‹ Mémoires (volume 3)Chapitre 11 sur 74 · V. — Résultat de l'opération totale · texte numérisé non relu

V. — Résultat de l'opération totale

1» A déjà été retirée la somme de. 40,000,000 en papier. 2' Seront retirées :

a. Par suite de l'emprunt proposé présentement, celle de 120,000,000 —

b. Au moyen d'actions de la Banque, celle de 40,000,000 —

c. Au moyen d'autres opérations

de crédit, celle de 200,000,000 —

400,000,000 en papier.

3" Pour une opération particulière d'amortissement, qui se fera sans augmenter la charge d'intérêts qu'auront à supporter les caisses publiques , on réservera 200,000,000 —

600,000,000 en papier.

En procédant ainsi , l'État aurait à sa charge le service des intérêts, dont voici le détail :

1* Pour la somme déjà retirée. . . 400,000 en papier.

2° Pour l'emprunt proposé 3,000,000 —

3" Pour les 20,000 actions de la Banque . 1,000,000 —

4" Pour les auties opérations .... 5,000,000 —

9,400,000 en papier.

Observations générales sur le résultat ci-dessus :

1" En procédant ainsi, l'État restera er: possession de toutes ses ressources en numéraire, à l'exception :

a. Des 10 millions déjà employés conformément à l'esprit des lettres patentes du 1" juin, grâce à laquelle somme la quantité de papier en circula ion a toutefois été diminuée de 40 millions ;

b. Des 10 millions à employer au besoin pour faciliter le» opérations de crédit ultérieures.

2' La conversion actuelle du papier- monnaie entraîne pour l'État une charge nette et immédiate de 30 millions d'intérêts à payer en numéraire tous les ans ; il est obligé , en effet , de verser immédiatement, et sans possibilité d'économie d'aucune sorte, non-seulement la totalité des intérêts de la dette publique (le papier-monnaie) qui aujourd'hui ne rapporte pas d'intérêt, c'est-à-dire une somme de 15 millions en monnaie de convention, mais encore une somme égale de 15 millions en monnaie de convention pour les intérêts de la dette publique, qui jusqu'à ce jour étaient payés en papier. Au contraire, d'après le résultat ci-dessus , les intérêts de la dette nouvelle provenant du retrait du papier-monnaie, quand elle sera entièrement contractée, ne dépasseront pas 9,400,000 florins en papier, de telle sorte que sur le maximum de 15 millions en papier, on économisera 5,600,000 florins en papier. Quant à la dette portant intérêt qui existe actuellement , le payement des intérêts en numéraire ne se fera pas avant que toute

ni'f.ir.MKNT UK I.A OfFSTION FI N A N CI I, R T. (|«fn). «

ropi'ratioii s(ti( Icrmiiu'c, de s<»rl(' <|iic, pciKhinl un :iii on deux, ri'".l;it {j;»{;ii('r!i encore la <liHér(Mice coiisult'iahU; (|iii existe eiiJic le cliilTre des iiitt-réls en papier el celui des iiiti'réts en mimé l'a ire.

.'J* Le payement des inféréls des actions de la l5anfjuo, qui a été mis en lij'jne de eomple (id \ , esl , à vrai dire, une eiiar^je entièrement (li->tin(le (!<• I «ipéraliiin principale; c'est à cette cl)ar{j;e rpTon devra (oiis l(>s avaii(a;;es (pie riiisiitiilioii de la Bancpie j)rt's(Miteia dans la suite au (Gouvernement aus-,i bien qu'au publie; et comme, dans le système de la consolidation forcée, ccHe somme d'intérêts n'est pas comprise dans les 15 millions d'intérêts annuels, on aurait pu n'en pas parler ici. Aussi u'a-t-clle été portée en compte que pour montrer la situation sous un jour plus complet.

Si celle somme de 1,000, 000 en papier,

est défalquée du total et ajoutée, par

conséquent, aux sommes ci-dessus. . . 5,600,000 —

l'économie d'intérêts s'élèvera à . . . . 6,000,000 en papier.

VOYAGE A LIVOURNE EN COMPAGNIE DE l'aRCHIDUCHESSE I.ÉOPOLDINE, NOUVELLEMENT MARIÉE AU PRINCE HÉRITIER DE PORTUGAL.

EXTRAITS DE LETTRES PARTICULIERES ECRITES PAR METTERKICH A SA FAMILLE DU 10 JUIN AU 25 JUILLET 1817.

214. Padoue et Venise. — 215. De Covif^liajo. Triste couchée. — Réception à Ferrare. — Cattajo. — Concert chez le cardinal légat. — L'abbé Mezzofanti. — 216. Impression produite sur Metternich par Florence. — Le palais Pitti. — La galerie. — 217. Pise. — Le Campo Santo. — Remise probable de l'Archiduchesse à Livourne. — L'affaire de Fernambuco.

— 218. Madame Catalani. — 219. Maladie du Pape. — Fiesole. — Le langage des Florentins. — Les églises de l'Annunziata et de Santa-Croce.

— Monument d' Alfieri par Canova. — Le Jugement dernier du Bronzino. — Ouvrages en albâtre. — 220. L'escadre destinée à l'Archiduchesse. — La décoration de l'ordre de Sainte-Elisabeth donnée à la princesse de Metternich. — Le docteur Jceger fait fureur à î"lorence. — Achat de la Vénus de Canova. — 221. Le décret conférant la décoration. — Metternich reçoit un médaillon à l'occasion de la signature du contrat de mariage. — Arrivée prochaine de l'escadre. — 222. Les dames de la Cour de l'Archiduchesse. — Les lucioles. — Commandes faites à Thorvaldsen. — 223. Itinéraire. — 224. Départ pour Livourne. — L'île d'Elbe. — Vaisseau amiral américain. — Arrivée à Lucques. — Retour à Florence. — 225. Préparatifs pour la cérémonie de la remise. — Anecdote sur Zichy. — 226. L'escadre est en retard. — 227. Elle finit par arriver. — Départ de Metternich pour Lucques.

