‹ Mémoires (volume 3)Chapitre 12 sur 74 · AUX EAUX DE LUCQUES · texte numérisé non relu

AUX EAUX DE LUCQUES

EXTRAITS DE LETTRES PARTICULIERES ÉCRITES PAR MïïTTEP.:;iCU A SA FAMILLE, DU 28 JUILLET AU 29 AOUT 1817.

228. Description de Lucques. — 229. Affluence d'étian[;ers. — 230. Visite à l'Arcliiduchesse, à Livourne. — Arrivée de l'amiral anjjlais Penrose. — - Description des vaisseaux portu{;ais. — 231. L'acte de la remise. — ]\Ictternich prend confjé de l'Arcliiduchesse, — 232. Le vaisseau de l'Arcliiduchesse met à la voile. — Marie-Louise. — 233. Départ de Melternicli de Lucques.

Metternich à sa femme. Bains de Lucques, ce 28 juillet.

228. Je suis ici dans le plus charmant endroit du monde. La route de Lucques aux Eaux traverse le vallon le plus pittoresque qu'on puisse voir. Les montagnes qui le bordent sont hautes comme les Alpes de la Styrie. (J'en excepte les cimes , couvertes d'une neige éternelle.) Un torrent majestueux le traverse , et la plus belle route qu'il soit possible de voir nous mène, à la distance de quinze milles, aux Bains et aux Eaux, J'habite, dans la partie que l'on nomme villa de

AUX r.Airx i>K i.itrotiKs (ihi-). 41

I{:i(;iii , uiH* inaisoii (|ii l'Ii^a :i ImiI Icitiroii |)liifnl :ii'i°:iii(M>r |ii)iir «'Ile ; r\'s\ vous (lire (|ir<'ll<' est (-oiilorliiMc «•! Incii siliu'-c. J';ii iiM It.iiii <l.lll^ l:i iiiiiisDii inriiic cl les (>:iti\ |m>im' Ii(iii'*> à coh;. A un iiiillc (le là sont les htKjiii caldi ; on s'v (ail poricr en cliaiie (|iiaii(l «m veuf : <-\'st un spcclaclo curieux (|uc celui «le la (|uanli(('' (le cliaises ouvertes ou feruices qui traversent un (;raii(l hois de clialaijjniers et une niontafjue très-mide. J(î ne ])(Mix «•omparcr Ic^s siles «ju'à ceux de la Styrie ; ajonl(v.-y la véj;élalion d{> Tltaiie, et vous enilxdlirez l)eauconp le taitleau. L'air e^t e\(('ll(Mi( ; il ne lail ni Iro]) cliaud ni îroj) Iroid ; les e(al)lisseni(Mi(s pour les hains sont très- bien entendus et cxécnli's avec luxe ; tout ce qui chez nous serait en bois est ici du plus beau marbre de Carrare.

Les nouvelles que je viens de recevoir de Livourne ne me laissent (juère supposer que rembarquement puisse avoir lieu avant le 15 août. Tout me prouve aujourd hui que les Portu- {jais sont les gens du monde les plus lents. Les vaisseaux ont besoin d'une foule de choses que le Gouvernement de Lisbonne n'a [)as eu le temps de se procurer, vu qu il n'a eu que huit mois de temps devant lui. L'amiral demande dix jours pour se ravitailler; je lui en accorde vinp^t, ce qui nous mène au 15 août. Si (cl est le cas, je lâcherai de finir mes eaux avant de quitter Livourne, et je partirai de ce port droit pour Vienne. Si l'amiral est, contre mon attente, pi j expéditil', je mettrai un intervalle de deux jours dans ma cure.

Ce 2 août.

