PERIODE DES CONGRES
CURE d'eaux a CARLSBAD. •
EXTnAlTS DE LETTRES PAnTICUHERES ÉCRITES PAR METTERMCH A SA FAMILLE, DU 8 JUILLET AU 26 AOUT 1818.
250. Arrivée à Carlsbad. — 251. Commencement de la cure. — 252. Distribution de la journée. — 253. Madame Catalani. — Valabrègue et Gœthe.
— 254. De Kœnigswart. — Construction de routes. — L'abbé de Tepl.
— 255. Inquiétudes relativement au père de Metternich. — 256. Mort de ce dernier. — 257. Départ de Kœnigswart.
Metternich à sa femme. Carlsbad, ce 8 juillet 1818.
250. Me voici arrivé , ma bonne amie , dans ce lieu de charmes et de délices. Il méritera ce nom de ma part le jour où je me verrai entièrement rétabli. J'ai été un train d'enfer devienne ici; je n'ai mis que quarante heures de course; on n'en ferait pas plus en Angleterre et en Italie. Je suis parti hier à cinq heures du matin de GoIIin ; j'ai passé trois heures à Prague, et je suis entré dans Carlsbad à minuit précis. La ville est encombrée d'étrangers.
Ce 11 juillet.
251. Je suis toujours à attendre Staudenheim *, et le fait est naturel, car ce n'est qu'aujourd'hui qu'il peut arriver, s'il est parti de Vienne mercredi. Je ne me fie pas trop à sou talent de courrier ; je n'ai jamais vu un petit homme comme lui courir vite en poste, et je lui accorde quatre-vingts heures pour faire le même chemin que j'ai parcouru en quarante heures. S'il n'arrive pas dans la journée , je commencerai demain à boire le Neubrunn. C'est la fontaine la plus connue et la plus sûre, quoique la moins héroïque. Je passerai après cela partout où voudra me conduire Staudenheim; vous savez que je suis aveuglément la direction de mon médecin. Je commencerai, au reste , ma cure sous de très-bons auspices. Ma santé s'est bien trouvée du voyage , et sans un maudit lumbago que j'ai attrapé hier en me baissant pour me laver la figure, je serais très-bien. J'ai à peine pu marcher dix pas hier dans la journée. Aujourd'hui je vais mieux, quoique encore très-souffrant. Je ne sais pourquoi j'ai le talent de me faire ce mal à tout propos
J'ai réglé d'avance mon train de vie sur les usages du lieu. Je suis tous les jours couché à dix heures et demie, et je me lève à six. Tout le monde est aux fontaines à six heures et demie ; on déjeune à dix ; on dîne à trois, et on ne soupe pas.
Ce 13 juillet.
252. Je voudrais que Baden eût la situation de Carlsbad, qui est véritablement charmante. Je n'avais jamais fait un assez long séjour ici pour en connaître tous les détails ; les routes sont toutes belles ; on en a fait depuis douze ans de tous côtés. On va maintenant à Eger en trois heures , et par conséquent à Kœnigswart** en six. Nous avons le plus beau temps; il fait
* Le docteur Staudenheim était le médecin particulier du prince de Metternich. (iVofe de l'Éditeur,')
** Propriété du prince de Metternich érigée en majorât.
(^Note de VEditeur,)
CUIir. D'I.AIIX A CAIILSIIAI) (IHIK). lOS
clmiul , et viius savez toinl)i('ii j(! suis sensible à ce mérite de la saison. Mon train de vie est absolument rtîglé. Dés six beuies du matin on court comme des fous avec sept ou buit cents j)crs()nn('s jus<|u'à biiil. On se reunit à neul beures pour déjeuner , et ce moment est très-joli ; tous les ménages sont établis devant leurs maisons, et ceux qui se conviennent se réunissent; c'est ainsi que j ai fait j)ortcr mon déjeuner devant la maison qu'babite Scbwarzenberg, car elle est mieux située que la mienne ; on recommence à courir après le déjeuner jusqu'à midi. Je dîne alternativement ou cbez moi, ou cbez Cbarics ou Josepb Scluvarzenbcrg. Nous faisons ensemble tous les jours, à cinq beures, une course de deux ou trois lieues. Je vais à la salle à buit beures. ou bien je fais une partie de Avbist cbez moi, et tout Carisbad est couché à dix heures. Ce train de vie vous conviendrait beaucoup.
