et que , comme il ne devait revoir le premier ministre que le lendemain , j'aurais le temps, avant ce moment, de lui faire part de mes réflexions.
Je remeixiai M. Campy de sa bonne volonté et de son attention pour moi, et lui promis de le voir dans la soirée.
Resté seul, j'imaginai sans peine que la satisfaction du Roi, pour la manière dont je m'étais conduit dans l'affaire qu'il avait confiée à mes soins, l'avait engagé à prier M. de
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Maurepas de faire rechercher une grâce qui pût me convenir. Sachant combien Sa Majesté était secrète , je demeurai persuadé qu'elle n'avait rien dit au premier ministre, même après la réussite de ce qu'elle avait désiré ; et je me confirmai dans cette pensée, quand je vis que M, de Maurepas ne m'en parlait point, et que je considérai que sa tendre amitié pour moi et l'intérêt qu'il prenait à l'avancement de ma fortune, ne lui auraient pas permis de me cacher les progrès que j'avais faits dans la confiance du Roi , s'il en avait été informé.
Quoique je ne connusse pas à fond la nature de la grâce que le sieur Campy devait proposer à M. de Maurepas de me faire accorder, je n'ignorais pas que la grande préfecture d'Haguenau était un des bienfaits les plus considérables qu'un sujet pût recevoir du Roi, tant par l'importance de ce grand fief de l'Empire, que par son revenu, et surtout par son extension à tous les descendant mâles en ligne directe.
Le soir je passai chez M. Campy, pour le remercier de nouveau, et lui faire connaître quel prix j'attachais à l'obtention de la grâce dont il comptait faire la proposition à M. de Maurepas, d'après ses ordres.
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Je vis ce jour-là M. de Maurepas , qui ne me parla de rien ; j'accompagnai M. de Saint- Germain à son travail avec le Roi ; et, lorsque le travail fut fini, le Roi remit au ministre de la guerre une note écrite de sa main , en lui disant de la lire tout bas; le ministre, après l'avoir lue, la rendit au Roi, qui la signa, et dit à M. de Saint-Germain de me la donner , pour la faire expédier. Pendant le temps qu'exigea cette double communication, entre Sa Majesté et ses deux ministres, je m'étais éloigné, et je ne me doutais pas qu'il fût entre eux question de choses qui me fussent personnelles , parce que , malgré l'avis que j'avais reçu de M. Campy, je ne croyais pas que cette affaire pût être aussi promptement proposée , accueillie et terminée.
Je fus pénétré de tous les sentimens possibles, en lisant le contenu de la note ; et, dans l'excès de ma sensibilité , je tombai aux pieds du Roi , pour le remercier de cette nouvelle marque de ses bontés.
Je suivis M. le comte de Saint - Germain dans son cabinet. 11 envoya chercher M. Campy, pour lui ordonner de presser l'expédition de la grâce qui venait de m'être accordée; et il me inarqua, d'une manière non équivoque, toute la satisfaction qu'il en éprouvait , et
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combien il avait joui de ma surprise, lorsqu'il m'avait remis la feuille signée par le Roi.
L'expédition en fut faite dans les vingtquatre heures, et avec tout le soin qu'y put apporter M. Campy. On y rappela, que la grande préfecture avait été possédée par le baron de Pons de Montclar, mon trisaïeul maternel, chevalier des ordres du Roi, lieutenant-général de ses armées, mestre-decamp-général de la cavalerie; et que le roi Louis XIV la lui avait accordée en récompense de la part active qu'il avait eue à la capitulation de la ville de Strasbourg et à l'entière soumission de la province d'Alsace, dont il avait eu le commandement en chef.
L'investiture éventuelle de ce grand fief de l'empire en France, quoique la jouissance pût en être encore fort éloignée, devenait une grâce d'autant plus marquante pour moi , qu'elle devait un jour donner une existence réelle à mon titre de prince de l'Empire, qui, jusqu'à ce moment, n'était purement qu'un titre honorifique, et qui eût même été de nulle valeur pour moi et ma postérité , si l'obtention n'en eût pas rappelé l'époque et les motifs.
Le surlendemain du travail du Roi , je fis à Sa Majesté, à son lever, mes remercîmens,
au grand étonnement de tout le monde, et au grand regret des personnes qui avaient pu former des projets pour perpétuer , dans leur maison, le titre que je venais d'obtenir.
Cette çrâce si marquante indisposa encore plus les partisans nombreux de la maison de Choiseul, dont elle anéantissait les projets, qu'elle ne satisfit les personnes qui m'étaient attachées, parce que la plupart des hommes sont toujours dupes des mots, et ne se donnent pas la peine de réfléchir sur les choses. On vit dans l'investiture provisoire de la grande préfecture d'Haguenau une grande augmentation de revenu pour moi , dans l'avenir, et on ne songea pas que beaucoup de chances pouvaient m'en priver pendant ma vie. Je dois regarder cette circonstance comme celle qui, depuis, influa le plus sur les désagrémens que j'eus à essuyer pendant mon ministère, puisque l'intérêt trompé de tous les partisans de la maison de Choiseul, qui, jusque-là , m'avaient regardé comme un des leurs, et avaient applaudi à mon élévation rapide, les tourna entièrement contre moi, et les porta à se servir de l'influence qu'ils avaient conservée auprès de la Reine, pour refroidir d'abord la bienveillance que cette auguste souveraine m'avait témoignée , et lui faire
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adopter plus tard des scntimens contraires a ceux dont elle m'avait honoré dans les premiers momens. Comme je connaissais la mobilité des faveurs de la cour, depuis que j'y jouais un rôle, j'avais constamment les yeux ouverts sur ma position réelle. Dès que je fus nommé directeur de la guerre, je crus m'apercevoir que je devais, en grande partie, l'approbation que donnaient à mon avancement la Reine et la jeune cour dont elle était entourée, plutôt à mon âge, bien différent de celui de M. de Maurepas et des autres ministres que Louis XVI avait appelés dans le conseil, qu'à mon mérite personnel. Je ne m'étais point abusé sur les démonstrations de satisfaction que ma fortune m'avait fait éprouver. Si j'avais été susceptible d'enivrement à ce sujet, un événement dont je ne tarderai pas à rendre compte , aurait suffi pour me déciller les yeux, et pour m'apprendre que, plus on s'élève, plus on est soumis aux vicissitudes du moment , et que chaque minute de la journée apporte des changemens qui déjouent souvent toutes les combinaisons de la prudence.
L'intérêt personnel, qui seul fait agir les hommes de la cour, les fait changer de conduite selon le thermomètre de leurs préten-
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lions et de leurs espérances, et leur fait sans cesse adopter la façon de penser qu'ils entrevoient la plus propre à les conduire à leur but. Une partie de ceux qui me témoignaient le plus d'attachement ne voyaient en moi qu'un homme qui pouvait servir leurs vues dans sa position présente, que les circonstances et les probabilités pouvaient mettre dans le plus grand crédit, et qui , passant sa vie entre MM. de Maurepas et de Saint-Germain , se trouvait à portée de les servir ou de leur nuire d'un seul mot. J'étais bien loin de me glorifier des avances qu'on me faisait partout , et dont je démêlais très-parfaitement les véritables motifs.
M. de Saint-Mauris, mon fils unique, avait commencé à servir, comme sous -lieutenant dans le régiment de la Couronne, dont le marquis d'Avarey? mon beau-frère, était colonel. Depuis , le Roi lui avait accordé une compagnie dans le régiment de Lanaux, dont le colonel, le comte de Lanaux, qui me marquait de l'amitié, s'était chargé de le surveiller dans son extrême jeunesse. Il y faisait constamment son service. J'ai dit que la suppression de l'institut des Jésuites m'avait forcé de confier son éducation première a un séculier, honnête homme, bon grammairien, mais
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faible , et cette partie du caractère de l'instituteur avait peut-être influé sur l'élève, qui, avec un extérieur agréable, avait tous les goûts de la jeune noblesse française et le germe de toutes les passions. Un instituteur plus ferme, sans employer la dureté qui cabre et révolte, aurait pu faire naître dans cette âme jeune des principes religieux propres k contenir et à modifier les goûts ardens de M. de Saint-Mauris. Mais, tout en voyant bien ce qui manquait au sieur David pour perfectionner réducation de mon fils, peut-être dus-je encore m'estimer heureux, d'après tous les exemples que je voyais chaque jour, que cet instituteur, en suivant les principes désorganisateurs de toute espèce de subordination qui, depuis trente ans, étaient ceux des gens de son ordre, n'eût pas fait plus de mal encore et n'eût pas perverti lès heureuses dispositions de son élève. Je dus lui savoir gvé du mal qu'il n'avait pas fait ; et comme, dans les principes du jour, c'était un très-honnête homme sans religion , qu'il avait mis beaucoup de soins à veiller sur la santé de M. de Saiut-Mauris , je lui témoignai ma reconnaissance en le conservant auprès de moi comme secrétaire, fonction que sa probité me répondait qu'il remplirait avec exactitude.
Dès les premières années que j'avais exercé la charge de capitaine-colonel des Suisses de la garde de Monsieur, frère du Roi, ce prince m'avait promis la survivance de cette charge pour mon fils, ce qui m'obligea à mettre M. de Saint-Mauris à portée de faire fréquemment sa cour au prince, et de tâcher de mériter ses bontés. Il y avait réussi ; et, lorsque je fus nommé secrétaire d'état adjoint au ministre de la guerre, et, qu'en cette qualité, je fus entré au conseil des dépêches , Monsieur effectua la promesse qu'il avait daigné me faire. Sur ma démission, mon fils entra en exercice de la charge que je remplissais près du prince, qui daigna rendre cette faveur complète , en m'en conservant la survivance et tous les avantages et privilèges qui étaient dans sa maison, dont le plus précieux de tous, pour moi, fut celui d'avoir droit à son intimité intérieure.
Un des droits de la charge de capitaine-colonel des Suisses de la garde de Monsieur, était de donner le brevet de colonel à celui qui en était revêtu, à l'époque où il arrivait à l'âge requis par les ordonnances, pour obtenir ce grade, c'est-à-dire, à vingt-trois ans. Comme ce droit assurait ce grade à mon fils, aussitôt qu'il en serait susceptible, je ne le
mis jamais en avant pour une place de colonel en second, place intermédiaire, que M. de Saint-Germain avait imaginé de créer pour satisfaire à la multitude effrayante des prétentions et des demandes dont l'accablait une cour où tout est mode, et où tous les prétendans croient avoir des droits sans réplique aux grâces du Roi , avec l'idée ridicule qu'ils sont quasi déshonorés, quand ils ne parviennent pas au grade de colonel, à l'époque fixée par l'ordonnance, pour en être susceptibles. Mais M. de Saint-Germain, en multipliant, par la création des lieutenans-colonels, les brevets de colonels , loin de parvenir au but qu'il s'était proposé , ne fit qu'accroître à l'infini le nombre des prétendans à cette grâce.
J'ai dit plus haut que, depuis que j'étais secrétaire d'état adjoint au ministre de la guerre j'étais entré, en cette qualité, au conseil des dépêches, et qu'on m'avait fait une espèce de département de tous les rapports et de toutes les affaires qui se portaient à ce conseil. Je ne me mêlais plus, et je n'étais même pas dans la confidence des projets de M. le comte de Saint-Germain , qui m'en donnait lecture seulement avant de les porter au travail du Roi, où j'assistais. Je jugeais qu'il ne m'en faisait pas la communication à l'»avance , parce qu'il
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n'ignorait pas que , dans le nombre , il y en avait plusieurs que je n'aurais pas approuvés, et qu'il ne voulait pas me fournir les moyens de prévenir M. de Maurepas contre les propositions qu'il devait lui en faire 7 avant de les soumettre à l'approbation du Roi. Quoique je fusse peut-être en droit d'être blessé de ces réticences, comme je connaissais a fond M. de Saint-Germain;, qu'il avait de l'amitié pour moi 7 et que je lui devais au moins l'occasion de ma fortune ministérielle , je lui rendais justice, et n'attribuais ce manque de confiance qu'aux faiseurs et aux intrigans qui l'obsédaient sans cesse, et non pas à son cœur, qui n'avait pas changé pour moi.
J'étais très-exact au travail du Roi, mais je n'y étais jamais que témoin passif et simple auditeur , a moins que Sa Majesté ne daignât me consulter. Alors je parlais en mon honneur et conscience 5 mais ces occasions se présentaient rarement, si ce n'est lorsqu'il s'agissait de la nomination d'officiers supérieurs* que mes fonctions d'inspecteur-général d'infanterie, depuis seize ans, m'avaient mis à portée de connaître personnellement.
Un jour de travail, au mois d'avril 1777, il était question d'une place de colonel en second ? pour laquelle il y avait un grand noint. 11. i3
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bre de concurrens, sur la totalité desquels M. de Saint-Germain eu avait extrait trois qui étaient fort jeunes, n'avaient d'autre titre personnel que leur naissance, les services de leurs parens, et d'être parvenus à l'âge où, d'après l'ordonnance, ils pouvaient être nommés. Le Roi balançait entre les trois; et, incertain de son choix , il m'adressa la parole pour me demander mon avis. Je dis, sur chacun des compétiteurs, ce que je pensais, et me résumai en déclarant qu'à mérite égal, je croyais que le comte de Laval-Montmorency, dont le père avait été tué, à la tête de son régiment, à la bataille d'Hastembeck, me semblait devoir obtenir la préférence. Cette observation de ma part décida le Roi; et le comte de Laval eut la place de colonel en second du régiment Royal-Dragons. J'ignorais que, parmi les deux autres prétendons à cette grâce, il s'en trouvait un honoré de la protection spéciale de la Reine, et que cette princesse en avait écrit au ministre de la guerre, qui n'avait pas fait état de cette auguste recommandation sur sa feuille de travail. Mais si mon observation me fut dictée par la plus stricte justice, ignorant le désir de la Reine, je crois que je n'aurais pu, quand bien même j'en aurais eu connaissance, me trouvant cou-
suite par le Roi, taire le fait particulier qui motivait l'intérêt que méritait le comte de Laval. J'aurais pu seulement ne pas insister, et laisser le Roi se décider plus librement par lui-même.
Ce travail eut lieu le samedi de la semaine de Quasimodo. Le lendemain, dimanche, je reçus, pendant mon dîner, Tordre de me rendre chez la Reine, après vêpres, c'est-àdire sur les quatre heures et demie après midi. J'arrivai à l'heure fixée 5 et cette princesse m'ayant fait appeler dans sa chambre à coucher, au premier coup-d'œil que je portai sur elle , j'aperçus une vive altération dans tous ses traits , et un air qui nie fit juger qu'elle était agitée par une passion violente, et dont j'étais bien éloigné de croire que je fusse l'objet. La manière dont elle me reçut était si différente , si opposée aux grà'ccs qu'elle savait ordinairement répandre sur ses mo ndres actions, que je jugeai aisément qu'elle éprouvait un grand mécontentement. Elle me conduisit à la première croisée de sa chambre, la plus près de la porte d'en fée de son appartement; et là, elle commença, avec le ton le plus animé; à me faire des reproches amers sur l'opposition que j'avais apportée à la grâce qu'elle avait désirée pour un protégé.
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Ces reproches, vu leur vivacité, auraient pu passer pour des injures ; et Sa Majesté, s'éebauffant de plus en plus, me fit éprouver le sentiment le plus embarrassant pour un sujet, certain d'avoir déplu à sa souveraine. J'eus beau protester avec vérité que j'avais ignoré l'intérêt dont elle honorait son protégé, affirmer que l'observation que j'avais faite en faveur du comte de Laval était de la plus grande justice, que je ne me Tétais permise que lorsque le Roi s'était adressé personnellement à moi; rien ne put calmer sa colère; qui continua à s'exhaler avec tant de force, que je me vis contraint de répondre a Sa Majesté, que j'avais besoin de ne pas oublier que j'étais en présence de la femme de mon maître et de mon souverain, pour contenir et réprimer tous les sentimens qui affectaient et comprimaient mon cœur.
Cette scène terrible dura plus d'une demiheure, et, nous tenant tous deux dans un état d'effervescence , ne nous laissa pas la faculté d'entendre un orage très-fort qui éclatait sur notre tête , et qui dura avec éclat et violence, pendant que je subissais cette cruelle épreuve. La Heine y mit un terme , en se retirant avec vivacité dans ses cabinets intérieurs. L'excès de son agitation était tel , qu'en refermant sur
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elle la balustrade qui entourait son lit, elle y mit tant de force , que la porte fut près de sauter sur ses gonds. Au moment où j'allais me retirer, je dis à Sa Majesté, avec toute l'énergie d'une vive émotion, que j'allais rendre compte au Roi de ce qui venait de se passer, et que lui seul pouvait et devait me juger. Vous le pouvez, Monsieur , me dit la Reine: et ma réplique fut ; Je le sais bien, et j'y cours.
Je ne perdis pas un instant, et me rendis à la porte du cabinet du Roi, où je craignais fort que la Reine, par les communications secrètes des deux appartemens , ne pût me prévenir et m'en faire interdire l'entrée. Je priai le premier valet de chambre de m'annoncer, et de supplier Sa Majesté de vouloir m'accorder, tout de suite, une audience pour affaires pressées.
Le Roi, qui était dans son laboratoire, descendit aussitôt dans son cabinet , et me fit entrer. Dès que nous fûmes seuls et que la porte fut fermée, je me jetai à ses pieds, et lui dis que je venais lui apporter ma tète. Il me releva avec bonté, et me permit de lui rendre, avec le plus minutieux détail , tout ce qui venait de se passer entre la Reine et moi. Je fus assez heureux, cl encore assez maître de
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moi, malgré mon trouble extrême, pour n'oublier aucune circonstance , pour répéter mot pour mot , et phrase pour phrase, tout ce qui avait été dit de part et d'autre ; de sorte que le Roi put bien juger de la colère de la Reine et de tout le déplaisir que j'avais dû éprouver. En me jetant de nouveau à ses pieds , je finis par supplier Sa Majesté de vouloir bien, à l'heure même, prononcer mon jugement et la peine que j'avais méritée j mais je lui rappelai que tout s'était fait en sa présence, que c'était d'après son ordre positif que j'avais donné mon opinion sur le choix du colonel en second ; et surtout qu'il n'avait point été question, pendant le travail, de la protection dont la Reine honorait un des trois compétiteurs.
Le Roim'écouta avec la plus sérieuse attention, et, pendant mon récit, je crus remarquer qu'il compatissait à tout ce que j'avais dû souffrir, connaissant, par lui-même , toute la vivacité de la Reine. Puis, me relevant avec bonté : Personne ne sait mieux que moi, me dit-il, comment la chose s est passée. Tranquillisez-vous ; je me charge d'en parlera la Pieine. Mais évitez , pendant quelque temps , de paraître devant elle; et quant aux objets dont vous êtes accoutumé à lui rendre compte ,
je m'en chargerai , et je vous dirai quand vous pourrez et devrez vous présenter devant elle. Attendez pour cela mon ordre positif. Soyez d'ailleurs rassuré sur les suites que pourrait avoir cette affaire; je vous prends sous ma protection, et vous ne devez rien craindre.
Ces paroles sacramentales me remirent totalement , me pénétrèrent de la plus vive et delà plus profonde reconnaissance, et sont un des traits caractéristiques qui peuvent faire apprécier au juste, les vertus, la bonté et la magnanimité du Roi.
On peut juger aisément de quel poids je me sentis soulagé quand je sortis du cabinet d» Sa Majesté. Je montai tout de suite chez M. le comte de Maurepas, auquel je rendis compte scrupuleusement de tout ce qui s'était paesé entre la Reine et moi ; mais je lui tus que je venais de voir le Roi.
A chaque mot que je proférais , j'observais sur le visage du premier ministre tous les sentimens qui, successivement, agitaient son âme; il prévoyait toutes les conséquences d'une scène pareille ; son amitié pour moi lui en peignait les suites sous les couleurs les plus alarmantes. De ces craintes , qui m'étaient relatives, il passait subitement au sentiment
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personnel qui lui retraçait tous les embarras qu'il allait être forcé de se donner pour se rendre intermédiaire entre le Roi et moi , et Jjien plus encore entre le Roi et la Reine dont il redoutait pour lui-même la vivacité. Je jouis pendant quelque temps, peut-être même avec malignité, de tous les mouvemens divers qui l'agitaient; et enfin, je lui ôtai un poids énorme de dessus la poitrine lorsque , me di-^ sant qu'il allait descendre chez le Roi pour lui rendre compte de cette affaire, je lui ap^ pris que Sa Majesté savait tout, et que je lui en avais parlé moi-même à l'instaut où j'étais sorti de chez la Reine. Je lui rapportai les marques de bonté que j'avais reçues du Roi, et les paroles rassurantes qu'il avait daigné me dire.
