ML MOI II ES
rester enseveli dans l'âme de ceux qui ont été, par les circonstances, appelés aie connaître, et en ont été les dépositaires.
J'ai dit les démarches que le Roi avait prescrites à son ministre à Madrid , pour me procurer la grandesse d'Espagne. La reine d'Espagne étant grosse , et le moment de ses couches approchant, le Roi me dit un jour, en quittant le travail : « Je ne serai pas long- « temps avant de vous saluer comme Grand , « caria reine d'Espagne doit être accouchée, et « nous en attendons le courrier.» Cette forme, qui dénotait l'intérêt que Sa Majesté daignait prendre k moi, était déjà une faveur dont mon cœur savait apprécier le mérite. La reine d'Espagne accoucha en effet, mais de deux princesses ; il n'y eut point, à cette occasion, de nomination à la cour d'Espagne ; et mon espoir de la grandesse fut encore retardé. Je n'ai cité cette marque d'attention du Roi, que pour faire connaître ma véritable position à l'égard de cet excellent prince.
L'amitié de M. de Maurepas pour moi était toujours la même ; mais parfois il me trouvait un peu entêté, lorsque, dans la discussion, entre lui et moi, de quelque affaire ou passée au conseil, ou à soumettre au comité des ministres, je me trouvais d'une opinion cou-
traite à la sienne ; je cherchais à lui faire sentir que mon opposition était fondée. Souvent il revenait intérieurement à mon avis , et ne pouvait se dispenser de s'avouer à lui-même ., sans en convenir littéralement avec moi ? qu'il s'était laissé séduire par des apparences, et qu'il s'était engagé beaucoup trop tôt a faire réussir la chose proposée. En tout, l'esprit et les connaissances de M. de Maurepas étaient supérieurs ; mais , son âge lui rendant l'application et les longues discussions pénibles, il cédait par faiblesse ou par lassitude. Cette manière de tout obtenir de lui avait été découverte par quelques-uns de ceux qui avaient intérêt de capter son suffrage et de lui faire adopter leurs projets. Lorsque j'étais présent à la discussion, je rendais la ruse de ces messieurs plus difficile. La connaissance qu'ils avaient de mon caractère et de la propension de M. de Maurepas à suivre mon opinion , avait fait prendre, à ceux qui voulaient l'attirer à leur sentiment, le parti d'obtenir de lui des audiences particulières, afin de l'engager à l'avance. Quinze ans de moins eussent donné à cet aimable vieillard la force nécessaire pour résister aux insinuations souvent captieuses qu'on employait fréquemment pour déterminer son avis. Lorsqu'il s'étaitengagé de
OOA KEMOIBES
la sorle , ce qu'il craignait le plus, c'était de se trouver tête-à-tête avec moi. Celte faiblesse produisit , quoique bien rarement , les seuls nuages qui obscurcirent , pour de courts intervalles , la tendre amitié et la confiance qu'il avait en moi.
Cependant la déclaration de guerre contre l'Angleterre, ayant passé au conseil, malgré les observations que j'avais pu faire, exigea du département que je dirigeais des préparatifs effectifs. 11 n'y avait plus pour moi de moyens de m'y opposer. Le ministre des affaires étrangères avait le désir de se donner Fair d'un grand politique , qualité que je lui refusais, parce que, depuis que j'étais a portée de juger de ses connaissances, je ne voyais dans ses opérations que la routine d'un premier commis, et que je ne lui avais jamais vu le ton ni la dignité d'un ministre du roi de France. J'étais certain , d'ailleurs, que les ambassadeurs et les ministres étrangers en avaient la même opinion que moi. Je lui accordais le talent de la rédaction d'un mémoire; et je dois à la vérité de dire que nulle personne, en France, n'eût été plus capable d'être employée en second sous un ministre ferme et instruit. Pour prouver que ce n'est pas sans fondement que je me permets de le
DE M. LE PRIÎ4CE DE MOUTBÀREY. 335
juger un peu sévèrement, je ne citerai que deux faits postérieurs à l'époque présente, mais qui prouveront la petitesse de ses vues et de ses moyens politiques.
Le premier de ces faits est l'insinuation qui fut faite à la cour de Berlin , que , si celle de France avait quelque sujet de mécontentement sur la manière dont le cabinet prussien exécuterait certains articles convenus, la France s'emparerait du comté de Neufchâtel. 11 fallait, pour faire sérieusement cette menace, bien peu connaître le Grand Frédéric, qui ne pouvait guère en être intimidé ; et bien peu connaître, en même temps, la véritable existence du comté de Neufchâtel, ses relations intimes avec le corps helvétique, et la trèspetite influence de la domination prussienne sur cette petite seigneurie. Le roi de Prusse n'a, de fait, que l'appareil de la souveraineté dans ce petit pays, qui, en se donnant à la maison de Brandebourg, s'est réservé tout l'effectif de la liberté, et peut-être même toute lapossibilitédela licence, en ne laissant qu'un revenu médiocre au souverain, avec la faculté de répandre des grâces et des dignités sur quelques-uns des habitans du pays. Le roi de Prusse, souverain de Neufchâtel , a lui-même si peu de confiance dans son autorité, qu'il a
cru devoir mettre la partie de son gouvernement dans Ce petit pays, sous la tutelle du canton de Berne, que les préposes prussiens ont ordre exprès de consulter dans tous les cas embarrassans de leur administration.
Le second fait est d'avoir engagé Sa Majesté à permettre que, lors du renouvellement de l'alliance helvétique, en 1780, le pays de Porentruy et les Etats de l'évêché princier de Baie, fussent distraits et séparés de la masse du corps helvétique, ne fissent plus partie de sa confédération et cessassent d'avoir droit a sa protection , et d'avoir , en conséquence , fait faire un traité particulier entre la France et le prince-évêque de Baie , dont l'amour propre, séduit par un agent infidèle, lui fit sacrifier sa tranquillité et sa sûreté , sous la garantie helvétique, à un orgueil mal entendu de figurer seul dans un traité avec le roi de France.
Je me garderai bien de donner à ce dernier fait les motifs que des gens malveillans ont essayé d'insinuer ; je proteste même que je n'y crois pas : mais il me suffit du fait même pour fixer mon opinion sur le ministre qui se laissa engager à le proposer et à le faire agréer au Roi. Au bout de moins de dix ans, on fut malheureusement à même d'en apprécier les
suites et les dangers. D'autres circonstances serviraient a justifier mon opinion y mais je dois d'abord les taire , et me contenter d'avoir cité deux faits publics, sur lesquels, selon moi , il ne peut y avoir qu'une seule manière de juger.
La campagne pacifique du maréchal de Broglie sur les côtes de Normandie et de Bretagne 7 les camps de Vaussieux et autres , où Ton ne s'occupa que de l'épreuve des manœuvres proposées par M. de Mesnil-Durand, protégé du maréchal de Broglie , avaient eu pour moi l'utilité de rapprocher des côtes beaucoup de troupes, et d'y rassembler des munitions et des équipages complets d'artillerie \ ce qui me donna la facilité d'exécuter avec promptitude toutes les mesures arrêtées dans le conseil. Le premier soin du ministère fut de faire passer en Amérique un corps de troupes suffisant pour conserver les avantages que les Américains avaient obtenus par leurs propres forces, aidés par tous les secours clandestins qu'ils avaient reçus. Le ministre de la marine dut faire armer, à Brest , une escadre pour convoyer les bâtimens de transports chargés de cette expédition. Cet ordre était prévu , et les dispositions furent bientôt faites.
Je proposai à Sa Majesté de donner le corn-
mandement de ce coq^s au comte de Rochambeau, maréchal de camp de la promotion de 1761, ainsi que moi, ancien colonel des réghnens de la Marche et d'Auvergne , fds de la gouvernante des enfans de la maison d'Orléans, d'une naissance noble, mais dans l'ordre ordinaire, du Vendômois ou de l'Orléanais. Sa mère, femme très-intrigante, avait mis en oeuvre tous les moyens de capter la bienveillance du duc et de la duchesse d'Orléans pour procurer de l'avancement à son fils.
M. de Rochambeau avait une figure peu avantageuse, mais beaucoup de courage et d'ambition, et autant d'intrigue que sa mère. 11 avait très-bien servi pendant la guerre de sept ans , notamment à l'affaire de Clostercamp, où le régiment d'Auvergne se distingua. Quoique le principal mérite de cette action fût particulièrement l'ouvrage d'un officier qui se dévoua, le colonel sut s'en attribuer une partie; et, de ce moment, sa réputation s'établit. M. de Rochambeau fut, depuis, inspecteur- général d'infanterie , et toujours employé depuis la paix.
Une parité de services militaires et d'ancienneté de grade avait établi entre nous une sorte de rivalité ; mais au moment où ma fortune se décida en grand, par mon adjonction
DE M. LE PIUNCE DE MO]NTBAREY. 33g
à M. de Saint-Germain, M. de Rochambeau se rapprocha de moi , croyant sans doute que je pourrais lui être utile ; mais lors des torts du duc de Chartres envers moi , il marqua un grand attachement pour ce prince, et je n'eus pas lieu de me louer de ses procédés. Il rechercha aussi la confiance et la protection du maréchal de Broglie, lorsque ce maréchal afficha sa répugnance à traiter avec moi. Toutes ces raisons de l'aimer peu ne m'empêchèrent pas de rendre au comte de Rochambeau la justice qui lui était due, et de le désigner comme un officier -général instruit , appliqué, et l'un des plus propres au commandement des troupes destinées à passer en Amérique. Cette justice fut le motif de la proposition que je fis au Roi en sa faveur. J'en avais un second : je m'étais aperçu . depuis qu'il était question de la guerre d'Amérique, de l'impression qu'avaient faite sur nos jeunes têtes les partisans des insurgés ; je savais que, dans le militaire, il se manifestait un grand enthousiasme pour cette cause; que l'exemple du jeune La Fayette, qui, d'abord, n'avait paru aux gens sensés qu'une étourderie de jeune homme , commençait à prendre une autre couleur, même parmi les personnes qui , par leur âge ? leur expérience et leur
crédit dans le monde, n'auraient pas dû se laisser entraîner par le torrent de la mode, et je crus, avec raison , qu'il convenait de mettre à la tête du secours envoyé en Amérique } un chef instruit, qui eût de la réputation militaire, et qui, totalement dans les principes du jour , pût être agréable à la foule des étourdis qui désiraient servir dans cette guerre. Le Roi comprit et approuva ce moyen de remplir les engagemens qu'il avait pris , et , en même temps de se débarrasser, en Europe, de cette multitude d'enthousiastes, dont les propos et les intrigues pouvaient devenir importuns, surtout dans le cas de la réussite d'un second plan arrêté au conseil, et dont je vais rendre compte. Le zèle pour les Américains était porté au point qu'un homme de qualité et d'une fortune considérable, colonel d'un régiment de dragons de son nom, le quitta pour solliciter de passer en Amérique à la tête d'un régiment d'infanterie, destiné à partir sous les ordres de M. de Rochambeau.