Metternich à sa femme. Padoue, le 10 juin 1817.

214. Je suis arrivé ici, ainsi que je me Tétais proposé, avant-hier au soir.

J'ai toujours cru, et j'en suis sûr maintenant, que Tété est la véritable saison pour la Haute-Italie. Le pays, les villes, en un mot tout se ressemble aussi peu l'hiver et l'été qu'un jardin en novembre , pendant les brouillards et la boue de cette saison, ne ressemble à ce même jardin au mois de juin. On ne se fait pas une idée de la beauté du pays ; toutes les plantations , tous les arbres qui chez nous souffrent du froid ,

voYAr.r, A Mvot iim; (isi-;). £.j

de la bisr vl Ac la [xm^sièrr , tMi piciiir vt'jjj-lalion ; tous Irg (■JKiinps couvcrls de Heurs, tous tes tristes |)(;lits jardinets de la Iheiila remplis de roses et de jasmins, pleins (roranjjers en llt'iir; (ouïes ces maisons qui avaient un aspect de délahr»-nienl , ouverles el présentant des lialiitations charmantes; en \\\\ mot, tout est beau mainlenanl. Venise; vu(; en juin et Venise vue en d('ceml)ie soni deux villes différentes; la chaleur y est modérée par le voisina^;»; de la mer : tous les soirs il s'élève une hrise qui rafraîchit et ne refroidit jamais ; on a chaud le jour comme chez nous, pendant ces belles journées d'été où il n'y a pns d a[)parence d'ora^je. La place Saint-Marc est reujplie de {jrandes lentes; tout le peuple est dans les rues jusqu au jour; les cafés se ferment à cinq heures du matin; la Giudecca et le Grand Canal sont couverts de {jondolcs. Je me suis promené hier dans Venise comme dans une ville des Mille et une Nuits. Les femmes n'ont plus les mains rouges ; les nez blcufi ont disparu, et la seule vilaine chose que j'aie vue, c'est l'aspect printanier de ces horribles fées que l'on rencontre partout, les cheveux gris flottant au gré du vent, et toutes ayant des bouquets de roses ou même une seule grosse rose attachée sur leur horrible tignasse. Je ne puis m'empêcher de vous envoyer le croquis très-ressemblant de l'une des nymphes des lagunes, qui était coiffée, à la Ictli-e, comme vous le verrez.

Covigliajo, ce 12 juin.

215. Je vous écris , ma chère amie , de notre dernière couchée avant Florence. Le local où je me trouve me rappelle les charmes de beaucoup de nos quartiers généraux dans les Vosges; il y a ici une seule et très-mauvaise maison; madame l'Archiduchesse a une chambre ; moi , une avec Floret ; madame de Khuenburg, un galetas à côté de sa maîtresse, sans portes ni fenêtres ; le reste de la suite couche dans les voitures. Je ne sais qui a fait la première disposition du local, mais certes on ne pouvait en choisir un plus mauvais. Nous sommes au milieu des Apennins, et on ne se douterait pas que ce lieu

appartient à la l)clle Italie, si la forêt qui nous entoure n'était une foret de chàlaip;niers.

Nous sommes partis hier matin de Padoue et nous avons couché à Ferrare , où nous avons été reçus par trois cardinaux. Le chemin de Padoue jusqu'à Rovigo est superbe; nous nous sommes arrêtés en route pour voir un beau château (Gattajo) qui appartient au duc de Modène. Un riche seigneur nommé Obizzo a eu la fantaisie de le lui léguer par testament, pour constater sa preteiiti'on d'avoir appartenu à la maison d Este. Le lieu est curieux par lui-même et par les belles et nombreuses collections de tout genre que le dernier possesseur y a rassemblées. La route de Rovigo à Lagoscuro, lieu où on passe le Pô, est détestable; on se noie dans la poussière d'une digue étroite pour ne pas se noyer dans le Pô. Ferrare est superbe; il ne lui faudrait que quatre fois plus d habitaiits pour être passablement remplie; nous y avons trouvé le duc de i\Iodène. Le cardinal légat nous avait arrangé un concert dans la grande salle de théâtre, ne pouvant nous donner un spectacle qui, faute de spectateurs, n'a lieu que par hasard une ou deux fois l'an. La salle est plus belle que celles de Vienne ; elle peut contenir trois mille personnes et ferait honneur à une grande capitale. Nous avons quitté Ferrare ce matin à cinq heures. Le cardinal légat de liologne nous a donné un élégant et très-bon déjeuner à l'Université , lieu célèbre et magnifique. Le directeur de la Bibliothèque est digne de sa place ; labbé Mezzofanti parle trente langues, et toutes comme s'il était des trente pays. Je l'ai entrepris en allemand, et je défie qu'on ne le prenne pas pour un Saxon. Il n'a jamais quitté Bologne et n'a jamais eu de maître. Je lui ai demandé comment il s'y était pris pour se mettre au fait des inflexions de la langue. «Les inflexions, m'a-t-il répondu, ressortent toutes du génie des langues; j'ai su par la grammaire que telle lettre se prononce de telle manière ; j'ai lu et compris dans trois mois, j ai parlé dans six, et depuis j'ai pris de mes conversations avec les Allemands des différents pays ce qui m'a plu. J'en ai lait de même avec toutes les langues; il n'y a que celle des Indes et le chinois qui m'embarrassent un peu , car je n'ai

V()YA(;r. A I.IVOJ IIM-, (1817). 25

j;iiiiais pu canscr ni avec nu iiiaiidaiiii ni avec un hralnninc , (le soih' <|n(> je ne suis |)as Iticn sûr di' mrlro (-levé an-dcssus (le la |ii°(in<)n(-iali()n <ln vtil;;air(>. n J'ai lail un acte fl'liuniililé inl«'iit'ni(> , cl je u\v. suis trouvé \nvu mais à cdIô du Ijiltliollit;cairc de I5olo;;nc.