229. Ma maison est remplie d'étranjjers : j'ai aujourd hui chez moi 1\I^L de Maccalon , de Navarro et de Mello; Wallmoden et son frère, et d'Aspre ; Louis Kaunitz et Golo^vkin ; l'abbé Jùstel et deux peintres. Aussi ai-je été obligé de prendre une autre maison pour loger tou t ce qui ne trouve plus de place dans mon palais. Tout ce monde est enchanté du lieu ; ils prétendent tous que rien n'est plus joli , et je suis du même avis. Je trouve que l'existence d'un prince de Lucques est sans contredit l'une des plus heureuses e'i des plus à envier.

Ce petit pays a tout et rien de trop; il renferme une ville, un château de plaisance, un bain, un port de mer, un lac, une rivière, etc. Vous voyez que l'embarras des richesses n'est pas excessif, que celui du choix ne saurait se présenter ; en un mot, que raml)ition et les jouissances ne pouvant jamais porter que sur un objet , la première doit toujours être bornée et les secondes tournent en constance.

Livourne, ce 10 août.

250. Je suis arrivé ici à huit heures du soir. J'y ai trouvé toutes les Cours et quatre mille étrangers. J'ai élé voir ma Princesse et je suis allé avec elle au spectacle. La salle est mnfjniPique , pas beaucoup plus petite que la Scala , et à cinq rangs de logées. On nous a donné les Orazidc Cimarosa , opéra superbe , mais malheureusement chanté par les horribles Allemandes de la Pergola de Florence, contre lesquelles j'ai déjà exprimé mon courroux lors de mon arrivée dans cette ville. J'ai retrouvé , ajoutée à la troupe , la deuxième danseuse envoyée de Milan.

Je rentre dans ce moment, et je vous écris. La remise se fera après-demain et l'embarquement le jour d'après. Les vaisseaux mettront à la voile le même jour. Je vous donnerai des détails sur ces vaisseaux dès que je les aurai vus. L'amiral Penrose est arrivé ici aujourd'hui, sur un vaisseau de soixantequatorze. Nous avons donc toute une flottille de différentes nations, ce qui embellira la fête par le nombre des coups de canon. Les Portugais assurent qu'ils livreront leur Princesse à leur Prince en quarante ou quarante-cinq jours, à compter du passage du détroit.

Ce 11 août.

J'ai été ce matin sur les vaisseaux portugais. Us sont beaux. Le Jean VI est percé pour quatre-vingt-dix canons ; il n'en porte que trente-six, car partout où il devrait y en avoir un au delà de ce nombre , on a fait une cabine pour quelqu'une des

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(liiincs (le «lildiiiMils (-alilircs (pic imiiisciivovoii-, :ui l!i»'-.il, li";i|»niirlcinciil <\c Miidiiinc rAr<'lii(ln(li('ss(î csl îiiissi soijjnr (|ii(! possiMc ; il c^t s|iii('i(Mi\ cl iiicnlil('> avec lic:iiic(iii|> tic lii\(r. VA\i' il iiii(> lrcs-(;r;iii(lc cl hcilc s;illc ;i iii:ui;;cr, iiii itcaii salon, une ciiainhrc à coiiclici ., un cahiiicl de l(iil(>ll(; cl un Iiam. Outre cela , <>ii a place'' sur le poiil uii<^ Ircs-vasle lente , (|ui rcnlcnneiail lacileinenl trois cents personnes. \^c Snint-Scbaslien csi i\v. niciuc force , et Kltz se trouvera par conséfpient logé comme s'il était ambassadeur de Neptune lui-même. On ne peut se figurer ce que ces vaisseaux renfermeront de monde ; outre les dames autrichiennes, il y a la Cour portugaise, c'està-dire trois chaiges de Cour ; chacun de ces messieurs a sa femme et ses enfants avec lui, et ils ont tous une nombreuse posiéritc ; le grand maître , Caslcl-Mclhor, eu a cinrj. Le père, la mère et les entants n'ont f^it que mettre le cœur sur le carreau depuis Lisbonne jusqu'ici. On a triplé le nombre des officiers de tout grade. Comptez par-dessus tout cela une quantité considéraljle de vaches , de veaux, de cochons, de brebis, quatre mille poulets, quelques centaines de canards et pour le moins quatre à cinq cents canaris et grands et petits oiseaux du lîrésil , et vous devrez concevoir que l'arche de feu Noé n'était qu'un jeu d'enfant en comparaison du Jean VI. Que Dieu garde ce monde voguant de faire naufrage! L'amiral promet bien le contraire ; il s'engage à arriver du détroit en trente-cinq ou quarante jours ; vous voyez que les Portugais savent aussi être prompts.