L'escadre mit à la voile et arriva heureusement dans la Delaware. Je laisse aux historiens le soin de raconter tout ce qui se passa dans cette partie du monde ; je ne m'occuperai que des évènemens qui intéressent plus particulièrement l'Europe. Une opération
DE M. LE PRINCE DE MONTBÀREY. S^l
beaucoup plus étendue, beaucoup plus compliquée, dérivant également de la déclaration de guerre, occupait le conseil et les ministres du Roi ; c'était le projet d'une descente sur les côtes d'Angleterre , projet toujours présenté à chaque rupture entre les cours de Versailles et de Londres, et dont les difficultés avaient toujours empêché l'exécution. Cet objet, depuis deux ans, avait occupé tous les spéculateurs et tous les aventuriers qui remplissent, en temps de guerre, les antichambres des ministres , et dont les rêveries quelquefois, mais rarement, dictées par l'amour du bien, ne sont pas les moindres fléaux des hommes d'état. La place de lieutenant-général de police que le ministre de la marine avait occupée avec distinction, lui avait donné des relations directes avec les faiseurs de pro-* jets et les politiques de la capitale. Cette sorte de gens lui avait été plus d'une fois utile , tant comme moyen de surveillance et d'inspection , que pour le mettre à portée d'acquérir la confiance des ministres d'alors, en faisant arriver jusqu'à eux les vues utiles qui pouvaient se trouver dans les plans qui lui étaient soumis. On peut croire que ces spéculaleurs , lorsqu'ils le virent parvenir au minislèrc, purent croire y être parvenus eux-mê-
3/f.a MÉMOIRES
mes. Sûrs de leur accès auprès de lui , ils donnèrent libre carrière à leur esprit inventif^ et chaque jour vit éclore de nouveaux plans d'invasion. Si le bon esprit et l'intelligence du ministre lui en firent rejeter la plus grande partie, il ne put se garantir d'en accueillir quelques-uns qui lui donnaient l'espérance d'un service plus brillant et plus actif pour le département dont il était chargé. Car quelque honnêtes et attachés a leur maître que soient les agens supérieurs de l'autorité , ils sont hommes ; à ce titre ils ont les vertus et les vices de l'humanité , et sont toujours flattés de contribuer de la façon la plus marquante au bien de la chose publique.
Le caractère et le genre d'esprit du ministre des affaires étrangères avait été trop promptement connu pour que tous les faiseurs ne s'adressassent pas à lui avec la même confiance et le même espoir de succès. Je leur avais paru moins accessible, par mon aversion pour l'intrigue , sous quelque forme qu'elle se présentât. Ils traitaient de légèreté le peu d'attention que je donnais à leurs productions ; et mes deux collègues , pour leur annoncer que les plans proposés n'avaient pas eu, auprès de M. de Maurepas, le succès dont ils s'étaient flattés, ne manquaient pas d'en accu-
ser le crédit que j'avais sur l'esprit du premier ministre.
Parmi tous ces plans d'attaque et de descente en Angleterre, qui tous, présentaient des facilités et des avantages, un seul parut mériter la préférence et fut agréé par le conseil. 11 était étayé de tant de reconnaissances faites sur les lieux et si réitérées ; les moyens en étaient si clairs, et l'avantage qui devait en résulter si éminent , que moi-même j'en compris et reconnus l'utilité, pourvu que Sa Majesté agréât qu'il fût exécuté avec la plus grande partie des forces militaires françaises , et soutenu et secondé par toutes les forces navales dont le département de la marine pouvait disposer. Ce plan, que je ne détaillerai pas ici, et pour causes majeures , fut, comme je l'ai dit, accueilli par le conseil ; et tous les ministres, à l'envi l'un de l'autre, s'empressèrent d'y coopérer. Son exécution, dans la partie principale, qui concernait le département de la guerre, devint ma plus sérieuse et ma plus essentielle occupation.
Après l'inutile camp de Vaussicux, le maréchal de Broglie avait cessé de commander les troupes ; et Sa Majesté, qui, lorsqu'il lui avait présenté un mémoire contre moi , m'avait proposé de nommer sur-le-champ un autre
général, à quoi je m'étais opposé, n'ignorait pas que l'exécution du nouveau plan exigeait une concordance intime entre le ministre de la guerre et le général chargé du commandement de l'armée. On peut aisément imaginer que, devant influer sur le choix du monarque, et ce choix étant de la plus haute importance pour les affaires en général, et pour mon intérêt particulier, je dus y apporter la plus sérieuse attention. Je proposai au Roi de jeter les yeux sur M. le comte de Vaux, et de lui confier le commandement des troupes pour cette opération, qui exigeait autant de connaissances militaires, que de confiance de la part des troupes destinées à servir sous ses ordres. Lorsque le choix fut connu, les personnes qui avaient eu des prétentions à ce commandement, furent parfaitement mécontentes de moi ; mais ce mécontentement, auquel je m'étais attendu, me fut absolument indifférent. Je ne fis pas la moindre attention aux criailleries, non plus qu'aux propos qui circulèrent contre moi. Ces messieurs ne manquaient pas de dire que, voulant être complètement indépendant des influences de la cour, j'avais engagé Sa Majesté a choisir pour général de son armée, un officier de fortune; car c'est ainsi que ces messieurs désignent les
hommes que leur mérite , leurs talens et leurs services ont seuls avancés dans les premiers grades de l'armée.
Le comte de Vaux avait ? au suprême degré, toutes les qualités qu'exigeait impérieusement la place de confiance à laquelle il était promu. Bon gentilhomme de province, il avait d'abord servi comme sous-lieutenant. Il avait commencé à se faire distinguer par son zèle et par quelques actions d'éclat , dans les campagnes de Bohême. Pendant le siège de Prague, il fut chargé, avec un détachement , de protéger l'arrivée des subsistances dans la ville assiégée. Le zèle et la probité dont il fit preuve dans cette occasion, qui contrastaient avec la manière dont s'en était acquitté l'officier qui en était précédemment chargé, lui acquirent une juste célébrité, et lui valurent le commandement d'un poste important, construit à l'extérieur de la place , et qu'il conserva pendant tout le siège. Il fit ensuite, à la tête d'un régiment d'infanterie, les glorieuses campagnes des Pays-Bas, sous les yeux de Louis XV. Le maréchal de Lowendal, qui l'estimait, lui confia un poste à défendre au siège de Berg-op-Zoom. Il y fut attaqué deux fois sans succès; sa réputation
s'en accrut. Une taille avantageuse, un caractère réfléchi et taciturne toutes les ibis qu'il s'agissait de service militaire; un front sévère et une extrême exactitude dans le commandement, lui avaient valu la réputation d'un homme dur; réputation que les gens insubordonnés donnent toujours à l'homme franc et exact. 11 avait fait, avec honneur, toute la guerre de sept ans, et depuis, l'expédition de l'île de Corse, où il se distingua, et fut blessé à la main. Comme je n'écris point ici la vie de M. le comte de Vaux, et que je ne fais que rappeler les raisons et les faits qui autorisèrent la proposition que je fis à Sa Majesté de le placer à la tête d'une opération où la confiance des troupes, la vigueur et la fermeté du caractère étaient aussi nécessaires que les connaissances et les talens militaires, je ne suis pas dans la nécessité de faire connaître avec détail toutes ses actions. Je connaissais d'ailleurs son attachement pour la personne du Roi , son zèle pour le bien de l'Etat. J'avais souvent éprouvé son amitié pour moi; il était, comme moi, ennemi juré de toute intrigue; j'étais assuré qu'aucune manoeuvre secrète ne pourrait altérer la bonne intelligence qui devait régner, dans une opé-
ration de l'espèce projetée, entre le ministre, organe des volontés du Roi, et le général chargé de les exécuter.
J'eus la consolation de voir le choix de M. de Vaux approuvé par tous les vrais militaires. J'arrangeai avec lui la composition de l'état-major de l'armée, les propositions des officiers-généraux qui devaient servir sous ses ordres , et le nombre des troupes de toutes armes qui devaient être employées, ainsi que tout ce qui avait rapport à l'artillerie, au génie, et aux divers approvisionnemens indispensables a une armée. Je lui fis part de la composition d'un corps do réserve destiné par le Roi à rester, pendant son opération, sur les cotes de France , pour être à portée de marcher à l'appui de l'armée agissante, et je le prévins que ce corps serait à ses ordres, à moins que, par quelque nouvelle combinaison politique , le Roi ne jugeât à propos d'en ordonner autrement, ce dont j'aurais le soin de le prévenir à temps.
Lorsque tous les grands arrangemens furent pris entre ls général et moi, et que nous fumes convenus de tous nos faits, je dressai moi-même un mémoire long et détaillé, m'eflorçant de le rendre très-clair, parce que je l'envisageais, non-seulement sous le point de
J/{fr MÉMOIRES
vue d'une autorisation que je désirais nie procurer dans tout état de choses, mais encore parce que je compris que ce mémoire , dont je fis deux doubles, pourrait être utile a l'instruction du Roi, auquel je comptais en remettre un exemplaire, lorsque Sa Majesté l'aurait approuvé dans son conseil.