Florence, ce 14 juin.

210. Nous .sommes ici depuis hier onze heures du malin. Il me serait dillicilc de vous dire le {jeiirc d'impression que Florence doit nécessairement produire sur tout liommc qui aime les belles et grandes choses. Tout ce que j'ai vu juscju'à cell(^ heure surpasse de beaucoup mon attente. Grand Dieu! quels hommes que ceux des temps passés!

.Vai parcouru liier la galerie dans les salons du palais Pilti et l'Académie des beaux-arts , ainsi que la fabrique de pielra dura. Aujourd'hui, j'ai vu la grande galerie. J'y retournerai tous les jours que je passerai à Florence. J'avoue que je la trouve préférable, telle qu elle est, au ^lusée tel qu'il était. On ne se fait pas une idée de cet immense trésor en toutes choses ; le local est magnifique, et surtout parfaitement adapté au sujet; la galerie du palais Pitti est la quintessence du beau, et la grande galerie est belle comme celle du palais. La Vénus de Médicis est infiniment mieux placée qu'elle ne l'était à Paris. Elle est, avec quatre autres statues magnifiques, dans un salon rond , avec le jour d'en haut. Il y a dans cette même salle sept ou huit Raphaël, plus beaux les uns que les autres. II y en a un entre autres qui représente la maîtresse du peintre , et qui est inconcevable. Je prétends que le grand -duc est l'homme le plus riche de la terre. Tous les monuments laissés ici par Léopold sont dignes des Médicis; plusieurs même les surpassent.

Le pays est magnifique , plus cependant, à mon avis, comme culture que comme site. La ville est située sur le revers des Apennins, dans un vallon que forme l'Arno. La terre n'est pas très-bonne, et cependant la culture fait de la Toscane l'un des pays les plus productifs du monde. 11 serait parfaitement su-

perflu d'essayer de compter les lieux habités que l'on voit de chaque hauteur. Outre des centaines de villes et de villages , il se trouve entre Florence et Pistoie, que l'on voit d'une fenêtre, plus de quatre mille maisons de campagfne et habitations isolées répandues et disséminées de toutes parts. Le climat est divin ; il fait une grande chaleur de onze heures à cinq heures. La matinée , la soirée et la nuit sont comme il fera probablement un jour en paradis.

Ce 18 juin.

217. J'ai été avant-hier à Pise, et j'en suis revenu hier. Trois ou quatre orages très-vioients dans la journée ont un peu gâté l'illumination , qui n'en a pas été moins magnifique. Pise en elle-même est très-curieuse. H y a trois édifices, l'un à côté de l'autre, qui sont tout ce qu'on peut voir de beau : la cathédrale, la Tour et le Baptistère de Saint- Jean. Un quatrième les surpasse de beaucoup. Les croisés ont ramené à leur retour des vaisseaux chargés de terre de la Palestine. lis en ont rempli un champ, qu'ils ont entouré d'un bâtiment formant un simple corridor spacieux dans lequel ils ont placé leurs tombeaux. Ne pouvant mourir sur la Terre sainte, ils ont voulu être ensevelis dans cette même terre. Le lieu s'appelle le Campo Santo. On n'y enterre plus qu'avec une permission spéciale du grand-duc , et il y a plusieurs tombeaux modernes. Les corridors servent maintenant de Musée. On y rassemble tout ce que l'on déterre dans les environs de Pise, et l'exploitation est considérable.

Les dernières nouvelles de Lisbonne nous apprennent que le Gouvernement a envoyé deux vaisseaux, destinés à l'escadre de Madame l'Archiduchesse , pour aller bloquer Fernambuco, et il a très-bien fait. Ceci fera toutefois que la remise sera retardée de trois ou quatre semaines. Je revire donc de bord. J'attends dans deux ou trois jours les premières nouvelles de Rome. Je partirai (si je fais ce voyage) , dès leur arrivée, pour cette ville, où je resterai dix à douze jours, et je reviendrai à Florence. J'accompagne Madame l'Archiduchesse à Livourne.

VOYAr.E A I.IVOI'IINI-. (isn). n

Si l'escadre <lrvint l:»i<l(r au (IcIj du I T) juillet, je remels l'airaire âv In reinist; à M. (IKII/,, et j(; serai, ainsi fju<î je vous l'ai (lit en partant, du 22 au 24 juillet à Vienne. Je suppose que rt5vénenient de l*'ernaml)uc<) lera {jrand Lruit à Vienne, et que nos causeurs s'en occuperont comme si cette ville était entre Purkersdorl cl Sic(|liarlskirch('n. 11 parait (pie I émeute n a pas fait de pro{jri:s, et les mesures pour la réprimer paraissent tr(3s-l)ien prises. L'action n'influe, du reste, pas autrement sur le départ de Madame rArchiduchesse que par la nécessité d'équiper à la hâte deux nouveaux bâtiments pour la transporter, ou plutôt pour compléter son escadre. Je vous prie de dire ces laits aux trompettes de la bonne ville de Vienne.

Mon voyage ici est, au reste, un grand et incalculable bonheur. Je n'ai pas d'idée comment la grande crise que cette nouvelle complication prépare se serait passée si je n étais présent ici et sur les lieux les plus rapprochés possible. Si mes bons amis à Vienne crient pour ou contre mon boidieur , certes je dois avoir la conviction, moi, que je fais ce qui est bien et juste, et surtout dans le moment utile, le seul où de grandes choses peuvent se faire. Ma présence en Italie est d'une influence incalculable sur la marche des affaires; si je pouvais concevoir quelque vanité de ce que le Ciel m'a aidé à faire dans les dernières années, j'aurais droit de la puiser dans le rôle que je joue dans cette intéressante partie de l'Europe. Le Souverain de toute l'Italie ne pourrait pas être accueilli comme je le suis ; tout le bon parti , — et il est immense , — se serre autour de moi ; il m'accorde une confiance entière et n'attend son salut que de moi. Les jacobins se cachent et me regardent comme une verge qui les menace. Si j'ai jamais été inspiré dans un parti que j'ai pris, c'est en me décidant à venir ici, et vous avez été témoin que je l'ai pris en un quart d'heure de temps.

