LA COUR A FONTAINEBLEAU
L aspect de la Cour à Fontainebleau ne laisse pas que d'offrir plusieurs objets de curiosité à l'observateur impartial.
La Cour tantôt cherche à se rapprocher des anciennes formes et tantôt les rejette comme au-dessous de la hauteur du moment L'Empereur chasse une quarantaine de mauvais cerfs qui ont été apportés du Hanovre et du reste de l'Allemagne pour repeupler une forêt de vingt lieues de tour, parce que les Rois avaient également des jours fixes pour la chasse. Il n'aime au fond de ce plaisir que l'exercice violent qui convient à sa santé, et aussi ne fait-il que courir ventre à terre à droite et à gauche dans la forêt, sans suivre régulièrement la chasse. Il désespère sous ce rapport le maréchal Berthier, qui voudrait rétablir de l'ordre dans son département de grand veneur. Le nombre de chevaux et d'équipages étant complètement insuffisant, personne, excepté les princes étrangers, n'est admis à ces parties.
Il y a trois fois par semaine spectacle à la Cour. Les acteurs de la Comédie française reçoivent mille écus par représentation ; ce taux est celui de l'ancien temps. Le reste des soirées est réparti entre les Cours de la Reine de Hollande, du Roi de Westphalie, de la grande-duchesse de Berg et de la princesse de Bade. Il y a cercle chez l'Impératrice les dimanches. Le corps diplomatique n'est admis que de temps en temps chez les princes, et ils choisissent pour cela les jours où l'Empereur ne s'y trouve pas; ni moi ni aucun de mes collègues ne l'avons encore aperçu que de loin.
Les secrétaires d'État de France et d'Italie et les deux ministres des relations extérieures et de l'intérieur sont établis à
Fontainebleau et tiennent maison ouverte pour tous les étrangers. Il serait difficile de se faire une idée de la dépense prodigieuse que font la Cour et les ministres ; le château était délabré, les meubles vendus ; tout est réparé, et tandis que tous les coins de Paris, toutes les principales villes de la France n'offrent que constructions nouvelles, on emploie des millions pour des objets de pur luxe et de simple fantaisie. On célébrera le 14 de ce mois les fêtes en l'honneur du mariage du prince Jérôme avec la princesse de Wurtemberg. On donnera à cette même occasion à Paris le Triomphe de Trajan, grand opéra qu'on prépare depuis plusieurs mois.
Le mariage du duc d'Arenberg et celui du prince héréditaire de Hohenzollern-Sigmaringen avec mesdemoiselles Tascher et Bonafoux, la première, nièce de l'Impératrice, et la seconde, nièce du prince Murât, dont elle porte maintenant le nom, devaient se faire le même jour; ils viennent d'être retardés encore d'une ou deux semaines. Rien n'annonce que la première obtienne le titre d'Altesse Impériale, ce dont la famille de son futur s'était flattée.
Mgr le grand-duc de Wurzbourg, le prince primat, les princes de Nassau et de Waldeck, sont logés au château. On accorde au premier tous les honneurs et égards dus à son rang, et Son Altesse Impériale ne cesse de se concilier généralement tous les suffrages
l'aristocratie napoléonienne (1808)
... L'Empereur Napoléon emploie les derniers moments de son séjour à Paris au déroulement successif de son vaste plan d'organisation. Les Moniteurs du 14 et du 16 mars renferment toutes les dispositions relatives à l'exécution de ce plan. Nous allons voir incessamment nombre d'individus titrés; tous les légionnaires prenant le titre de chevalier, il y aura de ces derniers dans les simples rangs de l'armée et dans les ateliers des artistes.
