‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 12 sur 52 · ENTRÉE AU SERVICE DE L'EMPIRE · texte numérisé non relu

ENTRÉE AU SERVICE DE L'EMPIRE

particulièrement la Cour de la Saxe électorale jouissaient d'un calme qui contrastait étrangement avec l'inquiétude universelle : on eût dit une oasis dans le désert. A ne ju^er que d'après l'aspect de cette Cour, on aurait cru que le monde s'était arrêté. Tout y était arrangé , réglé comme à la mort du dernier Auguste. Si l'étiquette, le costume" et la régularité automatique pouvaient être une hase solide pour les Etats, la Saxe électorale eût été invulnérable. Les modes, les jours de gala, les usages, rien n'y avait changé depuis le milieu du dix-huitième siècle. Après avoir renversé l'ancienne monarchie, la Révolution française en était déjà au consulat de Bonaparte, lorsqu'à la Cour de Saxe les dames portaient encore des paniers.

Le prince électeur Frédéric-Auguste avait des qualités solides, et la Saxe, ce pays tranquille et laborieux, aurait longtemps béni le souvenir de son règne, si la tempête qui éclata quelques années plus tard n'avait mis violemment fin à ce régime doux et paisible.

Dresde possédait toujours un nombreux corps diplomatique. Parmi mes collègues, l'envoyé d'Angleterre, M. Elliot, se distinguait par son tour d'esprit original. Ce diplomate avait un passécurieux. Etant jeune officier de la milice, il s'introduisit dans le grand monde grâce à un trait singulier. Tous les ans, aux revues de Potstlam, une foule de militaires étrangers se pressaient autour de Frédéric II. Dans ces occasions, le Roi de Prusse ne cachait pas sa préférence pour les Français ; aussi le grand maréchal du palais, qui était chargé de la présentation des étrangers à la Cour, devait-il présenter chaque officier français individuellement; les officiers anglais, au contraire, tous en bloc. Un jour, le jeune Elliot se trouvait au nombre des officiers qui devaient être présentés. Le grand maréchal du palais avant dit au Roi : « J'ai l'honneur de présenter à Votre Majesté douze Anglais » , Elliot l'interrompit à haute voix en disant : « Vous vous trompez, monsieur le maréchal, il n'y en a que onze » ; puis il fit demi-tour et s'en alla. Quelques années plus tard, Elliot vint à Berlin comme envoyé extraordinaire. Frédéric II n'avait pas oublié la scène de Potsdam, et le

Roi était médiocrement flatté de sa nomination , Elliot n'ayant que le rang de major. Il résolut de faire sentir sa mauvaise humeur à la Cour de Londres ainsi qu'à celui qui la représentait, et choisit un certain comte Lusi pour le poste de Londres. Le comte de Finkenstein fut chargé de notifier cette nomination à l'envoyé d'Angleterre, et il le fit dans les termes suivants : « Le Roi a choisi pour son représentant à Londres le comte Lusi, major dans son armée, dont le nom doit vous être connu d'après la réputation qu'il s'est faite comme partisan lors de la guerre de Sept ans. Sa Majesté se flatte que la Cour d'Angleterre sera satisfaite de ce choix. » Elliot répondit sans hésiter : « Le Roi votre maître n'a pu certainement choisir personne qui fût plus digne de le représenter. » Il est évident qu'avec des manières pareilles M. Elliot ne pouvait guère se faire aimer en Prusse.

Par suite de circonstances qui tenaient à l'attitude particulière qu'il avait prise, il fut rappelé de Berlin et envoyé à Copenhague, où de son propre chef il déclara la guerre au Danemark, dans le dessein de sauver le Roi de Suède du danger auquel ce prince était exposé par suite de la prise de la place de Gothenbourg. Grâce à ce coup de génie, il atteignit en effet son but; mais il n'en perdit pas moins, et cela non sans raison, ce deuxième poste, et vint à Dresde, où il était déjà depuis plusieurs années comme envoyé d'Angleterre lorsque j'arrivai dans cette ville.

A ce moment-là, il y avait longtemps qu'il s'était calmé ; mais il avait gardé une vivacité extraordinaire, qui lui faisait une place à part dans les relations de la vie sociale. Je n'ai jamais connu un homme d'un commerce plus agréable ; avec un genre d'esprit comme celui du prince de Ligne, il ne le cédait en rien à celui-ci, et lui était peut-être supérieur. Je le vis souvent pendant mon séjour à Dresde, et je compte mes relations avec luiau nombre de mes meilleurs souvenirs. Pèred'unenombreuse famille, il cherchait à faire aux siens une belle position. Il réussit à se faire nommer gouverneur des îles Barbades ; plus tard, il échangea ce poste contre celui de gouverneur des Indes orientales, et mourut dans ces fonctions à un âge très-avancé.

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