Ce 20 juin.

2 18. Hier nous avons passé une soirée charmante , arrangée C!i tout petit comité chez madame d'Appony pour y faire chanter la Catalani. Les deux archiduchesses y sont venues, et toute notre suite. Elle a chanté de manière à rendre folle toute la société. Elle avait toute sa voix, et vous eussiez été en étit de béatitude comme nous l'avons tous été. Assurément, si la Sainte Vierge se mêle aux chœurs des bienheureux, elle doit chanter comme cette femme, qui n'est pas vierge.

Ce n'est que dans deux ou trois jours que je déciderai mon voyage à Rome. Le Saint-Père est toujours ki mal qu'il ne peut pas songer aux affaires, et comme ce n'est que pour eu faire avec lui que je m'y rendrai, je dépends, grâce à Dieu, de ses facultés bien plus que des miennes.

Ce 28 juin.

219. Mon voyage à Rome devient non-seulement tous les jours plus problématique, mais il est très-probable que je ne le ferai plus. Le Pape, bien qu'il soit en état d'être transporté de Gastel-Gandolfo au Quirinal, ne paraît plus capable de se charger du moindre travail, et comme je n'irai à Rome que pour affaires, je ne m'y rendrai que si je puis remplir mon but.

J'ai fait hier une course charmante. A trois milles de la ville se trouve une montagne sur laquelle était bâtie l'ancienne ville étrusque de Fesulse, maintenant Fiesole. 11 yaquelques restes d'antiquités ; on voit les murs de l'ancienne ville, qui remonte jusqu'au temps de Porsenna ; on découvre dans un champ d'oliviers les restes d'un amphithéâtre , couvert aujourd'hui par des éboulements de terre. Sur un monticule plus élevé sont les restes d'un temple de Bacchus transformé aujourd'hui en chapelle. Il serait difficile de voir un site plus magnifique. Florence avec ses innombrables villas est sous vos pieds; vous découvrez tout le vallon de l'Arno et les vallons qui conduisent à Pistoie et à Volterra. C'est là, dans cette

VOYAOF A MVdl'IlNi: (IHn). Î9

inrinr ville, <|ii<' (laliliiia a c\r. drlail, et <|ii(' co |)r('ciir-.»Mir (lu Nain jaimo* i\v. iioirc temps a cessé de meiiaeer jiis(|irù l'exisltiitt" <lc la IU'|)nl»li(|iie. Heaucoup de souvenirs anciens et modernes se i-altaclienl à <'<• lieu , eoninie à tout le sol (ine l'on foule ici.

Une chose reniarquaLle dans ce pavs-ci, c'est le {jeiire de culliiic (|wi exisl<' piiriiii le jx-uple. Il n'es( j)as un paysan (iiii ne paile .sa laufjue avei- lonlc la recherche et toute ré.'é;janc{; d'un acacK'micien tic la Ciusca. Il est curieux de s'enlrelcnir avec ces hraves (jens; c'est le Ian{];age des salons; point de jar(;on, pas de ces cris ni de ces clans de voix que l'on entend dans le reste de l'Italie. Un vi/jneron qui avait l'air d'un deminègre m'a servi do cicérone. Cet homme m'a tout raconté et tout expliqué comme pourrait le faire un antiquaire.

Parmi les choses qui m'ont le plus frappe sont les détails de l'éjjlise de l'Annunziata, la première qui ait servi de réunion à Tordre des Servitcs. Cette église n'est pas très-grande, mais belle et infiniment riche en marbres. Elle possède des tableaux de premier ordre, et on y voit, entre autres choses, comme dans tous les couvents de l'Italie , une cour intérieure entourée d'un corridor ouvert où tous les cintres des cntrc-colonnements sont peints à fresque par Andréa del Sarto. II y a là une quarantaine de tableaux qui représentent la fondation de Fordi e , et tous d'une inconcevable beauté de dessin et de composition. C'est également là que se trouve le supeibe tableau de la Vierge avec l'Enfant Jésus et saint Marc, qui est gravé de toutes les manières. L'un des cintres représente le triomphe de la Vierge; elle est assise sur un char traîné par un lion et un mouton, idée charmante, si riche et si simple à la fois. Ee char est entouré d'anges avec des figures idéales. Ces tableaux ont été payés dans le temps vingt écus pièce. Les individus qui les ont fait exécuter ont eu soin d'y faire peindre leurs armes. Leurs descendants ne doivent assurément pas regretter la dépense. Les fresques sont parfaitement conservées. Dans

* Le Nain jaune était, comme on le sait, une feuille satirif|iie de nuance républicaine. (Note de l'Edileuv.)

ce climat rien ne dépérit, quelque exposés au grand air que puissent être les objets. Il suffit d'un bon peintre et d'un toiJ pour que les tableaux passent à la postérité.

Dans l'église de la Croix se trouvent les monuments des grands bommes. Galilée a un beau tombeau , et la comtesse d'Albany y a fait élever à Alfieri un superbe monument, exécuté par Canova. C'est une femme colossale, qui représente l'Italie et qui pleure sur sa tombe. Le tout est plus grandiose que beau. Je connais beaucoup de cboses de Canova bien mieux conçues, et qui parlent plus à l'âme. H y a dans cette église des tableaux magnifiques , entre autres un Jugement dernier ^dx le Bronzino , inconcevable comme exécution. Le Christ , placé sur un tertre , tend la main à des élus qui sortent de la tombe à ses pieds. Le peintre a eu soin de s'y placer avec sa femme et sa fille. Il paraît avoir été sûr de son fait. Si tout ce qui entre en paradis ressemble aux figures .qui sont sur ce tableau, il serait dommage qu'il n'y eût plus ni pinceau ni palette. J'ai vu, je ne me souviens plus dans quel lieu, — à Padoue, je crois, — un petit tableau qui m'a frappé par sa belle pensée. Le Christ est placé d'un air triomphateur et simple à la fois , tenant la croix élevée au milieu d une vaste grotte. C'est l'entrée des limbes. A la droite du tableau sont les patriarches , pleurant de joie et de respect. Saint Jean- Baptiste appelle à lui une foule d'âmes qui sortent de toutes parts de l'intérieur de la grotte, et leur montre la croix. Il règne dans ce tableau une inspiration qui est magique. Ce n'est plus le Christ souffrant sur la croix, mais le Christ ayant triomphé de la mort , et faisant partager son triomphe aux âmes des justes qu'il fait entrer dans son royaume. L'attente et le bonheur sont également peints sur toutes les figures; le Christ seul est serein, et saint Jean plus inspiré que jamais; on l'entend crier dans l'abîme : « L'heure est venue ! »