La dotation des titres est un objet d'intérêt majeur pour l'observateur étranger Le génie de Napoléon a saisi de nou-
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velles chances de lier à sa personne, à sa succession, à l'étendue de ses conquêtes, même l'intérêt particulier, ce puissant et premier mobile chez les individus surtout qui se trouvent déjà ou qui vont se trouver comblés des faveurs impériales. Il dispose maintenant de la masse immense de domaines qu'il s'est réservée dans tous les arrangements qui ont suivi la dernière guerre. Il me suffira sans doute de citer quelques exemples pour fournir les moyens de calculer le reste des faveurs qu'on va distribuer. Le maréchal Ney m'a dit lui-même que les différentes dotations en biens-fonds qu'il avait reçues en Italie, en Pologne, et qu'on venait de lui assurer en Westphalie et en Hanovre, se montaient à cinq cent mille livres de rentes en baux. En outre, ses appointements, la Légion d'honneur, ce qu'il perçoit des caisses de l'Etat sous plusieurs titres, le tout ensemble monte à trois cent mille francs. Il m'a assuré que ses revenus se trouvaient loin du maximum accordé à plusieurs de ses confrères.
L'archichancelier Gambacérès vient de recevoir une dotation de cent cinquante mille francs ad perpeluum sur les revenus de Parme, dont il va prendre le titre de duc. L'architrésorier Lebrun, en prenant celui de duc de Plaisance, y réunit un revenu égal. MM.de Ségur, de Champagny et Maret ont reçu chacun entre cinquante et cent mille francs de revenu en fonds de terre en Westphalie et en Hanovre. On suppose que le titre ducal leur est réservé, ainsi qu'à MM. Duroc, Caulaincourt, Savary, etc., etc. Ce dernier a trouvé dans son bureau, au moment de son retour de Saint-Pétersbourg, une assignation de cinq cent mille francs sur le trésor public. Tout général qui revient ici de l'armée reçoit mille, deux et trois mille louis pour s'amuser pendant quelques jours à Paris; c'est sous ce titre que le vice-connétable leur distribue cette gratification. La garde impériale enfin a reçu une marque particulière delà bienveillance du Souverain , qui vient d'allouer à tous les officiers une pension perpétuelle, transmissible à leurs descendants en ligne directe, savoir : 500 francs aux sous-lieutenants, 1,000 aux lieutenants, 2,000 aux capitaines, et ainsi do suite.
Si Je grand point de vue d'attacher à sa personne et à sa dynastie un nombre prodigieux de citoyens de l'Empire ressort clairement de ces immenses concessions, il en est d'autres qui n'échappent pas à l'observateur éclairé. La loi qui empêche les nouveaux titrés de vendre sans autorisation spéciale les dotations qu ils reçoivent à l'étranger, tend visiblement à lier ces mêmes individus à la défense de ces territoires. La suprématie impériale ne s'étend pas seulement jusqu'au delà des rives de la Yistule; Napoléon a diminué la puissance et les moyens des Souverains qui, sous sa tutelle, régissent les provinces du grand Empire, en les privant d'une masse importante de leur revenu. Il a augmenté sa puissance en plaçant ces mêmes richesses entre les mains de sujets français qui, avec ce titre, se trouveront les propriétaires les plus riches des Ëlats de la Confédération. Vingt millions afflueront tous les ans dans l'intérieur de la France; la nouvelle noblesse les y versera dans les canaux de 1 industrie, et cette seule considération établit un bilan de vingt millions en faveur de l'Empire. Que la France exporte de plus pour pareille somme dans les pays soumis à son influence, ou qu'elle lui arrive par d'autres motifs, le fait est et restera le même quant au résultat; les biensfonds, de leur côté, se soutiendront à un taux très-élevé si, peu à peu, on permet aux titrés de vendre à l'étranger et de s'arrondir en France, opération lente qui ne sort jamais des mains du gouvernement, et que des chances heureuses pour la dynastie nouvelle baieront sans doute, de même quelle se trouverait arrêtée au moment où le moindre danger menacerait l'ordre actuel des choses.