Ce 12 août.

251. J ai fini aujourd'hui ma cérémonie, et con brio, je m'en flatte. L'acte de la remise a été très-beau et très-solennel. On s'est réuni à onze heures, et un quart d'heure après, la cérémonie a commencé. Elle a duré une grande demi-heure, et M. de Gastel-Melhor a reçu sa Princesse royale de ma main, indigne dès ce moment de toucher la sienne, que les Portugais, hommes et dames, baisent toujours en mettant un genou en terre. A deux heures, nous avons eu un grand dîner qui,

par parenthèse , n'a pas fait honneur au cuisinier de Sa INInjeslé Impériale et Royale Apostohque. A quatre heures , nous sommes allés tous faire une visite à l'amiral Penrose sur VAlhion, superbe vaisseau de soixante-quatorze. L'amiral a donné un très-beau goûter aux Archiduchesses et au Grand-Duc. On a tiré force coups de canon, et le spectacle était très-beau , vu le nombre immense de barques qui ont accompap;né le bateau du Grand-Duc , sur lequel étaient les Princes et les premiers personnages. Tous les vaisseaux de guerre ont rendu le salut royal, ce qui est toujours, à mon avis, l'un des plus beaux spectacles que l'industrie humaine ait inventés. A six heures, nous avons conduit le prince de Salerne et Mgr l'Archiduc à bord de leur frégate, et nous les y avons laissés. Ils partiront cette nuit avec le vent de terre pour Napics.

Ce même Albion s'est fortement battu devant Alger. Le vaisseau ne s'en ressent plus, mais il y a nombre d'hommes à bord qui ont un bras de moins, entre autres le gendre de l'amiral, qui commande la troupe du vaisseau.

Ce 13 août.

Aujourd'hui , à quatre heures , j'ai conduit Madame l'Archiduchesse à son bord. Nous nous sommes embarqués sur la grande barque du Jean VI. Nous avons traveisé le port en étant salués par toutes les batteries de la forteresse, et avec un concours immense de spectateurs. Nous avons mis une demiheure à rejoindre le vaisseau , que Madame l'Archiduchesse a vu pour la prcrnière fois. Elle a trouvé son appartement très-beau, et elle a raison : il eût été difficile de l'orner avec plus d'élégance. Toutes les dames à son bord sont très-bien logées; le reste du monde, comme il peut. A six heures, Madame l'Archiduchesse Marie-Louise est venue nous rejoindre , ce qui a fait recommencer les coups de canon. La mer était couveite de barques, et le plus beau temps a favorisé la fête. A la nuit, les deux vaisseaux portugais ont été illuminés. Leurs feux se dessinaient à merveille sur une mer calme et plane comme une glace. A dix heures, le vent commençant à deve-

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ilir forl ol la iiHT {[r(issi>,-,;iiil l»(airfi»u|t , iioiis nous sommes r<'inI»ai(Hit's hur noire Irclc hàlinicnl , cl ncjus sommes renlrds (liuis le |)orl .

La mer ayani élc bonne tonte la soiré(!, persoinie de la suite delà princesse n'a été malade, excepté l'une de ses (émme.s de cli:iml)i-e que nous ne pourrons pi'obablement point laisser la suivre. Le vent c>l coiilraire, les immenses quantités d'effets et de lialldls duivcnt être ranjjés et mis en ordre, de sorte que l'escadre ne mettra pas à la voile avant vin/[t-f|ualre heures. Je retoiu lierai demain à bord, et y. partirai à trois heures pour mes bains. Avant de monter en V(»ilure, je vous écrirai encore un mot. La seule personne à ])laindre à bord , c'est madame de Lodron. l'Ile ne peut se tenir debout que dans les interstices des poutres qui forment le plafond des cabines. Son lit est tro[) court, de sorte qu'il serait difficiie qu'elle n'arrivât pas courbée par tes circonstances , faute (!e l'clre par tàgc, au Urcsil. Ju{joz de ce qu'elle sera au retour.