Je vous ai parlé de peinture ; je passe à la sculpture , et à celle qui, sans produire des chefs-d'œuvre, ne laisse pas d'avoir son mérite. C'est une chose curieuse que de voir les fabriques d'albâtre. Vous commandez un énorme vase aujourd'hui; on vous l'apporte demain. Vous voulez votre busle; un

VOYAGE A LIVOUIINK (ifilT). .11

lioinino voti-i nioiilo (mi terre {jliiisc en flix miiinles, el «l.nis Irois ou qiiiilKî jours vous ;ivc/. \c hiisle «mi ;illiiilr(î |iiii(:iileiiieiil resseiiiMant. KIU s'esl (';ii(, nioulei- iiujourd'hui ; uti lioinine a pris une masse de lerre,el je vous n'-ponds qu'on no pense p;is plus vile qu'il ne lait la (élo, le nez, la hoiulie, etc. Ce sculpteur, qui n'est pas disciple do Gall , m'a prouve;, sans qu'il s'en soit douté, que la doctrine du docteur est vraie jusque dans ses moindres applications. EIlz était à peu près fini , mais il y mancjuait quelque ciiose : mon homme s'avance d'un pas, et d'une main Ixîrmc il enlève au moyen de ses deux pouces quatre ou cinq organes du cerveau , et les llanf|ue sur les mâchoires. Dès ce moment, la ressemblance était irappante.

Ce 29 juin.

220. Je profite du départ du courrier militaire pour vous prévenir, ma bonne amie, que INI. de Maccalon a reçu des nouvelles qui ne laissent plus de doute sur ie départ de l'escadre. Si les vents la protègent, elle sera à Livourne vers le i5 juillet. Ce même courrier lui a apporté trois décorations de l'ordre de Sainte-Elisabeth : Tune pour Madame l'Archiduchesse, l'autre pour notre Impératrice, et la troisième pour TOUS. Comme le cordon est 7'ose, l'air de la mer a tellement i^ait disparaître cette nuance tendre que les cordons sont arrivés ici un peu moins que paille. Il en fait faire de nouveaux, et je vous transmettrai votre décoration dès qu'elle sera redevenue rose. Comme vous aimez les pompes de ce monde, vous aurez une bien grande joie de celte nouvelle. Je suis sûr que Léontine * sera plus charmée que sa maman de ce ruban, et qu'elle aura un beau moment en l'acontant à sa bonne que maman a un beau ruban. L'ordre, au reste, est superbe. Il ne se donne ordinairement qu'à des reines ou aux princesses du sang-.

Je crois ne tous avoir jamais parlé de mon œil. Il fait ici en nn jour les progrès qu'il n'eût point faits en huit à Vienne. J'en

* Fille (le l'auteur, plus tard comtesse de Sandor. (Note de l'Éditeur.')

suis très-content, ainsi que du médecin, qui commence à faire fureur à Florence. Il sauve tous les jours quatre ou cinq yeu.x; on est plus arriéré ici dans cet art qu'on ne peut se l'imaginer. Presque tout mal d'yeux un peu grave mène à la cécité, non pas faute de bons yeux, mais par celle des médecins. Jauger* m'a raconté à ce sujet des faits surprenants. Figurez-vous qu'ils ne connaissent pas un seul des instruments ni des moyens curatifs adoptés par le monde entier depuis trente à quarante ans. Un autre fait singulier est celui que les pauvres font tout ce qu'ils peuvent pour devenir aveugles; car, ici comme à Rome, ce sont les aveugles seuls qui peuvent exercer la profession de mendiants. Jreger a proposé à un homme de lui rendre la vue ; l'homme lui a demandé s'il se chargerait également de son entretien.

J'ai acheté deux jolies choses : une charmante copie de la Vénus de Canova, et un énorme vase d'albâtre d'un bon marché ridicule. Quand je veux acheter autre chose, on me renvoie à Rome, et comme je n'irai pas , je n'achèterai rien.

Poggio Impériale, ce !«■' juillet.

221. Voici votre décoration de l'autre monde, ma chère Laure. Vous aurez uniquement un nouveau cordon; car celui que vous recevez aujourd'hui est devenu hortensia, de rose qu'il devait être , et certes le rose n'a pas besoin de devenir plus tendre que la nature ne l'a déjà fait. Je vous envoie votre décret, avec une traduction en langue française à laquelle Mercy et moi nous nous sommes amusés hier. La tournure des phrases est tellement originale, que nous avons taché de la conserver le plus possible. Il faut que vous répondiez à la Reine. La décoration, qui date de 1801 , semble remonter, vu sa forme, à l'an 801, c'est-à-dire au temps de Charleniagne.

he marquis de INIaccalon m'a remis hier, pour la signature du contrat de mariage, un médaillon avec le portrait du Roi

* Le docteur Frédéric Ja'{;er, célèbre oculiste de Vienne, a été pendant ùe longues années le médecin particulier de Melternicli, et a survécu à ce dernier.

(^Note de iÉditew.)