L'ancienne noblesse paraît aussi devoir être favorisée dans la distribution des nouveaux titres. Cette mesure doit essentiellement entrer dans les vues de l'Empereur. Rien effectivement ne peut éteindre plus complètement des prétentions anciennes que la recherche d'une existence toute nouvelle Les cendres de la maison de Montmorency, conservées dans une urne cinéraire depuis 1789, seront jetées au vent en 1808. On nomme MM. de Montmorency, de Mortemart et d'autres, comme destinés à recevoir et des dotations et des titres
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Les seules nominations à des titres de noblesse, en dehors de celles que renfermait le dernier message au Sénat, viennent ! d'avoir lieu pour des militaires. A peu près tous les maréchaux sont faits ducs.
Augereau prend le titre de duc de Gastiglione, Masséna celui de Rivoli, Ney celui d'Elchingen, Davoust celui d'Auerstoedt, etc.; le maréchal Duroc a le titre de duc de Frioul, Gaulaincourt celui de Vicence, le colonel Arrighi, cousin de l'Empereur, celui de Padoue; Junot celui d'Abrantès. Il est digne de remarque que le véritable marquis d'Abrantès est attendu ici d'un jour à l'autre avec une députation portugaise de laquelle M. de Lima fera partie.
Les ministres seront pour la plupart ducs; tous les titres ont d'immenses dotations. A peu près tous les généraux de brigade ont reçu 10,000 livres de rente à perpétuité ; les colonels, entre 2,000 et 8,000. Enfin toutes les passions sont mises en jeu par l'homme qui n'en connaît qu'une seule; l'Europe a été chassée, forcée, et on en fait la curée dans le moment actuel; l'ambition, la vanité, la cupidité, tous les entraînements de l'âme sont mis enjeu auprès des complices de la grande œuvre de destruction. On en contentera beaucoup, on ne les contentera pas tous; il faut de l'appât pour la suite, on ira le chercher partout où on le trouvera, et le système de faire partager aux collaborateurs les dépouilles opimes offre trop d'exemples de succès dans l'histoire, pour qu'il ait pu échapper à Napoléon.
NAPOLÉON AU BAL DONNÉ PAR LE PRINCE DE SCHWARZENBERG A PARIS, LE 1er JUILLET 1810. ISSUE TRAGIQUE DE LA FÊTE.
(Extrait d'un rapport à V Empereur François.)
L'ambassadeur de Votre Majesté avait fixé le 1er de juillet
'pour donner une fête à Leurs Majestés Impériales à l'occasion
de leur mariage. Toutes les dispositions étaient prises avec
autant de magnificence que de goût. Le programme ci-joint*
* Programme de la fête : un groupe de musique placé dans la cour d'hon-
ne donne qu'une faible idée de l'intention des auteurs et de la perfection de l'exécution dans tous les détails.
L'Empereur arriva à la barrière de Paris à neuf heures trois quarts. Leurs Majestés y changèrent d'équipages et furent reçues par l'ambassadeur, à peu près à dix heures, à la porte de son hôtel. L'Empereur portait le grand cordon de Saint-Étienne par-dessus l'habit. Il avait ordonné que toutes les personnes décorées d'ordres autrichiens les portassent de même; les chevaliers d'ordres français avaient les cordons sous l'habit
Leurs Majestés, après avoir parcouru les jardins, après avoir assisté à l'exécution d'un charmant ballet sur une pelouse qui offrait comme perspective une des constructions du jardin
neur jouera des fanfares et autres airs choisis à l'arrivée de Leurs Majestés, de la famille impériale, des grands dignitaires, etc.
Les musiciens du concert seront placés dans l'orchestre à sept heures.
Le concert ne commencera que lorsque les dames invitées seront arrivées, et continuera jusqu'à l'arrivée de Leurs Majestés.
Lorsque Leurs Majestés entreront dans la galerie, l'orchestre jouera une fanfare.