Je demandai au Roi la permission de le soumettre à sa sagesse et aux avis des différens ministres ; et j'eus la très-grande satisfaction de le voir approuvé par lui et par tous les assistans, sans que personne proposât d'y faire le moindre changement. Sa Majesté daigna le signer en plein conseil , et en accepter un double. Elle donna à mon travail des éloges faits pour me dédommager de toute la peine que j'avais prise.
Mon mémoire approuvé, je dus me concerter avec le ministre de la marine pour que toutes les parties dépendantes du département de la guerre concordassent entièrement avec les mesures qu'il avait prises , et pour tout régler de manière à éviter les embarras, les malentendus et les altercations qui pouvaient survenir entre les' agens des deux départemens. Toutes les choses générales arrêtées entre ceministre et moi, je lui présentai M. de Vaux, et j'abouchai ensuite ce général avec les principaux
employés de la marine , surtout avec le chevalier de Fleurieu , dont l'habileté et la probité m'étaient bien connues. Lorsque le général eut pris tous les renseignemens qui pouvaient faciliter et abréger les soins qui résultaient nécessairement de la concordance des deux départemens concourant pour la même opération , quand il se fut muni de toutes les instructions et qu'il eut réglé ses affaires particulières, il partit pour se rendre au milieu des troupes 5 et établit son quartier-général a Saint-Malo, comme un point central, d'où il pouvait plus facilement donner ses ordres, former les troupes , les exercer à tous les différens mouvemens, a toutes les manœuvres dont il était prudent de leur rendre l'usage familier; car, il faut bien l'avouer, l'homme, en général, est plus machine que spéculatif, et se conduit plus souvent par l'habitude et la routine que par la réflexion.
Débarrassé de tous les arrangemens préliminaires, et n'ayant plus avec le comte de Vaux que des rapports journaliers et courans, je commençai à éprouver la douceur, dont j'avais été rudement privé, l'année précédente, de traiter sans gêne et sans contrainte avec le général de l'armée du Roi, bien sûr que, s'il m'échappait quelque erreur ou quel-
35q MÉMOIRES
que inadvertance, Lien loin de s'en irriter, il m'en ferait apercevoir sans me blesser.
Le succès de mon mémoire dans le conseil, l'approbation du Roi , la bienveillance du maréchal de Soubise et du comte d'Ossun, durent me flatter infiniment ; mais en même temps, il y eut des personnes, dont l'heureuse promptitude avec laquelle je m'étais tiré d'une besogne difficile et compliquée, contrariait les vues et les projets, et qui ne virent pas sans peine que M. de Maurepas jouît pleinement lui-même de mon succès, se le rendit propre, et conséquemment pût donner plus de consistance et de durée à la .bienveillance que le Roi m'avait témoignée, au crédit que les circonstances pouvaient me procurer, et qui n'eu trait pas dans leurs plans d'ambition pour l'avenir. L'âge du premier ministre pouvait amener la nécessité pour lui de partager avec un second la haute confiance du Souverain. Les officiers-généraux à prétentions, ou qui avaient des relations supérieures à la cour , ou qui étaient plus anciens que le comte de Vaux, s'étaient vus privés d'emploi par sa nomination au généralat \ tous ceux qui étaient liés avec le maréchal de Broglie, et surtout les jeunes gens de la cour de la Reine et des princes , qui ne pouvaient aimer les formes froides,
raisonnables et sévères du comte de Vaux, formèrent un foyer de mécontens et de clabaudeurs, dont les cris, contenus par les bontés dont le Roi daignait m'honorer, sans me faire une vive impression , ne laissaient pas de me paraître importuns.
Cependant, comme j'avais les yeux toujours ouverts sur ce qui se passait autour de moi. je m'aperçus de l'effet de leur malveillance secrète , par la forme embarrassée des complimens qu'on se crut obligé de me faire sur un objet qui, par sa nature, aurait dû rester ignoré , mais qui fut divulgué moins dans l'intention de me faire plaisir, que par la crainte qu'en éprouvèrent ceux qui avaient des vues peu favorables à mon égard, et qui devinrent indiscrètes pour donner un fondement plausible à l'humeur qu'elles ressentaient. Dans un moment où je faisais ma cour à la Reine, elle daigna me dire, quand personne ne pouvait l'entendre : « le Roi m'a raconté combien vous l'aviez satisfait et qu'il était content de votre travail. » Elle ne m'adressa que ce peu de mots, mais elle me fit la mine la plus agréable. Quoique des instigations étrangères Paient quelquefois rendue injuste envers moi, et souvent l'aient portée au-delà des bornes convenables, je dois , pour rendre hommage à la vé-
rite, déclarer hautement que j'ai toujours c\i à me louer de ses procédés, toutes les fois que, livrée à elle-même, elle n'a pas été influencée par les perfides entours qui l'obsédaient sans cesse.
Je dois encore faire observer ici que la plupart de ces en tours ; auxquels elle accordait trop de confiance et de foi, n'étaient pas de son propre choix, et lui avaient été donnés par le représentant même de la cour de Vienne, qui sûrement avait été lui-même trompé par les intrigans qui l'avaient circonvenu, et auxquels peut-être il tenait moins par estime, que par l'espèce de confidence qu'il avait été dans le cas de leur faire. De ce nombre était le baron de Bezenval , créature de M. de Choiseul, que ce ministre , qui le regardait comme son propre organe, avait indiqué, pour cet objet, a l'impératrice, dès les premiers momens de l'arrivée de madame la Dauphine en France.
A cette époque , cette créature du ministre en faveur pouvait servir d'intermédiaire au ministre impérial , parce que sa place à la tête du régiment des gardes-suisses, son intimité avec le ministre en crédit, ses habitudes de la cour, pouvaient lui fournir des occasions fréquentes de plaire à la jeune princesse, et
de lui faire parvenir les avis dont on voulait qu'elle fût informée. Quand le duc de Choiseul eut succombé sous la cabale qui fit prononcer sa disgrâce, le baron de Bezenval se trouva en chef dans cette confidence , et redoubla de soins pour se conserver. Il voulut s'associer des personnes dont il fût assuré ; et c'est ce besoin qui rapprocha beaucoup de jeunes individus des deux sexes, de madame la Dauphine , qui les accueillit selon la recommandation du confident prétendu politique qu'on lui avait donné. Cette princesse , dans sa très-bonne foi, croyait n'obéir qu'aux ordres de son auguste mère, quand elle n'écoutait que les affidés de M. de Bezenval. Ce fut par l'opposition réelle qu'il y avait entre les formes habituelles des créatures du baron de Bezenval et le ton digne de la maréchale de Mouchy, qu'on parvint à rendre ridicule et à charge cette femme respectable par son âge et ses autres qualités , à l'obliger à prendre sa retraite, et a la faire remplacer par une femme d'un rang et d'un mérite distingués, mais dont l'âge était moins imposant, et dont la douceur de caractère promettait plus de facilité et de complaisance.
Je répondrais, sur ma tête, que madame la Dauphine, qui eut l'air d'être bien aise de t. n. u3
l'éloignement de la maréchale de Mouchy, ne fut, sur cet objet, comme sur beaucoup d'autres, dans le détail desquels je ne me permettrai point d'entrer, que l'instrument trèspassif des intrigues et des menées de ceux qui l'entouraient. Le choix de ces alentours, favorisé par M. de Bezenval , ne pouvait pas être plus mauvais ; mais il parut alors indifférent f ce qui fit que la maîtresse en crédit, et les ministres d'alors n'y firent aucune attention , et n'engagèrent pas le Roi à dire un mot, qui aurait suffi pour imposer à cette société enfantine j occupée uniquement de fêtes , de plaisirs , et d'échapper aux occasions qui exigeaient le costume gênant de la cour et la grande représentation dont Louis XIV avait entouré le trône. Peut-être même que la favorite et la cabale qui culbutèrent le duc de Choiseul ne furent pas fâchés de voir la jeune princesse, dont ils pouvaient redouter les charmes et l'ascendant qu'elle aurait pu prendre sur le Roi, son grand-père y s'occuper d'objets sans importance, et furent les premiers à autoriser les petits conciliabules de cette jeune cour.
Maïs ces conciliabules , regardés d'abord comme sans importance, influèrent beaucoup sur l'abolition des costumes décens -, ce qui T
vingt ans plus tard, eut des suites bien funestes. Ils devinrent de véritables foyers d'intrigues, lorsque la mort de Louis XV eut plaeé sur le trône Marie-Antoinette, avec toute la plénitude de la puissance ; et que ces mêmes personnages, considérés d'abord comme les acteurs nécessaires de ballets et de comédies ? crurent avoir acquis le droit de se mêler d'affaires plus importantes, et même d'influer sur les choix et les opinions des premiers agens du gouvernement. Les jeunes princes du sang s'étaient trouvés de droit à toutes ces fêtes, et le baron de Bezenval s'était intimement lié avec le duc de Chartres, des orgies duquel il faisait les. délices, à titre de bon convive. Il ne pouvait pas m/aimer comme particulier ^ parce que, dans des temps antérieurs, il n'avait pas été content de moi, dans une négociation dont il s'était chargé , et dans laquelle il n'avait pu m'engager à suivre ses idées. Ma position à l'égard du duc de Chartres, depuis ce qui s'était passé lors de sa nomination à la charge de colonel-général des hussards, ne me conciliait pas le baron, et il avait, de plus, contre moi sa liaison de parenté avec le maréchal de Broglie. C'étaient beaucoup plus de raisons qu'il ne lui en fallait pour chercher à me nuire : et si, quelquefois, il se croyait obligé
356 MÉ.VIOiHES
de venir chez le ministre delà guerre, il n<m'était pas difficile de démêler , a son air contraint, combien il y avait de différence entre lès sentimens de son cœur et les démonstrations dont il désirait que je fusse la dupe.
D'après cet aperçu , on peut juger que , quoique la souveraine n'eût aucune antipathie réelle pour moi, et que, souvent même, elle me traitât avec distinction, tous ses alentours devaient m'être peu favorables, étant influencés et même soufflés par le baron de 13ezenval. La malveillance fut même portée au point d'interdire à la duchesse de Polignac, amie et favorite de la Reine, toute intimité, tout rapprochement avec madame de Montbarey , qui était la tante de son mari; à peine se voyaient- elles quelquefois chez madame de Maurepas, et^ même alors, la duchesse se tenait sur ses gardes, si elle pouvait craindre d'être aperçue.