V()YA<;i, A I.IVOI KM. (IKI-J). 33

pntniii-c «le I»rll«'s |»icir('s, ncii-^ si :iIÏi(miscmiciiI |i('itil t|ii'il ne me \ A |i;is hilss»'-. Le |)i'in(iT, (|iii |):ii;ill i\v |)iis ru rire un, ;i \(iii'ii laiic sonriic S;i Miijt'st('' Tri's-I'idclc. Il lin a Icjli imcmI ouvert la bmiclu' (|iril s'est vu l'.)i-cc de l'aire voir les dents ou la lan{;ue. On voit les dénis d'en haut comme une (jrossc houle d'ivoire couehée sur une lan{;ue |)<»ur lo moins aussi épaisse, 'l'ont n>e prouve que la flolle doit élre rendue en Iniit à dix jours à Livonrne. Nous irons alors, sans plus farder, nous y étalilir jusqu'au moment de l'einharquement , et je prendrai ma itniic par Modène et [*armc pour vous revenir e( p(Mir mo préparer à être grand-papa.

Mettcrnitli à sa HIIl- Marie. Florence, ce 3 uillet.

Îi22. Voici le temps qui avance bien, ma bonne et chère Marie. Je suis à attendre l'arrivée de cette diable d'escadre comme le Messie, pour être rendu à ma liberté, ou bien pour la reconquérir en remeltant la clef de l'hôtel à M. d'i^lltz. Tout prouve cependant qu'elle sera ici dans les environs du 10 de ce mois. Nous passerons quatre ou cinq jours libres à Livourne , et puis, vogue la galère ! II parait que la Cour féminine portugaise arrivera , ce qui met très-fort en doute le voyage des dames au Brésil. l'armi ces dames, madame de Khuenburg est excellente et de la plus agréable société; madame de Lodron est grande et madame de *** laide. Toutes deux sont bonnes. Voilà leurs portraits finis. Le vieux Edling va trésl)ien. Sa chute l'a blanchi; il n'a plus que les pommettes des joues olivâtres et véritablement brésiliennes. Il a repris son esprit , avec quelques lacunes seulement. Il m'a demandé , par exemple, hier (il était question de Marie-Louise): « N'est-ce pas, elle est à Paris? » Je lui ai dit : « Mais, mon Dieu, non, elle est à I*armc. — C'est vrai, me dit Edling, j'avais oublié que l'Empereur Napoléon avait acheté Parme ! » Vous concevez que je ne lui ai plus rien dit, car je n'aime pas à perdre mes paroles.

Ma f-anié est très-bonne; j'ai éprouvé de nouveau les perfections de la cuisine de la Cour.

SI DECrElL DE DOCUMEN'IS (1816 ET 1817).

J'ai fait hier soir une promenade charmante. Tout le pays des alentours est une suite de colhnes plus ou moins hautes. Toutes offrent des points de vue délicieux ; toutes sont plantées et trop plantées pour le coup d'oeil. Les arhres sont des oliviers, des figuiers, des hignonias, des catalpas en fleur; tous les jardins, même ceux des paysans, sont remplis d'orangers ; les haies se composent principalement de jasmins et d'autres arbustes fleuris; il y a des clématites grosses comme des roses pompons, des grenadiers couverts de fleurs. Les vignes ne sont pas plantées comme de l'autre côté du Pô ; on plante un cep à côté d'un arbre et on laisse monter la vigne , qui finit par le couvrir plus ou moins en entier ; les grappes ont l'air de tenir à l'arbre. Toutes les plantes ont une odeur double de ce qu'elles ont chez nous, et les gazons, les plantes qui bordent les routes et les chemins, sont tellement aromatiques, que le soir on ne sait plus ce que l'on sent; tout 1 air est embaumé. Ce qui prête au charme de la première partie de la nuit, c'est la quantité immense de petits moucherons luisants que l'on nomme ici « lucioles » . Il en vole des milliaids sur toutes les places couvertes de gazon et autour des arbres. Leur feu est vif et fort comme celui des étincelles que l'on tire au moyen du briquet. La contrée a donc l'air d'être en feu. La lune de Florence , qui , comme celle de Tienne , vient de passer son plein, y est claire comme elle ne l'est jamais chez nous. L'air est calme à celte heure, à quatorze ou quinze degrés , libre et léger. On conçoit que ce beau climat ait produit beaucoup de peintres et de poètes.

Je viens de commander à Rome deux bas-reliefs de Thorvaldsen. Je les ferai incruster dans les deux panneaux du fond du petit salon à la villa , que je mettrai en stuc. Je vous réponds qu'on viendra les voir.

Metternich à sa femme. Florence, ce 10 juillet.

223. Nous voici, ma chère amie, au 10, et nous ne savons pas encore le jour précis de l'arrivée de la flotte. Voici maintenant mon plan de campagne. Je partirai d'ici le 20, que la

VOYACK A MVOrnNH (1817). 8t

mnisc >(>il. (MltMliiti' nu non. .le nnllriii liiiit juins iTici ;'i Nicnnc, t;ir jf ni iiricIciJii nn jonr ;"i Mndrnc, cl je ne veux viiMircr tjiu' (If rni(| licuics dn soir à dix Immiics i\\i nnitin et l;ii^'.('r na^-^cr les {jinndcs heures de clialeni jiendanl (|nc |e nu* reixtserai el <|iie ji; dinoriii. ,]c s<'rai par conséijuent. cliez vous du 27 au 21). .I<' |)asserai trois jours (iancs à Vienne, el je repartirai le i pour C.arlsliad. Si la Hotte arrive d'ici au 20, j'elTeeluerai la remise avant mon départ; sinon, je l'endosserai à iJl/. J liai prohahlement après-tlemain passer viiijjt-quatre heures à ïiivourne, pour y inspeeler les lieux et refiler tout ce rpiil faut pour la cérémonie. F.e temps est si calme , que les vaisscaiiv ne peuvent pas t^iirc heaiicoup de chemin; il faut donc compter pour \c moins sur trois semaines de navifjation et même sur quatre, tandis qu'avec un vent frais on lait la route de Lisbonne à Livourne en quinze ou dix-sept jours tout au plus.