Leurs Majestés, conduites par Son Excellence, traverseront la salle de concert et passeront dans le jardin ; elles s'arrêteront un instant devant le temple d'Apollon : — les Muses qui l'entourent exécuteront un chœur.
Leurs Majestés passeront par l'allée de la cascade ; une harmonie placée dans la grotte souterraine s'y fera entendre.
De là Leurs Majestés iront sous le berceau de vigne, qui sera orné de chiffres, de fleurs, de guirlandes et de glaces. Au fond sera élevé un vaste buffet. En passant sous ce berceau, Leurs Majestés y entendront des concerts de musique vocale et instrumentale, l'un allemand et l'autre fiançais, — plus un solo d'un instrument nommé qlass-cord (instrument nouveau inventé par Franklin).
En continuant à circuler dans le jardin, Leurs Majestés arriveront en face d'un temple dédié à la Renommée. Trois figurants qui seront au faîte représenteront : la Victoire, Clio , Muse de l'histoire, et, au milieu, la Renommée. Les trompettes y exécuteront des fanfares, et on y chantera un chœur. Devant ce monument brillamment illuminé seront des trépieds, où l'on brûlera des parfums.
Leurs Majestés se rendront au pavillon impérial, sur une estrade où il y aura des sièges pour Elles et leur famille.
Ici s'exécutera une fête de château, suivie du feu d'artifice.
Après le feu, Leurs Majestés et leur suite rentreront dans le salon d honneur, et tout le monde se rendra par la galerie dans la salle de bal.
Leurs Majestés, après avoir pris des glaces, se rendront dans ladite salle.
Après le bal, festin dans le temple de la Renommée.
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de Laxenburg (das Ritterschloss), se rendirent par une vaste galerie nouvellement construite devant la façade de l'hôtel du côté du jardin, dans une salle faite pour contenir à peu près 1200 à 1500 personnes. Le bal s'ouvrit par une contredanse. Cette contredanse finie, l'Empereur descendit de la partie élevée de la salle pour faire sa tournée habituelle. Sa Majesté l'Impératrice, la Reine de Westphalie, la Reine de Naples et la Vice-Reine d'Italie restèrent à leurs places sur cette même estrade. Tout à coup, une guirlande prit feu dans la galerie et le communiqua à une des draperies. L'Empereur ne se trouvait qu'à peu de pas de cet endroit. Plusieurs personnes firent des efforts pour arracher la partie embrasée ; le mouvement qu'elles donnèrent aux draperies peut avoir contribué à étendre la flamme; l'embrasement devint général.
Je me trouvais au pied de l'estrade; j'en montai sur-lechamp les degrés pour prévenir Sa Majesté l'Impératrice de l'accident, en l'engageant à me suivre dès que je croirais le moment venu. L'Empereur, avec lequel se trouvait le prince de Schwarzenberg, fut pour ainsi dire forcé par ce dernier à se retirer; il traversa toute la salle, vint rejoindre l'Impératrice, et nous sortîmes tous les quatre. Le prince de Schwarzenberg ne quitta plus Leurs Majestés jusqu'au moment où, après avoir traversé les jardins, Elles remontèrent dans leur voiture.
Voyant l'Empereur et son auguste épouse en sûreté, je voulus retourner dans la salle. Le feu était partout; la foule se précipitait à ma rencontre ; je parvins jusqu'au haut des marches qu'il fallait monter pour entrer dans la salle; j'aperçus la Reine de Westphalie qui se trouvait mal; je la saisis et l'emportai assez loin du feu pour qu'elle n'eût plus rien à craindre, et je l'abandonnai à quelques personnes de sa Cour.