A chaque mot de cette dernière partie de mon récit, je voyais la sérénité se rétablir sur le visage de M. de Maurepas. J'eus lieu de me convaincre que la démarche directe que j'avais faite lui donnait une meilleure opinion de moi, et le tranquillisait sur tons les points qui l'avaient affligé et inquiété d'abord ; il me sauta au cou : « Puisque vous avez si bien <c avancé vos affaires, me dit-il , je vous en fais sç mon compliment, et je me charge de tout « le reste, »
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Je rentrai chez moi , très-content de moimême -y et je me gardai Lien de parler de tous ces détails, et même de la scène première, à M. le comte de Saint-Germain, qui , ne con-? naissant la cour et ses usages que par les rapports faux et mensongers qui font le sujet or^ dinaire des conversations des garnisons et des cafés de province , n'y aurait rien compris, et eût été offusqué de toutes les suites que cette affaire pouvait avoir pour moi, et dont il eût craint les éclaboussures pour lui-même.
Six semaines s'écoulèrent sans que je visse la Reine: et, pendant cette longue proscription il fut un peu difficile, quoique le secret de tout ce qui s'était passé restât renfermé entre le Roi, la Reine, M. de Maurepas et moi, que les courtisans ne s'aperçussent pas que J'on ne me voyait ni au dîner, ni au jeu de la Reine 5 et, comme les gens en place sont le sujet continuel des observations, il était impossible que mon état politique de courte san ne fût remarqué et ne devînt l'objet de toutes les spéculations.
Mes parens et les gens qui prenaient un véritable intérêt à moi, à qui je cachais, comme de raison , ma position, furent effrayés $es propos qu'on se tenait à l'oreille; mais n'osèrent pas même en parler à madame dç
Montbarey, qui ignorait tout. Les plus raisonnables furent un peu rassurés par ma tranquillité personnelle, la continuation de mon travail dans mon cabinet, la suite non interrompue de mon assistance au travail du Roi et au conseil des dépêches , et quelques marques d'attention et de bonté que le Roi affectait de me donner de temps en temps, et que l'œil avide et observateur des courtisans ne laissait pas échapper. Le bruit de ma retraite se répandit si généralement à Paris, que, lorsque l'on y sut que j'avais obtenu l'expectative éventuelle de la charge de grand-préfet d'Haguenau , on y débita que cette grâce , dont la jouissance éloignée pouvait être regardée comme illusoire, ne m'avait été accordée que pour masquer la disgrâce qui devait suivre incessamment son obtention.
Tous ces propos m'étaient rapportés de Paris, et ne me faisaient aucune impression ; je connaissais parfaitement leur fausseté. D'ailleurs, j'étais continuellement rassuré par le Roi lui-même, qui, lorsqu'il remarquait dans le travail quelque objet dont auparavant j'étais chargé de rendre compte à la Reine, ne manquait jamais de me dire : Je me charge d'en informer la Reine.
Cette attention minutieuse, mais pleine de bonté, était ma sauve-garde et le fondement de ma tranquillité.
Pendant c tte espèce de disgrâce apparente, l'Empereur Joseph li, frère de la Reine, arriva à la cour. Lorsque Louis XVI lui présenta et lui nomma ses ministres , je fus compris dans le nombre, et présenté avec eux a mon rang. L'Empereur daigna venir me rendre visite le même jour qu'il alla chez les autres, et resta même assez long-temps dans mon cabinet pour que je pusse faire à Sa Majesté Impériale mes remercîmens respectueux du diplôme de prince de l'Empire, que je tenais des bontés de la cour de Vienne. Ce prince daigna entrer avec moi dans les motifs qui m'avaient mérité cette grâce, et relever avec affectation les services que mes ancêtres avaient rendus à la maison d'Autriche.
Le même jour, dans l'après-midi, ce prince fit une visite à madame de Montbarey , comme il alla chez les femmes des autres ministres.
Enfin, un dimanche matin, le Roi eut la bonté de me dire, dans son cabinet : La Reine tous enverra chercher cet après -midi. Je me permis de lui demander si je devais obéir ; et il ajouta : Allez- y. Je ne hasardai celte question , qui eût eu, dans toute autre occa-
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sion , l'air et le ton de l'impertinence , que parce que Sa Majesté m'avait spécialement ordonné de ne paraître devant la Reine que d'après l'ordre positif qu'il daignerait m'en donner.
Sur les trois heures, lorsque j'étais à table, on m'annonça un valet de chambre de la Reine, qui me dit que la Reine m'ordonnait d'être chez elle à cinq heures, c'est-àdire, après les vêpres. Je répondis que j'obéirais. On peut aisément s'imaginer tout ce qui se passa dans mon intérieur jusqu'à l'heure où je devais me présenter dans son appartement.
J'arrivai dans l'antichambre de la Reine quelques instans avant l'heure indiquée ; et, Sa Majesté étant encore à vêpres, j'y étais tout seul et livré à mes réflexions, lorsque je la vis revenir de la chapelle, donnant le bras à l'Empereur, son frère. Ils vinrent jusqu'à la porte de la pièce où j'étais; et, m'ayant aperçu, ils rentrèrent tous deux dans les cabinets intérieurs de cet appartement , sans traverser la pièce où je me trouvais. Peu de momens après, la porte de la chambre à coucher s'ouvrit ,, et j'entendis que Sa Majesté donnait l'ordre de me faire entrer.
J'obéis à cet ordre quand il me fut trans-
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mis, et Ton doit croire que mes yeux, en entrant, examinèrent tout. Je vis très-distinctement que la porte du cabinet intérieur, près du lit, et en dedans de la balustrade, était entr'ouverte, et je crus reconnaître l'Empereur, qui désirait n'être pas aperçu.
Si, en rendant compte de l'agitation et de la colère où j'avais trouvé Sa Majesté , le dimanche de Quasimodo, j'ai cherché , en véridique et fidèle observateur^ à peindre tout ce que pouvait m'annoncer de désagréable les traits de son visage, je dois dire que, dans cette nouvelle entrevue, je fus frappé de l'extrême différence que j'y remarquai. Un air plein de majesté, quoiqu'on pût y observer encore des traces de sévérité , laissait un libre jeu à toutes les grâces naturelles et séduisantes de cette auguste princesse. Dès que la porte eut été fermée, la Reine s'avança vers moi avec bonté, et, me conduisant à la même croisée où s'était passée la scène des reproches, Sa Majesté daigna nie dire ces propres paroles, qui resteront, jusqu'à ma mort, gravées dans mon cœur :
Monsieur de Montbarey , c'est dans le même lieu oà, il y a sioc semaines , je vous ai fait les plus cruels reproches, et que je vous ai traité d'une manière qui a dâ vous in-
disposer contre moi et vous affliger, que je dois tous dire que j'ai reconnu que j'avais eu tort. Le Roi m'a dit la vérité et comment s'était passé ce qui avait motivé mon mécontentement. Je vous ai fait appeler pour reconnaître mon tort à la même place oii je me le suis donné. J'en suis au désespoir; je vous prie de l'oublier; le Roi et moi n' oublierons rien pour que vous en perdiez le souvenir.
Sa Majesté accompagna ses paroles de toutes les marques de bonté dont elles pouvaient être susceptibles; et je crus voir, malgré les nombreux sentimens qui m'agitaient à la fois, que Sa Majesté jetait de temps en temps les yeux sur le cabinet où j'avais cru apercevoir l'Empereur.
Je laisse à imaginer l'impression que je dus recevoir. Mon premier mouvement fut de me précipiter aux pieds de la Reine -, mais Sa Majesté me retint, et, interrompant les expressions de ma sensibilité : Monsieur de Montbarey, me dit-elle, je veux vous donner une preuve de toute ma confiance , pour effacer tout ce qui s'est passé entre nous ; j'ai un objet auquel j'attache un très -grand prix. Le comte de Laval a pris , ce malin, congé du Roi pour aller rejoindre le régiment Royal- Dragons , dont vous l'avez fait nommer col o-
nel en second, ( et Sa Majesté sourit en prononçant ces dernières paroles), il doit peut-être partir ce soir. Je voudrais, pour toutes choses au monde, qu'il ne partît que dans huit jours. Comment pourrons - nous y parvenir? Peutêtre , continua -t- elle, que la marquise de Fleury , sa sœur, pourrait le retenir, s'il est encore chez elle. On lui écrira pour V engager à ne pas partir avant huit jours . Je voudrais vous charger défaire cette négociation auprès d'elle. J'ai dit au Roi avec quelle respectueuse fermeté vous m'aviez répondu , il y a six semaines , dans la même place où nous sommes ; j e suis persuadée que vous ne mettrez pas moins d'adresse pour me sennr dans un objet qui m'intéresse vivement ; et je vous prie de vous en occuper tout de suite.
J'eus beau représenter a Sa Majesté que je regardais presque comme impossible a exécuter les ordres qu'elle me donnait; que peutêtre le comte de Laval n'était plus à Versailles, ou partirait nécessairement le soir même pour Paris; j'eus beau lui protester que je ne connaissais pas personnellement la marquise de Fleury ; et que, d'après ce que j'en avais entendu dire, elle n'était pas la femme du monde avec laquelle il fût le plus facile de traiter. Oui, me dit- elle, elle est folle;
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mais le désir extrême que fai, et dont tous ne pouvez ni ne devez douter, doit tous engager à tout tenter pour me satisfaire.
Il n'y avait pas moyen de reculer; et , malgré toute la difficulté de cette négociation , je promis d'y travailler sur-le-champ ? sans prévoir encore quels moyens je pourrais employer. La chaleur avec laquelle Sa Majesté reçut ma promesse, m'aurait démontré, si j'en avais eu besoin, toute l'importance qu'elle attachait au succès. Lorsque je pris congé d'elle pour aller remplir ses ordres, elle ajouta : Vous pouvez tout promettre de ma part en cas de succès. Je sortis, et dès que je ne fus plus dans l'appartement de la Reine* je sentis encore mieux toutes les difficultés dont mes dé* marches seraient entravées.
Je demeurai persuadé que j'allais échouer, si , de but en blanc , je faisais ma proposition à madame de Fleury. Je me déterminai à n'arriver à elle que par un intermédiaire puissant, et mes idées se fixèrent sur madame la comtesse de Château-Renaud, sœur du baron de Montmorency, par conséquent tante de la dame avec laquelle j'avais a traiter, et qui m'avait toujours paru avoir quelque ascendant sur sa nièce. Je me rendis chez elle, et lui fis la confidence de ce dont j'étais chargé,
Je lui fis connaître les difficultés que je trouvais à ma négociation, et que j'arrivais à elle pour la prier d'employer tous les moyens qu'elle pouvait avoir d'engager sa nièce à se prêter aux désirs de la Reine. Il est impossible d'être plus content que je ne le fus de madame de Château-Renaud, qui, sans me dissimuler les obstacles que nous allions rencontrer, me promit de tout faire pour les surmonter. Elle envoya prier sa nièce de venir chez elle; et, en attendant qu'elle y arrivât, nous concertâmes ensemble un plan d'attaque conséquent au caractère connu auquel nous allions avoir affaire. Madame de Fleury arriva. Userait difficile de rendre le ton négatif et absolu avec lequel elle reçut d'abord ma proposition, et toutes les extravagances qu'elle nous débita. Nous la laissâmes aller au gré de sa tête; et, lorsqu'elle eut épuisé tous les reproches qu'elle croyait avoir à faire à la Reine, nous l'amenâmes doucement à avouer que ce qui la mortifiait le plus était la manière indifférente avec laquelle cette princesse la traitait. Elle se radoucit enfin peu à peu, et finit par me promettre d'écrire à son fi ère de ne pas partir avant huit jours, mais à des conditions qu'elle dicta, et qui, toutes, étaient à l'avantage de son amour propre. Je les lui fii T. ii. i4
mettre par écrit, parce qu'avec une tête comme la sienne, il fallait se défier de toutes les variations que chaque instant pouvait apporter à ses idées.
Ces conditions étaient qu'elle irait avec madame de Château-Renaud au jeu de la Reine , après qu'il serait commencé ; que la Reine se lèverait, et viendrait lui demander d'écrire à son frère de ne pas partir avant le jour marqué, et qu'alors seulement elle enverrait sa lettre. Quoique je trouvasse cette manière de traiter avec sa souveraine tout aussi extravagante que le reste de la conversation de la marquise de Fleury, je crus avoir beaucoup gagné. J'engageai madame de Château -Renaud à ne la pas quitter pendant mon absence, pour éviter un changement qu; aurait pu tout déjouer ; et je me rendis chez la Reine. Comme je n'y avais pas paru depuis six semaines , mon apparition surprit toutes les personnes qui avaient eu connaissance de ce qui s'était passé ; la marquise d'Avarey, sœur de madame de Montbarey, qui s'y trouvait, en fut saisie ; et son étonnement devint d'autant plus grand, que, dès que j'eus mis le pied dans la chambre à coucher de la Reine , cette princesse courut à moi, et me conduisit dans un coin, pour savoir où en était ma négociation. Je lui rendis
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compte , dans le plus grand détail , du parti que j'avais pris de m'aider , pour réussir, de madame de Château-Renaud , et lui dis combien je me félicitais d'avoir employé son intervention et son crédit auprès de sa nièce. Je finis par remettre dans les mains de la Reine le papier qui renfermait les conditions de la marquise de Fleury. C'était là le moment délicat. Pendant que la Reine lisait les ordres qu'on lui donnait, je l'examinais attentivement. Dans mon for intérieur, j'étais très-convaincu que Sa Majesté se désisterait de sa demande, plutôt que d'y céder ; mais je me trompais. La Reine souscrivit à tout, en y mettant la condition que la lettre serait écrite d'avance, que j'en serais dépositaire , que je serais présent au jeu quand la marquise de Fleury y arriverait, et que ce serait moi qui ferais partir la lettre, lorsque la Reine m'en donnerait l'ordre. Sa Majesté ajouta à ces dernières paroles des marques de bonté qui, vu ce que l'on savait de son mécontentement, pétrifièrent tous les spectateurs curieux ou intéressés. Je retournai sur-le-champ chez madame de Château-Renaud, qui, sauf quelques légères variations, avait maintenu sa nièce dans les mêmes dispositions. La lettre fut écrite, je m'en chargeai; et, laissant a ces dames le
temps de s'habiller pour aller faire leur cour, je rentrai chez moi pour ordonner à l'un de mes gens de se rendre dans l'antichambre de la Reine, afin d'y attendre mes ordres. Je revins au jeu, où je fus témoin de l'exécution des points convenus. La Reine se leva y alla parler à la marquise , qui en fut aux anges, et me fit signe qu'elle était contente. En venant reprendre son fauteuil, Sa Majesté passa près de moi , et me dit : « Faites partir la lettre « tout de suite , et revenez a la fin du jeu. » Je sortis pour exécuter son ordre ; et, lorsque je reparus, il est impossible de se faire une idée de tout ce que Sa Majesté daigna me dire d'obligeant, et de la manière flatteuse dont elle me traita.
Je ne suis entré dans un aussi grand détail sur cette aventure ., qui pourra paraître minutieuse , que parce que c'est l'époque d'où je peux partir pour mon véritable crédit à la cour, et que tous les événemens heureux qui me sont arrivés en ont été les suites. D'autre part, ces petites anecdotes particulières font connaître avec plus de vérité le caractère des princes , qui , presque toujours obligés de s'observer et de représenter en public d'une manière souvent opposée à leur véritable façon de penser, n'agissent d'après leur carac-
tère propre, que lorsque les passions purement humaines les poussent, et les forcent à n'être plus que de simples particuliers, soumis à toutes les imperfections de la nature.
On doit voir, d'après tout ce que je viens de raconter, que l'amour propre de la Reine avait été blessé de voir le comte de Laval l'emporter sur son protégé ; on jugera que les personnes qui entouraient Sa Majesté Pavaient animée contre moi ; on ne doutera pas que la fin de cet intermède n'ait été amenée par la certitude de procurer au protégé de la Reine une place pareille, qu'on fit vaquer exprès, ou que l'on sut devoir vaquer tout naturellement , et enfin que la satisfaction de l'amour propre fut de rapprocher les deux compétiteurs, en s'assurant que celui qui avait été d'abord préféré, n'arriverait pas à son régiment avant celui auquel on prenait un intérêt si marqué.
Enfin , j'ai cité cet exemple pour démontrer combien les plus grands personnages sont exposés à devenir les jouets, et souvent les victimes des personnes qui ont accaparé leur confiance, et qui font servir à leurs intérêts particuliers toutes les passions et même les défauts que leur surveillante intrigue leur a fait découvrir dans leurs maîtres.
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Je pus juger, dès le lendemain , du compte avantageux que la Reine avait rendu de ma conduite au Roi , par tout ce que Sa Majesté eut la bonté de me dire pour me témoigner sa joie de me voir rentré dans les bonnes grâces de la Reine, et par la manière distinguée dont je fus traité par l'Empereur, la première fois que je parus devant lui.
M. de Maurepas fut enchanté de ce qui m'était arrivé et de ce que j'avais fait dans cette soirée. Je n'en parlai point à M. de Saint- Germain, qui n'en eût saisi aucun des rapports, et je gardai le même secret envers tout le monde, à l'exception de madame de Montbarey et du marquis d'Entraigues , mon ami particulier et essentiel.
De cette époque, comme je l'ai dit plus haut, mes actions a la cour haussèrent considérablement ; et il me fut loisible de regarder comme très-agréable l'avenir qui m'était préparé.
Je continuai, pendant tout l'été, a suivre le plan d'occupation que je m'étais formé, depuis mon entrée au Conseil des dépêches. J'appris à connaître à fond le sieur Campy. Ce premier commis était le plus honnête homme du monde, et véritablement propre aux détails dont il était chargé, un véritable
cul de plomb \ uniquement occupé de sa besogne , et ne connaissant que son cabinet. Il avait un neveu qu'il élevait dans l'espoir de lui faire obtenir sa place, qui avait de l'esprit, mais que le pavé de Versailles avait gâté.
Comme, à l'air de disgrâce que j'avais eu pendant six semaines, à la cour de la Reine, succédèrent toutes les démonstrations de la faveur, je vis revenir à moi tous ceux qui s'en étaient éloignés ; mais je les connaissais, et, ne les estimant que ce qu'ils valaient réellement, je ne fus pas plus flatté de leur retour, que je n'avais été affligé de leur éloignement imperceptible.
M. le comte de Saint -Germain baissait a vue d'oeil, sa tête s'affaiblissait, sa santé s'altérait; peu content des faiseurs dont il s'était entouré et qui, tous, abusaient de sa confiance, substituant sans cesse leurs propres idées à ce qu'il croyait avoir imaginé, il s'apercevait , chaque jour, que les changemens qu'il avait crus si utiles, produisaient, pour la plupart, un mauvais effet.
Tant de contrariétés, dont j'ai développé le germe et la naissance , ailiigeaient intérieurement le ministre; il sentait qu'il fatiguait le Roi , et même M. de Maurcpas. Je le connaissais trop bien pour ne pas m'apercevoir,
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malgré l'amitié qu'il me témoignait et qu'il avait réellement pour moi , qu'il me considérait avec peine comme son successeur pro-> chain, quoique mes premiers pas vers le ministère de la guerre eussent été son ouvrage. Quelques plaintes étaient arrivées jusqu'au Roi, contre les innovations qui avaient été faites dans le militaire; M. de Maurepas en avait bien atténué l'effet ; mais Sa Majesté paraissait au ministre de la guerre moins disposée à accueillir ses nouveaux plans. 11 crut s'apercevoir que le Roi ne le croyait plus sur parole , et que , gardant les mémoires de propositions j il les faisait examiner par quelqu'un. Il en était si tourmenté, qu'il en perdit le sommeil, et qu'il finit par prendre la résolution de remettre sa démission. Il s'en ouvrit a M. de Maurepas, en le priant d'en prévenir le Roi. Le premier ministre n'eut pas de peine à décider Sa Majesté à la recevoir; il ne fut plus question que de régler le traitement que M. de Saint-Germain conserverait; et l'instant de sa retraite fut fixé à un mois environ avant le "voyage de Fontainebleau ; ce qui eut lieu au terme convenu , et , tout naturellement, je me trouvai secrétaire-d'étal au département de la guerre , et n'eus qu'à transporter , de l'appartement que j'occupais^
mes effets et mes papiers, au pavillon du ministre, dans la grande cour.
A cette époque, un nouvel horizon s'éleva pour ma fortune en tout genre, et jamais position ne fut plus agréable que celle où je me trouvai.
Le Roi m'honorant d'une partie de sa confiance, me comblait chaque jour de bontés. Il paraissait avoir pour moi un sentiment intérieur qui me flattait plus que des faveurs et des récompenses, et qui m'était d'autant plus précieux que, depuis six ans, j'avais été graduellement plus rapproché de sa personne. Depuis l'époque où j'avais commencé a être attaché à Monsieur, je me trouvais à portée de connaître toutes ses vertus. Quiconque avait étudié son caractère, ne pouvait désirer à Sa Majesté qu'un peu plus de fermeté, un peu moins de facilité à faire céder son sentiment propre a celui des autres, et un peu moins de condescendance pour les volontés de tout ce qui l'entourait. Ces légers défauts, qui ne provenaient que de la bonté extrême de son cœur, le rendaient quelquefois l'enclave d'autrui, et lui faisaient acheter la paix intérieure par des sacrifices dont son coeur gémissait.