Ce léger tableau de la société intime de la Reine , quoique peu approfondi , suffira pour expliquer comment cette princesse me témoignait quelquefois des bontés , et comment elle devenait aussi quelquefois l'organe des mauvais services qu'on voulait me rendre auprès du Roi. Cependant, je dois dire que le Roi y
prêtait peu d'attention, et que, par suite de ses bontés, j'ai pu souvent détruire les préventions de la Reine, dont la légèreté avait été séduite.
Après cet épisode je reviens aux affaires générales : Je m'occupais presque uniquement de tout ce qui se rapportait à la grande expédition confiée à M. de Vaux, lorsque , me trouvant un jour avec le premier ministre, il me parla en ces termes : « Je suis chargé , de la part du « Roi , de vous faire une proposition. Sa Mate jesté croit que, dans une opération aussi « importante, aussicompliquée^etquiaautant « de ramifications intéressantes ; dont les posée sibilités et les dangers peuvent varier d'un « instant à Fautre, par les localités, les cirer constances, etc. il est du bien de son ser- « vice, qu'elle ait auprès du général comman- « dant son armée, une personne en qui le Roi « et le général lui-même aient une confiance « absolue; qui, instruite de toutes les parties « du projet, en connaissant jusqu'au moindre «point, puisse, comme dépositaire de son « autorité, donner sur-le-champ , et sans être « obligée d'envoyer des courriers, tous les « ordres que les circonstances pourraient exim ger, et dont le retard pourrait devenir nuiw sible. Sa Majesté, ajonta-t-il , a jeté les yeux
« sur vous pour cette mission aussi importante « qu'extraordinaire. Le caractère de M. le « comte de Vaux et sa liaison intime avec vous « persuadent à Sa Majesté, que la présence « d'un de ses ministres n'inspirera aucune ja- « lousie à son général. Comptant sur votre « zèle , sur votre attachement à sa personne , «surtout sur votre discrétion, le Roi m'a « chargé de vous faire cette ouverture, et de m vous demander si vous croyez pouvoir éta- « blir un tel ordre dans les bureaux de votre « département, que les affaires ne puissent ce souffrir de votre absence, dont le terme ne « peut pas être déterminé , puisqu'il doit dé- « pendre d'une multitude de circonstances « qui , à chaque* instant , peuvent varier et a changer. »
Chaque mot de cette surprenante ouverture me donnait sujet de réfléchir ; et, tout concentré en moi-même , je ne me permis pas d'interrompre M. de Maurepas. Ce ne fut que lorsqu'il eut fini , que je lui dis que je sentais toute Fétendue de cette marque de confiance de Sa Majesté, mais que ce degré de faveur ne m'aveuglait pas sur les inconvéniens qui pouvaient résulter pour moi de mon absence, si je ne laissais auprès de mon Souverain un ami qui devînt mon défenseur contre les at-
laques de mes ennemis, que je ne m'enivrais pas sur ma position, que je ne m'en dissimulais pas les dangers, mais qu'il pouvait en toute assurance protester au Roi de mon obéissance à ses ordres.
Deux jours après, M. de Maurepas m'annonça qu'il avait rendu compte au Roi de notre conversation , et que Sa Majesté l'avait chargé de me dire de me rendre ,, le soir, à six heures, dans son cabinet. On peut croire aisément que je fus exact à ce rendez-vous, où M. de Maurepas se trouva. Le Roi me chargea d'écrire la formule des pouvoirs qu'il voulait me donner; ce que je fis sous sa dictée; et, après m'avoir comblé de bontés, il m'ordonna de lui apporter à signer, à mon premier travail, la lettre par laquelle il annonçait à M. le comte de Vaux, ses ordres relatifs à la mission de confiance que j'allais remplir; et il fut convenu que je n'en ferais la remise au général , que lorsque nous serions embarqués tous les deux; et que, si, par quelque événement imprévu, la grande opération ne pouvait être effectuée, je rapporterais ces deux pièces a Sa Majesté , afin que le secret ne pût en être connu que de nous trois.
Le Roi annonça ensuite publiquement qu'il désirait que je fisse une tournée sur les cotes
36o ,; i won bé
de Bretagne et de Normandie, afin de juger, par moi-même, de l'état des travaux qu'il avait résolu de faire exécuter à Cherbourg, dans la baie de Cancale et à Brest, et de visiter en même temps les troupes rassemblées sur toute cette étendue de cotes. Le projet de ce voyage couvrit ma véritable mission aux yeux du public , et me donna un prétexte suffisant pour faire, sans qu'on pût en deviner le véritable objet, tous les arrangemens préparatoires et de précaution , dans les bureaux de la guerre , afin que les affaires courantes de mon département ne pussent, en aucun cas, souffrir de mon absence.
Le bruit de ce voyage fit un effet qui me lut très-favorable à la cour. Si quelque malveillant se flatta de pouvoir me nuire, la majeure partie des courtisans ne vit dans cette mesure qu'une nouvelle preuve de mon crédit et de la confiance du Roi. Cette époque fut la plus brillante de ma vie.
Quelques précautions que j'eusse pu prendre pour rendre mon voyage le moins dispendieux possible, il coûta beaucoup d'argent, à cause de tout ce que je fus obligé d'emmener avec moi. Ma route , dans toutes les provinces que je traversai, et dans les villes où je m'arrêtai , ne fut qu'une suite de
triomphes et de fêtes, que l'adulation, l'intérêt et l'amour propre crurent devoir au ministre en crédit , regardé comme le dispensateur des grâces que tout Français désire avec une égale ardeur. Le comte de Vaux me reçut à merveille ; nous eûmes toutes les explications relatives à la partie du plan que j'avais été autorisé à lui confier \ mais, dans ce premier voyage, je ne lui parlai point de ce qu'il ne devait savoir que lorsque l'opération serait commencée. Je passai la revue de toutes les troupes sur mon passage. Je visitai, avec les officiers supérieurs du génie , les travaux de la baie de Cancale, les fortifications du fort de Châteauneuf et du fort des Rimains, construits tous deux pour défendre cette baie contre toute tentative de descente ; et je fus satisfait des plans, qui remplissaient parfaitement l'objet qu'on avait eu en vue en ordonnant ces constructions.
Je me rendis de Saint-Malo à Brest, où je trouvai M. le comte, depuis maréchal d'Aubeterre, qui commandait en chef dans la province de Bretagne; il y jouissait d'une véritable considération, et tout y était dans un calme parfait. Trop souvent les intrigues et les passions de la cour et des ministres avaient influé sur le bon ordre qui aurait dû ré-
gner dans les provinces, dans celles surtout qui avaient des privilèges particuliers et des parlemens; souvent des ordres partis de Versailles, au nom du Roi, mais émanés de différens départemens, avaient porté aux différens commandans, des dispositions contradictoires. Le ministre de la justice, par exemple, lorsqu'il était l'ennemi du ministre de la guerre ou de tout autre, avait armé le parlement contre les ordres de ses collègues, et ces conflits de juridiction avaient gêné les opérations, compromis l'autorité, et fait parler et agir en sens contraire les dépositaires de la confiance du Roi. On pourrait citer à l'appui de ce que j'avance , bien des exemples et des faits, surtout pendant les dernières années du ministère du duc de Choiseul, qui, de tout temps , avait été le rival et l'ennemi du duc d'Aiguillon , neveu du duc de la Vrillière , qui avait la Bretagne dans son département, et devait nécessairement appuyer son parent 7 qui en était le commandant. Les habitans de cette province, balottés entre ces différens ministres, n'étaient que des pions que faisaient mouvoir les intrigues de Versailles. Sous le commandement de M. d'Aubeterre, et surtout à l'époque où je me rendis à Brest, toute cette agitation n'existait plus. L'uniformité
de pensées qui unissait M. de Maurepas , le garde des sceaux et moi , avait détruit tous les germes de désunion dans cette province.
Je fus reçu et traité à merveille par messieurs du corps et de l'administration de la marine. J'examinai avec attention le spectacle étonnant du port de Brest, alors en grande activité. Je visitai tous les forts qui couvrent et défendent cette place ; et je ne fus pas peu étonné et flatté quand j'appris que le Roi avait ordonné que mon nom fût donné à un nouveau fort, dont la construction était presque terminée. Cette bonté de mon maître me pénétra de reconnaissance.
Après avoir resté à Brest le temps nécessaire pour tout voir, je vins rejoindre M. le comte de Vaux à Saint-Malo, pour y attendre l'exécution prochaine de la grande opération. En attendant, je me confirmai dans tous les sentimens qu'il m'inspirait ; plus je le vis de suite, plus il acquit dans mon estime et dans mon opinion.
Enfin, au moment où je devais me flatter de voir s'exécuter le plan qui m'avait coûté tant de travail, il échoua ; il fut jugé inexécutable, et tout s'évanouit comme un beau rêve. Ce qu'il y eu! de plus cruel, c'est que le rapport qui changea ainsi subitement toutes
les idées, se trouva faux, et rédigé par des personnes qui, se trompant elles-mêmes, trompèrent le commandant des forces navales ; et celui-ci , avec trop de légèreté, et sans apprécier au juste toute l'importance de la commission dont il avait chargé des gens de peu d'expérience , se décida sans avoir eu recour , comme il l'aurait du , aux officiers les plus habiles et les plus expérimentés de son escadre.
Je restai encore vingt-quatre heures a St.- Malo , et quittai M. de Vaux, emportant avec moi mes pouvoirs et mes instructions secrètes qui ne sortirent point de mon porte-feuille. Je me rendis à Cherbourg, où il était question de faire de grands travaux; mais aucun des plans proposés , dont quelques-uns étaient soutenus avec beaucoup de chaleur, n'avait été encore agréé. J'éprouvai, dans mon voyage en Normandie les mêmes traitemens flatteurs qu'en Bretagne \ et je revins à Versailles rendre compte à sa Majesté de tout ce que j'avais vu, et de l'incident fâcheux et imprévu qui avait fait manquer le véritable objet de mon voyage.