Bains de Lucques, ce IG août.

Ii52. J'ai pris congé de mon Archiduchesse. L'escadre a mis èi la voile hier matin, à cinq heures et demie ; avant dix heures on l'avait perdue de vue: voilà donc nos pauvres dames livrées à leur destinée. Marie-Louise est partie hier de Livourne après le départ de sa sœur. Elle est arrivée ici à midi ; elle a diné chez moi et est allée coucher à i\Iar]ia, doù elle est repartie ce matin par la route de Pontremoli , qu'elle veut inspecter, parce qu'où va la construire à travers une grande partie de son duché. Une route qui n'est que surlepapiern'est pas commode pour les vovageurs; aussi aura-t-elie plus de cinquante milles à faire à cheval. J'irai un de ces jours par Sarzana au (jolfe de la Spezia. 11 faut trente heures pour celte excursion, qui aura pour moi un intérêt d'affaires et de curiosité : le premier, de voir le tracé de cette même route, qui est d'une importance trèi-2;rande pour nous, et le second, de voir en passant les carrières de Carrare. J irai coucher à Massa, et

le lendemain je serai de retour ici ; je choisirai à cet effet une de ces journées d'interruptions commandées dans toute cure.

Ce 29 août.

235. Je partirai d'ici demain matin ; je coucherai à ]\rassa après avoir vu Carrare dans la journée. Après-domain 31 , je partirai de grand matin pour Lerici, où je verrai le golfe de la Spezia, puis je reviendrai dîner à Massa et coucher à Pistoie. Le l", j'irai à Modène. Le 2, je coucherai à Parme , où je resterai le 3. Le 4, je vais jusqu'à Vérone, où j'ai un rendezvous d'affaires avec Saurau et Goëss. A Vérone, je me déciderai, selon le temps, pour la route de Bozen ou pour celle de Pontelia; je pourrai de là également vous prévenir du jour précis de mon arrivée , qui ne sera pas avant le 11 et pas plus tard que le 12 septembre.

Mon séjour ici a eu les meilleurs résultats pour toutes les affaires qui m'ont amené en Italie , et pour celles que je n'y avais pas attendues , mais qui se sont présentées par le fait de mon séjour. Je ne regrette rien dans tout mon changement de projets , bien involontaire et très-heureux comme résultat. Je quitte un petit pays fort intéressant sous tous les i^apports , et d'où j'emporte un souvenir bien doux à mon cœur. J'ai eu le bonheur d'y réparer beaucoup de fautes et de sottises, et j'ai empêché qu'on en commette de nouvelles dans un avenir plus ou moins prochain , ce qui est très-important pour un pavs qui va passer sous un autre gouvernement. J'ai eu de nouveau la conviction que l'on ne fait bien que ce que l'on fait soi-même, et qu'il faudrait être partout pour bien faire.

Ma société se disperse dans toutes les parties de l'Europe. GoîoAvkin est parti ce matin pour sa retraite en Suisse. Wallmoden est revenu ici de Livourne hier. Il partira demain pour Florence , afin de passer en revue les troupes qui y défilent de Naples. Kaunitz m'accomptjgncra au golfe , et nous nous quitterons après-demain à Lucques.