Ce 30 juillet.
253. Madame Catalani est arrivée ici hier, où elle était attendue avec impatience. Elle donnera un concert le 1"; je ne partirai donc d'ici que le 2 au matin , car c'est demain que je finirai mes eaux, Staudenheim , qui ne plaisante jamais, me défend de les boire le 1", car il dit qu'elles m'ont fait assez de bien, et le trop serait du luxe. En revanche, il veut que madame Catalani les prenne avec beaucoup d'assiduité pendant trente jours, car elle lui paraît un sujet classique pour Carisbad. Pour le concert d'après-demain, l'orchestre sera composé de la manière suivante : Chef d'orchestre, un ancien maître de chapelle, qui depuis trois ans n'est point encore parvenu à guérir sa maladie de foie ; clavecin, le prince de Biron, qui ment toujours, excepté quand il dit qu'il joue bien de cet instrument; premier violon , un colonel saxon; second violon, un capitaine prussien ; i»io/o«ce//e, le général prussien comte de Hacke. Nous sommes encore à la recherche des autres instruments ; les joueurs de trompette seuls sont arrêtés : ce sont les gardiens de la grande cour qui annoncent l'arrivée des
étrangers à son de trompe. Si ce concert-là fait furore, il aura du bonheur !
A la première répétition du concert qui a eu lieu chez moi, arrive Goethe. Je le présente à madame Catalani, et lui dis que c'est un homme dont l'Allemagne s'honore. Valabrégue * me demande : Qui est Gœthe ? Je lui dis qu'il est l'auteur de Wer~ ther. Le malheureux ne l'a pas oublié ; ne voilà-t-il pas qu'il va à lui quelques jours après et lui dit : « Mon cher Gœthe, combien il est dommage que vous ne puissiez voir jouer Potier dans le rôle de Werther! cela vous eût fait pouffer de rire. »
Kœnigswart, ce 3 août.
2S4. Je suis ici depuis hier, et j'y resterai jusqu'au 5, Franzensbrunn est, au reste, tellement près, que je compte revenir ici plusieurs fois , et veiller à ce que l'on tire parti du nouvel établissement de Marienbad, qui est une véritable trouvaille pour cette terre-ci. J'ai fait faire depuis trois ans plus de quatre mille toises de chaussée. On a l'avantage d'aller maintenant depuis Eger jusqu'à l'embranchement de la route qui conduit, de celle de Sandau à Altwasser, au château sur l'une des plus belles chaussées que l'on puisse voir. Je vais y faire planter des allées. Les paysans, qui anciennement coupaient tous les arbres , commencent à les conserver. Il s'agit maintenant de faire l'embranchement de Grossichdichfùr à Marienbad, et cette loute devient dispendieuse à cause d'une forte hauteur dans le Walderl qu'il s'agit de tourner. Je la ferai cependant finir en moins d'une année. L'abbé de Tepl, qui vient dîner aujourd'hui chez moi , devra y contribuer. Cet abbé a une peur terrible de moi ; je ne sais comment le sot bruit s'est répandu dans toute la contrée que l'abbaye va être sécularisée, et que l'Empereur veut m'en faire cadeau. J'ai beau le contredire , le noble couvent n'en tremble pas moins , et je puis en obtenir tout ce qui est juste et raisonnable, vu la crainte dans laquelle il est que l'Empereur pourrait être injuste et
* Mari de madame Catalani. (Note de [Editeur.)
CUKE D'EAUX A cAiir.snAi) (iKiH). ion
moi dëraisonnaMe. I..i I(mt(m1(! Kœnifjswart {j.i{i;nc, flans tous les cas, beaucoup par le voisinage de ces nouvelles eaux.
Mcltcrnich h sa mî'rc. Franzensbad, ce 13 août.