Pendant mon absence, M. de Maurepas avait fait la guerre à l'œil, pour que les personnes qui m'étaient opposées , ne pussent pas
en profiter contre moi ; et ce ne fut pas la moins forte preuve d'amitié que me donna le premier ministre, que de sortir pour moi et pour mes intérêts de l'espèce d'apathie et d'indifférence que son grand âge excusait, et qu'il avait au suprême degré pour toutes les affaires particulières, et qui n'intéressaient pas au premier chef le Roi ou les intérêts de l'État. 11 aA^ait pris, pendant son long exil et dans la retraite, au milieu de ses amis qui partageaient ses opinions , l'habitude de rire de tout, et de se dédommager de sa grandeur déchue et de la perte de la faveur par des plaisanteries. Ce fut peut-être un grand effort pour lui, que de renoncer a cette manière d'envisager les choses, même les plus essentielles, lorsque la confiance de Louis XVI et le retour de la puissance semblèrent lui en imposer l'obligation.
Je repris mon travail ordinaire et journalier ; et, comme j'écris de mémoire, et sans avoir sous les yeux les notes et les documens relatifs à la guerre d'Amérique, je m'abstiendrai d'en parler. Des affaires générales, je vais passer aux affaires intérieures de ma famille. J'ai dit que j'avais eu de mon mariage avec madame de Montbarcy, deux fils et une fille; que l'aîné des garçons était mort presque au
JG6 MÉMOIRES
berceau, et que M. de Saint-Maoris, resté seul, était né en septembre 1755, la même année que le Roi. Ma fille, née en 1761, avait dix-huit ans. Quoiqu'une partie de mes possessions territoriales en Franche-Comté fût substituée aux mâles de mon nom, ma fille était destinée a jouir d'une fortune honnête, tant par la part que la coutume lui donnait dans le bien de sa mère, que par ce qu'elle devait avoir en partage dans les biens dont j'avais hérité, dans ce que j'avais de libre dans mes biens paternels et maternels, et de plus, dans l'augmentation de fortune que les grâces du Roi avaient pu ajouter à mon avoir.
Mademoiselle de Montbarey était bien faite, d'une figure plutôt bien que mal ; elle avait été parfaitement bien élevée; elle avait le meilleur caractère, un esprit agréable, des dispositions à apprendre tout ce à quoi elle voulait s'adonner. On peut croire aisément que, dans la position où je me trouvais, et l'espèce de faveur dont je jouissais, il se présenta beaucoup de partis pour elle, et que, chaque jour, on faisait à madame de Montbarey ou à moi de nouvelles propositions pour son établissement. Nous pensions absolument l'un comme l'autre sur un objet aussi important pour nous, et nous étions convenus
de ne nous pas presser de nous décider, et de chercher surtout à rendre notre fdle heureuse, par la connaissance des mœurs et du caractère de celui qui obtiendrait sa main. Dans les premières années de ma faveur, nous nous refusâmes a toutes les demandes qui nous furent faites à ce sujet.
Un jour cependant madame de Montbarey me fit part d'une ouverture qui lui avait été faite pour le mariage de notre fdle avec le prince héréditaire de Nassau -Saarbruck, qui n'avait alors que neuf a dix ans , fds unique du prince de Nassau -Saarbruck et d'une princesse de Scliwertzbourg-Rudolftatt. Ce mariage fait, à tous égards, pour flatter notre amour propre et dont mon titre de prince de l'Empire avait fait sans doute naître l'idée aux personnes qui en avaient parlé au prince de Saarbruck, présentait des avantages réels, mais aussi de grands inconvéniens. L'extrême disproportion d'âge entre les deux futurs époux et la différence de religion offrirent d'abord des obstacles embarrassans; mais le désir ardent que le prince régnant paraissait avoir de cette alliance les eut bientôt levés. La position de ses Etats sous la protection de la France et sous le canon de Sarrelouis , les régimens qu'il avait au service du Roi? au-
quel il était lui-même attaché , et les rapports fréqucns qu'il avait avec le ministère, lui faisaient désirer de s'unir, par la même alliance, à deux ministres, dont l'un jouissait de tout le pouvoir royal.
Je ne fus pas séduit d'abord par cette ouverture, et répondis à la personne qui m'en avait parlé que , quoique très-flatté du désir du prince et de la princesse de Saarbruck, je ne pourrais consentir à marier ma fille hors du royaume; que la disproportion d'âge m'effrayait, et que je voudrais d'ailleurs, pour le bonheur futur de ma fille , que cette alliance fût aussi agréable aux chefs des deux autres branches de la maison de Nassau, qu'au prince régnant de Saarbruck.
Cette réponse dilatoire ne fit qu'enflammer davantage les désirs du prince et des intermédiaires qu'il employait dans cette négociation. Fort peu de temps après , il me fit passer les originaux des réponses des princes, ses cousins, sur le projet de mariage de son fil?. Ces marques de confiance furent accompagnées d'une lettre de la princesse régnante dont l'extrême honnêteté nous charma, et nous décidèrent à nous occuper sérieusement de ce mariage.
Dès qu'il en avait été question, j'en avais
Ï>E M. LE PRINCE DE MÔNTBA.REY. 36q
fait part à M. de Maurepas , en lui confiant mes observations, qu'il avait trouvées justes. Mais lorsque j'eus reçu les nouvelles lettres, il jugea, ainsi que moi, qu'il était de mon devoir d'en parler au Roi, pour lui demander son agrément avant d'aller plus avant. Sa Majesté eut la bonté de me dire qu'elle désirait que cette affaire importante pour moi finît à ma satisfaction. D'après cette approbation positive, ce mariage fut traité sans interruption; et comme l'ardeur du prince régnant de Saarbruck croissait tous les jours , les arrangemens préparatoires et les conventions entre les parties furent bientôt terminés. Le contrai de mariage fut passé d'après ce qui avait été précédemment arrêté.
Il portait que ma fille et son futur époux seraient incessamment mariés à Saarbruck, sous les deux communions protestante et catholique; que madame la princesse héréditaire aurait le plein exercice de sa religion, un aumônier, une chapelle dans le lieu de sa résidence ; que les enfans mâles qui proviendraient de ce mariage seraient élevés dans la religion protestante, et les filles dans la religion catholique jusqu'à l'âge de sept ans, passé lequel temps, elles auraient l'option entre les deux religions; que la princesse héréditaire, après
T. II. a.{
3^0 rWKMOHlES
son mariage prochain à Saarbruck , reviendrait à Paris pour y rester cliez ses père et mère, jusqu'à ce que le prince , son mari , eût atteint l'âge nubile de fait; qu'elle y jouirait d'une pension de vingt mille livres, pour son jeu et son entretien ; et que toute sa maison, composée ainsi que le détail en était annexé au contrat de mariage, serait payée par le pri nce, son beaupère. 11 fut réglé de même que je lui donnerais cent mille écus de dot, payables en passant le contrat, et que y ne renonçant à aucun de ses droits, elle les conserverait tous pour les faire valoir, lors de l'ouverture des successions de ses père et mère.
Le contrat de mariage fait et signé, non-seulement par les pères et mères des deux époux, et par les princes, chefs des branches collatérales de la maison de Nassau, fut présenté à la signature du Roi et de la Reine. Je fis compter à M. le prince de Nassau les cent mille écus stipulés dans le contrat, sur lesquels Sa Majesté daigna me faire don de deux cents mille francs , que Sa Majesté 7 ainsi que les Rois ses prédécesseurs , avait coutume d'accorder aux ministres , lors du mariage de leurs filles; et M. le prince de Nassau fit présent à sa bellefille d'une paire de boucles d'oreilles de diamans couleur de rose, composée d'un bouton
et d'une poire, chacun d'un seul diamant, d'un prix à peu près égal à la dot que j'avais payée. Les autres présens, de part et d'autre, furent d'un très-bon goût , et chacun parut content» Madame de Montbarey se chargea de conduire sa fille à Saarbruck. Le prince régnant y déploya tout le faste allemand, avec les formes françaises. Ma fille fut reçue à merveille. Le mariage se fit sous la forme des deux religions, et tous les intéressés se séparèrent 7 au bout de quelques jours, également satisfaits les uns des autres. La princesse douairière, mère du prince régnant, se prit d'une belle passion pour sa petite-fille ; et le compte que madame de Montbarey me rendit de son voyage , a son retour , me fut aussi agréable qu'elle en parut parfaitement contente. La Reine voulut bien accorder a la princesse héréditaire de Nassau une audience , suivant les formes usitées à la cour de France, à l'égard des princesses souveraines d'Allemagne. Elle y fut conduite par sa mère; et l'une et l'autre eurent infiniment à se louer de Sa Majesté.
A cette époque , je devais m'estimer parfaitement heureux : tout m'avait jusqu'alors réussi au-delà de mes espérances ; je jouissais de la confiance du Roi; la Reine me traitait avec bonté; j'étais certain de l'amitié de
3g 2 MÉMOIRES
M. le comte de Maurepas ; mes ennemis oti mes envieux paraissaient contraints au silence; je venais de procurer à ma fille un établissement fait pour flatter mon orgueil. On pourra s'étonner de ce que je ne m'étais pas également occupé de l'établissement de mon fils , qui m'avait succédé dans la charge de capitaine-colonel des Gardes-Suisses de Monsieur, et qui était, en même temps, colonel de son régiment d'infanterie; mais j'ai dit plus haut mes prétentions à la grandesse d'Espagne , les démarches que j'avais faites pour obtenir cette dignité, les bontés de Louis XVI 7 qui avait daigné charger le comte de Montmorin, son ambassadeur à Madrid, de solliciter vivement cette faveur pour moi. Je conservais l'espoir que, d'un moment à l'autre, une occasion se présenterait au Roi d'Espagne d'effectuer ses promesses 5 et, d'après cet espoir, dont la réalisation changeait totalement la position politique de mon fils, j'attendais, et j'éloignais toutes les ouvertures qui m'étaient faites pour son établissement.