Voilà le résumé exact de mes faits et gestes. Je quitte ces lieux avec de véritables regrets, mais je vais vous retrouver

FIN I>F I.A CIIIK IIK Ml /l TKIlMril A IIJCQIIKS (IHH). 47

avec îiiliiiimcnl plus di* plaisir <|ii<' je ii\''|ir<iu\(Mai «le jx-iiic; 1(* compte se iroiivc ainsi soldi* en ma laveur. H iaul avoir vu ce pays pour savoir (pTil cii <'xisl(> un pareil, et cette convicli((ii e>( MiK* vt-rilaliie consoialioii.

l'IN Dr. I.A Cl'IlK l)K IM r.TTI.H N Ii: II A LUCQIJES. 2!1V. Mctlcriiicli à riùn[K'ri;iir l''i;iiu;()is (llapjioit), L,ti<:qii<!s, \t: 2!) nout 1S17

254. La cure d'eaux que j'étais venu faire à Lucqucs est entièrement terminée ; elle a eu jusqu'ici lesrrsultats les plus heureux pour ma santé ; aussi reparlirai-j(î denîîuii pour Vienne.

Mon premier soin après mon retour sera de rendre compte îi Votre Majesté de l'ensemble de mon voyapjC en Italie , en ce qui concerne Rome, Napîes, Florence et Lucques (n" 215). J'ai la satisfoclion d'avoir bien employé mon temps , d'avoir mis à profit toutes les circonstances et d'avoir toujours af)i en serviteur éclairé de Votre î\ïajesté. Il ne me reste aujourd'hui, Sire, qu'à mettre à Vos pieds l'expression très-respectueuse de ma reconnaissance pour la (yràce que Votre iNIajesté a daigné m'accor.Ier en me permettant de consacrer quatre semaines entières aux soins qu'exigeait ma santé. Grâce à cette haute faveur, je serai de nouveau en état de servir Votre Majesté avec un dévouement absolu, et je pourrai Lui donner de nouvelles preuves de l'attachement sans bornes que ie Lui ai voué.

Metternich, m. p.

Je vois avec plaisir que les eaux de Lucques vous ont liiit du bien. Je prends bonne note du reste.

François , m, p.

Fogaras, le 12 septembre 18Î7.

VISITE AUX COURS DE MODliNE ET DE PAUME.

EXTRAITS DE LETTHES PARÏICULlÈnES ÉCRITES PAR METTERMCU A SA FAMILLE, DU 2 AU 9 SEPTEMBRE 1817.

235. De MoJène. — Massa et Carrare. — Différences de climat. — 230. De Maiitoue. — Visite à Mai'ic-Louise, à Parme. — 237. De Vérone.

Metternicli à sa femme. Modène, ce 2 septembre.

25J>. Je suis arrivé ici, ma chère amie, après avoir fait le plus charmant voyage possihie. J'ai quitté, ainsi que je vous l'avais annoncé, les bains de Lucques le 30 au matin. Je suis arrivé le même jour, à deux heures, à Classa. Après une demi-heure de repos , je suis allé à Carrare , et je suis revenu coucher à Massa.

La route de Lucques à Massa est charmante. Après être arrivé sur la cime des hautes montagnes qui forment le hassin de Lucques, on découvre une superbe plaine d'à peu près trois ou quatre lieues de large , et l'immense plage de la Méditerranée. On a le port de Viareggio à ses pieds, et on est, quand il fait clair, en face de la Corse. Le temps était superbe. ]\lassa est une petite ville très-bien bâtie; le château est grand et très-bien arrangé; de mon lit j'avais une vue sans bornes. La route de Massa à Carrare est de nouvelle construction : elle est belle, et vous quittez le plus beau pays pour vous enfoncer dans un fond sauvage, et non moins beau, parce que le coup d'ail est neuf. Vous arrivez à Carrare, et si vous ne saviez pas où vous vous trouvez, vous le liriez sur chaque pavé. La plus mauvaise pierre du pays est du beau marbre. Les maisons des pauvres sont en marbre gris ou blanc veiné. Les habitants sont pour la plupart aisés , car chacun trouve de l'emploi dans les nombreux établissements de sculpture. Il y a pour le moins trente ateliers plus ou moins grands, dans lesquels on voit tout ce que l'on peut désirer. Les premiers sculpteurs romains

