ENTRÉE AU SERVICE DE L'EMPIRE (18O
doute ma lionne volonté ; mais qu'elle se défie plutôt de mes aptitudes. Je vais tenter l'épreuve; mais Votre Majesté me permettra de me retirer du service le jour où je craindrai de n'être pas à la hauteur de ma tâche. » L'Empereur me répondit en souriant : « Quand on a ces craintes-là, on ne risque pas de mal faire; d'ailleurs, je vous promets d'être le premier à vous avertir si vous laites fausse route. »
Je me décidai pour la mission de Dresde, celle de Danemark me paraissant trop éloignée ; d'autre part, il me répugnait daller à Ratisbonne uniquement pour assister aux funérailles de ce noble Empire d'Allemagne. Dresde, par contre, qui est une étape sur la route de Berlin ou de Saint-Pétersbourg, avait à mes yeux la valeur d'un poste d'observation où l'on pourrait dans la suite rendre des services. Comme j'étais forcé de m'engager dans cette carrière, je voulais du moins garder l'espérance d'être utile. Jamais je n'ai rien voulu à moitié : une fois devenu diplomate, je résolus de l'être tout à fait, et dans le sens que j'attache à ce mot. La suite a montré que mes calculs étaient justes; car les événements ne m'ont que trop poussé à marcher en avant dans la voie que je suivais.
En commençant le récit de mes débuts politiques, je me propose de ne raconter que ce qui concerne ma personne, ou plutôt ce qui peut servir à combler les lacunes des correspondances officielles; car, bien que ces documents seuls puissent donner l'image fidèle des travaux de l'homme d'Etat, une foule de détails ne sauraient y trouver place. Je souhaite que ceux de mes lecteurs à qui leur position permet l'accès des Archives impériales, consultent les pièces officielles à mesure qu'ils liront le présent travail : puisant à cette double source , ils pourront mieux juger la grande époque pendant laquelle j'ai rempli la lourde tâche que m'avait imposée la destinée, et joué un rôle actif sur la scène du monde (10). Mais avant de raconter les nombreux et mémorables événements qui ont signalé ma carrière, j'exposerai fidèlement les principes sur lesquels reposaient les actes de ma vie politique. Cet exposé servira à expliquer mes actions et à éclaircir plusieurs points de l'histoire de mon temps.
30 AUTOBIOGKArilIE
J'ai déjà dit que j'avais de la répugnance à embrasser une carrière publique. Convaincu que chacun doit être prêt à répondre dos actes de sa vie, reconnaissant combien il était difficile de soutenir efficacement une société qui croulait de toutes parts ; d'un autre côté, désapprouvant devant le tribunal de ma conscience presque toutes les mesures que je voyais prendre pour essayer de sauver le corps social miné dans sa base par les erreurs du dix-huitième siècle; enfin, trop modeste pour me croire de taille à mieux faire en faisant autrement, j'étais décidé à me tenir éloigné d'une scène où je ne pouvais consentir à descendre à un rôle secondaire, vu l'indépendance de mon caractère, tout en ne me croyant pas capable de jouer celui d'un réformateur.
Le soin avec lequel on avait dirigé mon éducation du côté du vaste champ delà politique m'avait habitué de bonne heure à en mesurer l'étendue. Je ne tardai pas à remarquer que ma façon de comprendre la nature et la valeur de ce domaine différait essentiellement de la manière de voir de l'immense majorité des hommes appelés à jouer un grand rôle politique. C'est le moment de parler des principes très-simples auxquels j'ai ramené de tout temps la science communément désignée sous le nom de politique et de diplomatie.
La politique est la science des intérêts vitaux des États dans l'ordre le plus élevé. Toutefois, comme il n'y a plus d'État isolé, comme les États de ce genre ne se trouvent que dans les annales du monde païen ou dans les abstractions de soi-disant philosophes, on ne doit jamais perdre de vue la sociéteàc* Etals, cette condition essentielle du monde moderne. Chaque État a donc, en dehors de ses intérêts particuliers, d'autres intérêts qui lui sont communs, soit avec tous les autres États réunis, -"it avec de simples groupes d'États. Les grands axiomes de la science politique dérivent de la connaissance des véritables intérêts politiques de tous les États; c'est sur ces intérêts généraux que repose la garantie de leur existence. Par contre, les intérêts particuliers, ;i qui les faits politiques journaliers «m accidentels donnent parfois une grande importance, et dont Je soin constitue la sagesse politique aux yeux d'une politique