Madame de Montbarey et moi ne jouissions pas autant de tous les événemens heureux qui s'étaient succédé pour nous, depuis dix ans, que le chevalier de Montbarey , mon oncle , qui m'avait toujours vu avec des yeux de
père. A l'âge de près de quatre-vingts ans , son amabilité était aussi attrayante que dans sa jeunesse , sa mémoire aussi sûre , sa gaieté aussi constante. Il avait un grand soin de sa santé, et se préservait des infirmités de son âge par des précautions qui m'étaient bien précieuses, puisqu'elles me le conservèrent jusqu'à l'âge de quatre-vingt-deux ans.
Je jouissais donc pleinement de tout le brillant de ma position à la fin de 1779. Comme j'avais formé la résolution de ne demander au Roi , pendant tomt le temps que je serais chargé du département de la guerre, aucun gouvernement général ou particulier, aucune faveur qui pût dépendre de ce département, et que je fus très-exact à remplir ce que je m'étais promis, j'avais ôté a mes ennemis ce prétexte de m'attaquer et de blâmer mon administration. Je m'étais en même temps donné les moyens de repousser avec avantage les demandes que chaque jour voyait éclore; car la cupidité est extrême, même dans les personnes que leur rang et leur fortune devraient en rendre le moins susceptibles. Celles qui n'ont pas à solliciter des grâces pour elles-mêmes , se mettaient en avant pour leurs créatures et leurs protégés, et établissaient leur considération dans le public , sur
l'espèce de crédit qu'elles prétendaient avoir à la cour et auprès des ministres. Cette espèce de commerce de protection et de sollicitation m'a toujours paru un des fléaux les plus ennuyeux du ministère.
Les détails relatifs à ma position individuelle et à ma famille m'ont écarté pendant quelques momens des affaires générales du royaume ; j'y reviens.
Lorsqu'après la mort de Louis XV, la confiance entière de son successeur appela M. de Maurepas à la première place de l'administration du royaume, le premier ministre conserva autour de lui quelques-uns des habi^ tués et des familiers qui l'avaient distrait ou amusé pendant sa disgrâce. Ce fut par cette sorte de gens que lui furent vantés les talens et les vues profondes en finances du banquier Necker, et c'est ce qui l'engagea, par suite, à çn parler au Roi avec éloges, comme d'un homme dont les lumières pouvaient être utiles. Quoique je fusse dès lors dans l'intimité de M. de Maurepas j on cacha si bien les premières ouvertures, que je n'en fus instruit que tard ? et lorsque la résolution de le proposer au Roi eut été prise. Je dois cependant attester que la tournure arrogante du banquier JNecker ne séduisit pas, au premier coup-d'œil,
DE M. LE PRINCE DE MONTBÀREY. 3j3
le premier ministre, qui me Fa dit depuis, en m 'avouant que son ton d'assurance lui avait déplu. L'effet fut le même sur le Roi, auquel je l'ai entendu dire, et qui ne se prêta à ce qui lui fut proposé qu'à cause de l'extrême embarras des finances dont le ministre, chargé de cette administration, lui faisait chaque jour un tableau désolant.
Les introducteurs de M. Necker l'avaient annoncé comme l'homme le plus instruit et le plus en crédit à la bourse et dans toutes les places de commerce de l'Europe. Le ton d'assurance qu'il mit à promettre de soutenir la réputation qui l'avait devancé imposa à M. de Maurepas , et il fut attaché au ministère, sous le titre de directeur -général des finances. Les fermiers - généraux , les receveurs -généraux et tous les traitans en sous-ordre , le virent avec chagrin s'approcher de l'administration générale. Ils craignaient avec raison que , d'après ses principes et ses intérêts, il ne fît arriver l'agiotage à la place des marchés qu'ils avaient coutume de faire avec le gouvernement, et qui avaient fondé leur fortune immense. D'un autre côté, tous les banquiers et agioteurs de tout genre, tant français qu'étrangers, regardèrent l'élévation de
oyG MÉMOIRES
M. Neckcr comme le prélude du rôle intéressant et profitable qu'ils allaient jouer dans les affaires de finances; et la secte philosophique crut avoir fait un grand pas vers son but caché , en introduisant dans l'administration générale un de ses plus zélés partisans qui pouvait lui faciliter la réussite de ses coupables projets. Ce fut d'après ces combinaisons, que toutes les plumes vendues aux prétendus philosophes, élevèrent jusqu'aux nues l'homme qu'elles avaient mis en avant, et dont elles avaient créé la réputation comme auteur financier supérieur.
Lorsque M. Necker communiqua ses plans à M. de Maurepas, le premier ministre vit avec plaisir que le financier proposait , pour remplir les coffres du trésor royal et subvenir aux besoins toujours renaissans des financesr des emprunts variés sous toutes les formes, et des combinaisons d'agiotage et de crédit. Il accueillit avec d'autant plus d'empressement ces mesures, qu'elles le dispensaient d'établir, de nouveaux impôts, et qu'il ne serait pas exposé aux cris des peuples et aux difficultés faciles à prévoir de la part des cours souveraines, dont il eût fallu requérir l'enregistrement, et qui, rendues à l'exercice de toutes
DE M. LE PRINCE DE MÔNTBAREY. 3j?
leurs prétentions, n'auraient pas manqué de les renouveler, et par là d'entraver la marche des opérations ministérielles.
Malgré l'approbation donnée par le premier ministre aux plans de M. Necker, approbation qui pouvait bien être établie sur son grand âge, qui ne lui en montrait les inconvéniens que dans un terme éloigné , et qui lui peignait la facilité comme une jouissance actuelle, je ne pus m'empêcher, en honneur et en conscience, de ne pas abonder dans son sens, lorsqu'en conversant tête à tête avec lui, je le vis s'exta^sier sur l'avantage des mesures proposées. Je lui fis observer, tout en admettant les avantages momentanés des emprunts , qu'ils nécessitaient de fait un impôt pour leur remboursement, puisqu'il était prouvé qu'on ne pouvait le faire avec le produit des économies, ce qui paraissait démontré ; que je n'envisageais dès lors le moyen des emprunts que comme un palliatif proposé par un charlatan, pour diminuer la douleur actuelle , sans aller à la destruction du mal. Ce propos, que l'amour de la vérité m'arracha , et que je devais croire enseveli entre nous, fut deviné ou entendu par les émissaires secrets dont M. de Maurepas était entouré ; et je m'en aperçus à l'air contFaiul et réservé que je crus remarquer, à dater
3j8 mémoihf.s
de cette époque au directeur-général des finances, lorsque nous nous trouvâmes ensemble, au lieu du ton prévenant qu'il avait eu jusqu'alors avec moi. Depuis, je crus remarquer aussi que, lorsque le directeur des finances, devenu contrôleur-général, lisait au conseil des dépêches les mémoires de ses plans d'opération, il portait sur moi, de temps à autre*, un coup-d'ceil d'inquiétude qui m'annonçait d'avance qu'il ne comptait pas sur mon approbation. Très-naturellement aussi, je dus le mettre, ainsi que toute sa séquelle, au rang de mes contradicteurs et de mes adversaires les plus dangereux.
Malgré la guerre avec l'Angleterre, et les détails énormes qui, par suite, surchargeaient le département de la guerre, je n'étais pas tellement accablé d'affaires, que je ne trouvasse pas des moraens pour étudier l'administration générale du royaume. Dès mon entrée au conseil des dépêches, j'avais été à portée de juger des embarras qui obstruaient le département des finances. J'avais entrevu le déficit existant et toujours croissant entre la i^ecette et la dépense ; je savais que le soulagement de ses peuples était le désir le plus ardent du Roi, mais en même temps que les circonstances, exigeant conti-
DE M. LE PRINCE DE MONTBÀREV. 3j()
nuellement et impérativement des dépenses nouvelles, forçaient tous les moyens; que, quoique la sagesse du Roi, et ses mœurs simples et pures ne fissent naître aucune occasion de dépense extraordinaire, le ton de luxe qui régnait à la cour, l'avidité des courtisans et la bonté , peut-être trop indulgente , de la Reine, devaient faire désespérer de parvenir, par l'économie, à réparer la fortune publique. Ces considérations, et beaucoup d'autres, me firent juger que, si la prodigalité avait produit la durée et l'augmentation du déficit, il s'en fallait de beaucoup que cette cause, contre laquelle le public se récriait, en eût été la base et l'origine. Je crus les trouver avec certitude dans les efforts que fit Louis XIV, pendant tout son règne, pour arriver à la monarchie universelle , pour placer un de ses petits-fils sur le trône d'Espagne ; dans les malheurs de ses dernières guerres; et surtout dans la facilité avec laquelle la France, depuis un siècle, s'était chargée de tous les dédommagemens pécuniaires, de toutes les indemnités, de tous les subsides; principaux moyens que ses ambassadeurs et plénipotentiaires avaient employés pour remplir les vues des ministres français, dans les négociations publiques ou secrètes qui leur étaient confiées.
38o MÉMOIRES
Ce moyen était si connu dans tous les cabinets de l'Europe, qu'il eut pu entrer, comme un des points principaux , dans les instructions de tous les ambassadeurs étran-v gers qui avaient à traiter avec des plénipotentiaires français. En effet , on pouvait démontrer que, depuis le commencement du siècle^ dans tous les traités de paix, ou dans les négociations entreprises pour maintenir la tranquillité , selon les besoins de l'Etat ou le désir du souverain , la France avait toujours acheté son repos à prix d'argent. Si quelquesuns des actes diplomatiques publics avaient eu l'air de lui être avantageux et honorables , il. y en avait fort peu, ou même point, qui n'eussent été conclus aux dépens du trésor royal.
Ces dépenses, dont le cacul eût paru trèsconsidérable si on ne l'eût pas soustrait aux regards du public, en lui donnant le titre de dépenses secrètes , étaient, selon moi, la véritable cause du déficit.
Quoique le peu de connaissance que j'avais de notre système fiscal et mon éducation purement militaire , ne m'eussent pas permis d'acquérir des notions certaines en finances, et que mes goûts et mes habitudes m'eussent souvent distrait de l'attention que j'aurais dû donner
DE M. LE PRINCE DE MONTBAREY. 38 ï
a mes propres affaires, qui en avaient souffert, il ne me fallut pas beaucoup de temps pour m'apercevoir que le plus dangereux ennemi de la monarchie française était le désordre de ses finances, croissant tous les jours par la maladresse de ceux qui les dirigeaient. Cette pensée me tourmentait d'autant plus que je n'entrevoyais pas la possibilité d'apporter à ce mal un remède efficace, et surtout un remède prompt, tel que le besoin de l'État aurait pu le faire désirer.