visiiK Ai\ r.()ii;.s \)i. MoiM.Nr. it iu: paiimi: (ihi:). 40

loiil liMV.iilIcr Ifiir-. shiliirs ;i ( ', iiimic ; oii v liit le « Iimix do» Mocs, on les mcl en (riivrc, cl il^ les lini^scnl cn^iiilc <l:iiis leur-. îitclicrs , ii Koiiic. I)";mlr('> viciiiiciil s't-laMir (■iix-iiiciucn iioiii' |tlii>ii'iir.s iiini^ il l;i source de», miiihrc-». .1 ;ii Inniv»'- l;'i llaiicli cl ric( Iv , deux. I*i iis.«.i('ns <lc l>caiic)iii|) de lalciil, iiiii lia\aill(Mj|. à de lrc.>-l)caiix ouvrajjt's pour le lloi. I{aucli fait oiilK* autres, dans ce monieiit iii(^me, une copie du mausolée do la lîoinc. Après avoir loni vu , je suis nîtourné à Massa. Le lendemain, à six heures, ji- .«.nis parti pour Lerici. Le sj)eclaclo que vous avez sous les yeux au moment où vous arrivez sur la cime des inontajpK^s et où vous découvrez le golfe de la Spczia exactement sous vos pieds, est de la j)lus {jrande beauté. Je me suis embarqué à Lerici; j'ai traversé le (jolfe jusqu'à l'orto- Venere; de là, j'a ait une course tlans le {jolie mémo, pomle visiter dans toutes ses parties, et j'étais de retour à Massa à quatre heures. J'y ai diné , et je suis allé coucher à Lucques. Hier, j'ai couché dans un maudit lieu nommé Paulo, dans les Apennins, où l'Archiduc a eu la bonté de m'envoyer une cuisinière et un service qui assurément n'y furent pas de trop. Je suis arrivé ici ce matin, à onze heures, et j'ai passé la journée à voir le peu de choses curieuses qu'offre Modèue.

Un fait qui me frappe, c'est la différence extrême qu'offre le climat de la Toscane avec celui d'en deçà les Apennins. On m'avait dit souvent que la véritable Italie ne commence qu'au versant sud de cette chaîne de montajjnes; on a parfaitement raison. Je retrouve ici la Lombardie et la Yénétie, tandis que la Toscane est tout autre. Les plantes véritablement du Midi ont cessé ici. Le fait est surtout frappant quand on vient de Lucques et surtout de Classa. Lucques est plus méridionale que la Toscane même , et Massa c.^t comme la Sicile. La côte étant étroite et les montagnes servant de réverbères , il ne gèle et même il ne neige jamais à Classa. L'oranger v vient en abondance et en pleine terre. Toutes les plantes grasses peuvent y être acclimatées.

RECUEIL DE DOCUMENTS (1816 ET l8n).

Mantouc, ce 5 septembre

236. Je suis arrivé ici ce soir à neuf heures , et je compte repartir demain à midi, pour aller coucher à Vérone, où m'attendent les gouverneurs de Milan et de Venise.

Je viens de passer près de deux jours à Parme , c'est-à-dire que j'y suis arrivé le 3, à sept heures du soir, et je suis parti aujourd'hui à midi pourColorno, où Madame l'Archiduchesse m'a donné à dîner. Son étahlissement est on ne peut plus confortable; sa Cour est montée à merveille, et il n'y a rien de trop ni de trop peu. Parme offre en elle-même une quantité d'objets curieux. Cette ville est le berceau du Corrége. Les salles et les murs sont couverts de ses chefs-d'œuvi'e ; il est pour Parme ce que Jules Piomain est pour Mantoue. On ne saurait se figurer rien de plus enchanteur que tout ce qu'il a légué à des siècles malheureux de ne pouvoir l'imiter et heureux de pouvoir l'admirer.