J'oserais quasi avancer que j'eusse désiré h
mon trop vertueux maître plus d'amour propre personnel, plus d'attachement à ses idées, au risque d'aller jusqu'à l'obstination. Avec ces deux défauts , réunis à ses vertus réelles , Louis XVI eût été le modèle des souverains justes et hienfaisans.
Le peu de goût qu'il avait pour le jeu et pour la représentation ; son respect pour les femmes, quoiqu'il n'eût aucune espèce de galanterie, et l'habitude qu'il avait de passer dans son cabinet intérieur tous les momens que la représentation indispensable de la souveraineté et le travail avec ses ministres, laissaient à sa disposition , prêtèrent à tous les propos que la méchanceté se permit de répandre sur l'emploi de son temps ; et peutêtre qu'un des torts de la Reine fut de les tolérer, ou du moins de ne pas les réprimer assez vivement en sa présence.
On peut aisément se faire une idée de la satisfaction des courtisans , livrés à toute espèce de désordres , quand ils crurent avoir saisi un côté faible dans le souverain, dont la conduite journalière et les vertus réelles faisaient l'amère censure de leur dérèglement et de la iolie de leurs opinions.
Depuis l'affaire du comte de Laval et l'heureuse négociation qui l'avait terminée, j'étais
DE M, LE PRINCE t)E MÔNTBAREY. 219
parfaitement bien traité de la Reine $ et si, par prudence, et par une suite toute naturelle des principes que je m'étais faits dès mon début dans l'administration générale, je ne m'étais pas déterminé a me concentrer dans les fonctions qui m'étaient confiées, et que j'eusse voulu me risquer à y joindre le métier de courtisan en titre d'office , il ne m'eut pas été peut-être difficile de figurer entre ceux qui composaient la cour privée de la Reine; et avec d'autant plus d'avantage, que la duchesse dePolignac, qui commençait à jouir du plus grand crédit , était la femme d'un petit neveu de madame de Montbarey , puisque la belle madame de Polignac, grand'mère du duc, était la sœur de mon beau-père. Cette favorite charmante, entourée de gens qui ne lui étaient attachés que pour tirer parti des bontés que la Reine lui témoignait (j'excepte cependant un seul homme), aurait été bien aise d'avoir dans le ministère quelqu'un sur lequel elle pût compter. Mon intime liaison avec M. de Maurepas lui faisait entrevoir en moi un moyen sûr de sonder le premier ministre sur toutes les propositions de grâces, de faveur ou de bienfaisance qu'il pouvait entrer dans les vues de la société delà Reine de l'engager à présenter au Roi.
Ce que j'ai dit de la Reine, lors de son arrivée en France et de son mariage, suffit , sans doute, pour faire juger de ses grâces, de son esprit, et de l'élévation de son caractère , mais en même temps de la facilité qu'on pouvait trouver à tirer parti des légers défauts qu'elle tenait de la nature, et même quelquefois de ses vertus, pour lui faire désirer, demander, exiger des choses, souvent diamétralement opposées au véritable intérêt du Roi , et même à ses propres intentions , si cette princesse eût pu y réfléchir avec l'esprit dont elle était douée. Mais les favoris , profitant de la vivacité avec laquelle elle saisissait les objets de prime-abord , trouvaient le moyen de l'embarquer dans des démarches dont parfois l'amour propre Fempêchait de revenir, lors même que sa perspicacité lui en faisait apercevoir Terreur. Elle était susceptible de prévention ; et la prévention est le défaut dont les souverains doivent le plus chercher à se garantir.
J'ai parlé du caractère de Monsieur, de ses occupations intérieures, de ses goûts sédentaires, résultat, peut-être, de sa conformation individuelle et de son esprit infiniment cultivé. Pour le peindre d'un seul trait, je citerai un mot très-profondément pensé, qu'il me dit lors de
l'avènement de Louis XVI au trône : Oui, me voilà condamné pour la vie à ne plus agir ■d'après moi-même ; car, à l'avenir, mon devoir est de toujours mettre mon pied dans la place dont le Roi , mon frère ? viendra d'àte?' le sien.
Ce mot, qui partait d'un sentiment intime sur sa véritable position, donne, selon moi, l'explication de toute sa conduite subséquente, et prouve, en même temps, le degré de confiance dont ce prince daignait m 'honorer, confiance qu'il me conserva toujours , et qui lui fit voir avec satisfaction et intérêt les différentes gradations de ma fortune.
M.gr le comte d'Artois, fait à peindre, de la véritable taille élégante française, d'une figure parfaitement agréable, et rendant à l'imagination l'idée que tous les historiens, les poètes et les romanciers nous ont donnée, d'un prince français, avait tout le feu, toute la vivacité de la jeunesse, toute la £râce extérieure et la galanterie qui le firent, dès son début dans le monde, surnommer Galaor , parce qu'il réalisait les traits que le romancier avait donnés à ce héros fabuleux. Fait, par sa tournure et sa vivacité, pour être le prince de la jeunesse, il était toujours entouré de toute celle de la cour, et était le modèle de
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la ville. Maïs, si ces grâces légères prévenaient en sa faveur, si le bonheur d'attirer un de ses regards charmait tous les jeunes courtisans, ils avaient, en retour, fait entrer dans le cœur de ce jeune prince tous les désirs et tous les goûts, afin de faire excuser, par l'élévation du guide qu'ils paraissaient suivre, tout ce qu'ils osaient se permettre.
D'après les qualités personnelles du comte d'Artois, d'après l'empressement de toute la jeunesse de la cour à voler à sa suite, on doit juger combien de rapports devaient le rapprocher de la cour de la Reine, et le porter à prendre part à ses plaisirs, à ses distractions et aux intrigues qui pouvaient s'y former.
Je dois faire observer qu'à l'époque dont je me rends compte, les intrigues de la cour ne pouvaient porter que sur des grâces et des préférences pour des places à obtenir $„que toute cette jeunesse, occupée de plaisirs et de fêtes, ne se mêlait point des affaires de l'Etat ; pouvait tourner en ridicule les ministres et leurs plans, mais ne discutait pas sérieusement sur leur administration ; que le seul des ministres du i\oi auquel ces deux jeunes cours pouvaient devenir quelquefois embarrassantes, était le contrôleur-général des finances, par les sommes qu'il était, de temps à autre 7
DE M. LE PRINCE DE MONTBÀREY. 2îî3
obligé de fournir pour satisfaire aux fantaisies que ceux qui en profitaient savaient faire naître et entretenir dans les têtes des ordonnateurs et des personnages principaux.
L'air simple, les goûts naturels du Roi, son occupation continuelle des affaires de son royaume dont il ne s'arrachait qu'avec peine, contrastaient d'une manière tranchée avec le faste, le luxe et tout le brillant clinquant du reste de la cour.
Si je n'étais pas compté parmi les courtisans assidus du comte d'Artois , au moins ne leur étais-je pas un objet d'aversion ; et, comme, par mon âge et les goûts que l'on m'avait connus, je pouvais me rapprocher d'eux, ils me voyaient sans répugnance.
Madame, femme de Monsieur, et madame la comtesse d'Artois, ne comptaient pas pour grand'chose à la cour; leurs maisons, leurs dames faisaient cortège et étaient effacées par la cour de la Reine. Toutes les personnes qui composaient ces maisons pouvaient individuellement avoir quelque part à des intrigues particulières, relatives à leurs intérêts, mais la masse ne comptait pour rien dans les affaires générales.
Mes deux beaux - frères y mon fds et ma belle -sœur, placés dans ces différentes mai-
sons, me donnaient les moyens d'être informé de ce qui eût pu s'y tramer de contraire à mes intérêts. Ainsi je devais être tranquille sur ma position à l'égard de cette première partie de la maison royale. D'ailleurs , ma liaison intime avec M. le comte de Maurepas devait naturellement, dans les premiers momens, me servir de bouclier, et me défendre de toutes les attaques qu'on aurait pu vouloir diriger contre moi.
M. le duc d'Orléans , premier prince du sang , était la bonté et l'honnêteté même, avec de l'esprit, et surtout celui de la société. Il avait fait preuve de la valeur qui distingue la maison de Bourbon, pendant la guerre de 1741? et sous les yeux de Louis XV. Tant que la vie obscure et religieuse que le duc d'Orléans , son père , mena à Sainte-Geneviève, où il s'était retiré , ne lui laissa que le titre de duc de Chartres, quelquefois asservi à sa femme, sœur du prince de Conti, qui unissait l'esprit et les grâces à toutes les inconséquences du caractère féminin et à un désordre de mœurs plus affiché que réel, il s'était permis les distractions que l'usage du temps autorisait, et que l'espèce de domination qu'exerçait la duchesse d'Orléans au Palais-Royal , lui rendait nécessaires. La mort de la duchesse d'Orléans
DÉ M. LE PRINCE CE MONTBÂRËY. I'i.%
le laissant plus libre , il vivait avec les personnes qui lui étaient attachées , dans une société douce et agréable , dont une femme qui réunissait tous les talens aux agrémens de la figure, était rame, et qui, sans en avoir le titre aux yeux du public , était véritablement la maîtresse de la maison.
J'ai dit que la duchesse d'Orléans avait voulu me marier. Si ce projet avorté me rendit l'objet de sa haine , il n'en fut pas de même du duc d'Orléans , qui imposa silence aux propos de ceux dont les projets furent déjoués. Après la mort de la duchesse , et plus encore lorsque ce prince se fut attaché à madame la comtesse de Montesson , mon assiduité à lui faire ma cour devint plus active, d'autant qu'il me traitait d'une manière très -distinguée, ainsi que le marquis d'Entraigues, mon ami.
Un des plus grands reproches qu'on ait pu faire au duc d'Orléans, est le choix qu'il fit des personnes qui furent chargées de l'éducation première du duc de Chartres, son fils, qui, dans son enfance, avait été prodigieusement gâté par sa mère. Le comte de Pons- Saint -Maurice, gouverneur du jeune prince, <juoiqu'avec de l'esprit un peu guindé et de la morgue, s'occupa de sa fortune person-
T. II. i5
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nellc, beaucoup plus que de surveiller son élève, et laissa les sous-ordres, les valets et les complaisans s'emparer de sa confiance et servir tous ses goûts.
Le prince de Condé, chef de la seconde branche collatérale de la maison royale, resté presque enfant , sous la tutelle de son oncle, le comte de Charolois, avait été parfaitement bien élevé. Le marquis d'Aulezy, de la maison de Damas, en avait eu les plus grands soins, avait surveillé ses mœurs et son instruction. Le comte de Charolois avait mis un ordre infini dans l'administration de ses affaires de finances. La charge de Grand- Maître de la maison du Roi lui avait procuré toutes les ressources et tous les moyens de récompense pour les personnes qu'il avait employées en sous-ordre dans cette administration.
Très -jeune, le prince de Condé joignait une extrême politesse à beaucoup de timidité. Cette dernière qualité se changea en une circonspection rare chez un jeune prince. Dans la guerre de 1707, a la valeur héréditaire de sa maison , il sut unir des talens qui furent, plus d'une fois, couronnés par des succès. Une bataille gagnée contre le prince héréditaire de Brunswick, le couvrit
de gloire et lui assura l'estime générale des officiers et des soldats. Sou rang fut, dès lors, marqué entre les plus dignes successeurs du grand Condé. A la paix, la magnificence de sa maison , soit à Paris, soit dans son merveilleux château de Chantilly, fit les délices de la meilleure compagnie, qui y abondait, et l'admiration des étrangers, qni s'honoraient d'y être admis.
Le prince donnait, chaque semaine, à Paris, un dîner militaire. 11 y réunissait les officiers qui, par leur conduite ou leur réputation, méritaient cette distinction. A Chantilly, la statue du connétable de Montmorency, placée sur l'esplanade , devant la grande porte du château, était entourée des pièces de canon prises sur l'armée alliée à la bataille de Joansberg, où avait commandé Son Altesse. Le prince de Condé les fit enlever quand, bien des années après, il reçut la visite du prince de Brunswick. On dut être également satisfait de la politesse modeste qui avait fait disparaître ces monumens de gloire aux yeux du rival , qui auraient pu en être blessés, et de la grandeur d'âme du prince de Brunswick, qui pressa son hôte de les faire remettre à leur place ordinaire et en sa présence.
Le prince de Condé avait été constamment
attache à Louis XV, par les seiitimens qu'il devait à son souverain et au chef couronné dé sa maison; il en avait toujours été distingué. Son mariage avec la fille unique du prince de Soubise, ami, général et ministre du Roi 7 était un lien qui resserrait ceux qui déjà l'attachaient au trône. Après la mort de la princesse de Condé, un attachement respectable et constant avait cimenté une union intime entre ce prince et la princesse de Monaco. Si les gens qui blâment tout s'étaient permis de critiquer cette liaison, très-publique, les personnes qui, par état ou par des circonstances , avaient été admises à partager cette société charmante , lurent forcées d'applaudir aux qualités réciproques qui l'avaient formée.
Le duc de Bourbon, fils du prince de Condé ; donnait de grandes espérances; mais les soins du prince son père avaient été nécessaires pour le sauver des pièges tendus à son inexpérience.
Admis, dès ma première jeunesse, aux amusemens du prince de Condé , par le marquis d'Aulezy, son gouverneur, cousin issu de gremain de mon père, la conformité d'âge nous avait mis a portée de nous connaître. La guerre nous avait encore rapprochés. Ce prince était bien assuré de mon attachement- dont je fus
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assez heureux pour lui donner une preuve qs-> tensible , dès les commencemens de mon mi-* nistère.
Le prince de Conti 7 que son père avait toujours réduit à la nullité dans le monde , marié sans enfans, à une princesse de Modène, était le chef de la troisième branche de la maison de Bourbon. Le ton tranchant du prince de Conti, son père, qui ne lui avait trouvé aucune éneiv gie, et qui, peut-être, aurait été fâché de lui en découvrir, l'avait tenu constamment dans un état passif. A des goûts très-simples, il joi-r gnait de la timidité. Si, dans les premières campagnes qu'il fit pendant la guerre de 1757, il ne se distingua d'aucune manière marquée, on peut, je crois , en accuser la position désa^ vantageuse où il se trouva toujours. A peu près du même âge que le prince de Coudé , et toujours primé par lui , il sembla destiné a ne jouer qu'un rôle secondaire. Cette situation pénible fut la cause ou le prétexte de sa retraite , après la première campagne ; ce qui le condamna à une nullité presque absolue, soi* à la cour, soit à Paris. L'étiquette et les grandes cérémonies le ramenaient quelquefois sur le grand théâtre, mais il disparaissait tout de suite après la représentation. Le public ne ^'occupa de ce prince que pour blâmer Fes^
pèce d'assiduité qu'il affecta, pendant quelque temps , dans la société de madame du Barry ; entraînement dont il ne tira d'autre avantage que la désapprobation des ennemis de cette favorite.
Quelques parties de chasse avec le prince de Conti m'en avaient fait connaître. Si je ne devais pas compter sur son attachement, j'étais bien sûr de n'avoir rien à craindre de sa part.
Telle était ma position à l'égard des princes de la maison royale, à mon avènement au ministère de la guerre. Je ne parlerai point de mes liaisons avec les courtisans, parce qu'à l'exception du marquis d'Entraigues, mon ami ? il aurait fallu ne pas connaître les habitués des cours , pour former quelque plan intéressant sur les sentimens bons ou mauvais, favorables ou contraires de cette espèce de caméléons, qui n'ont d'autre thermomètre que leur intérêt.
Pour me mettre à portée de rendre compte de mes rapports avec les ministres qui partagèrent avec moi l'administration du royaume, je dois en tracer ici le portrait.
Tout ce que j'ai dit jusqu'ici de M. le comte de Maurepas suffirait pour qu'on eût une idée juste de son esprit et de son caractère, ef potu
DE M. LE PRINCE DE MONTBÂREY. 2.3 t
en faire concevoir la plus haute opinion. Mais M. de Maurepas avait soixante -quinze ans lorsqu'il arriva à la souveraine puissance. Quoique sa tête fût encore aussi fraîche qu'au milieu de sa carrière, sa santé s'était affaiblie ; elle était quelquefois dérangée par de violentes attaques de goutte. Pendant sa longue disgrâce, il avait contracté des habitudes de ménagement qui étaient contrariées par les soins qu'il donnait à ses hautes fonctions. Les audiences nombreuses qu'il était obligé d'accorder lui devenaient importunes et lui prenaient beaucoup de temps. Le soir, lorsqu'il avait consacré plusieurs heures à la lecture des mémoires qui lui étaient adressés de toute part , sa tête était quelquefois fatiguée.
Très-flatlé de la confiance sans bornes dont le Roi l'honorait, très - attaché au bien de l'Etat, je ne crois pas me compromettre en avançant que, souvent, dans l'exercice pénible de sa puissance, il regretta la vie tranquille de Pont-Charlrain, et même de Bourges. 11 ne pouvait être soutenu, dans les momens de fatigue qu'il éprouvait, par aucune espèce d'ambition personnelle, puisqu'il était arrivé au plus haut rang, et qu'il n'avait point d'enfans, ni personne de son nom à qui il pût en
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transmettre les avantages. Tout devait finir avec lui.
Malgré la légèreté que ses ennemis lui ont reprochée, et qui n'était que l'effet de son extrême gaîté , il était on ne peut plus sensible à l'amitié. Il tenait extraordinairement aux personnes dont il avait reconnu l'attachement pendant sa disgrâce; et, si Ton put quelquefois se plaindre des choix qu'il fit faire à Sa Majesté, et qui ne furent pas généralement approuvés du public, il ne faut en accuser que sa reconnaissance,
M. de Miromesnil, garde des sceaux, avait une probité a toute épreuve , une parfaite connaissance des lois et des formes, une nais-^ sance ancienne dans la magistrature. Sa figure, en simarre, pouvait bien lui donner l'air du procureur arbitre, dans la comédie qui porte ce titre. On disait même qu'avant d'occuper la place la plus éminente de la magistrature, il s'était permis de jouer la comédie en société, et qu'il y avait fait preuve de talent. Mais je. dois dire, avec toute l'énergie de la vérité, que, de même que j'ai toujours eu à me louer de son honnêteté à mon égard , dans les choses, qui m'étaient personnellement relatives ou qui avaient trait aux affaires du département
dont j'étais chargé, j'ai dû applaudir a la sagesse des résolutions qu'il a provoquées au conseil, à toutes les opérations qu'il a faites dans Tordre judiciaire , et a toutes les décisions émanées de ses bureaux, pendant tout le temps que j'ai été son collègue dans l'administration du royaume.
Le comte de Vergennes, avec les talens et les connaissances d'un premier commis, n'eut jamais le ton, le génie, ni les formes qu'exige la place du premier représentant du Pvoi de France, chargé de traiter en personne ou par correspondance, avec tous les souverains du moude connu. Je suis loin de vouloir diminuer le mérite du comte de Vergennes, dans, les places subalternes qu'il occupa d'abord, et dans ses ambassades à Constantinople et en Suède. Je ne prétends pas lui enlever l'honneur qu'il acquit, comme un des coopérateurs des correspondances diplomatiques secrètes que Louis XV avait établies , pour être instruit, indépendamment des comptes que ses ministres et les ambassadeurs lui rendaient ; espèce d'espionnage politique dont le génie rétréci du cardinal de Fleury lui avait inspiré le goiit dans son enfance, et que ce prince porta dans beaucoup de parties de l'administration ; ce qui rendit la place de lieu-
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tenant de police de Paris si importante. J'ai cru remarquer qu'un pareil établissement n'existe pas sans de grands inconyéniéns ; qu'il porte la défiance dans le ministère; qu'il nuit à la considération des ministres; qu'il gêne leurs opérations et peut les discréditer dans les cours étrangères. Je suis très-intimement convaincu qu'une grande monarchie ne peut conserver sa prépondérance et son influence politique, que par l'ensemble de ses opérations, et par l'union apparente et réelle du monarque avec ceux qui le représentent dans le royaume et chez l'étranger.
Pour en finir sur cette correspondance secrète, je dirai que l'esprit intrigant du comte, depuis duc et maréchal de Belle-Isle qui voulait, à quelque prix que ce fût, être mêlé dans les affaires du gouvernement, en donna les premières notions sous le ministère de M. le duc, après la régence; que le cardinal de Fleury adopta cette idée, et en fit usage en envoyant le sieur Janel , qui fut depuis à la tête de l'administration des postes , à La Haye, où lui seul avait le secret des affaires, tandis que le marquis de Fénélon, ambassadeur en titre, ignorait tout , et ne savait pas même que le sieur Janel fût logé dans ta mai on voisine de 'la sienne. Depuis ,
Louis XV adopta ce système 5 et le prince de Conti, qui avait plus d'activité et de chaleur dans la tête que de sute et de véritable talent, chercha et parvint à se créer un petit ministère par ce genre de relation souterraine avec le Roi. Mais, dégoûté par inconstance, au bout de quelques années, il parvint a se faire suppléer par le comte de Broglie, qui soutint cette correspondance par tous les moyens possibles, jusqu'à la mort de Louis XV.