La Reine de Naples, le Vice-Roi e.t la Vice-Reine d'Italie, grosse de six mois, étaient restés sur l'estrade, rassurés par le sang-froid du Vice-Roi. La première de ces Princesses voulut entreprendre de sortir par la grande porte, qu'avaient gagnée l'Empereur et l'Impératrice : elle fut bientôt tellement enveloppée par la foule, que, se trouvant à la queue, elle eût infailliblement été atteinte par le feu, comme plusieurs autres
personnes, sans le secours de Mgr l'archiduc grand-duc et du maréchal Moncey, qui la saisirent et lui firent jour. Le Vice- Roi, voyant tomber les lustres de la salle et ne pouvant par conséquent plus la traverser, fit gagner à son épouse l'intérieur de l'hôtel par une petite porte qui se trouvait non loin de lui. Il n'arriva donc aucun accident à la famille impériale, qui, à l'exemple de l'Empereur et de 1 Impératrice, donna des preuves du plus grand sang-froid.
Sa Majesté l'Impératrice n'a pas été effrayée un seul instant, et je suis heureux de pouvoir assurer Votre Majesté que cet affreux accident n'a eu aucune prise sur Elle.
J'ai l'honneur de joindre au présent très-humble rapport le Moniteur d'aujourd'hui, qui rend un compte détaillé de l'événement. Il serait difficile d'y ajouter quelque chose. J'ai toutefois fait rédiger une autre relation pour être insérée dans la Gazette de Vienne. Il m'a paru que nous devions payer un juste tribut à la manière dont l'Empereur s'est comporté dans cette occasion.
Il n'a reconduit son auguste épouse que jusqu'à l'endroit où, en arrivant, il avait changé d équipage. Il la fit monter dans le carrosse qui 1 avait amenée de Saint-Cloud et revint lui-même à l'hôtel de l'ambassadeur. Présent partout, donnant des ordres tant pour sauver l'hôtel du feu que pour le gai-antir de tout désordre intérieur, dirigeant, ordonnant tout, il v demeura pendant plus de deux heures, tantôt exposé à une pluie affreuse qui était survenue, tantôt à tous les effets de la chaleur et de la fumée. Il était seul, sans garde quelconque, et prenant visiblement à tâche de prévenir toute fausse interprétation d'un événement dont le triste caractère n'eût peut-élre pas empêché la malveillance de tirer quelque parti.
Plusieurs personnes retardées dans leur marche ou renversées furent grièvement atteintes par les flammes. Le prince Kourakin tomba sur les marches brûlantes de la salle et ne fut sauvé que par un homme qui le retira par les jambes. 11 a tous les cheveux et la peau du front, des mains et des jambes brûlés. Les médecins ne le regardent pas comme dangereusement atteint. Madame la princesse de la Leyen mère fut
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également renversée par la foule, et ses brûlures paraissent mortelles. La femme du consul de Russie, Labensky, atteinte par un lustre dans sa cbute et affreusement grillée, est morte hier dans la journée.
Parmi les personnes les plus compromises doivent être comptées la seconde des fdles du prince Joseph de Schwarzenberg; le préfet distrie et sa femme; le général Tousard et sa femme; madame de la Force et au moins une douzaine d'autres plus ou moins grièvement blessées. Une vingtaine d'individus ne sont que légèrement atteints; mais une victime à laquelle il serait difficile de vouer assez de regrets, et qui a péri en suivant le sentiment le plus invincible , celui dune mère qui veut secourir ses enfants, la princesse Pauline de Schwarzenberg, épouse du prince Joseph, absorbe toutes les pensées.