L'Archiduchesse Marie-Louise est ici depuis avant-hier. Nous formons une véritable colonie au Poggio. Il y aurait, au reste , de tpioi y lo^ev trois fois plus de monde encore.

Florence, ce 12 juillet.

22>5. J'irai demain à Livourne. Je vais y préparer l'arrivée de ma princesse ; je partirai d'ici demain à six heures du soir. Je serai à Livourne à une ou deux heures du matin , j'y resterai la joiH'née du L4. Je partirai de Livourne le 15, à deux heures du matin; je serai au point du jour à Pise , que j'ai vue; j'irai au haras de chameaux du (}rand-duc , établissement unique dans son genre en Europe; de là aux bains de Pise, et je dînerai à Lucques, où je passerai le reste du jour. Le Li au matin, je serai de retour au Poggio, ce qui fera que j'aurai beaucoup vu en peu de temps. L'escadre portugaise doit, d'après des lettres de Lisbonne du 10 juin , avoir quitté ce port le 18 ou le 22, ce qui fait qu'elle peut être rendue à Livourne à toute heure. Je serai charmé si elle y arrive tout juste le 1-4.

Voici une anecdote charmante de Charles Zichy fils. Il était le printemps dernier à Parme. L'Archiduchesse l'invita à di-

36 RECri'.IL DE DOCUMENTS (181G ET ISl").

lier. Un fameux improvisateur, Gricci, devait donner une représentation au sortir de table. Zichy arrive le premier, — et pour cause ; — après lui, le cardinal-archevêque de Parme. Ces deux messieurs tournent toujours Tun autour de l'autre sans se connaître. Zichy cependant, devinant au moyen des bas rouges du cardinal qu'il doit être plus que lui, finit par rompre la glace, et se présente lui-même en disant au cardinal : « lo sono Zichy. » Le cardinal de se confondre en compliments, et voulant l'embrasser: « Signor Gricci, ah! signer Gricci, che piacere , che repulozione , che talento; avremmo il piacere di scntirla , d'ammirarla. " Zichy, charmé de voir que son nom produit un effet aussi immense , pressé par le vieux cardinal de lui donner un petit échantillon de son savoir-faire pour charmer leur ennui commun, se débat, ne parle que de ses faibles mérites , de ses services, de la Chambre, de tout ce qu'il a fait depuis vingt ans sans avancement ! Ce n'est que l'arrivée de Marie-Louise qui a mis fin à la scène. C'est ellemême qui m'a raconté aujourd'hui l'histoire.

Poggio, ce 17 juillet.

225. Je suis parti d'ici le 14, à six heures du soir, avec MM. d'Appony et de Maccalon, le fidèle Floret, l'aimalde îludelist et le prince Jablonowsky, qui venait d'arriver de Naples. Nous étions cinq carrossées. Nous sommes arrives à {rois heures du matin à Livourne. Comme nous avons tous le talent de dormir en voiture, aucun de nous n'avait envie de se coucher. Il faisait beau, frais, et nous avions la perspective d'une journée très-chaude. Nous nous sommes donc décidés à al!er voir le port et tout ce qui devait nous exposer au grand soleil. Nous avons débuté par monter sur le beau phare qui est au bout du nouveau môle. Nous y avons vu les premiers rayons du soleil dorer les rochers de l'île de Gorgone, de Capraja, de la Corse et de l'Ile d'Elbe. A deux milles en mer se trouvaient l'escadre américaine qui a quitté aujourd'hui la rade de Livourne, deux frégates napolitaines et un brick que le Dey d'Alger vient d'acheter à Livourne pour venir enlever , dici

VOYACi: A MVOURNK (lsl7). Hf

|)(Mi , 1rs sujets t()S(';ms en |ilciiic iiicr. Le coup (Td-il ('lait Iiiii(;iiilli|ii(>. (îoij'oiK* (>^l 11 |)(Mi |)ics à (|iiiii/.c iiiillfs de dislaiit'O : <■<' i»\vsl (|ii'uii {jrimd niclicr li;ilnl('- |»;ii- (\i'-< |i<(liciirs et UIK» fîiihlo (;:niiis()ii loscaiic. C.apriija rt h; cap ()ors(; se noyaient dans la (•laii('' dn malin de nianièrc à pouvoir di>.(in- {jncr chaque vallon; on di->(in;;in* Fort l)ien l'ile d l'^llie , mais l'oito-Fenajo csl (roj) à (leur d'eau pour qu'à cette distance on puisse l'apercevoir. Je n'ai pu voir celle fie sans penser à mon réveil l'oicé le 5 mais 1815, par suite de la nouvelle du dép;ut de INapctli'ou. Apii^s avoir parcouru loule la pailie du ])ort, nous sommes rentrés chez nous. Chacun de nous a pris «]uel(]ues !ieur(>s de rej)os; à midi, nous avons couru les houtiques , dont celle de Micheli est la plus belle et, sans contredit, la seule de son espèce dans le monde. C'est là que se vendent les plus beaux albâtres et des marbres ma^jniljques. On ne peut plus voir ceux de Pisani quand on a examiné tout ce qui sort de la fabrique de Livourne. J'ai acheté plusieurs choses charmantes à des prix inconcevables, vu leur travail. J'ai visilé les lieux ovi s'effectuera la remise de l'Archiduchesse. Nous avons dîné à la première auber^je, qui ne répond pas à ce titre, et à six heures du soir nous nous sommes embarqués pour foire une visite au commodore américain. Pour éviter les coups de canon , je ne me suis pas fait annoncer , et je suis resté à bord jusqu'après le coucher du soleil, où on ne salue plus. Le vaisseau-amiral est de quatre-vingt-quatre canons et l'un des plus beaux vaisseaux que j'aie jamais vus. Les Américains, qui entrent en forte rivalité avec les Anglais, ont dû leurs succès dans la dernière guerre à la nouvelle construction de leurs vaisseaux de ligne jusqu'au port de quatre-vingtdix canons. Ils sont construits en frégates sans gaillards ; ils sont fins voiliers comme les frégates et peuvent par conséquent atteindre celles-ci , qui ne dépassent pas en Angleterre la force de quarante-huit canons. Ils évitent avec la même facilité des vaisseaux de ligne d'un port supérieur au leur. Le commodore nous a reçus avec beaucoup de distinction ; il a fait mettre surle-champ tout l'équipage sous les armes, et il m'a montré son vaisseau jusque dans les plus petits détails. Il est d'une tenue