Le duc d'Aiguillon, arrivant au ministère, se trouva blessé de cette espèce de diplomatie particulière, dont la connaissance lui était interdite. Il employa, pour la détruire, tous les moyens que donne le pouvoir ministériel à un homme violent, personnel, irascible et implacable pour tout ce qui pouvait choquer son amour propre ou son intérêt. 11 en résulta le fameux procès de la Bastille, dans lequel Louis XV se trouva, par sa faiblesse, obligé de commander ou de souffrir qu'on ordonnât en son nom des poursuites judiciaires de la plus grande rigueur contre des accusés qui n'avaient agi que par ses ordres, de la fidélité desquels il était pleinement convaincu, qu'il soutenait en secret, auxquels il adressait des secours, et qu'il ne pouvait défendre parce qu'il n'osait par les avouer.
Je me suis un peu étendu sur cette correspondance secrète, et je reviens à M. de Ver-* germes qui a donné lieu à mes réflexions, par «on admission au mystère de cette correspondance, et par sa nomination, conjointement avec Je maréchal du Muy, à la place de commissaire du Roi, pour la reddition des comptes à rendre par M. le comte de Broglie , de tout ce qui avait trait à cette correspondance, lors de l'avènement de Louis XVI au trône, épo-r que à laquelle toute cette machine fut anéantie, ainsi que la procédure criminelle qu'elle avait occasionnée.
Le comte de Vergennes , dont l'élévation avait rempli toute l'ambition, sous le rapport des honneurs, ne pouvait plus s'occuper que de sa fortune pécuniaire, et des moyens d'établir ses enfans à la cour. 11 était souvent gêné devant M. de Maurepas , qui , voyant plus en grand, ne donnait pas toujours son approbation aux petites vues et aux petits moyens de la politique de M. de Vergennes. Le premier ministre s'apercevait souvent du peu de dignité avec lequel on faisait parler le Roi; et cette discordance entre les deux ministres, mettait souvent des entraves aux résolutions qui avaient été arrêtées dans le conseil. J'aurai, dans la suite, des observations
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particulières à faire sur ce sujet, et a chaque époque où je croirai m'être aperçu des causes et des effets dont le résultat a fondé mon opinion sur M» de Vergennes.
J'ai déjà parlé de M. de Sartines; mon opi* nion sur son compte est déjà connue. Je dirai seulement qu'un esprit juste, ami de l'ordre, accoutumé à un emploi marqué du temps, et peu susceptible de distractions , donne tous les moyens de s'occuper utilement de quelque partie de l'administration que ce soit. C'est ce que prouva la manière dont M. de Sartines dirigea le ministère de la marine, même au moment d'une guerre maritime, et c'est ce qui sera démontré dans le cours de ces mémoires. Le choix qu'il fit du chevalier de Fleurieu, capitaine de vaisseau, généralement estimé , et très-instruit dans toutes les parties de service intérieur et des ports, fut universellement approuvé, même par le corps de la marine, où, de tout temps, la jalousie avait établi son empire, et où les réputations les mieux fondées trouvaient toujours des censeurs ou des critiques. Mon avènement au ministère fut agréable à M. de Sartines, k cause des rapports multipliés que nos deux départemens devaient avoir ensemble, lorsque la guerre de l'Amérique septentrionale eut
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forcé la France à employer toutes ses forces
de terre et de mer vers ce seul et unique
objet.
Le département de l'intérieur, qui, depuis un demi-siècle, était gouverné par le duc de la Vrillière, ou plutôt par les chefs de bureau, sous son nom, n'avait que des rapports fort rares avec le ministère de la guerre. Ce peu de connexité d'affaires, dans le cours ordinaire des choses, me rendit assez indifférens les changemens qui eurent lieu dans ce département. J'étais d'ailleurs assuré de l'amitié de M. Lenoir, qui avait succédé à M. de Sartines, dans la place de lieutenant-général de police; je me trouvais donc en garde contre tout ce que je pouvais craindre des intrigues ou des mouvemens de Paris, qui auraient pu me forcer de recourir au ministre de Tintérieur, pour être instruit de tout ce qu'il m'était important de savoir , et dont , chaque jour, j'étais informé aussitôt que le secrétaire d'état qui devait en rendre compte au Roi.
Le département des finances , que les dépenses de la cour, les frais énormes de la guerre de sept ans , les subsides payés à la cour de Vienne et à plusieurs autres cours , par des traités qu'une politique maladroite avait engagé le feu F\oi à signer; que surtout
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les traités onéreux passés avec des financiers, pour soutenir le crédit, avaient, en quelque sorte, rendu le plus intéressant de tous, avait passé en plusieurs mains, même depuis l'avénement de Louis XVI au trône. Ce prince voulait la liquidation des dettes, la libération de ses peuples , et désirait ardemment voir renaître Tordre dans ses finances, et surtout dans sa cour ; il en donnait l'exemple personnel j et ce monarque , doué de toutes les vertus d'un particulier, était destiné à démentir le proverbe, jusqu'alors reçu généralement , que l'exemple d'un Roi fait la règle de sa cour, où chacun s'empresse de l'imiter.
M. de Maurepas , d'après ses connaissances et son expérience, avait le même désir de liquidation et d'économie générale ; mais , lorsqu'il avait voulu sonder l'abyme du dérangement des finances, il en avait été effrayé. Dans les choix qu'il proposa au Roi, pour la place de contrôleur-général, il crut souvent qu'il suffisait de la confier à un homme actif, et dont la probité fût reconnue. S'il espéra qu'avec du travail et des vues honnêtes , un administrateur parviendrait à arrêter toute espèce de déprédation , il ne fut pas longtemps à s'apercevoir que ce moyen pouvait Lieu assurer le juste emploi des revenus de
l'Etat, mais qu'il ne pourrait jamais éteindre et faire disparaître les dettes arriérées, qui étaient immenses, el combler le déficit, qui, depuis trente ans de négligence et d'impéritie j n'avait cessé d'augmenter.
En effet, dans les trente dernières années du règne de Louis XV, les administrateurs des finances n'avaient été occupés que du soin de cacher au monarque l'état où les dépenses ordonnées précipitaient les affaires duroyaume, dont le Roi eût sans doute été effrayé. Us n'avaient cherché qu'à concilier cette tâche pénible avec le besoin, toujours renaissant, de fournir les fonds nécessaires aux dépenses indispensables de l'Etat , et de se procurer, par tous les moyens possibles, l'argent que les dé* prédations de la cour, la rapacité des maîtresses, et plus encore de leurs adherens, savaient arracher à la faiblesse de Louis XV. Cet état de choses, mieux connu des cabinets de l'Europe que des peuples qui en étaient les victimes, avait souvent entravé les mesures que la gloire et l'intérêt de la couronne devaient prescrire, avait fait perdre à la France sa prépondérance politique, et amenait insensiblement, mais sûrement, notre entière dégradation.
Les finances étaient devenues un labyrinthe
inextricable. C'est dans cet état , effrayant à tous égards, que M. de Maurepas les trouva» Je ne peux dire s'il désespéra d'y porter des remèdes efficaces ; mais je peux assurer qu'il en eut le désir, et qu'il crut qu'avec la droiture de cœur, la sagesse et les excellentes intentions de Louis XVI, il pourrait y parvenir avec le temps. Toutefois, le voile se déchira bientôt, et je pus juger du moment où. il connut toute la gravité du mal, lorsque je vis appeler M. Necker, comme adjoint au contrôleur-général, sous le titre de directeur des finances.
M. Necker, né à Genève, dans ce réceptacle de la crasse de toutes les nations ; où tous les vices sont naturalisés ; où l'agiotage et l'art de faire fortune aux dépens des aulres, et par tous les moyens licites ou illicites, font le caractère distinctif de tous les habitans , qui , tous, ont une aptitude naturelle pour les opérations de calcul et les combinaisons commerciales, était arrivé à Paris fort jeun*3, suivant l'usage de tous ses concitoyens, il s'était placé dans une maison de banque, en commençant par y exercer les emplois les plus ordinaires. Bientôt son génie genevois et ses talens analogues s'étant développés, il y fit des profits 5 et , au bout de quelques années, il det. n. 16
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vint associé de la maison, au lieu de salarié qu'il y était dans son début.
L'intérêt qu'il retira de son association , et ses spéculations particulières , lui ayant procuré de l'aisance et même de la fortune, il prit du goût pour les lettres . et donna dans le bel esprit. Il ouvrit sa porte et peut-être sa bourse à des écrivains qui devinrent ses prôneurs. Quelques mémoires sur les matières de finances l'associèrent à cette classe d'oisifs dont Paris fourmille, et qui s'occupent sans cesse du gouvernement.
M. Necker tenant une bonne maison , ses faméliques sectateurs se crurent obligés de lui créer une réputation. Son mémoire sur le commerce des blés , dans un moment où la folie du jour se portait entièrement sur cet objet , et où la secte des économistes élait le plus en vogue, le fit accueillir et rechercher* de tous ceux qui s'occupaient de ces matières. Il fut admis et prôné par la duchesse d'Anville, qui tenait bureau d'esprit à jour et heure marqués, et devint, grâce au gigantesque de ses idées, un des professeurs de cette école, dont les membres, sous prétexte de s'occuper de l'amélioration de l'agriculture , et de donner des avis salutaires au gouvernement, n'étaient que ses censeurs et les échos de ses
détracteurs. Devenu membre de la compagnie des Indes , il en fut bientôt un des directeurs^ et, en cette qualité, il se trouva le collègue du marquis, depuis maréchal de Castries. Leurs fonctions communes les lièrent ensemble ; et si cette liaison avec un homme marquant dans le monde -, dans le militaire, où il avait déployé des talens, et à la cour, où il jouissait d'une haute considération , augmenta l'importance du banquier, elle ne fut point inutile au courtisan 7 dont la fortune patrimoniale et la succession du maréchal de Belleïsle , ne l'empêchaient pas de désirer de nouvelles richesses, par toutes les spéculations que le commerce en grand peut offrir ; spéculations qui avaient précédemment engagé M. de Castries au jeu des actions de la compagnie des Indes.
Cette liaison rapprocha M. Necker de M. le duc du Châteletj qui avait hérité <de beaucoup d'actions de la compagnie des Indes > et qui avait continué cette espèce de jeu ; genre d'occupation avantageux pour les habitans de Paris, et pour tous ceux qui couraient la même carrière de fortune.
Si de bons dîners et quelques pamphlets avaient attaché à M. Necker les beaux-esprits de Paris j si les préconiseurs des principes
économiques l'avaient fait recevoir dans la société de la duchesse d'Anville, dont il était devenu le coryphée; si les intérêts de la compagnie des Indes l'avaient mis en relation avec des personnages dont la naissance et son état auraient dû le tenir très-éloigné ; et si l'amour du lucre lui créa une existence dans cette société supérieure, la publication de son livre sur les Opinions Religieuses lui assura l'affdiation a la secte philosophique , dont cet ouvrage devint le catéchisme , et qui eut , dans le temps , la plus grande vogue,
La gloire d'auteur, et d'auteur philosophe , n'avait pas empêché M. Necker de suivre avec ardeur, intelligence et succès, la carrière de la banque , dont il était devenu l'un des chefs. Il jouissait d'une grande fortune, et du plus grand crédit dans toutes les places de l'Europe.
Ce fut dans cette position que quelques amis de M. de Maurepas lui prônèrent M. Necker comme ayant de grandes connaissances en finances, comme jouissant d'une grande influence à la Bourse, et pouvant disposera son gré de presque toutes les fortunes financières de Paris , et lui firent naître l'idée de le proposer au Roi pour l'adjoindre au ministre des finances, dont il était capable de rédiger
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avec habileté et clarté les différens projets que les besoins toujours renaissans de l'Etat pouvaient faire adopter, et dont son crédit particulier pouvait faciliter la réussite.
J'ai dit que M. de Maurepas tenait , par sa mère, à la maison de la Rochefoucault, qu'il était flatté de cette alliance. La cabale ne négligea pas ce moyen ; et la duchesse d'Anville, par elle et par ses proches, ne fut pas la dernière qui s'employa pour déterminer le ministre principal en faveur de M. Necker.
Tels furent les moyens par lesquels ce Genevois parvint à s'accrochera l'administration, et à se mettre à portée d'en connaître tous les secrets, afin d'en pouvoir tirer un parti utile, tant pour lui que pour la secte philosophique, à laquelle , en partie, il était redevable de son élévation.
Les fonds destinés aux dépenses du département de la guerre , en temps de paix , étant invariablement fixés ; et le surplus de ces dépenses , en temps de guerre , devant toujours être réglé en conseil d'état, le secrétaire-d'état de la guerre n'avait pas beaucoup d'affaires majeures à traiter avec le ministre des finances ; et si quelques affaires de contrebande ou d'exactions commises par les troupes, occasionnaient quelques rapports entre ces deux
administrations, ces objets, à moins qu'ils ne fussent d'une très-grande importance , se traitaient entre les chefs de bureau et les premiers commis des deux départemens.
Ce peu de rapprochemens entre les deux ministères , quoique je ne fusse pas encore ministre en titre, quand M. Necker obtint la place de directeur des finances, ne m'empêcha pas de voir avec peine son entrée dans l'administration. Un sentiment intérieur, que je lie pouvais m'expliquer, m'en faisait craindre les suites $ même, un jour, dans un moment de confiance, et du vivant de M. de Saint- Germain, je rie pus cacher à M. de Maurepas combien je désapprouvais l'aggrégation de M. Necker au département des finances.
J'ai fait assez connaître M. le maréchal prince de Soubise , et son attachement pour Louis XV. Le dernier sacrifice qu'il fit à l'amitié tendre qu'il avait pour ce monarque , fut de rester au conseil d'état sous le règne de son successeur. Sa fortune immense, ses goûts, son âge, tout devait lui faire désirer de jouir paisiblement des avantages accumulés sur sa tête, et de se débarrasser de devoirs qui , ne pouvant rien ajouter à sa considération , lui créaient des obligations quelquefois très-gênantes, et contrariaient toutes ses ha-
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bitudes. J'allais dans sa société depuis la guerre de sept ans, où j'avais servi sous ses ordres ; son affection pour le marquis d'Entraigues, mon inséparable ami, avait rejailli sur moi. Il me la conserva toujours, et vit avec joie les rapides progrès de ma fortune a la cour.
J'ai cru nécessaire de faire le tableau de la maison royale et du ministère, à l'époque où j'en partageai les travaux, et où je me trouvai secrétaire-d'état en chef du département de la guerre. Le souvenir que je viens de me retracer de ma position envers les personnages principaux avec lesquels j'allais avoir des rapports , me servira à marquer, dans le cours du compte que j'ai à me rendre, les différentes nuances que les circonstances et les événemens y apportèrent.
Dans un très -long mémoire, j'ai retracé tout ce que j'ai dû prescrire ou ordonner, en ma qualité de ministre, et j'ai accompagné mon récit de toutes les pièces nécessaires. Je n'entrerai pas de nouveau dans ces détails. Comme mon objet actuel est beaucoup plus de faire l'historique de ce qui m'a été personnel que de rendre compte de mon administration , je me permettrai toutes les ré-
flexions que peut-être je ne fis pas dans le moment où les événemens se sont passés. Ma mémoire seule devenant mon guide, je demande grâce d'avance pour les inexactitudes de dates qui pourront se trouver dans mon récit, mais je réponds, sur ma parole d'honneur, de la vérité des faits.
Au moment où M. de Saint-Germain m'abandonna, par sa retraite, le département de la guerre, ses changemens dans tout le système et le gouvernement militaires , avaient porté le trouble et une espèce de désorganisation dans tous les corps de l'armée. Quoiqu'en général je doive convenir que quelques abus avaient été corrigés, quoique M. de Saint-Germain eût cherché à mettre de l'économie dans les dépenses, et que sa volonté eût eu son effet en quelques parties, je me crus obligé, dès le premier travail que j'eus avec le Roi , auquel M. de Maurepas continua d'être présent, de déclarer que plusieurs des plans que mon prédécesseur lui avait fait adopter, étaient parfaitement contraires à ma façon de voir et de penser. Je rappelai au souvenir de M. de Maurepas, que l'époque de mon exclusion de la confiance de M. de Saint- Germain, était celle de mon opposition à la
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réforme entière de la maison du Roi, et j'appuyai sur ce point par toutes les considératic îs que j'ai déjà fait connaître.
^e premier travail fut très-long, à cause des différentes parties d'administration dont je rendis compte à Sa Majesté, et sur lesquelles je lui demandai ses ordres positifs. Le Roi trouva bon que je lui remisse un des doubles de mon mémoire sur les opérations de M. de Saint - Germain , avec mes notes marginales, signées de moi. 11 daigna signer également celui qu'il me remit, il l'apostilla de sa main, et m'assura qu'il avait le projet de rétablir sa maison militaire, dès que l'état des finances le lui permettrait, ce dont il me laissa entrevoir que le terme ne serait pas éloigné. Il me donna, par écrit, l'autorisation de faire insensiblement disparaître les petits changemens faits par mon prédécesseur, qui, quoique tirant à conséquence pour le bien du service, ne pourraient faire aucune sensation, par leur destruction successive et prudemment ordonnée. Les autres innovations à détruire, sur lesquelles je m'étais permis des réflexions, et qui auraient pu, au commencement d'un nouveau ministère , faire sensation , et influer sur l'opinion qu'on pourrait prendre de la variation des principes de
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l'administration générale, et peut-être lui porter quelque discrédit, furent renvoyées a des époques postérieures.
J'éprouvai, dans ce premier travail, des marques sensibles d'un commencement de confiance du Roi; je crus m'apercevoir que mon âge, quoique double de celui de Sa Majesté, mais qui s'en rapprochait bien plus que celui de ses autres ministres, parlait en ma faveur; et, en général, je dus être parfaitement satisfait de mon début ministériel.
M. de Maurepas, qui me regardait comme son fils et son ouvrage , ne me laissait pas ignorer chaque marque de satisfaction qu'il avait cru remarquer chez le Roi.
Mon premier devoir, le lendemain, fut de me rendre à Paris, pour y voir mon prédécesseur, et lui porter l'hommage de ma reconnaissance et les expéditions de toutes les grâces que Sa Majesté accordait, tant à lui qu'à madame de Saint-Germain. Ce premier voyage à Paris n'eut que cet objet, et celui d'aller, selon l'usage , chez tous les maréchaux de France, indistinctement, comme les chefs de l'ordre militaire. Je passai de même chez tous les princes du sang royal, et je revins à Versailles, sans m'être permis même de voir aucun de mes parens.
Je m'occupai d'abord de n'être entouré, dans mes fonctions ministérielles, que d'agens sur lesquels je pusse compter. Le choix des chefs de bureau fut l'objet principal de mon attention. Le temps que j'avais passé au ministère m'avait donné le moyen de connaît tre à fond tous les employés \ l'appartement que j'occupais dans l'hôtel des bureaux m'avait en outre mis à portée de les voir de plus près,
Le sieur de Saint-Paul, qui était à la tête du bureau des grâces, avait fait son éducation de bureau sous M. Le Tourneur, son parent. Dès son début, il s'était acquis l'estime de ceux qui avaient eu à traiter avec lui, et ce sentiment n'avait pu que s'accroître par sa bonne conduite, son extrême politesse envers les militaires de tout rang et de tout âge, et la parfaite connaissance qu'il avait de tous les individus qui faisaient partie de l'armée. Pendant mes inspections , j'avais été à portée de connaître son exactitude scrupuleuse; il avait la confiance du militaire , et la méritait. J'ai toujours eu à me louer de ses excellentes qualités, pendant tout le temps que j'ai été à la tête du ministère de la guerre.
Le sieur Campy, chef du bureau des provinces réputées militaires, était, en même
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temps, cliargé de la rédaction des a flaires qui devaient être portées au conseil des dépêches. 11 eût été difficile que cet important travail fût confié à de meilleures mains. Abstraction faite de l'obligation personnelle que je lui avais , et dont j'ai parlé, je lui dois de dire que jamais travail n'a été plus clair, plus correct, plus exact que le sien , et que je dois à ses conseils et à ses instructions une grande partie de la satisfaction que le Roi et M. de Maurepas m'ont constamment témoignée. Son neveu , élevé par lui, et destiné à lui succéder, avait la même exactitude et tout autant de capacité ; mais il n'avait pas la simplicité honnête et la bonhomie de son oncle. Il lui aurait fallu bien du temps encore pour être digne de remplacer l'homme estimable qui avait entrepris de le former.