Placées au fond de la salle, à côté de madame de Metternich, près de l'estrade impériale, ces deux mères se précipitèrent dans la colonne de l'anglaise que l'on dansait à ce moment, pour se saisir de leurs filles heureusement placées près de la porte qui donnait sur le jardin, et sauvées de tout accident par ce hasard. Madame de Metternich fut entraînée par la foule dans le jardin, où elle fut rejointe sur-le-champ par sa fille et la fille aînée de la princesse de Schwarzenberg. Cette dernière aperçut sa fille cadette à une certaine distance sur les côtés de la grande salle. Elle courut à elle, l'entraîna à sa suite; mais la mère fut bientôt jetée dans le jardin, séparée de son enfant, qui tomba privée de connaissance dans un coin. La mère éplorée demanda à tout le monde si on n'avait pas vu ses enfants. Elle parla dans le jardin au Roi de Westphalie, au ministre Regnauld, à deux ou trois autres personnes, et nous restâmes jusqu'à quatre heures du matin dans des inquiétudes affreuses sur son sort, toutes les recherches pour la retrouver ayant été vaines jusqu'à cette heure. Comme elle avait été rencontrée dans le jardin, on ne craignait pas pour elle les atteintes du feu. Couverte de diamants, elle pouvait avoir été saisie, dépouillée par des voleurs, dans la supposition qu'elle se fût risquée seule dans la rue. L'Empereur ordonna i. 20
lui-même les recherches ; on visita toutes les maisons des rues adjacentes. Ce n'est qu'à cinq heures qu'en remuant les monceaux de cendres et les débris de la salle, on découvrit un cadavre entièrement consumé dans un petit bassin qui se trouvait sous l'estrade impériale au fond de la salle. Le docteur Gall fut le premier à le reconnaître pour celui de la princesse Pauline de Schwarzenberg, et le procès-verbal dressé par le préfet de police constate ce triste fait. Il ne s'explique que par la circonstance que la princesse , connaissant parfaitement les localités, sûre que l'enfant qu'elle conduisait par la main était restée en arrière, et ne pouvant pas pénétrer par la porte par laquelle sortait la foule, se sera rendue dans la salle pai l'intérieur des appartements ; qu'elle aura voulu la traverseï pour gagner la petite porte par laquelle était sorti le Yice-Roi, mais que, suffoquée parla fumée ou par une chaleur affreuse, peut-être même écrasée par la chute du toit qui dans cette partie de la salle croula le premier, elle a péri à peu de pas de cette même porte, et un peu en arrière de l'endroit où la famille impériale avait été placée.
Je suis d'autant plus autorisé à admettre cette supposition, qu'après avoir mis en sûreté la Reine de Westphalie, voulant de nouveau pénétrer dans la salle et arrêté par la foule qui sortait, je pris ce même chemin pour prendre la salle à revers, et m'assurer s'il n'y était resté personne. Je ne rencontrai pas une âme sur ma route ; arrivé à la porte de la salle qui servait de communication avec les appartements, je fus arrêté un moment par l'embrasement général de tous les pans de murs et du plafond. Les lustres étaient tous tombés ; la partie du toit à ma droite, là où on retrouva le corps de la princesse Pauline, avait croulé ; celle qui se trouvait au-dessus de moi tenant encore ferme, je fis quelques pas en avant, et je me convainquis que la salle était entièrement vide. Tout ce bâtiment croula moins de deux ou trois minutes après. La princesse doit m'avoir précédé de très-peu d'instants.
La seconde fille du prince Joseph de Schwarzenberg , la même qui avait ete séparée de sa mère, a été sauvée par un officier français. Elle a de fortes brûlures, mais on espère la sauver.
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Tel est le récit exact d'un événement qui sera défiguré de vingt manières, mais qui me force à payer un tribut du plus juste éloge à l'ambassadeur de Votre Majesté, qui s'est conduit avec un calme, un sang-froid et une dignité au-dessus de toute expression. Occupé de la personne des Souverains, il a oublié tout ce qu'il y avait d'affreux dans sa position. Tous les employés à l'ambassade, les Autrichiens à Paris, les courriers de cabinet, ont retiré des flammes, au péril de leur vie, tous ceux qu'ils ont pu secourir. Beaucoup de personnes de la Cour de France n'ont pas montré moins de calme et de courage : au moment du plus fort de l'incendie, les pompiers ayant fait défaut, ce n'est qu'à des hommes de la société que l'on doit la conservation de l'hôtel, qui commençait à s'embraser dans tous les sens.