ENTRÉE AU SERVICE DE L'EMPIRE (1801-1S
inquiète et bornée, n'ont qu'une valeur relative et secondaire. L'histoire nous apprend que, chaque fois que les intérêts i articuliers d'un Etat sont en contradiction avec les intérêts généraux, et qu'on néglige ou méconnaît ces derniers pour travailler exclusivement à suivre les premiers, ce fait doit être regardé comme une exception, comme une maladie dont le développement ou la prompte guérison décide en dernier ressort de la destinée de cet Etat, c'est-à-dire de sa chute prochaine ou de sa renaissance. Ce qui caractérise le monde moderne, ce qui le distingne essentiellement du monde ancien, c'est la tendance des Etats à se rapprocher les uns des autres et à former une sorte de corps social reposant sur la même base que la grande société humaine qui s'est formée au sein du christianisme. Cette base n'est autre que le précepte formulé par le Livre par excellence : « Ne fais pas à autrui ce que lu ne veux pas qu'on te fasse.» Appliquée à l'Etat, cette règle fondamentale de toute société humaine s'appelle réciprocité; dans la pratique, elle détermine ce que dans le langage de la diplomatie on nomme « les bons procédés», ou, en d'autres termes, la prévenance réciproque et l'honnêteté dans les rapports. Dans le monde ancien la politique se renfermait dans l'isolement et pratiquait l'égoïsme le plus absolu, sans autre frein que la prudence humaine. La loi du talion élevait des barrières éternelles et provoquait d'éternelles inimitiés entre les différentes associations : à chaque page de l'histoire ancienne se retrouve la réciprocité du mal qu'on se faisait. La société moderne, au contraire, nous montre l'application du principe de la solidarité et de l'équilibre entre les Etats, et nous offre le spectacle des efforts réunis de plusieurs États pour s'opposer à la prépondérance d'un seul, pour arrêter les progrès de son influence et le forcer de rentrer dans le droit commun. Le rétablissement des rapports internationaux sur la base de la réciprocité, sous la garantie de la reconnaissance des droits acquis et du respect de la foi jurée, constitue de nos jours l'essence de la politique, dont la diplomatie n'est que l'application journalière. Entre les deux, il y a, selon moi, la même différence qu'entre la science et Y art.
De même que les hommes enfreignent journellement les lois de la société civile, de même les Etats ne violent que trop souvent les règles qui président à leur association. Les fautes des hommes et celles des Etats sont soumises aux mêmes peines; la seule différence consiste dans la gravité de la faute, qui est proportionnée à l'importance de l'individu coupahle.
En face de ces vérités, que devient la politique de l'égoïsme, la politique du hon plaisir ou de l'ambition mesquine, et surtout celle qui recherche l'utile en dehors des règles les plus élémentaires du juste, qui se rit de la foi jurée, et qui, en un mot, repose uniquement sur les vaines prétentions de la force ou de l'habileté?
On peut juger, d'après cette profession de foi, quelle valeur j'ai toujours attribuée à des politiques de la taille, ou, si l'on veut, du mérite d un Richelieu, d'un Mazarin, d'un Talleyrand, d'un Canning, d'un Capo d'Istria, d'un Haugwitz et de tant d'autres plus ou moins célèbres. Résolu à ne pas suivre la même voie qu eux, et désespérant de me frayer un chemin selon ma conscience, je devais naturellement préférer ne pas me lancer dans les grandes affaires politiques, où j'avais bien plus de chances de me perdre matériellement que d'arriver au but; je dis matériellement, car, quant à succomber moralement, je n'en ai jamais eu la crainte. L'homme public garde toujours un moyen sûr d'échapper à ce danger, c'e.^t de se retirer des affaires.
Ce fut au mois de janvier 1801 que je fus nommé envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire près la Cour de la Saxe électorale. La paix entre l'Autriche et la France venait d'être conclue à Lunéville lorsque, vers la fin de la même année, j'entrai en exercice à Dre de (11). Napoléon Bonaparte était le premier consul de la République française, qui d'un gouvernement républicain n'avait plus que le nom. L Empire d Allemagne était visiblement menacé d'une dissolution prochaine. Au mois de mars de la même année, l'Empereur Paul était mort de mort violente. L'Europe était préoccupée, anxieuse : c'était le résultat naturel de l'incertitude qui planait sur toutes les existences. A cette époque, Dresde et