Les finances de la guerre avaient pour chef un homme unique dans son genre, le sieur Meslin , un des meilleurs calculateurs et des plus éclairés financiers du royaume \ trèsexact, très-honnête. Quelque considérables que fussent les affaires dont il était chargé r sa tête eût pu en contenir de plus étendues. Jamais embarrassé , toujours à sa besogne j il avait un extérieur très-simple, et même un peu cynique. On dit que, dans son intérieur ^
il ne négligeait rien pour satisfaire son goût pour la bonne chère 5 mais c'était sans aucune ostentation ; il aimait, en général, beaucoup plus à jouir qu'à paraître.
Le quatrième bureau, dont le travail portait sur les routes et les approvisioimemens militaires, sur les comptes rendus par les inspecteurs-généraux, etc., était, avant moi, surveillé par M. de Saiiite-Reuse , dont la famille, depuis long-temps, était employéedans les bureaux de la guerre. Le travail de M. de Sainte-Reuse était moins soigné que celui des autres chefs. A la tête de ses commis, il avait l'air de gérer sa ferme ou sa terre , car il regardait son bureau comme une propriété héréditaire. Il avait un peu de fatuité dans son extérieur, et n'était pas toujours aussi poli qu'il l'eût fallu envers les officiers -généraux qui avaient affaire à lui , car tous ceux qui étaient employés recevaient de lui les instructions que le ministre le chargeait de rédiger. Je vis donc avec plaisir qu'il me demandât sa retraite, presqu'au moment de mon installation au ministère de la guerre.
Je proposai au Roi , pour le remplacer , le sieur d'Avranges aîné, qui, depuis quinze ans, était mon secrétaire, et jouissait du brevet de commissaire des guerres. Le sieur d'Avranges
m'avait suivi dans toutes mes inspections, et avai t parcouru toutes les provinces du royaume avec moi. Je ne connaissais personne qui fût plus capable que lui de présider aux travaux dont ce bureau était chargé.
Le sieur d'Avranges , sans avoir ce qu'on appelle de l'esprit, avait un grand fond d'honnêteté, une grande habitude du travail. J'avais éprouvé, d'ailleurs, son incorruptibilité pendant tout le temps qu'il m'avait été attaché ; je savais que je pourrais compter sur lui ; je ne fus pas fâché, en outre, de trouver une occasion favorable de l'établir d'une manière avantageuse et honorable, et de lui prouver ainsi ma reconnaissance.
Ces quatre bureaux principaux constituaient le véritable fond de l'administration militaire: caries autres bureaux, tels que celui de l'artillerie et du génie, et autres, n'étaient, de fait , que des émanations des quatre premiers 7 dont mes devanciers avaient séparé les détails, plutôt afin de placer des sujets qui les intéressaient , que par la nature et l'étendue des objets dont ils étaient chargés.
Jusqu'à M. de Saint-Germain , les chefs de bureau n'avaient été purement que des officiers d'administration, nullement compris dans l'ordre militaire 3 mais mon prédécesseur avait
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engagé le Roi à créer tous les chefs commissaires-ordonnateurs des guerres, et à donner le titre de commissaire ordinaire à quelques^ uns des seconds commis. Ces messieurs changèrent alors de position , prirent un essor plus élevé, et, selon moi, contraire à leur existence et à leur maintien, puisqu'ils furent presque tous décorés de la croix de Saint- Louis ; ce qui me paraissait dégradant pour l'ordre, et totalement éloigné du but que s'était proposé son créateur*
J'avais crus m'âpercevoir, pendant que j'étais directeur de la guerre, que, d* après l'opinion du maréchal de Belle-lsle, qui n'estimait ses commis que selon le volume de papier qu'ils écrivaient , les chefs de bureau accumulaient les cartons dans leurs cabinets, et croyaient par-la augmenter leur importance. Il en résultait un grand défaut d'ordre, et souvent les minutes de décisions importantes étaient oubliées. Pour parer a ce grave inconvénient, je trouvai, dans la réunion de deux petits bureaux , sous un même chef, et par la suppression des appointemens du chef congédié , le traitement d'un secré-* taire-général de la guerre, dont le travail devait consister à réunir, par ordre de matières, toutes les décisions ministérielles. Le lende-
main de chaque travail particulier du ministre, le chef de bureau avec lequel il avait travaillé , était obligé d'envoyer au secrétaire général une expédition de toutes les décisions, et les copies des mémoires et des observations qui les avaient motivées. Ce bureau, très- important pour le ministre, qui, par ce moyen , pouvait avoir à chaque instant sous les yeux, un état de tous les ordres qu'il avait donnés , et de toutes les déterminations motivées qu'il avait prises, fut confié par le Roi, d'après ma proposition , au sieur David, qui avait été gouverneur de mon fils , et qui, depuis la fin de son éducation, m'était resté attaché, comme secrétaire particulier.
Le sieur David avait de l'instruction grammaticale, de bonnes mœurs, de l'honnêteté, de l'assiduité à son travail, qui était purement mécanique. Il avait un grand ordre dans la tête , ce qui, pour le travail auquel j'allais l'employer, valait beaucoup mieux qu'une imagination brillante. Il s'en acquitta de manière à me satisfaire et à mériter la continuation de ma confiance.
Je fis choix d'un des élèves des bureaux, nommé Arcambal , dont j'avais suivi la conduite pendant mon noviciat ministériel, pour en faire le secrétaire intime de mon cabinet.
DE M. LE 1>KIHCE DE MONTBÀREY, û5j
Stm travail consistait à faire des copies de tout ce que j'écrivais de ma main et qui en valait la peine, et à répondre à toutes les lettres de compliment ou de style 5 car, pour la correspondance avec les généraux, commandans de provinces, ou administrateurs en chef, je récrivais moi-même, surtout pendant la guerre» J'avais trop bien reconnu les inconvéniens qui pouvaient résulter de l'usage contraire > pour n'avoir, pas fait un de mes devoirs les plus essentiels de ce travail personnel, auquel je n'ai jamais manqué pendant la durée de mes fonctions.
Je pris également parmi les jeunes élèves du bureau des ingénieurs-géographes^ le sieur Amabert,pour me rattacher personnellement, afin d'avoir à moi un homme capable de le^ ver et de dessiner tous les plans dont je pouvais avoir besoin. Depuis, lorsque la guerre força d'assembler des corps d'armée, je me servis de lui pour l'envoyer reconnaître des positions, et pour porter aux généraux des ordres ou des avis qui exigeaient des explications relatives a son talent.
Je me suis' peut-être un peu trop étendu sur la composition de la partie mécanique de mon administration; mais, comme jeinesui*
T. rr. j<7
assez bien trouvé de tous les choix que j'ai faits, pour n'y faire aucun changement pendant tout le temps que j'ai conservé le ministère, j'r.i cru devoir une fois en parler en détail, afin de n'y plus revenir.
J'en ai dit assez pour faire connaître quelle était ma position individuelle à l'égard de toutes les personnes avec lesquelles je devais traiter , ou qui avaient des rapports avec moi.
Madame de Montbarey , née , élevée et placée à la cour, où toute sa famille occupait de grandes places , n'eut rien à acquérir en se trouvant dans une grande représentation. Son esprit, ses grâces naturelles, et le tact délicat qu'elle avait au suprême degré , lui permirent de faire convenablement les honneurs de notre maison.
Depuis trop long-temps je vivais à la cour? pour que je pusse être enivré de tout l'encens qui me fut prodigué. Je reçus poliment, mais sans enthousiasme, toutes les flatteries dont je fus assailli ; et ne m'occupai que de remplir dignement le poste où la confiance du Roi m'avait élevé. Désireux de porter aux objets importans dont j'étais chargé , l'attention la plus suivie et la moins distraite , je sentis que je leur devais le sacrifice de tous mes plaisirs.
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Les vingt-quatre heures suffisaient à peine au travail que je me prescrivis dès le premier moment.
L'Angleterre > par ses succès maritimes , par la dévastation de nos colonies, pendant la guerre de 17^7, et par le traité de paix de 1765, avait acquis un continent énorme dans l'Amérique septentrionale. Souveraine d'une immense étendue de déserts, sous le nom de Nouvelle -Angleterre, elle s'occupa de peupler ce nouvel empire, et prit tous les moyens possibles d'en tirer parti. Elle marqua les emplacemens des villes à bâtir, de manière à faciliter le commerce , soit intérieur, soit extérieur de ces contrées; elle accorda des concessions à tous ceux qui se présentèrent pour s'y établir. Mais si cette nation spéculatrice fit tout pour peupler ses nouvelles possessions ; si une exemption complète d*impôts y attira une foule d'habitans des trois royaumes, et des étrangers de toutes les nations ; si elle avança des fonds énormes pour faciliter les établissemens ; si elle y toléra une entière liberté des opinions et des religions; si enfin son gouvernement ne négligea rien pour se fonder un second empire, au-delà de l'Océan septentrional, plus considérable que celui qu'il possédait en Europe; peut-être
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pourrait-on l'accuser d'imprévoyance, pouf n'avoir pas imaginé qu'elle serait un jour forcée , par ses dépenses mêmes, d'anéantir les privilèges qu'elle avait concédés ; et qu'alors ces colons rassemblés de toutes les parties de l'Europe, formés, pour la plupart,* de gens sans aveu et sans forlune, se refuseraient a contribuer aux charges d'un État éloigné, dont la protection ne leur serait plus nécessaire ; qu'il se trouverait parmi eux des ambitieux et des fanatiques; que les têtes s'exalteraient, et que la révolte trouverait des protecteurs et des appuis dans le parti de l'opposition, toujours subsistant en Angleterre.
La sédition une fois allumée, on pouvait prévoir que les résultats en deviendraient plus ou moins inquiétans , selon l'assistance que les révoltés recevraient des puissances rivales de l'Angleterre. On devait s'attendre à voir accourir au secours de l'Amérique septentrionale tous les brigands et les mauvais sujets des quatre parties du monde , instruirons utiles ou dangereux , selon la direction qui leur serait donnée. Malheureusement pour l'Angleterre, le docteur Fraucklin et le général Washington étaient eles hommes de génie qui surent se concilier la confiance des Américains , et nourrir l'enthousiasme qui
pouvait les conduire à leurs lins. Bientôt, des émissaires américains vinrent en Europe pour y faire des recrues ; et Paris leur fournit une moisson abondante en gens de tous états, la plupart perdus de dettes. Les apôtres de Francklin jugèrent que, si ces recrues pouvaient être de quelqu'utilité sur les bords de la Delaware, les frais qu'elles occasionneraient les rendraient à charge au-delà de leur utilité , s'ils ne trouvaient pas, parmi les jeunes gens dont ils exaltaient les têtes, quelqu'individu qui, par sa fortune, pût défrayer leurs néophytes, au moins pendant la route, et jusqu'au moment où la coalition américaine pourrait en tirer parti.
Ces recruteurs intrigans jetèrent les yeux sur le marquis de La Fayette, jeune homme d'une naissance illustre, et d'une grande fortune, dont il était le maître, puisqu'il avait perdu son père et sa mère. Il avait épousé une fille du duc d'Ayen, petite-fille du maréchal de JNoailles. Depuis long-temps, la politique intérieure de la maison de Noailles était d'accaparer pour ses filles les parlis les plus riches de la haute noblesse, et le marquis de La Fayette n'avait échappé ni à ses vues, ni à ses filets.
La tête du jeune La Fayette et son âge prêtaient fort à la séduction. Riche, jeune,
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ayant plus de vivacité que d'esprit, peu d'instruction, mais passionné pour les principes philosophiques, dont, très- certainement il ne calculait, ni n'appréciait au juste les dangers, ce jeune homme s'engagea légèrement avec les Américains , fit les frais de l'armement du vaisseau qui devait le transporter dans le nouveau monde avec ses compagnons de fortune, et se chargea de les défrayer pendant la route.
Toute cette négociation clandestine , non plus que les enrôlemens des émissaires américains, sur le pavé de Paris, n'échappèrent à la police , mais elle eut ordre de fermer les yeux. La maison de Noailles, plus par politique que par intérêt pour son gendre et pour sa jeune femme, qui se voyait abandonnée par un époux qui allait jouer en partie le rôle de don Quichotte, aux dépens de sa fortune, crut nécessaire d'informer le comte de Maurepas des projets de M. de La Fayette. C'était pendant le ministère de M. de Saint-Germain. Je fus chargé de voir M. de La Fayette et de lui parler; je le fis. 11 me donna toutes les paroles possibles de renoncer a ses projets. J'en rendis compte aux deux ministres, en leur assurant très-fort que, malgré sa parole % je le croyais parti. Il l'était en effet; et, lors*
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que l'ordre d'arrêter et de désarmer son navire , arriva dans le port , il était déjà en pleine mer avec ses autres chercheurs d'aventures, qui, tous, a l'exception du sieur de Gimat , gentilhomme auvergnat , comme M. de La Fayette, et ci-devant officier au régiment de Bourbonnais , ayant du courage et du mérite, pouvaient n'être considérés par leurs hôtes, à leur arrivée, que comme des étourdis, dont l'inexpérience pourrait bien leur devenir à charge.
Sur la fm du règne précédent , la politique française avait senti , par intervalles , le tort réel que l'alliance autrichienne avait fait à sa considération en Europe ; le ministère avait enfin reconnu que les avantages résultant de ce traité étaient tous en faveur de la cour de Vienne, puisque cette alliance contre nature, pour ainsi dire^ lui permettait de se livrer sans crainte à ses projets d'agrandissement. Pour obvier aux inconvéniens de cet état de choses, le duc de Choiseul avait imaginé le pacte de famille entre toutes les branches régnantes de la maison de Bourbon ; et, de concert avec le comte d'Aranda, ambassadeur de la cour de Madrid en France, il avait amené à sa conclusion ce traité fédératif. Au milieu des applaudissemens qu'il reçut pour la con-
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clusion de ce traite fédératif , il ne put se dissimuler que les avantages qui en résulteraient pour la nation française, étaient plus spécieux que solides, puisque l'assistance de l'Espagne, par terre, ne pouvait être comptée pour grand'* chose, vu la position de ce royaume, qui rendait nécessaire que ses troupes traversassent un espace considérable pour venir se joindre aux armées françaises. Le seul cas favorable qui pût se présenter était celui d'une guerre en Italie, où les troupes espagnoles pourraient arriver, par mer, dans les Etats de Naples, ou dans l'un des ports de la Méditerranée.
La marine espagnole, réunie à celle de France, était, à la vérité, en état d'imposer à l'Angleterre 5 et l'alliance espagnole nous devenait de la plus grande utilité pour la conservation de nos colonies dans les Antilles, et notamment pour nos possessions à Saint-Domingue ; mais, d'une autre part, la protection à accorder par la France au royaume de Naples et aux autres Etats des princes de la maison de Bourbon , en Italie, pouvait bien nous tievenir à charge. Ce fut sûrement cette considération qui détermina, en grande partie, les mariages de Monsieur et de M. le comte d'Artois avec deux princesses de Savoie, pour nous assurer du roi de Sardaigne et du passage
des Alpes , si jamais on se trouvait clans la nécessité de porter des armées en Italie.
En tout, 1 paraît que la politique française, totalement changée depuis le traité de 17^6, et surtout depuis celui de 1765, ne tendait qu'à s'assurer de la paix par tous les sacrifices possibles, en renonçant même à son influence dans les affaires du Nord ; en laissant la Russie dominer en Suède et en Danemarck, suivre ses projets d'agrandissement en Pologne ; et en ne faisant ri< n pour conserver son crédit sur la Porte ottomane. Si , par des manoeuvres sourdes, et quelques secours d'argent répandu > dans les différens partis qui divisaient les Polonais, on eut Pair de vouloir porter quelque obstacle aux prétentions de Catherine IT? ces demi -moyens furent onéreux sans profit réel, et devinrent fatals aux malheureux Polonais , en les excitant à des levées de boucliers au-delà de leurs véritables forces ; ce qui, par la suite, causa leur destruction.
Ce fut dans c t état que commença le nouveau règne en France. Les ministres que Louis XVI appela dans ses conseils trouvèrent la France épuisée dans ses finances, soumise à l'alliance autrichienne, privée de toute considération dans le Nord, caressée par l'impératrice de Russie, qui allait droit à l'exécution
de ses vues , auxquelles la France ne pouvait s'opposer d'une manière effective \ conservant , il est vrai, le commerce du Levant par le port de Marseille, mais sans aucune influence dans le divan, depuis le traité de 1756. La Prusse et la Turquie, ses alliés naturels avant ce traité, pour s'opposer à l'ambition des deux cours impériales , avaient dû changer leurs principes politiques en voyant cesser une rivalité de trois siècles, et lui succéder une alliance monstrueuse qui bouleversait la politique générale, et pouvait menacer leur existence.
En considérant avec réflexion toutes les branches d'administration , tant extérieures qu'intérieures, à l'avènement de Louis XVI, disons que le bien de l'Etat et sa restauration exigèrent, de la part des ministres, la plus grande sagesse, la plus grande circonspection ; et qu'ils durent se préserver de toute démarche trop précipitée , avant d'en avoir scruté et examiné les effets sous tous les rapports.
Les embarras que les troubles des colonies anglaises suscitèrent au cabinet de Saint- James, les efforts qu'il dut faire pour les dissiper, et les mesures qu'il prit pour éteindre la révolte, l'occupèrent trop sérieusement,
pour qu'il pût profiter des circonstances qui lui étaient favorables dans les dernières années , tumultueuses et faibles du règne de Louis XV, et dans les commencemens du règne de son successeur.
Je présume, sans oser l'affirmer, que, dès les premiers mouvemens tumultueux de l'Amérique septentrionale, les vrais moteurs de ces troubles avaient trouvé de l'appui, des conseils et des espérances à la cour de France; et que le ministère français, pour mieux conserver la paix, avait fomenté ce qui .pouvait empêcher l'Angleterre de nous troubler, en la forçant à s'occuper de ses propres affaires. Je crois que l'accueil fait généralement au docleur Francklin et à tous les Américains de son parti , ne se borna pas alors a de simples politesses , et qu'ils remportèrent, dans leur patrie, au moins l'assurance de secours indirects. Je crois que , dans les premiers momens du règne de Louis XVI, le ministère, dans les mêmes vues, leur fit passer les mêmes asrances, et peut-être quelques secours pécuniaires, jusqu'au moment où la cour toléra le départ de M. de la Fayette et des aventuriers qui le suivirent. Je dois d'autant plus donner créance à la réalité de toutes ces demi-mesures, qu'elles rentraient entièrement dans le
génie très-borné de la petite politiquedeM.de Vergennes, sur le compte duquel je me suis déjà suffisamment expliqué ; pour lequel toutes les petites finasseries de la diplomatie étaient les seuls moyens à employer ; et qui, selon moi, très-piopre au rôle d'un honnête espion, ou à celui d'un chargé d'affaires dans une cour subalterne, n'avait aucune des qualités transcendantes qui doivent former le caractère distinctif d'un ministre des affaires étrangères du roi de France.
Le cabinet de Saint-James n'avait pas tardé à s'apercevoir de l'appui que nous accordions aux rebelles ; il n'ignorait pas que le ministère fermait les yeux sur les marchés très-étendus que le sieur Caron de Beaumarchais et autres aventuriers commerçans, avaient passés avec les chefs de la révolte; il était bien persuadé de notre mauvaise volonté à son égard.. S'il n'avait pas déchiré le voile dont nous nous couvrions, c'était par la crainte de s'attirersur les bras toutes les forces navales de l'Espagne, réunies aux nôtres ; et surtout , parce que notre alliance avec la cour d'Autriche , et la bonne intelligence qui semblait régner entre le roi de Prusse, l'impératrice de Russie et la France , ne lui laissait pas entrevoir la possi-^ bilité de faire une diversion en Europe. Le
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conseil de Versailles ne pouvait douter que ces considérations n'eussent seules empêché une déclaration formelle de guerre, désirée par la nation anglaise, et différée par le ministère britannique, uniquement par prudence et par défaut de moyens réels.
11 résulte de ce que je viens de faire observer, que, de fait, nous faisions aux Anglais tous les maux qui résultent d'une déclaration de guerre , et que nous devions nous attendre que le gouvernement britannique ne laisserait échapper aucune occasion de se venger et de nous rendre tous les mauvais offices qu'il recevait de nous, sous le masque perfide d'une paix apparente, dont il n'était pas, et ne pouvait pas être dupe.
Telle était la position des affaires politiques quand j'arrivai au département de la guerre. Dès les premières séances du comité des ministres, où je fus appelé, on me demanda compte des mesures que j'allais prendre, pour mettre les cotes du nord de la France en situation de ne pas craindre les forces navales de l'Angleterre, chargées de troupes nombreuses de débarquement, qui, chaque jour, partaient des ports d'Europe pour l'Amérique, et qui , sortant du canal, longeaient nos cotes, et pouvaient se porter avec un succès, mo-
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mentané il est vrai, mais toujours fâcheux, a quelque hostilité directe.