Vérone, ce 6, dix heures du soir.

237. J'ai vu ce matin à Mantoue tout ce qu'il y a à voir et même ce qui ne mérite pas la peine d'être vu. Je suis arrivé ici à trois heures. J'ai visité à Vérone tout ce que mon malheureux œil m'avait empêché de connaître en 18IG, et je pars dans une heure pour aller coucher demain à Bozen, qui est à douze postes d'ici.

J'écris par le présent courrier à Pepi *, à Klagenfurt, où je serai le 10. Vous recevrez de mes nouvelles de cette ville par le courrier qui commande mes chevaux, et qui arrivera pour le moins quinze à seize heures avant moi.

Je fais des vœux pour vous retrouver tous en bonne santé. J'en forme particulièrement pour la pauvre petite**, mais je

* Le comte Joseph Esterhazy, plus tard gendre de Metternich.

(iVo/f de V Editeur.^ ** La princesse Hermine, fille du prince, actuellement encore en vie.

(^Nole de l'Editeur.)

l.KS SECTES DANS I, T.l! HOP M CKN I II \ I.l- (isn). M

Miis loin (Ir me ll;iltrr <lc l:i trouver {;u(;ri('. l'<iiii\u (|ii(' je l,i trouve mieux !

Adieu. .J'ai encore à expédier S;uinui, (loi'ss, v\ pour le moins vin{jt personnes qui sont dans mon aniicliandire. Mes vova{]es ont cessé d'être un jdaisir. .le suis IouJouin olisédi- |i;ir les honneurs, et par consé(|U(Mit par les scCdlmcs de toute espèce.

LES SECTES DANS L E U U G l' E CENTRALE.

238. Mettirniili à Lelizcllcrn, ;i Saint-I'i'tcrsljonig (E. D.), FlortMice, lu 28 juin 1817.

23ÎI. Un objet di{jne de fixer aujourd'hui l'attention des Cabinets, c'est le projjrès des sectes, qui commencent à menacer le repos de plusieurs parties et surtout du centre de r Europe.

L'esprit humain se plaît ordinairement dans les extrêmes; un siècle d'irrélir|ion, un siècle dans lequel de prétendus philosophes et leurs fausses doctrines ont tendu à remplacer tout ce que la sajjesse humaine a reconnu être lié intimement à des principes de morale éternels, a dû nécessairement être suivi d'une époque de réaction morale et religieuse. Or tout esprit de réaction est nécessairement faux et injuste , et il n'est donné qu'aux hommes sajjes, et par conséquent forts, de ne jamais être ni la dupe des fau.x philosophes ni le jouet des faux reli- {jieux. S'il pouvait y avoir un doute sur la liaison intime qui existe entre le monde moral et le monde matériel, les preuves s'en trouveraient dans la marche et dans les progrès que font certaines maladies de l'esprit, qui présentent tous les symptômes de véritables épidémies. Il y a longtemps que la secte des méthodistes fait des progrès en Angleterre et en Amérique; celle secte, en suivant les errements de toutes les autres, commence à étendre son prosélytisme sur d'autres parties de l'Europe. Il y a aujourd'hui, surtout dans la Haute-Allemagne et

52 BECUEIL DE DOCLMENTS (1SI6 ET 1817).

en Suisse, des centainesde mille d'individus moralement affeclés de mysticisme. Le royaume de Wurtemberg , le (jrand-duché de Bade rcnlerment une population entière, fanatisée au point d'abandonner tous les biens de ce monde pour chercher son existence et son sakit dans des heux saints, qu'elle refjarde comme devant la préparer à la vie future. II est en Souabe des familles qui s'étei(;nent, des jeunes gens qui se flétrissent si on ne leur permet pas Téniigration soit en Palestine, soit dans des lieux incultes, où, vu leur éloignement de la société, et de la perversité du siècle, ils puissent se con.stituer sous un gouvernement tliéocratique plus ou moins semblable à celui des Juifs après la sortie d'Egypte. Il est de ces sectaires qui n'ontqu'un but purement et exclusivement moral et religieux; on aperçoit chez d'autres de fortes nuances d'une maladie politique, et comme le jacobinisme même, quelque extrême qu'il soit, admet encore des extrêmes, plusieurs des sectes veulent asseoir leur nouvelle société sur les principes de la loi agraire.