et d'une propreté admirables; je ne sais si sous ce rapport il no surpasse pas même les vaisseaux anglais ; d'un autre côté , la tenue des équipages ne vaut pas celle de ces derniers. Le Commodore est grand amateur de beaux-arts et de belles bétes. Il a dans sa cabine des tableaux, entre autres une copie du portrait du Pape Jules II d'après Raphaël , et dans les entreponts et sur le tillac , des gazelles d'Afrique et un gros ours du Canada. Dans l'entre-pont, où mangent les équipages, il y a sur chaque table une pyramide de seaux extrêmement propres qui contiennent la boisson pour ces mêmes équipages et une Bible distribuée gratuitement par la Société biblique de Bostoiî. La maladie biblique a gagné les deux hémisphères. Après avoir quitté la flotte, nous avons de nouveau couru les boutiques, que les principaux marchands avaient eu soin de faire particulièrement illuminer. Nous nous sommes couchés à onze heures , et à six heures nous étions en voiture pour aller à Lucques. Livourne est une belle ville , ou plutôt elle a une belle place et une belle rue. H y a cohue dans cette rue, et elle ressemble à un marché fort couru. J'ai vu la synagogue, la plus belle de l'Italie (il y a à Livourne douze mille juifs, qui y jouissent de grands privilèges). J'aurais voulu aller visiter le Lazaret de la quarantaine ; je n'en ai pas trouvé le moment-

Je suis arr vé à Lucques à midi. La ville est vieille et rien moins que belle ; le pays est un des plus charmants que l'on puisse voir. Lucques est située dans une petite plaine, au milieu de hautes montagnes belles de formes et riches en végétation. Les oliviers les couvrent jusqu'au sommet. Le pays n'est point entrecoupé comme dans d'autres parties de l'Italie, et le sol est excellent. A deux heures , je suis allé à Saltoccbio, villa qui a appartenu à M. Ganamy, qui était Técuyer de Madame Elisa, et pour cause ; elle est charmante. A deux mille pas de là est Marlia, lieu véritablement divin, que Madame Élisa a fait bar et planter. La maison rappelle les châteaux les plus confortables de France. Le jardin est planté à 1 anglaise et l'est à merveille ; il est grand et offre un aspect peu commun, peut-être même unique dans son genre, car je ne

VOV Aci: A l.l\ n|i|i\ i; (IMT). 99

<(iiiii;iis i»:!'! (liiiilic |;ii<lm ;i l';iii;;l;ii>c m dcci de-, .\l|tc-., jiIiiiiUi avec lin lii\f |iiii(il <l ailnc-. <'l de llciiiv», cmiIkiiic^ ; il y a, par cxciiiplc , des Ii()m|ii('I.s ciilicrs de inaj^nolia^. Le < liiiial de Lii('(|ii('s est iiiliniinciil. plus duiix (|U(> ccltii (le l'Ioiciu'c ; il V a moins <r('\c('s de (-lialcnr |)rndant l'éli; cl jamais de lioid an delà d un on din\ (lcj;it''s an-dcs>on-> de /cru durant riiivcr, de sorlc <pu' les jdanlcs dclicalcs y prospèrent en pit-in air. Après notre tonnu'e dans les jardins, nous avoiisdinéà Marlia, on j'avais invité les premiers personna{jcs de Lucqiies. Nous nous sommes mis en roule à six heures du soir, et nous étions rendus à Florence à minuil. On ne peut employer ni mieux ni [)lus agréablement deux journées.

Ce 2:î juillet,

22G. Ij'homme propose, chère amie, et Dieu disj)Ose! Voilà cette diable de flotte qui arrive tout juste huit jours trop tard. Un courrier arrivé ici hier de Lisbonne, en quatorze jours , nous informe qu'elle a mis à la voile le 6 de ce mois. Elle peut arriver demain, après-demain, comme dans liuit ou quinze jours , selon qu'elle aura le vent. Il est probable qu'elle ne mettra pas plus de trois semaines à faire la route, et elle sera dans ce cas du 27 au 29 à Livourne. L'embarquement de rArchiduchesse ne peut pas avoir lieu avant sept ou huit jours après son entrée en rade ; il faut laisser passer trois à cinq jours povn* le ravitaillement et rembarquement des effets. Je vous ai mandé dernièrement que si je n'avais point de nouvelles le 22 , je partirais le 25. Aujourd hui , je n'en vois pas la possibilité. Ce ne sont pas les cérémonies qui pourraient me retenir, autrement que par un simple motif de décence, mais les affaires. Il faut que je voie le commissaire portugais, et je ne puis pas m'en dispenser, parce qu'il a des commissions pour moi, et ne pas les attendre au moment même de l'arrivée serait, sinon impossible, du moins très-difficile.

Ce 26 juillet.

227. La bienheureuse escadre vient enfin de mouiller à Livourne. Elle a été signalée et reconnue hier à midi, à la distance de vingt milles. Elle est entrée en lade à deux heures et demie.

D'après mes calculs, il lui faudra dix ou douze jours pour se ravitailler. Je pars, en conséquence, encore aujourd hui pour les bains de Lucques, où je serai ce soir à dix heures. Je commencerai ma cure demain , et je ne Tinterromprai que pendant les deux jours que je passerai à Livourne pour finir ma besogne. Ces jours dépendront de la question préalable du ravitaillement des vaisseaux portugais.

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