A cette question, je répondis en rendant compte des mesures arrêtées par mon prédécesseur, d'après les ordres du Roi, pour rassembler, dans les provinces de Flandre, Picardie, Normandie, Bretagne et Aunis, un nombre suffisant de troupes, afin de les mettre a l'abri de toute insulte. Je dis que la province de Bretagne étant celle dont les cotes avaient le plus d'étendue , et la mieux disposée pour donner du secours aux autres , on devait y réunir tout ce qui constitue une armée dû^ ment approvisionnée j que les régimens d'infanterie et de cavalerie qui devaient la composer avaient reçu leurs ordres de départ ; qu'une partie était déjà rendue à sa destination, que le reste était en marche , et qu'à mon premier travail avec Sa Majesté, je comptais prendre ses ordres pour la nomination du général en chef qui en aurait le commandement j qu'après cette nomination, je m'entendrais avec le général choisi, pour tous les arrangemens subséquens. Je remis au conseil l'état des troupes destinées à cette démonstration provisionnelle de prévoyance.
J'appuyai ce que je venais de dire de pièces justificatives et d'états à l'appui. Mes réponses
parurent satisfaire mes nouveaux confrères.
Si j'avais suivi mon vœu particulier pour le bien du département de la guerre, j'eusse proposé au Roi d'annuller les ordonnances qui avaient donné force de loi à toutes les nouveautés établies par mon prédécesseur, ou plutôt à toutes les rêveries imaginées par les faiseurs. La plupart de ces changemens n'avaient eu , selon moi , que le très-léger mérite de la nouveauté , et ils avaient le grave inconvénient de faire totalement disparaître le caractère français dans le militaire.
Ces changemens, tous calqués sur le régime prussien ou autrichien, avaient été prescrits, sans que les ordonnateurs se fussent donné la peine de réfléchir que cette espèce d'imitation servile des principes étrangers , de préférence au régime national, était un aveu tacite de la supériorité des militaires allemands qu'on voulait nous faire singer , tandis que c'était avec nos mœurs et nos habitudes militaires que nous avions, depuis un siècle, agrandi la France en Roussillon, en Flandre, en Lorraine, en Alsace et en Franche-Comté.
Peut-être même aurait -on pu penser que cette subversion totale des principes militaires français, et cette servile imitation des formes germaniques, avaient été insinuées au ministre
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de la guerre par les émissaires secrets des1 cours intéressées a bouleverser notre système militaire. Ces innovations avaient bien quelque utilité, en ce qui concernait la tactique pratique de la guerre, et même l'exercice, qui, dans l'ancienne ordonnance, avaient beaucoup de mouvemens et de temps qui tenaient plus à la bonne grâce qu'à l'utilité réelle, et avaient Pair d'avoir été imaginés plutôt par un maître de danse que par un militaire.
Il y avait loin de la correction de ces minuties à une subversion totale. L'ordonnateur léger et superficiel qui l'effectua, aurait dû ne pas oublier l'énorme différence qui existe entre une ancienne monarchie qui compte vingt-cinq millions de sujets, qui concourent tous à la formation de sa force militaire , commandée par une noblesse nombreuse, dont le métier de la guerre était, de temps immémorial, la seule occupation. 11 n'aurait pas dû oublier que, dans chaque corps de l'armée, les compagnies devenaient un patrimoine , dont les soldats étaient attachés à leur capitaine et à leurs autres officiers par des liens féodaux et depuis leur naissance ; tandis que? chez des puissances de nouvelle création , on ne pouvait former des armées nombreuses qu'en mettant toute l'Europe à contribution ;
et que, dans de pareilles armées, on ne pouvait donner aux individus rassemblés, soit comme officiers, soit comme soldats, d'autre point de ralliement et d'indigénéité , que la sévérité de la plus austère discipline, et les principes de la plus dure subordination , sans admission aucune de la qualité et de la différence des personnes.
Les événemens dont j'ai été depuis le malheureux témoin , n'ont que trop justifié, après une période de temps assez courte, les inconvé-^niens énormes de cette espèce de séparation, qui fut établie entre l'officier et ses subordonnés.
Quoique je fusse bien pénétré de la nécessité de revenir, plus tôt que plus tard, des erreurs que je viens d'indiquer, et que j'eusse rédigé moi-même les projets qu'il me paraissait convenable de proposer au Roi , je ne voulus point débuter par une commotion dans tout le militaire, au moment où je considérais la guerre comme près d'éclater contre l'Angleterre. Je renfermai donc mes plans dans mon portefeuille, pour en faire usage lorsque les circonstances me paraîtraient plus opportunes.
Le lendemain du jour où j'avais, pour la première fois, assisté au comité des ministres, le Roi me fit dire que, le soir, à six heures,
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il m'accorderait mon premier travail avec lui. Je me rendis donc dans son cabinet, et M. de Maurepas s'y rendit de son côté. Je ne saurais assez dire avec quelle bonté Sa Majesté daigna me recevoir. Je débutai par mettre sous ses veux le tableau de tous les corps qui devaient se porter sur les côtes de l'Océan , et celui des divers emplacemens espacés de manière qu'ils pussent se former en brigades au besoin , et arriver aux points où le Roi jugerait leur présence nécessaire. Je remis aussi au Roi l'état des officiers-généraux qui désiraient et pouvaient être employés près des troupes. Cet état était accompagné de notes marginales contenant le nom, l'âge, le temps du service, l'arme dans laquelle avait servi j les occasions de guerre où s'était distingué l'officier-général que je lui proposais d'em-* ployer. Sa Majesté fit choix de ceux qui lui paraissaient mériter la préférence , et me remit cet état signé de sa main. Cette opération avait été précédée du choix du général en chef. Le Roi , d'après les succès et la réputation de M. le maréchal de Broglie , le nomma pour commander l'armée j et j'eus le soin, après cette nomination , d'engager Sa Majesté a désigner, pour servir sous ses ordres, ceux des officiers-généraux qui, dans les dernières
tampagnes d'Allemagne , avaient mérité plus particulièrement son estime et sa confiance. Je priai SaMajesté de laisser au maréchal le choix des principaux officiers de son état-major , et de me permettre de travailler sur cet objet avec M. de Broglie } afin d'en soumettre ensuite l'état arrêté entre nous , à son approbation. Pour la partie très-importante des vivres et des approvisionnemens en tout genre, j'avais soin de proposer au Roi de n'employer que d'anciens munitionnaires, qui avaient acquis, par leurs services, la confiance des généraux et celle des troupes.
Le Roi finit ce travail, qui dura plus de trois heures, par me dicter une lettre pour le maréchal de Broglie 7 où, en lui annonçant la marque d'estime et de confiance qu'il venait de lui accorder, il lui enjoignait de s'entendre avec moi pour le choix des officiers de son état-major, l'invitait à faire les dispositions les plu? promptes pour se rendre dans les différentes provinces où devaient se former les rassemblemens , et a se concerter avec moi pour tous les détails des mesures à prendre , dont je lui rendrais compte , afin de recevoir ses ordres définitifs et sa signature.
En rentrant dans mon cabinet, je me hâtai d'expédier un courrier au maréchal de Bro-
glie, pour lui porter la lettre du Roi. Le lendemain, je le vis arriver chez moi; et, après les premiers complimens , dans lesquels je crus démêler un peu de froideur, je lui dis que, dès qu'il aurait fait au Roi ses remercîmens, nous prendrions jour et heure, pour traiter à fond et de suite les détails très-multipliés dont nous devions nous occuper ensemble. Il monta au lever du Roi, et, après la messe, redescendit dans mon cabinet. Nous entrâmes en pour-parlers ; et, à la fin de nos conférences, qui durèrent au moins douze heures en trois jours, je lui remis les instructions que le Roi m'avait ordonné de minuter, qu'il avait gardées quelque temps pour y réiléchir , et qu'il m'avait rendues , après les avoir signées.
J'avais supplié le Roi de permettre que, pendant tout le temps de mes conférences avec M. de Broglie , il me fût loisible de lui faire demander des momens d'audience, pour lui rendre compte des objets importans sur lesquels j'aurais besoin de prendre ses ordres ; et M. de Maurepas , averti chaque fois y se trouvait exactement chez le Roi. Ces précautions qui, peut-être, parurent importunes et minutieuses , m'avaient été dictées par la prudence, par la froideur avec laquelle
le maréchal avait reçu la nouvelle de sa nomination au généralat de l'armée , et surtout par quelques propos , échappés dans notre première conférence, qui, me laissant présumer peu de confiance en moi, me forcèrent à prendre des précautions , même les plus minutieuses, pour être en garde contre les difficultés qui pourraient s'élever dans la suite , et m'appuyer de la volonté du Roi 7 énoncée et prouvée par sa signature, avec des notes marginales de sa main.
J'avais fait part a M. de Maurepas des remarques que j'avais faites \ il approuvait mes précautions, et c'est ce qui le fit passer sur Timportunité fréquente des courses que je l'obligeais à faire chez le Roi, et qui étaient pénibles pour un homme de son âge. Comme nous jugeâmes tous deux qu'il était inutile de rendre compte au Roi de mes observations , et que Sa Majesté ignorait jusqu'où le pouvoir confié au secrétaire d'état de la guerre, pouvait et devait s'étendre, elle put croire que mes importunités continuelles étaient indispensablement nécessaires , et elle n'eut pas l'air de les trouver trop à charge; ce à quoi, M. de Maurepas , sans en dire l'objet , me servit avec son amitié ordinaire.
Toutes les explications, difficultés, mé-
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moires , sur lesquels on me demandait des explications tranchantes , occupèrent plus d'une semaine d'une correspondance trèsactive entre le maréchal de Broglie et moi. Sur tous les objets de quelque considération , je pris les ordres du Roi, et réclamai sa signature ; et, pour les autres qui, par leur minutie et leur fréquence, eussent dû être répondus eoc cathedra, ou seulement par les chefs de bureau, sur mon autorisation, j'eus la prudence, ou plutôt la prévoyance , d'en conférer avec M. le comte de Maurepas, qui, quoique flatté de ma déférence, dut pourtant en être fatigué et peut-être ennuyé.
Dans nos rapports multipliés, nous n'eûmes aucunes difficultés, M. de Broglie et moi, et je m'efforçai toujours de me prêter à ses désirs. Ce ne fut que dans notre seconde entrevue, qu'il éprouva de ma part un refus formel, lorsqu'il demanda que le comte de Broglie, son frère, fût nommé maréchal-général des logis de l'armée, ou employé dans son grade. Ce refus de ma part était la suite d'un ordre positif du Roi, signé de lui^ sur lequel d'ailleurs Sa Majesté s'était expliquée très-nettement, sans m'en dire les raisons, mais que je présumai se rapporter aux affaires de Pologne, à ses correspondances diplomatiques, et au-
quel je fus d'autant plus étranger que, dans tous les temps , et surtout à la guerre, j'avais eu à me louer du comte de Broglie , dont l'esprit aimable me convenait beaucoup plus que la sécheresse un peu pédant esque du ma^ réchal, dont je savais d'ailleurs apprécier le mérite en présence de l'ennemi.
La cour devait faire un voyage a Marly, Avec la permission du Roi , je m'absentai pendant vingt -quatre heures avant de m'y rendre, pour quelques affaires personnelles; et ce fut pendant ces vingt-quatre heures, que le maréchal de Broglie partit pour la Bretagne, Je ne fus pas peu étonné, à mon arrivée à Marly, d'être pris à part par le Roi , qui me dit qu'avant son départ, le maréchal lui avait remis un mémoire contre moi, que Sa Majesté me confia en original , en m'enjoignant de lui en rendre compte après l'avoir lu,
Rentré dans mon cabinet, quelle fut ma surprise quand je vis que ce mémoire débutait par une déclaration du maréchal, qu'il ne pouvait recevoir des ordres d'un secrétaired'Etat auquel il avait fait faire une croix de fer par punition ! et je ne pus m'empêcher d'en rire assez haut pour que mon secrétaire , qui travaillait dans une pièce voisine, entrât pour savoir si je n'avais besoin de rien,
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Tout le mémoire était analogue au début, et ne portait que sur des vétilles et sur des points peu importans que j'avais refusé de décider jusqu'au moment où M. le maréchal, rendu près des troupes, aurait pu me transmettre les renseignemens qui m'étaient nécessaires. Je recopiai, de ma main , le mémoire, et j'y joignis mes réponses et mes observations à mimarge. J'expliquai d'abord à Sa Majesté l'article de la croix de fer, alléguée parle maréchal y en voici l'explication :
Dans mes premières campagnes, et lorsque je n'avais guère que douze ans, quoique d'un excellent tempérament , j'étais assez fluet ? et j'avais contracté la mauvaise habitude de me tenir fort mal, et de baisser continuellement la tête ; peut-être la faiblesse de mes reins en était-elle la cause. Mon père me faisait à ce sujet de fréquens reproches \ et, pour piquer mon amour propre, il me disait sans cesse : Bonjour ma tête , mon cul vient. M. de Broglie était alors colonel du régiment de Luxembourg et de la même brigade que mon père ; ils étaient fort liés. M. de Broglie fut un jour témoin de l'humeur de mon père, qui me menaça, à cause de ma mauvaise habitude, de me faire faire une croix de fer, pour m'obliger à porter la tête plus haute ; il dit alors
qu'il avait dans le régiment de Luxembourg un serrurier très-habile, capable de faire cette croix de fer ; mon père accepta l'offre qu'il lui fit de la commander; la croix de fer fut forgée, mais je ne la portai jamais.
Sa Majesté rit beaucoup de cette anecdote, estima à sa juste valeur le reproche que, trentequatre ans plus tard, le maréchal avait voulu en faire au ministre de la guerre et en matières graves, fut très -satisfaite de mes réponses aux griefs contenus dans le mémoire, et daigna me dire qu'elle prévoyait que ce ne serait pas la seule fois que le général fe* rait de mauvaises difficultés à la personne qui lui ferait passer ses ordres , mais qu'elle m'exhortait à la patience et à compter sur ses bontés.
M. de Maurepas, auquel le Roi conta toutes ces puérilités et cette tracasserie de mauvais genre, et à qui je n'en avais rien dit, désirant que ce commérage restât entre le Roi et moi, afin de ne pas augmenter l'humeur du général, ce qui aurait pu nuire à des parties importantes du service, m'en parla sur le même ton que Sa Majesté, applaudit en riant à mes explications, et approuva le plan de conduite que je m'étais prescrit, pour la suite, à l'égard de M. de Broglie.
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Le premier courrier de Bretagne qui arriva, pendant le voyage de Marly , m'apporta une lettre du maréchal, qui, en m'annonçant son arrivée, me faisait des demandes contraires a tous les points convenus avant son départ. Cette première lettre était conçue en termes qui n'auraient pu me convenir comme simple particulier, et qui me paraissaient indécens à l'égard d'un secrétaire-d'état, organe des ordres du Roi. Je n'en fus point affecté, mais je pris le seul parti qui me parut propre à faire changer de style à M. le maréchal. Je demandai au Roi un moment d'audience, qui me fut accordé; je lui montrai la lettre, le suppliai de vouloir bien relire le détail des con-, férences tenues entre le maréchal et moi , et dont j'ai dit plus haut que je lui avais remis un double, de vouloir bien juger lui-même des points sur lesquels nous différions, d'après ce qui avait été convenu; et, quant au style de la lettre, dont Sa Majesté paraissait plus choquée que moi-même, je lui assurai que, si elle voulait me le permettre , je trouverais un moyen certain de faire prendre à cette correspondance le ton décent qui devait exister entre l'organe de la volonté du Roi et le général de son armée. Je proposai aussitôt au Roi de me permettre de répondre au mare-
phal , sur son bureau, en sa présence , et de dater ma lettre de son cabinet. Le Roi y consentit 5 et je lui affirmai que le style du maréchal ne serait plus le même à l'avenir. Voici le début de ma lettre :
Du cabinet et sur le bureau de S. M. , le
« J'ai reçu, M. le maréchal, la lettre que f< vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le.., « .... J'en ai fait l'usage que je ferai de toute « votre correspondance ; je l'ai remise à Sa « Majesté, qui Fa lue tout entière ; et c'est m dans son cabinet, sur son bureau, et sous « ses yeux, que j'ai l'honneur de vous répon- « dre, etc., etc. »
Suivaient ensuite les décisions du Roi , sur tous les objets contenus dans la lettre du général; et je finissais par lui réitérer que le Roi m'avait permis , et même ordonné d'en agir ainsi , à l'avenir, pour toute notre correspondance respective.
Le Roi approuva; et je lui affirmai de nouveau que, dès la première lettre du maréchal, il serait dans le cas de reconnaître que le spécifique aurait eu un plein succès. Je ne me trompai pas. Pendant tout le temps que le maréchal
commanda, notre correspondance , très-multipliée, repi'it la forme honnête qui convenait à l'un et à l'autre ; et, sans être amicale, fut au moins décente. C'était tout ce que je devais attendre, connaissant bien ses dispositions intérieures à mon égard. N'espérant pas le faire changer, il me suffisait que le ministre du Roi eût lieu d'être satisfait de la forme, et d'être assuré que les intérêts de Sa Majesté et le bien de la chose publique ne souffriraient pas de la malveillance que le général de l'armée portait au secrétaire-d'état de la guerre, chargé de lui transmettre les ordres du souverain.
Cette tracasserie fut une des premières épines dont j'eus à souffrir, et dont je triomphai, grâce à la bonté et à la patience du Roi. Sa Majesté me dit, plusieurs fois, combien j'avais eu raison de lui faire signer tous les ordres particuliers , dont , dans tout autre temps et avec un autre général, j'aurais pu lui éviter l'ennui.
M. le comte de Saint-Germain, dont le physique el le moral étaient attaqués , lorsqu'il donna sa démission, ne survécut pas longtemps à son ministère. Le Roi lui avait accordé toutes les grâces qu'il avait demandées, tant pour lui que pour madame de Saint-Ger-
main. 11 habitait Fhôtel de la guerre, à l'Arsenal , maison qui avait été bâtie pour l'archevêque de Cambrai, frère du duc de Choiseul. Sa maladie devenant chaque jour plus grave , je lui rendis 7 comme je le devais à tous les titres , les soins que les devoirs de ma place me permirent de lui rendre ; et quand il eut terminé sa carrière, je portai au Roi toutes ses intentions pour le sort de madame de Saint- Germain ? qui eut lieu d'être satisfaite des marques d'intérêt dont il honora la mémoire de son mari. Elle se retira, et ne jouit pas long-temps elle-même des grâces de Sa Majesté.
Ce fut à cette époque que j'éprouvai un des plaisirs les plus sensibles, en portant au Roi la demande que lui fit S. A. S. M.s1 le prince de Condé, de la charge de colonel-général de Tinfanterie française , supprimée depuis longtemps , et que j'engageai Sa Majesté à rétablir, en faveur du prince du sang, héritier d'un nom cher et vénéré par les militaires de toutes les nations, et qu'il s'était montré digne de porter, dès ses premiers pas dans la carrière des armes.
Si Ton se rappelle ce que j'ai dit de mes liaisons avec ce prince, dès notre enfance, qui devinrent plus intimes lorsque l'âge nous
eut donné à peu près les mêmes goûts; que^ pendant la guerre , il se présenta plusieurs occasions qui me rapprochèrent de lui; et que, depuis la paix, je continuai à lui faire ma cour? soit à Paris, soit dans ses voyages de Chantilly; qu'aux états de Bourgogne, tenus par lui en 1766, et dont j'étais membre, j'avais eu infiniment à me louer de la manière distinguée dont il m'avait traité , on jugera aisément de la satisfaction que je ressentis, dès les premiers momens de mon entrée au ministère, de trouver urte occasion aussi heureuse de le servir dans un objet si conforme à ses désirs, avec la certitude surtout de voir la grâce du Roi applaudie par toute la noblesse du royaume et par tout le militaire français.
Ce fut peu de temps après, que Sa Majesté, par une bonté très* -marquée, daigna m'appeler à son conseil-d'état, en me nommant ministre.
Le jour de mon entrée au conseil fut celui qui décida, pour l'opinion de la cour, du dégré de confiance dont le Roi m'honorait , et qui assura , par contre-coup , le pouvoir ministériel de M. le comte de Maurepas, pour lequel mon attachement inaltérable était connu. Je ne trouvais aucune prévention défavorable parmi les ministres au milieu des-
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quels j'allais siéger. Mon intimité avec le maréchal prince de Soubise était connue. C'était le seul des anciens ministres de Louis XV 7 qui eût été conservé au conseil sous le nouveau règne; et il dut sa conservation, plus à la connaissance qu'on avait de sa probité et de sa loyauté, qu'à la considération de sa haute naissance.
Mes liaisons , depuis l'enfance , avec M. de Sartines, m'assuraient qu'il me verrait avec plaisir partager ses honneurs et ses travaux 3 et la connexité des opérations de nos deux départemens, au moment d'une guerre probable avec l'Angleterre , exigeaient, entre nous, des relations perpétuelles, qui ne pouvaient que resserrer les liens de notre amitié de collège.