Il faut avoir été à la tête d'une des grandes administrations du royaume pour avoir une idée juste de la quantité de canaux , tant utiles qu'abusifs, par lesquels les finances de l'Etat disparaissent, ne laissant aux contrôleurs-généraux que l'embarras de trouver des moyens de repomper sur la nation ce qu'elle absorbe à chaque instant de ses propres richesses. Je crois, et Ton pourrait démontrer, que toutes les fortunes publiques et individuelles qui, depuis cent cinquante ans, se sont accrues dans une progression incroyable, ne se sont réellement formées que de l'émanation plus ou moins considérable, mais toujours subsistante, des revenus de l'État, passant au trésor royal , dont la devise a toujours été de la plus grande vérité : Iiaurit ut spatial.
Par le canal des grâces de toute espèce , la haute noblesse a vu s'augmenter sa fortune; , ainsi que la magistrature. Le service militaire a fait vivre dans l'aisance, et quelquefois dans l'abondance, la seconde classe de la noblesse, et presque tous ceux qui se sont consacrés à ce service , soit de terre, soit de mer. Par le luxe de la cour, de la capitale ou des grandes villes , par les travaux en tout genre ordonnés par les différentes branches de l'administration générale , le peuple , dans toutes ses différentes subdivisions , recevait sa part des sommes consacrées aux besoins du gouvernement , au prorata de son industrie , et des facultés individuelles de chaque particulier , de chaque père de famille.
Les biens ecclésiastiques, contre lesquels j'ai entendu les murmures les plus indécens, étaient à la vérité considérables; mais, en même temps qu'il y avait quelque ombre de justice à blâmer le haut clergé d'abuser d'une portion trop considérable de ces biens, la justice exigeait aussi qu'on rendît hommage a deux principes également vrais : le premier, c'est qu'il ne dépendait pas des générations présentes de changer les dispositions de nos ancêtres en faveur du culte et des ministres de la religion sainte que nous professons -? le second, c'est
que, pour juger de l'utilité réelle des ressources que fournissait l'ordre ecclésiastique aux habitans des campagnes, on n'a qu'à réfléchir à la quantité de laboureurs et de bourgeois , dont l'unique ambition était d'avoir un de leurs enfans prêtre, afin que , dans l'avenir, il pût être le soutien d'une ou de plusieurs de leurs filles que la médiocrité de leur fortune ne leur permettait pas d'établir.
Si les dépenses de la marine augmentèrent forcément les contributions , les produits des colonies et du commerce enrichissaient les habitans du royaume , donnaient une valeur aux productions du sol ; l'industrie et les manufactures doublaient et triplaient le prix des matières premières, et étaient analogues au génie inventif et à l'adresse du caractère français. La sûreté , la commodité , les plaisirs de toute espèce attiraient à Paris et dans les grandes villes du royaume des étrangers de tout rang et de tout état , qui se trouvaient indirectement dans la classe des contribuables, et payaient de leur or les satisfactions qu'ils venaient chercher en France. De ce tableau , que je ne fais qu'effleurer, et qui mériterait d'être plus approfondi, il résulte, selon moi , qu'il n'y avait que les subsides payés à dillérentes puissances étrangères qui fussent
une dépense en pure perte, puisqu'ils faisaient sortir de la circulation un numéraire qui, du trésor public et des coffres du souverain j aurait passé dans les mains du peuple, et serait tout naturellement revenu à sa source.
Ces réflexions , qui m'affectaient d'autant plus vivement que je croyais apercevoir que les administrateurs de nos finances s'étaient toujours plus occupés de trouver des fonds pour les dépenses courantes , que pour parer au déficit, qu'on laissait toujours en arrière , me firent naître une idée qui me séduisit d'abord j que je retournai dans tous les sens, et à laquelle j'attachai tous les jours plus de valeur.
Ce fut de proposer au Roi le moyen d'établir un fonds d'amortissement aux dépens de sa bienfaisance ; je m'explique.
Je composai un mémoire , dans lequel je mis sous les yeux de Sa Majesté le nombre immense de charges et d'emplois , dans tous les états et dans toutes les classes, dont les possesseurs n'étaient astreints à aucun exercice ni service quelconque, depuis la cour du souverain jusque danslaplus petite bourgade du royaume. Je fis observer que toutes ces charges ou emplois surabondans ou superflus avaient des appointemens ou des privilèges. Les soin-
mes destinées à payer ceux qui en étaient pourvus étaient considérables , et quoique , prises séparément, elles ne fussent pas un moyen prompt de libération , cependant leur grand nombre dans tous les départemens de l'administration, présentait le moyen assuré de parvenir au but qu'on devait se proposer. Il n'entrait pas dans le projet que je mis sous les yeux du Roi , de supprimer aucun de ces emplois , mais seulement de n'y pas nommer en cas de vacance. Dans le nombre entraient toutes les places de gouverneur ou de lieutenant du Roi des provinces de l 'intérieur du royaume et de toutes les petites villes qui , autrefois frontières , avaient cessé de l'être, et n'en avaient pas moins conservé des états -majors parfaitement inutiles, puisqu'en supposant qu'il y eût garnison, ce qui n'était pas toujours , les commandans des corps y suffisaient pour la police et le service, sans l'intervention de ces états -majors postiches, qui, souvent, n'étaient qu'un embarras de plus.
D'après cet exemple , pris dans le département à la tête duquel je me trouvais, on peut aisément juger de la multitude d'inutilités de tout genre que présentaient les autres départemens ; quelle masse d'abus l'exécution de r. n. n5
386 MÉMOIKÊS
mon plan devait réformer, et quelles ressources il pouvait fournir pour la liquidation de la dette. Je me croyais d'autant plus autorisé à en espérer l'exécution, qu'il n'imposait de privations à personne, puisque nul emploi ne devait être supprimé qu'à la mort du titulaire , et qu'il n'y avait que les intrigans qui obsèdent les ministres, qui pussent se plaindre de voir mettre un terme à leur rapacité. Je ne me dissimulai pas cependant que je me préparais un nombre infini d'ennemis, surtout parmi les personnes de la cour, qui, soit pour elles-mêmes , soit pour l'honneur de leur crédit, verraient avec désespoir tarir cette source de grâces inutiles dont elles alimentaient leur importance. Je compris que j'aurais contre moi tous les secrétaires-d'Etat et leurs bureaux, qui verraient ainsi échapper de leurs mains les grâces dont ils disposaient presque souverainement. Ces réflexions m'arrêtèrent long-temps avant que d'en parler au Roi pour la première fois.
Je me déterminai enfin à mes risques et périls 5 et, sans en prévenir M. de Maurepas, je demandai une audience particulière à Sa Majesté, qui daigna me l'accorder. Après un court exposé , je lui lus mon mémoire, qu'elle parut approuver , et qu'elle garda pour le re-
lire et le méditer. Je ne dus pas lui taire que mon plan pouvait produire le plus grand mécontentement parmi tous les intéressés, soit protecteurs, soit solliciteurs, dont ranimosité devait nécessairement se tourner contre l'auteur. Le Roi me donna sa parole qu'il me garderait le secret; que, si ses réflexions le déterminaient à n'en pas faire usage , il me le remettrait; et que, s'il prenait la résolution de l'exécuter, il le copierait de sa main, et jeterait l'original au feu.
11 daigna, depuis ce moment, m'en parler plusieurs fois en termes ambigus, qui ne pouvaient être entendus que de moi seul , surtout au conseil des dépêches, lorsque les administrateurs des finances lui mettaient sous les yeux les embarras du trésor royal, et les moyens qu'ils croyaient propres à les faire cesser.
Il se passa, après cette époque, un assez long temps sans que Sa Majesté me parlât des vues que je lui avais soumises. J'étais assez porté à croire que mon mémoire était oublié ou jeté au feu, lorsqu'un jour M. de Maurepas, à la fin d'un comité des secrétaires d'Etat, dit à chacun de nous en particulier que le Roi désirait que nous lui fissions dresser un état très-circonstancié de toutes les charges et emplois actifs et non actifs dépendant de chacun
de riosdcpartemens: que ce travail devant être très-considérable, puisque l'intention de Sa Majesté était que toutes les places, sans distinction, y fussent mentionnées^ ainsi que les appointemens qui y étaient attachés, il ne nous était pas prescrit de terme pour l'exécution de cet ordre.
Si, dans mon mémoire, j'avais proposé au Roi de suspendre, à chaque vacance, la nomination de tous les gouvernemens , charges et emplois sans service actif, sous quelque dénomination qu'ils existassent, j'avais insisté pour rendre très-actives les fonctions des gouverneurs-généraux, des lieutenans-généraux et des états-majors des places et des provinces réputées frontières ; et pour régler qu'aucun, de ces fonctionnaires ne pourrait quitter son poste sans un congé , dont le terme n'excéderait jamais deux mois.
Si l'on m'objectait que la destruction de beaucoup de ces places inutiles ôterait au Roi la possibilité de récompenser les services rendus a la guerre ? je répondais que les services militaires devaient être récompensés par des distinctions honorifiques, par des grades, par l'avancement , tant que l'officier qui s'en était* rendu digne était en âge de servir; et que, lorsqu'il était dans la nécessité de demander
sa retraite , son existence devait être assurée par une pension proportionnée à ses services, à son grade et à ses besoins. Je trouvais cette forme de récompense bien plus utile à celui qui en était l'objet, puisqu'il pouvait toucher sa pension partout et sans retard, et qu'il avait la possibilité de se retirer dans sa famille^ d'y porter le bon exemple de sa conduite passée et de la munificence du souverain. J'estimais que ce mode avait encore l'avantage pour l'Etat , que le tableau des pensions et des traitemens pouvait être constamment placé sous les yeux du Roi, et lui permettre, à chaque instant , de se rendre compte des effets de sa justice et de sa bienfaisance.