Vous avez appris dans le temps, Monsieur le baron, les écarts auxquels se sont livrés les soi-disant Pœschlianer en Haute-Autriche. On vient de découvrir dans le pays de Wurzbourp- une ramification assez étendue de cette même secte , qui a vu des jeunes gens et surtout des jeunes filles se vouer aux plus affreux tourments et à la mort, sans autre but que de se rendre dignes du paradis. Il existe en Souabe des indé- ])endants, secte religieuse et politique qui ne rêve que la loi agraire, des théocrates qui veulent la loi de Moïse, enfin plusieurs autres associations plus fanatisées les unes que les autres. . Vous avez vu sans doute dans les gazettes de Suisse, et principalement dans celle d'Aarau . des publications au.xquelles les Gouvernements se sont vus forcés d'avoir recours contre les prédications de madame de Krùdener; la tendance de cette i^mmc est plus dangereuse que toutes les autres, parce que.ses prédications ont toutes pour but d'exciter les classes indigentes contre les propriétaires. Elle invite les pauvres à se mettre à la place des riches, et son fanatisme l'empêche sans doute de s'apercevoir qu'elle établit ainsi le cercle le plus vicieux qu'il

m:s sr.ciiis dans i.iiimu'i. iiniumi: (isn). r.3

.•<nit |)()ssil>l(', en ce (|n Cllr (loiiiicriiil de Util aux anciens riclics, (Irvt'nns les n(nivcaii\ |ian\i('-., If dioil iiiconlcslalilc d'anK;limcr à leur lonr Icni' rondilion , en >c nicllanl de nouveau à la niact! de ceux (|iii les auraient e\|)i()|nii'-s.

Il est sans doiile di{jne de la sajjosse des [jiandes puissances de prendre en consideralion un mal <|iril est possible et peulëlre même l^i^cil^' d élouller dans le principe, mais qui ne saurait (|ue (;a(jner en intensité à mesure qu'd s'étendrait. C'est aux Cours à ne pas oublier cpTil existe eu iMnope une class(! de peitui lialenrs du repos puldic (pii s'est vue li oinpée dans tous ses calculs par la marche lorte et constante et par les principes justes et libéraux dc^ {jrands Monar(pies (|ui ont sauvé l'Europe. Ces hommes, désespérés et l'orcés dans leurs derniers retrancliements, legardent comme de leur domaine toutes les questious de désordre quelconque , et il nous est peut-être réservé de voir les rédacteurs du Nain jaune et du Vrai Libéral prêcher contre les vanités de ce monde, et de voir Garnot et Parère se faire les apôtres de la nouvelle Jérusalem. Col objet mérite la plus sérieuse attention; il est lié plus qu'on ne croit au repos de la société et à la tranquillité des Etats, et les grandes Cours devraient ne pas tarder à prendre en considération les moyens d entraver les desseins de ces fauteurs d'un nouveau genre de révolution.

Je vous invite, Monsieur le baron, à sonder à ce sujet les dispositions du Cabinet russe, et à nous informer de ses idées. Les Cours trouveront facilement des moyens à leur portée, le jour où elles voudront s'entendre à cet égard; et c'est sans doute exclusivement aux premières puissances de l'Europe à arrêter leurs vues sur des mesures hors de la portée des Gouvernements des petits Etats , qui ne parviendront jamais à expulser un individu dangereux que d'une surface de terre très-limitée, et qui, en cherchant à sauver leur population restreinte de la contagion , ne feront que la transmettre à leurs voisins.

54 lUICCElL DE DOCUMENTS (1816 ET 1817).

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