J'étais également bien vu du comte d'Ossun, ancien ambassadeur a la cour de Madrid, Comme le maréchal de Soubise , c'était la probité et la loyauté mêmes. Il avait les connaissances diplomatiques que ses services en grand dans les affaires étrangères lui avaient acquises. Il était entré dans la carrière, par le crédit du marquis de Puisieux , qui se faisait, comme de raison, grand honneur d'être de ses parens par sa mère, M. d'Ossun étant d'une très -bonne maison du midi de la
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France, et étant officier-général. Ses vertus sociales, et l'estime dont il jouissait à la cour d'Espagne, lui avaient procuré la grandesse d'Espagne, dont sa naissance le rendait trèssusceptible ; et, à son retour de la cour de Madrid, il avait été nommé ministre-d'état.
Le comte de Vergennes, ministre des affaires étrangères, et, à ce titre, secrétaire né du conseil, fut mon introducteur. Quoiqu'il me félicitât de la manière la plus affectueuse , il fut peut-être le seul des ministres à qui mon admission ne fît pas grand plaisir. Je dois soupçonner même qu'il en éprouva une peine réelle. Il avait, pour beaucoup, contribué au choix que M. de Maurepas avait suggéré au Roi, de M. de Saint-Germain, pour le ministère de la guerre. 11 se pourrait qu'outre le désir du bien du service du Roi , la connaissance qu'il avait faite autrefois de cet officier-général , dans le nord, et l'estime que tous les militaires lui portaient, avec raison , n'eussent pas été les seuls motifs de sa proposition, et qu'il y fût entré le projet de s'étayer d'un ministre qui lui eût quelque obligation ; surtout quand on considère que M. de Vergennes était a la cour une plante exotique et un peu isolée. Il serait possible qu'il fût entré dans ses vues de prendre de l'in-
fluence sur le ministre qui serait son obligé, de chercher à l'entourer de ses créatures et de ses affidés, comme il le fit. en effet, en recommandant à M. de Saint- Germain le comte de Jaucourt, qui lui était fort attaché, et pour lequel sans doute il eût désiré la place que le ministre de la guerre sollicita et obtint pour moi. Outre le comte de Jaucourt, M. de Vergennes présenta à M. de Saint-Germain plusieurs des faiseurs de projets, dont il fut entouré , et qui auraient accaparé toute sa confiance, si ma présence, bien plus que mon influence réelle, ne les eût tenus en bride, et forcés à prévoir qu'il pourrait arriver un moment où ils seraient contraints de compter avec moi, surtout lorsque le Roi m'eût accordé le titre de secrétaire-d'état adjoint.
Il serait possible que ces obstacles au plan qu'il s'était fait, eussent contribué au sentiment que me porta M. de Vergennes, dès les premiers momens, mais ce qui lui donna plus de force fut certainement l'opposition qu'il trouva en moi à quelques-unes de ses propositions diplomatiques. Il arrivait souvent que nous différions d'opinion. Les bontés du Roi, l'amitié et la confiance de M. de Maurepas devenaient, pour M. de Vergennes, des sujets de jalousie et d'inquiétude, surtout lorsque t. 11, 19
je me fus permis de dire, dans quelques occasions, après la lecture de dépêches projettées, que je croyais convenable de faire parler le Roi avec plus de force et de dignité que je n'en trouvais dans le langage qu'on voulait lui faire tenir.
Ces légères nuances d'improbation achevèrent, comme je l'ai toujours cru, de fortifier dans l'esprit de M. de Vergennes 7 l'impression défavorable qu'il avait éprouvée à mon égard, par mon noviciat sous M. de Saint-Germain. Mais son caractère, son éducation politique sous le chevalier de Chavigny, le ton énigmatique qui fait partie des devoirs d'un ministre des affaires étrangères, et surtout mes relations avec de M. de Maurepas , lui imposèrent l'obligation de couvrir sa mauvaise volonté réelle de tous les dehors de la bienveillance, dont cependant, malgré tous ses efforts, je ne fus jamais la dupe. L'existence de madame de Montbarey à la cour, même avant mon avènement au ministère, formait aussi une nuance qui ne devait pas plaire à madame de Vergennes ; et, sans que je m'explique davantage sur cet objet, on sentira que la réflexion ne devait pas établir un lien de plus entre nous.
Quand je fus appelé au département de la
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guerre, comme directeur, gavais rompu toutes mes liaisons de Paris. J'y allais cependant de temps en temps, mais seulement pour ne pas être taxé d'ingratitude par les personnes qui m'avaient accueilli dans leurs sociétés, et pour y voir mes parens. J'ai dit que, vers cette époque, à peu près, une liaison très-intime $ que j'avais cultivée pendant plusieurs années , avait cessé , par le mariage que la personne avait contracté, Je ne l'avais point rem* placée j et, occupé uniquement de mériter les hauts emplois que j'avais le droit d'espérer* j'avais fait ma principale occupation du travail , et cherché à acquérir les connaissances dont je pouvais avoir besoin dans la carrière ministérielle, que je me proposais de courir* Libre de tout engagement de cœur, et livré entièrement aux affaires dont j'étais chargé, toutes mes facultés se portaient à faire, dans le département de la guerre, le plus de besogne que je pouvais par moi-même. Car j'avais toujours cru que la plupart des fautes reprochées à mes prédécesseurs, étaient bien moins leurs fautes personnelles, que la suite de la confiance , peut-être sans bornes, qu'ils avaient accordée à des sous-ordres qui en avaient abusé. La chose était d'autant plus possible que, sous le règne de Louis XV, les
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ministres étaient contraints de servir des intrigues ou de déjouer celles qui se formaient contre eux.
Mon excellent tempérament me permit de suffire au travail, sans m'empêcher de remplir les devoirs de la société et de faire ma cour, d'après l'étiquette. 11 est vrai que mon habitude de passer peu d^heures au lit, me donna beaucoup de temps ; je pouvais même passer plusieurs nuits sans me coucher, avec la seule précaution de boire de l'eau de temps en temps. Je ne me donnais aucune autre fatigue que celle du travail ; j'en ai déjà indiqué la cause. L'ambition, le désir de réussir dans la carrière brillante qui s'était ouverte devant moi, avaient étouffé mon goût pour les femmes et pour tout ce qui aurait pu me distraire de mes occupations.
Malgré le travail immense qu'exigeait de moi le ministère de la guerre, dès que j'eus entrevu la possibilité pour moi d'entrer au conseil d'état, je m'occupai de faire une étude réfléchie de tout ce qui pouvait servir d'élémens à la politique générale et particulière de l'Europe. Je désirais ne pas être tout-à-fait neuf lorsque je serais dans le cas d'émettre mon opinion en présence de mes collègues. Je me trouvai différer souvent d'avis avec le
ministre des affaires étrangères; ce qui n'aurait eu L'air que d'une opposition mal sonnante, si je n'avais pu appuyer mes idées sur des connaissances propres à autoriser mon opposition. Cette étude me prenait beaucoup de temps; et, sans vouloir me vanter, je dois dire que M. de Maurepas, que j'avais consulté avant de l'entreprendre, fut souvent étonné de la rapidité de mes progrès dans cette partie.
L'objet important sur lequel nous nous trouvions souvent en contradiction , M. de Vergennes et moi, était notre position amphibie à l'égard de l'Amérique septentrionale. Je jugeais que, depuis trois ans, nous avions beaucoup trop ou beaucoup trop peu fait.
Je prétendais que, dans une révolte des sujets de la Grande-Bretagne , contre leur métropole, toutes les demi-mesures devenaient dangereuses. Je soutenais que, malgré la jalousie commerciale qui devait exister entre la maison de Bourbon régnant en France et eu Espagne, et Y Angleterre, qui avait la prétention de s'emparer du commerce universel, le moyen employé de soutenir la révolte , était d'un exemple dangereux, et qu'en outre tout ce qui n'annonçait que de la mauvaise volonlé ne devait avoir pour résultat que de
fournir un prétexte plausible a l'Angleterre de se venger , dès qu'elle en aurait les moyens > que le cabinet de Saint-James ne pouvait pas ignorer l'accueil fait aux députés des rebelles, les secours considérables qu'ils avaient tirés de la France, avec l'approbation, tacite il est vrai , du ministère ; que la permission accordée à des capitalistes et à des aventuriers, de faire des entreprises pour le compte de l'Amérique, n'avait pu échapper aux regards intéressés du gouvernement britannique; et qu'entre deux peuples aussi puissans que les Français et les Anglais r toutes les demi-mesures avaient des dangers sans profit, et qu*il ne pouvait exister que deux états prononcés, l'état de guerre qui légitimait tout , et l'état de paix qui interdisait toute basse manœuvre contraire à la foi jurée y que des puissances d'un ordre inférieur pouvaient employer de pareils moyens, conformes à leur faiblesse ,. mais qu'ils étaient indignes de la France et de l'Espagne ; qu'enfin je me trompais fort, ou que tôt ou tard le gouvernement français aurait à se repentir
'en avoir usé.
Je soutenais encore que les avantages commerciaux que les Américains offraient à la France, ne pouvaient exister que dans une époque très-éloignée, parce que les premiers
momens de leur existence politique seraient consacrés à fonder leur propre administration, à peupler leurs déserts, et que, de long-temps, ils ne pourraient rendre à leurs protecteurs européens ce qu'ils en auraient reçu en tout genre ; qu'une grande nation, qui avait besoin de la paix pour rétablir Tordre dans ses finances, ne devait pas la troubler pour des intérêts étrangers qui ne pouvaient que retarder les opérations utiles que le caractère bienfaisant du Roi voulait exécuter pour le bonheur de ses sujets; qu'il me paraissait sage, pour une puissance qui avait des colonies éloignées de la métropole , établissemens pour lesquels on pouvait craindre les révoltes partielles , d'éviter avec soin que des puissances rivales eussent à se couvrir du prétexte de la réciprocité et d'une juste représaille dans l'appui qu'elles pourraient donner aux révoltes qu'elles auraient elles-mêmes excitées. Enfin , je me permis d'ajouter qu'il était à craindre que les aventuriers et les jeunes têtes françaises de tous les ordres ^ que les préconiseurs de liberté avaient entraînées en A^mérique, ne devinssent par la suite des sujets très -dangereux par les principes d'un pays armé contre sa métropole, si le succès répondait aux efforts des rebelles de Boston ; et
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que, peut-être, il était à désirer qu'on ne les en vît jamais revenir.
Malgré la conviction où j'étais , dans le moment où je parlais, j'étais bien loin de prévoir tous les malheurs qui ont été, depuis, les fruits amers de ces mesures impolitiques.
Dans une autre occasion, j'osai avancer que le traité de Vienne, de 175G, qui avait uni les maisons d'Autriche et de Bourbon , avait détruit la prépondérance de la France en Allemagne , où sa protection était le seul contrepoids qui maintînt la liberté germanique ; que l'intérêt des puissances du nord devait être satisfait de nous voir user nos moyens de restauration intérieure dans la querelle américaine ', que la Russie surtout, qui, il y a cent ans, n'était rien en Europe, devait tendre à s'emparer du poste et du rang de puissance du premier ordre ; et que notre désir de conserver la paix , depuis 1763, et de donner maintenant de l'occupation aux Anglais, lui en offrait toutes les facilités.
Plusieurs de mes collègues s'étonnaient de voir un ministre de la guerre parler en faveur de la paix, et me le témoignaient. Mais je ne changeai point de principes, et n'en continuai pas moins à donner aux troupes, avec exactitude et prestesse , les ordres arrêtés dans
le conseil, contre mon opinion individuelle.
Ma manière de m'expliquer au conseil ne déplaisait pas au Roi ; il m'en savait gré , et me le fit dire plusieurs fois par M. de Maurepas.
Je n'indique qu'en courant , et fort superficiellement, les raisons qui fondaient mon opinion sur la guerre d'Amérique ; je les avais réunies dans un mémoire raisonné que je remis au Roi , dans le temps, et dont j'avais conservé la minute : mais j'ignore, dans ce moment-ci, où sont mes papiers ; si je les relrouve, je joindrai ce mémoire aux pièces justificatives , a la fin de ce compte que je me rends. J'y joindrai aussi difîérens autres mémoires, à l'appui des propositions que je faisais au Roi , pour la composition et le régime de ses troupes, et notamment sur la nécessité de rendre, dans les régimens, la propriété des compagnies aux capitaines, en les chargeant, comme ci-devant, des recrues ; sur l'avancement progressif des officiers dans leurs propres régimens, sans possibilité de parvenir à la tête d'un autre corps autrement que comme colonel \ sur la nécessité de recréer le grade de brigadier d'infanterie, de cavalerie et de dragons, comme objet d'émulation et de distinction pour tous les officiers, et comme un
grade intermédiaire qu'on aurait dû conserver, et dont la suppression avait produit cette classe nombreuse de maréchaux de camp, dont le nombre diminuait la considération, et dont le plus grave inconvénient était de mettre sous la remise des sujets méritans dont le Roi pouvait encore espérer de bons services, et qui devenaient embarrassans lors de la formation et du rassemblement d'une armée.
Plusieurs de ces mémoires portaient sur les invalides, sur les écoles militaires , sur des économies à faire dans le régime intérieur des bureaux de la guerre, sur une multitude de dépenses de mon département, qui, prises séparément , pouvaient être considérées comme des minuties, et faisaient en masse une économie considérable. Le Roi recevait avec bonté tout ce que je lui remettais, le lisait avec attention, le mettait dans son porte-feuille, et me disait presque toujours , excepté pour ce qui était relatif au nouveau régime et a la composition du militaire, dont il avait déterminé l'exécution à l'époque où la paix serait consolidée : « Je vous averties rai quand je jugerai à propos d'exécuter ce « que vous me proposez. » J'ai toujours cru que, se défiant de lui-même, et, peut-être ^
n'ayant pas en moi une confiance entière, Sa Majesté croyait qu'en gagnant du temps , elle acquerrait des connaissances plus sûres, et qu'en général, elle était moins comptable des choses qu'elle conservait telles qu'elle les avait trouvées, à son avènement au trône, qu'elle ne l'aurait été des changemens opérés d'après ses ordres, et sur la proposition de ses ministres,
La manière dont on donnait des secours a l'Amérique révoltée, après avoir eu tous les caractères d'une protection tacite et pusillanime, peu convenable à la considération du monarque et de la nation française, était insensiblement devenue plus énergique , sans déclaration de guerre. Tous les préparatifs qu'on faisait semblaient annoncer que la maison de Bourbon n'attendait qu'un, succès des Américains, sur leur territoire, pour se déclarer en leur faveur franchement et ouvertement.
Le froid qui était résulté des petits moyens employés par le maréchal de Broglie pour prévenir Sa Majesté contre moi , me faisait une loi dé porter, dans ma correspondance avec ce général, toute l'exactitude et foute la circonspection possibles, afin de lui ôter tout prétexte de plainte. Mon plan, pour corn-
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battre sa malveillance, était de le priver de tout moyen de pouvoir la manifester.
Cette attention , commandée par les circonstances, me devint très-salutaire, et me fit prendre une habitude d'exactitude dont j'eus, depuis, toujours à me louer; car, dans cette première campagne simulée , je n'étais pas seulement obligé d'être exact dans ma correspondance avec le général ; j'étais dans la nécessité de porter la même attention sur tous les subordonnés chargés de quelques détails qui lui fussent relatifs. Je ne pouvais douter qu'ayant été déjoué par le peu d'effet du mémoire qu'il avait remis au Roi , il ne saisît toutes les occasions , même les plus minutieuses, pour manifester sa mauvaise volonté à mon égard. J'eus soin qu'il ne pût avoir aucun prétexte de se plaindre. Ce fut ainsi que je me vengeai de l'oubli qu'il avait fait de Famitié qui le liait à mon père , amitié qui ne lui avait pas été inutile, et des éloges qu'il avait autrefois donnés à ma manière de servir pendant la guerre. 11 est vrai qu'alors il jouait le rôle de protecteur, et que, dans le moment, il était obligé d'exécuter les ordres que je lui transmettais de la part du Roi 5 et son amour propre excessif était blessé que j'en fusse l'intermédiaire. Notre correspondance , placée
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journellement sous les yeux du Roi, mit Sa Majesté à portée de juger par elle-même de la sécheresse du style de son général , et des soins que j'étais obligé de mettre pour éviter que le désaccord de deux individus ne devînt nuisible au bien général , et n'influât d'une manière fâcheuse sur les intérêts de l'Etat. Cette contrainte, qui dura pendant toute la campagne, fit juger au Roi que , si son armée devenait par la suite plus active, le bien du service exigeait que son ministre eût à traiter avec un général moins mal disposé envers lui.
L'année 1778 commença pour moi de la manière la plus brillante. Sa Majesté me nomma, le i.cr janvier, chevalier de Tordre du Saint-Esprit, et je fus reçu le 2 février de la même année. Cette faveur signalée, qui annonçait publiquement la confiance dont le Jloi m'honorait, aurait imposé silence à tous les malveillans , si , à cette époque , ceux mêmes qui ne me voyaient qu'avec peine au ministère, parce qu'ils craignaient peut-être que je ne les connusse trop, avaient pu avoir quelque espoir de cabaler avec succès contre moi.
Le comte de Maillebois, homme de talens éminens et de beaucoup d'esprit et d'intrigue, avec lequel tous les ministres avaient toujours
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été obligés de compter, se piquait, depuis long-temps, d'être de mes amis, et m'en avait donné des preuves qu'il renouvela dans plus d'une occasion , surtout dans une très-importante dont je rendrai compte plus tard.
Je sais que ses envieux ou ses ennemis ont souvent répandu des bruits désavantageux sur son compte 5 je sais qu'il a été fortement inculpé dans la campagne de 1757, en Westphalie et dans l'électorat de Hanovre. J'étais alors trop jeune et trop éloigné des événemens pour m'ériger en juge des faits. Mais ce que je peux dire avec vérité , c'est que l'esprit et les talens de M. de Maillebois n'étaient pas douteux , et qu'individuellement j'ai toujours eu beaucoup à me louer de lui 4
L'animosité du maréchal de Broglie contre moi, et que peut-être je devais attribuer au refus que j'avais fait, par ordre du Roi, d'employer son frère comme maréchal -général des logis de l'armée, ne m'avait pas empêché de conserver des relations avec le comte de Broglie; relations qui m'avaient mis à portée de connaître toute sa manufacture politique et tous les sujets qui y étaient employés, sous la régence du sieur Favier, dont j'ai déjà parlé.
Mes liaisons avec le marquis de Voyer,
DE M. LÉ fcRINCE DE MOîîTBAREY. 3o3
ami du comte de Broglie, et qui, dans le conciliabule, était le chef de la partie militaire, avaient aussi favorisé mon désir d'en connaître les travaux. Le marquis de Voyer avait eu, dans le temps, besoin de quelques renseignemens sur le service de l'infanterie; il s'était adressé à moi , à cause des liens de parenté qui existaient entre sa femme et madame de Montbarey ; et c'était par cette chaîne de circonstances que j'avais été initié dans le ministère subalterne et clandestin où se fabriquaient, avec l'autorisation de Louis XY^ les critiques des opérations des ministres, que MM. de Broglie et de Voyer remettaient ou faisaient remettre au Roi, dont ils se faisaient honneur , comme du fruit de leurs connaissances, tandis que les mémoires étaient l'œuvre de leurs agens subordonnés.
Comme ces deux chefs m'avaient jugé peu enclin à l'intrigue , nullement disposé à tirer parti des renseignemens que je leur avais donnés, mais qu'ils connaissaient bien mon goût pour les femmes et pour le plaisir , ils avaient senti qu'ils ne pouvaient m'admettre qu'a leurs orgies; et cette admission, dont je ne fis pourtant pas une habitude, me fit connaître leurs formes, qu'ils appelaient anacréontiques, et qui, dans le fait, n'étaient que 1*
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licence et la débauche, mises en pratique par des gens de beaucoup d'esprit, dégagés de tout préjugé, ayant beaucoup d'instruction en tout genre, et une très-grande facilité pour le travail qu'on exigeait d'eux.
Quand l'esprit cultivé par l'étude se permet tout, il a souvent des éclairs d'agrément qui séduisent ; mais, en y applaudissant, l'homme sensé qui se respecte en éprouve bientôt du dégoût. C'est l'effet que produisit en moi le peu de séances de cette horde licencieuse, auxquelles j'assistai. Je me pressai d'en tirer le peu de connaissances dont je voulais faire usage, en me promettant bien d'éloigner les occasions de m'y retrouver.
L'avantage le plus marquant de cette liaison, fut pour moi la connaissance de quelques-uns des jeunes sujets formés par Favier, dont plusieurs furent employés dans les courses ministérielles du comte de Broglie , et admis dans les affaires de Pologne, tels que le sieur du Mouriez, dont j'aurai occasion de parler.