Comme j'avais établi, dans ce mémoire, que le bien du service exigeait le séjour permanent et fixe des gouverneurs et lieutenansgénéraux des provinces militaires, ainsi que des états-majors dans les villes fortifiées et destinées a recevoir garnison, cette idée me conduisit tout naturellement à composer un second mémoire, contenant mes vues sur le militaire en général , que je remis également à Sa Majesté , dans le courant de décembre
J'y exposais d'abord mon opinion sur la
situation politique de la France, que je coii-
3go MÉMOIRES
sidérais dans le système général de l'Europe, comme une puissance de protection pour le maintien de la tranquillité de cette partie du monde. Je croyais que, par sa position topographique, par son étendue, sa population, sa richesse, surtout depuis l'existence du pacte de famille, qui avait réuni toutes les branches de la maison de Bourbon dans un même et unique intérêt, le royaume de France devait renoncer à tout projet de conquête par les armes, et que son but devait être spécialement de conserver sa prépondérante intervention dans toutes les affaires générales , dont , depuis le traité de Westphalie , il avait toujours eu la balance entre les mains. Je croyais qu'une saine politique devait l'engager à n'employer ses forces et sa puissance qu'à préserver les faibles des entreprises des forts, en faisant respecter la sainteté des traités qui réglaient les limites des Etats et Tordre de succession dans toutes les maisons souveraines.
Telle était, selon moi , la position de l'empire français en Europe; il ne pouvait jamais craindre d'être forcé à la guerre pour son propre compte ou pour sa défense ; et , si ses colonies et ses établissemens dans les autres parties du monde pouvaient exciter la jalousie de
DE M. LE PRINCE DE MÔNTBÀBEY. 3gi
l'Angleterre, et entraîner la France à des opérations hostiles, qu'il était de la prudence de prévoir, la réunion de sa max'ine à celle de l'Espagne suffisait pour imposer à l'Angleterre , protéger le commerce des deux nations ainsi que toutes les possessions des deux couronnes.
Ce tableau de la véritable position politique de la France , m'amenait tout naturellement à mettre sous les yeux du Roi les moyens que je croyais propres à en réaliser tous les avantages. Quelque puissant que soit un Etat, il ne peut espérer de réussir dans ses vues que par l'usage réfléchi qu'il saura faire des forces que la Providence a mises à sa disposition. Malgré tout ce qui milite en faveur de la France pour lui faire remplir un rôle imposant en Europe, son gouvernement n'obtiendra pas le crédit prépondérant qui doit faire la base de son système politique , il ne pourra pas faire jouir son peuple des douceurs de la paix, il sera dans l'impossibilité de protéger efficacement ses alliés, si le monarque ne peut faire parler ses ministres avec un ton convenable; et ce ton ne serait que de la for^ fanterie, si ses troupes de terre et de mer n'étaient pas assez imposantes pour l'appuyer.
Je ne crois pas ce que j'avance ici susceptible de contradiction ; et c'est d'après cette conviction que j'établissais dans mon mémoire que, la paix étant le second devoir des Rois, puisque la justice à rendre aux peuples est le premier, cette paix ne pouvait être assurée que , par l'entretien d'un nombre de troupes suffisant pour imprimer le respect à nos rivaux et mettre notre territoire à l'abri de toute attaque et de toute invasion. D'après ce principe, je démontrais que les fonds nécessaires à cette partie si intéressante de l'administration du royaume , devaient être les premiers ordonnés dans les distributions du trésor royal 7 en ajoutant toujours un quart audelà de la dépense réglée, pour les cas extraordinaires et imprévus. Je portais à deux cent vingt mille hommes le nombre des troupes réglées, dont cent soixante mille d'infanterie et soixante mille de cavalerie. Je faisais entrer dans mon plan la recréation de la maison militaire du Roi , dont la destruction m'avait paru l'opération la plus maladroite et la plus funeste ; et cette maison devait entrer dans la masse totale des troupes à cheval, que je proposais au Roi d'entretenir constamment en bon état.
Je proposais aussi de n'avoir pour infanterie
DE M, LE PRINCE DE MÔNTBÀREY. 3g3
que des troupes nationales, à l'esception seulement de douze mille Suisses , y compris le régiment des Gardes , moins en considération des services que les Suisses avaient rendus à la France, services, selon moi, suffisamment récompensés par les avantages énormes, et même abusifs , dont cette nation fidèle , mais mercenaire, jouissait dans tout le royaume, et notamment à la cour et à Paris , que pour ne pas laisser aux autres puissances cette facilité de recrues. Je m'appliquais à prouver que les capitulations avec la Suisse pouvaient être rendues moins défavorables à la France, et j'en indiquais les moyens.
Une autre exception à la règle générale me paraissait devoir être faite en faveur des Irlandais, à cause de la fidélité des sujets catholiques de cette nation pour la maison infortunée des Stuart, et surtout à cause de la valeur dont ces troupes avaient donné des preuves multipliées à la guerre.
A l'appui de ma proposition, j'attaquais le motif qu'on avait donné pour obtenir la création de corps étrangers , tel que la grandeur du Roi de France, qui ne pouvait pas s'accroître, parce que des princes ou des seigneurs étrangers étaient à sa solde. Je prétendais que sa véritable grandeur était la bonne adminis-
394 MÉMOIFE»
tration du système mil i taire national, et que tous les princes et seigneurs étrangers que j'avais vus à la solde de la France, n'avaient rendu, pour la plupart, que des services médiocres, en comparaison des sommes énormes qu'ils avaient reçues, et que je les regardais comme des sangsues dont je croyais qu'il était du véritable intérêt du Roi de purger son service.
Si des intérêts de politique exigent qu'on accueille, et, dans certains cas, qu'on vienne au secours de quelques princes étrangers malheureux, ce n'est pas un motif de les admettre dans le service militaire, attendu que les préférences et les égards qu'on doit à leur rang sont toujours au préjudice de la noblesse française , et ne sont guère compatibles avec la rigueur du service militaire, où la politesse privilégiée ne peut trouver place qu'aux dépens de l'autorité , qui ne doit connaître que l'ordre et son exécution, sans acception d'aucune considération de rang ou de titre.
Je demandais également que les troupes à cheval ne fussent composées , pendant la paix, que de la maison du Roi et des régimens de cavalerie et de dragons. 11 me paraissait inutile d'entretenir des hussards et autres corps de troupes légères, dont, en général, l'habii-.
DE M. LE PMtfCE T>E MÔNTBÀREY. 3oJ>
lement et le service sont étrangers au caractère français, et qui n'ont été introduits en France que par imitation et depuis la guerre de 1741. Je pensais qu'il serait temps déformer des corps et des compagnies franches lorsque la guerre serait imminente, parce qu'alors on les formerait selon le genre de guerre qu'on serait obligé de faire , et selon le pays et le terrain où elle aurait lieu. J'avais cru remarquer que ce genre de troupes ne servaient jamais mieux que lors de leur création , attendu que les chefs et les officiers qui les commandaient avaient à faire leur réputation. Je ne dissimulais pas mon désir de voir détruire, dans les troupes, les innovations qu'on y avait introduites , surtout depuis la paix de 1763. J'appuyais surtout pour que le droit de parvenir à la lieutenance- colonelle, par rang d'ancienneté , fût rétabli dans les régimensj et pour que la faculté de passer d'un corps dans un autre, en augmentant de grade, fût singulièrement restreinte. Je sais bien que le ministre qui avait fait adopter ces mesures au feu Roi, avait fait valoir l'avantage de l'émulation, et la crainte de voir arriver des hommes médiocres à la tête des corps. Mais ces dangers me paraissaient aisés à prévenir;
3()f> MÉMOIRES
et les abus résultant des nouvelles dispositions me paraissaient énormes.
Une mesure très-importante, dont je présentais le plan d'exécution , était la formation de cent mille hommes de milices, dont la répartition devait être faite dans les provinces, selon la population de chaque commune ou paroisse, et tirés au sort parmi les jeunes gens non mariés. Us devaient être formés en compagnies et en bataillons, et commandés par des officiers retirés du service, avec ordre de se rassembler trois fois dans Tannée, non pour des manœuvres qui auraient entraîné une trop grande perte de temps, mais seulement pour vérifier les contrôles , et pour que les officiers et les soldats pussent se reconnaître. En temps de guerre, le Roi pouvait mettre toutes ses troupes réglées en campagne, et cette milice se réunissait dans les garnisons ou sur les frontières pour la défense du territoire : service national de simple précaution , et qui n'est que l'obligation imposée à tous les peuples civilisés.
Les écoles du génie et de l'artillerie, et les moyens à prendre pour conserver à ces deux armes la prééminence qu'on ne leur contestait plus en Europe, formaient un des
principaux chapitres de mon mémoire. Je n'oubliais point de développer les vues que je croyais utiles sur les promotions et sur les avancemensj et je terminais par des observations sur le régime intérieur de l'Ecole Militaire de Paris , et des émanations de ce magnifique établissement dans les provinces.
L'établissement de l'Ecole Militaire, que nous devons au génie de M. Pâris-Duverney, était peut-être ce qu'il y avait de plus propre à illustrer le règne de Louis XV, et à marquer toute la générosité de son cœur. Mais cet établissement, sublime dans son projet et dans son but , avait éprouvé tous les changeniens inhérens au caractère français 5 et, quoiqu'encore très-utile pour l'éducation de la noblesse peu fortunée des provinces et des enfans dont les pères étaient au service et ne pouvaient leur donner les soins convenables, il ne remplissait pas parfaitement les intentions de son fondateur. L'intrigue et la protection y avaient fait admettre parmi les chefs, les professeurs et les élèves , bien des individus qu'un examen réfléchi aurait dû en écarter , les ministres, qui avaient la haute main sur cette Ecole, ne s'en étaient pas toujours rapportés à eux-mêmes pour les choix à faire ^
3t)8 MÉMOIRES T>E M. LE PRINCE DE MONTBÀREY.
ils avaient malheureusement oublié que cette Ecole était destinée à développer les principes de l'honneur dans une classe de jeunes gens qu'on devait considérer comme l'espérance de la nation 7 et qu'ils devenaient comptables des inconvéniens majeurs qui pouvaient résulter de leur négligence et de leur incurie.