J'ai cru nécessaire d'entrer dans quelques détails peu connus de cette fabrique politique, parce que, dans la suite, j'aurai a citer des mémoires qui en sortirent, que le Roi me confia quelquefois, ainsi que de plus anciens,
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ternis antérieurement à Louis XV, et que son. successeur avait conservés dans son cabinet inférieur.
Quelque ressentiment que le comte de Broglie gardât contre moi, il aimait trop l'intrigue pour en venir à une rupture ouverte, et pour renoncer au désir de faire parvenir à M. le comte de Maurepas quelques-unes de ses idées politiques. Mais il ne voulut pas paraître luimême me rechercher, dans les circonstances où nous nous trouvions a l'égard l'un de l'autre, et il se servit de l'intermédiaire de Favier, qui m'écrivit, sous difFérens prétextes , surtout pour me recommander plusieurs de ses collaborateurs qui désiraient obtenir quelques emplois dépendans du département de la guerre , entre autres, le sieur du Mouriez , qui avait un brevet de colonel , qu'il avait obtenu lorsqu'il était employé près les dissidens de Pologne, et à la confédération de Bar.
Le sieur du Mouriez, fils d'un commissaire des guerres, était un homme pétillant d'esprit et rempli de connaissances. C'était le sujet le plus propre à l'intrigue que j'aie jamais connu. Sans principes, adroit, insinuant, se repliant sans cesse sur lui-même, pour ne paraître que ce qu'il était de son intérêt qu'il parût j
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impudent par nature, mais sachant se vaincre pour flatter et séduire; ayant le travail facile , capable de supporter toutes les privations, et toujours prêt à se livrer au plaisir , selon les occasions ; n'étant jamais arrêté par aucune considération que celle de son intérêt ou de celui des personnes auxquelles il était attaché pour le moment. Tel me parut le sieur du Mouriez , dont je n'hésitai pas à me faire une créature, vu l'utilité dont il pouvait m'être; et surtout d'après l'idée de sa probité en matière d'argent, dont je m'étais convaincu lorsque, n'étant que directeur de la guerre, j'avais fait partie d'une commission chargée de recevoir les comptes des dépenses faites pour les négociations secrètes de Pologne, et dont il avait été en partie le distributeur. Dans lesséances de cette commission , je fus frappé de la clarté des comptes du sieur du Mouriez. Ce fut la conviction de sa probité qui me détermina à l'employer dans Tétat-major de l'armée qui se rassembla au commencement de 1779.
La bonté du Roi pour moi, démontrée T comme je l'ai dit , par ma nomination de chevalier de ses ordres, ne s'arrêta pas à cette marque de faveur. J'ai parlé des prétentionsr que j'avais à la grandesse d'Espagne 7
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par ma descendance directe du baron de Montclar : le Roi, de son propre mouvement, sans m'en rien dire, sans en rien dire non plus à M. de Maurepas , chargea le ministre des affaires étrangères de renouveler , en son nom, auprès du ministère espagnol, les démarches déjà faites pour moi, au nom du Roi son aïeul. Je fus aussi flatté que surpris , lorsque Sa Majesté, au retour d'un courrier dépêché à Madrid pour affaires courantes, eut à me dire qu'elle était satisfaite de la réponse de S. M. C. 1 et que je pouvais être assuré qu'un peu plus tôt , un peu plus tard ? j'obtiendrais le rétablissement de la grandesse de la maison de Pons en ma faveur. Cette grâce était d'autant plus essentielle pour moi, que la grandesse d'Espagne, depuis que ce royaume a passé dans une des branches de la maison de Bourbon, donne, à la cour de France, les mêmes droits, honneurs et prérogatives que la duché-pairie, à- l'exception de la séance au parlement. Outre ces avantages, qui sont les plus considérables dont puisse jouir un gentilhomme français, son obtention, à cette époque, me devenait d'autant plus intéressante qu'elle pouvait influer sur l'établissement prochain de mon fils, que son âge allait bientôt rendre susceptible d'être marié.
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L'Europe était en suspens sur l'issue de la révolution, ou plutôt de l'insurrection de l'Amérique septentrionale ; et chaque puissance se permettait de faire des spéculations commerciales | d'après les besoins multipliés et toujours renaissans des Américains révoltés. L'Angleterre déployait contre eux des moyens immenses, et faisait des frais énormes pour les réduire. Tous les intrigans français, tous les chercheurs d'aventures et de profit spéculaient, et quelques jeunes gens à tête exaltée, sans permission , et même malgré les -défenses du gouvernement, avaient suivi l'exemple de M. de La Fayette. Les succès militaires avaient été balancés, et l'Angleterre, malgré tous ses efforts, était dans de mortelles inquiétudes , lorsqu'enfin la défaite de lord Cornwallis et la capitulation de Saratoga firent totalement pencher la balance du côté des Américains. Ce traité honteux, par lequel les représentans de la nation anglaise reconnaissaient la puissance des révoltés , déjouant totalement le gouvernement anglais, donna une très-grande force aux motifs allégués par M. de Vergennes, pour engager la France à se déclarer hautement pour les Américains.1 Malgré tout l'intérêt qu'un ministre de la guerre avait à voir commencer les hostilités 7
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qui quadruplaient son influence et son pouvoir , je crus de mon devoir de soutenir mon opposition , et je me crus fondé dans les observations que je fis de nouveau sur le danger d'un appui formel accordé à des révoltés, contre leur métropole. J'ajoutai à toutes les considérations que j'avais déjà fait valoir , celles qui prenaient leur source dans l'intérêt qu'avait la France de conserver la paix, de profiter des circonstances qui la lui assuraient, pour réparer le désordre de ses finances, et sortir enfin de l'état déplorable oii l'avaient plongée les différens systèmes successivement adoptés. Les partisans de la guerre opposaient à mes observations tous les grands mots d'intérêt public, le danger qu'il y avait à laisser écraser les Américains, événement qui devait porter la puissance anglaise au plus haut point , et lui fournir les moyens de saemparer de toutes nos colonies, de celles même des Espagnols, nos alliés, la conduire à devenir la seule nation commerçante de l'Europe, et lui assurer, par une suite nécessaire, la domination de toutes les mers. Je répliquais que la France en elle-même avait une assez grande masse de puissance et des moyens assez étendus en tout genre , lorsqu'elle aurait des finances en bon état, et que des mains sages^
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servant les vues paternelles du Roi, sauraient mettre en jeu tous les ressorts d'un bon gouvernement, pour n'avoir rien à craindre des entreprises qu'on pourrait former contre elle ; et que je voyais, au contraire, dans la déclaration de guerre et les moyens extraordinaires employés pour la soutenir , une nécessité d'augmenter les impôts, déjà excessifs, et de ruiner le royaume pour des intérêts qui nous étaient étrangers, et pouvaient, un jour, tourner contre nous, quelque succès qu'on pût obtenir.
Malgré les efforts du parti qui voulait la guerre , les raisons que je mettais en avant , et que je développai dans deux mémoires, auraient peut-être prévalu dans le conseil , puisque j'avais pour moi le sentiment intérieur du Roi, et que, dans le fond, M. de Maurepas partageait mon opinion, ainsi que quelques autres ministres , si M. de Vergennes , qui , depuis long-temps , travaillait dans le conseil de Madrid, n'eût pas annoncé que la cour d'Espagne était décidée à soutenir la cause américaine, a appuyer toutes les mesures que la France croirait utiles aux différentes branches de la maison de Bourbon ; et si f dans l'intérieur de M. de Maurepas, M. Necker, appelé depuis deux ans à la cour, sous le
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titre de directeur des finances , n'avait pas assuré au premier ministre, effrayé des impôts nouveaux que la guerre nécessiterait , qu'il avait des moyens de pourvoir aux dépenses nouvelles, par le seul effet du crédit, des emprunts et autres opérations dont il garantissait le succès.
Lorsque M. de Maurepas me fit part des assurances positives que M. Necker lui avait données qu'il pourrait faire le service du trésor royal , même pendant la guerre , sans nouveaux impôts, par l'effet du crédit , et d'après des opérations de finances, je me bornai à faire observer au premier ministre que , puisque les finances de l'Etat ne pouvaient suffire aux dépenses ordinaires et à l'acquittement des dettes anciennes, subvenir aux dépenses extraordinaires de la guerre, par le moyen des emprunts, sans le secours des impôts, n'était qu'éloigner momentanément la difficulté, puisque tout emprunt dont on ne peut hypothéquer le fond sur une portion directe des revenus de l'Etat, nécessitait, plus tôt ou plus tard, la création de nouvelles charges pour son remboursement, et que celte promesse de M. INecker, de pourvoir à tout par un moyen pareil, n'était qu'un abus de termes et une espèce de charlatanisme.
J'avais trop bien l'habitude de vivre avec M. de Maurepas, pour ne pas voir , à sa mine et à son ton, qu'il était frappé de la justesse de mon observation, quoiqu'il n'en voulût pas convenir 5 je jugeai que le parti de la guerre était décidément pris , que le ministre en chef , vu son âge très -avancé, satisfait de l'homme qui lui assurait qu'aucun impôt nouveau ne serait exigé, croyait fermement que le moment de rembourser les créances que les dépenses de la guerre pourraient occasionner > n'arriverait jamais pour lui.
Je fis mon profit de ma remarque; et, cessant de contrarier le projet de la guerre, je me renfermai dans les détails que ce nouvel ordre de choses exigeait du département dont j'étais chargé. Depuis la retraite de M. de Saint-Germain, je m'étais sans cesse occupé de mettre l'armée du Roi dans la possibilité d'exécuter tout ce qui serait jugé nécessaire aux intérêts de l'État. Le département de la marine était également prêt. M. de Sartines , qui le dirigeait, et qui partageait les opinions de M. de Vergennes sur la convenance de la guerre, avait tout préparé pour que des escadres pussent mettre en mer.
Dès que les résolutions hostiles prises dans le conseil d'état furent connues du public,
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les bureaux des ministres furent assiégés par les faiseurs de projets 5 les mémoires qui avaient pour objet une descente en Angleterre, nous arrivèrent de toute part, et la discussion de tous ces plans nous occupa uniquement.
Le Roi ordonna la sortie d'une escadre considérable, destinée à croiser dans la Manche, et à intercepter , dans cette station commode et à portée des côtes et des ports de France, tout ce que l'Angleterre voudrait expédier de ses ports.
Le duc de Chartres, fils unique du duc d'Orléans, et gendre du duc de Penthièvre, avait formé le projet de s'assurer, après la mort de son beau-père, de la charge de grandamiral. Pour se créer une apparence de titres à l'obtenir, il demanda et obtint la permission de s'embarquer sur l'escadre qui avait ordre de sortir de Brest et de chercher les Anglais. Le combat d'Ouessant, où il se trouva, ne tourna point à sa gloire ; et le public, à tort ou à raison , se permit la plus grande improbation de sa conduite dans cette affaire , qui fut la première suite hostile de la déclaration de guerre. La cour et la ville, prévenues contre ce prince, exagérèrent peut-être les torts qu'il put avoir dans cette circonstance. Sans
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décider sur ce point, puisque je n'ai aucune certitude, je dirai seulement que le blâme fut universel, et de nature à faire croire que le public, mécontent de la conduite publique de ce prince, était enchanté de trouver une occasion de l'improuver; et que, de son coté, il dut être peu satisfait de la réception qu'on lui fit à son retour de ses exploits maritimes. Autant je me faisais honneur d'être intimement et respectueusement attaché à M.sr le duc d'Orléans, dont j'avais éprouvé des bontés très-marquées , autant je me montrais éloigné du duc de Chartres, dont j'avais eu à me plaindre plus d'une fois, pour ses propos, et pour l'appui qu'il avait donné à différentes personnes qui avaient affiché leur inimitié pour moi. Un jour, en sortant du travail particulier du Roi, Sa Majesté médit : « Demain, vous aurez la visite du duc de « Chartres, qui désire que je crée pour lui la « charge de colonel-général des hussards. » Je fus très-étonné et de la chose et de la manière dont le Roi me l'apprenait, qui, d'après la connaissance que j'avais de mon maître , me devait faire imaginer que Sa Majesté avait donné sa parole , et qu'il ne me restait plus qu'à expédier le brevet, et à en rédiger l'ordonnance.
DE M. LE PRfTÎCE DE MÛNTBÀREY. 3 1 5
Je me permis néanmoins de faire quelques observations à 8a Majesté , sur le peu de valeur d'une charge de colonel-général de six régimens, pour le premier prince du sang, tandis que le prince de Condé était colonel-général de l'infanterie française, et M.s' le comte d'Artois, colonel-général des Suisses et Grisons, sur l'augmentation de dépense que la création de celte charge devait entraîner, et sur le ridicule que le public pourrait répandre sur une grâce de ce genre, en récompense d'une campagne de mer, surtout en faveur d'un prince qui devait y réunir un jour la charge de grand-amiral. Je crus m'apercevoir que le Roi était frappé de mes objections, qu'il se les était faites à lui-même, et que ce n'était que forcément et par condescendance, qu'il cédait à cette demande, qu'on lui avait fait parvenir par la Reine, et qu'on lui avait représentée comme un moyen de faire tomber les propos tenus à l'occasion du combat d'Ouessant. J'eus la certitude que je ne m'étais trompé dans aucune de mes conjectures, à la première conversation que j'eus avec M. de Maurepas , qui pensait comme moi , et qui se taisait par faiblesse, ou parce qu'il •comptait se faire de sa condescendance un
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titre pour obtenir des objets plus importans, ou s'y opposer avec avantage.
Le lendemain je vis arriver chez moi M. le duc de Chartres, dont le début fut un peu embarrassé, et qui finit par me décliner le sujet de sa visite et l'espoir que le Roi lui avait permis de former sur le succès de sa demande. Je fis a ce prince les observations que j'avais déjà faites au Roi; mais, comme il insista vivement, je vis bien qu'on lui avait persuadé que l'obtention de cette grâce était le seul remède a la déconsidération qui le poursuivait depuis son retour. Comme je connaissais les intentions du Roi, je promis à M. le duc de Chartres de porter l'ordonnance de création de la charge à mon premier travail avec le Roi , qui devait avoir lieu le surlendemain.
Le jour arrivé, je ne pus douter de l'impatience du duc de Chartres, quand je le trouvai, tout seul , dans le cabinet du Roi , au moment où je le traversai pour me rendre dans le cabinet intérieur. Il s'approcha pour me demander s'il allait être question de son affaire y je le lui assurai 5 et, après avoir rendu compte k Sa Majesté des affaires pressées de mon département , je lui présentai la feuille relative à la création de la charge sollicitée.
DE M. LE PRINCE DE MONTBAREY. &l *J
En sortant je retrouvai le duc de Chartres qui m'attendait, et causait tête à tête avec le maréchal de Duras, premier gentilhomme de service. Il vint à moi , et me demanda à voir la décision du Roi, je la lui montrai ; il désira en avoir une copie , et , le maréchal de Duras lui ayant procuré une écritoire et du papier , il la copia sur la cheminée du cabinet du conseil, et me fit de grands remercimens, auxquels je n'ajoutai de croyance que le degré qu'il fallait. Je croyais cette affaire résolue, et, quoique je la désapprouvasse fort, j'envoyai dans les bureaux l'ordre de faire passer l'ordonnance à l'imprimerie royale, pour qu'elle fût imprimée ; j'écrivis la lettre d'annonce de cette grâce à M. le duc de Chartres, et je crus que je n'en entendrais plus parler.
Le moment était trop intéressant, et j'étais absorbé par trop de choses essentielles pour que l'affaire du duc de Chartres pût m'occuper long-temps. J'étais uniquement livré aux soins des affaires de mon département, lorsque } huit ou dix jours après avoir vu le duc de Chartres , je reçus, en sortant de table, un billet du comte de Maillebois, qui me demandait un rendez-vous dans l'après-midi. Je lui fis dire que je l'attendrais. 11 arriva entre cinq et six heures du soir; et, suivant les
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ordres que j'avais donnés , il entra sur-lech'iinp dans mon cabinet. Il avait le visage altéré , et je ne fus pas peu étonné lorsqu'il me dit, mot pour mot, ce que je vais répéter.
« Prince, vous connaissez tout mon atta- « chement pour vous; je viens vous en donce ner une preuve. Je suis allé, hier matin, « pour une affaire d'argent qui m'est person- « nelle, chez M. Seguin, trésorier de M. le « duc de Chartres; et, après avoir fait nos « comptes ensemble, M. Seguin m'a dit : « M. le comte, je remettrai l'appoint de nos m comptes à M. le marquis de l'Aubépine, voce tre neveu, auquel j'aurai , dans peu de jours, « a compter trois mille loufs. Je fus très- « étonné que le marquis de l'Aubépine, dont « je connais le dérangement, pût avoir à fouie cher trois mille louis chez M. Seguin. Je « questionnai ce dernier, qui ne voulut ja- « mais me répondre autre chose, si ce n'est « que c'était d'après un ordre de M.6r le duc « de Chartres.
« Rentré chez moi, j'ai envoyé chercher « mon neveu, et l'ai interrogé sur cette « créance de trois mille louis ; il a long-temps « nié, jusqu'à ce que, voyant qu'il ne pou- •< vait pas m'en imposer, quand je lui ai dé-
« claré que je le tenais du sieur Seguin lui- « même, il a fini par m 'avouer que, soupant « avec le duc de Chartres, ce prince avait dit « qu'il savait qu'avec de l'argent on faisait « tout ce qu'on voulait dans les bureaux de la « guerre, et qu'il donnerait cette somme à « celui qui lui ferait avoir, sous huit jours, le « brevet de colonel-général des hussards, « qu'il avait obtenu, et dont le ministre de « la guerre, par mauvaise volonté, retardait « de le mettre en possession. Ce prince y met- « tait la plus grande chaleur, et lorsque j'ai « jugé, m'a ajouté mon neveu , que véritable- « ment il voulait sacrifier trois mille louis « pour faire réussir sa demande dans les bu- « reaux , je me suis offert pour faire les dé- « marches nécessaires ; et le prince m'a fait « son billet à ordre sur Seguin , avec permis- « sion de le lui montrer, afin qu'il l'acquittât « à son échéance. Ce billet, mon oncle, le « voilà. Après avoir fait sentir a mon neveu « tout l'odieux et toute la bassesse d'une pa- « reille manœuvre, j'ai obtenu de lui qu'il m me ferait la déclaration par écrit de tout ce « qui s'était passé à ce sujet , et qu'il me con- « fierait le billet original pour vingt-quatre « heures. Je vous apporte le tout, priuce, ci
u vous prie de me le remettre demain , lorsque « je viendrai dîner chez vous, m
Tel fut le discours de M. de Maillebois , auquel je fis les plus sincères remercîmens 3 nous causâmes quelques instans ensemble 5 et, lorsqu'il fut parti, je réfléchis sur tout ce qu'il venait de me dire.
Je vis quelle circonspection continuelle devait guider toutes mes actions, puisque, même dans les choses les plus simples et qui paraissaient ne devoir entraîner aucun inconvénient , je pouvais toujours craindre que l'envie et la méchanceté ne trouvassent les moyens de creuser dés pièges sous mes pas , et ne cherchassent à me créer des embarras dans les choses qui m'en paraissaient les moins susceptibles;
Je sentis toute l'obligation que j'avais a M. de Maillebois. A l'heure accoutumée, je montai chez M. de Maurepas avec toutes les pièces qui avaient trait à cette ridicule et fâcheuse affaire. Quand il les eut examinées , nous arrêtâmes d'en faire notre profit ; je me décidai à en faire moi-même la copie, et à n'en parler au Roi que lorsque nous aurions su la suite que M.gr le duc de Chartres donnerait à cette affaire, quand il saurait
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que son agent et son confident l'avait dévoilée.
Je rentrai chez moi , et m'occupai comme a l'ordinaire ; mais le lendemain matin, vers neuf heures, mon valet-de-chambre, a ma grande surprise , m'annonça le duc d'Orléaus, qui, en entrant, me sauta au cou, et qui, lorsque je lui observai qu'il avait quitté Paris de bien bonne heure , me répondit : « J'ai une affaire très -intéressante ici, et je « suis venu te demander à déjeûner; fais-moi « faire une tasse de chocolat, et nous causece rons ensuite. »
Après avoir déjeûné : « Mon ami, me dit « le duc d'Orléans, je suis venu de si bonne « heure à Versailles, pour l'affaire la plus « importante pour toi, et la plus malheureuse « pour moi. » 11 me raconta alors les motifs et toute la suite de l'affaire dont M. de l'Aubépine devait être l'agent sans en savoir peut-être l'objet, et dont il n'avait aussi peutêtre offert de se charger que par l'appât des trois mille louis promis. M.*1 le duc d'Orléans m'ajouta : « Le duc de Chartres est à la tête « d'une cabale qui veut te culbuter , et te « faire honteusement chasser du ministère et « de la cour. Tous ceux qui l'entourent sont « entrés dans cette conjuration , et ils ont