2i>5. C'est le co'ur navré, ma honnc maman, que je vous écris dans l'un des moments les plus pénibles de ma vie et de la vôtre. Une lettre que j'ai reçue aujourd hui de ma femme ne me permet (juère d'espoir sur le compte de la santé de mon père. Tout me prouve qu'il se meurt de la mort que la nature a réservée à 1 âge le plus avancé , mort douce , et qui n'est accompagnée d'aucune des souffrances qu'occasionnent les maladies aiguës. Si je ne suivais que mon sentiment, je partirais sur-le-champ pour Vienne; mais tous les calculs possibles s'opposent à ce fait. Staudenheim ne veut absolument pas que j'interrompe la cure commencée , et qui me promet les résultats les plus satisfaisants. Il prétend que les eaux d'ici n'auraient fait que me remuer, et que j'en éprouverais, en les interrompant, tous les inconvénients qu'il s'agit d'éviter. Et trouverais-je encore mon père, même si je partais sur l'heure? Tout est combiné pour mon voyage et mon arrivée sur le Rhin avant la fin du mois ; j'y trouve tous les hommes que je dois entretenir avant la réunion à Aix-la-Chapelle, et le retard qu'éprouve cette réunion, loin de m'offrir sous ce rapport un inconvénient, n'est qu'un avantage peut-être incalculable dans ses résultats. Rendrai-je , en dernière analyse , un devoir qui tournerait au profit de mon pauvre père ? Mon arrivée subite n'aura-t-elle pas sur lui une influence plus funeste que profitable? C'est surtout cette considération qui a le plus de valeur à mes yeux ; elle n'empêche pas que le funeste événement qui nous attend n'ait pu tomber dans un moment plus pénible pour moi ! Si mon père devait vivre, et s'il devait témoigner le désir de me voir, ne fût-ce que pour un moment, je passerais par-dessus toutes les considérations , et je vous arriverais. Un moment de satisfaction dans ce monde n'empiète pas sur le bonheur éternel qui l'attend !
Vous voyez, ma bonne maman, que c'est à vous de me gui-
der et d'ordonner ce que je dois faire. Il est des moments dans lesquels il est à peu près impossible de savoir se conduire soimême.
Si le malheur arrive, adressez-vous en tout et pour tout à Bartenstein, qui a des ordres et les instructions éventuelles les plus étendues que j'aie pu lui donner. Mon frère m'a écrit , et je vous prie de l'en remercier, pour m'assurer qu'il fera de son côté tout ce qui dépendra de lui. Je crois avoir pensé à tout dans ma dernière lettre à Bartenstein.
Je vous conseille beaucoup d'aller vous réunir à ma famille à Baden. Vous y serez mieux qu'à Salzbourg; vous éviterez la peine d'un grand voyage, et vous y serez plus chez vous.
... Ménagez-vous, au reste, ma bonne maman, et ditesvous que si vous ne pouvez rien faire pour sa conservation , vous nous devez la vôtre.
Mon pauvre père emportera du moins de ce monde la consolation que je ne lui ai pas donné un moment de chagrin , et ce sentiment est resté le plus doux de ma vie. Il ne peut pas me refuser sa bénédiction, et je saurai la mériter !
Adieu, ma bonne chère maman. Je vous embrasse et vous supplie de moins penser à vous qu'à nous tous.
Franzensbrunn, ce 14 août.
236. Vous m'avez vu hier, ma bonne maman, dans toutes les anxiétés d'une pénible incertitude; aujourd'hui que j'ai reçu la nouvelle de la perte que nous avons faite, je vous répète ce que je vous disais hier. Quelque prévu que puisse avoir été le coup , il n'en est pas moins affreux. Le courrier est arrivé ici hier, au moment où je venais de me coucher. Ce qui me console dans mon absence, c'est que mon pauvre père n'a plus eu la faculté de s'occuper de rien. Il est mort eu n'apercevant pas la pente qui l'a conduit au tombeau, et il n'en a pas senti l'horreur; mort heureuse, et qui n'est pas réservée à tout le monde !
... J'ai ordonné ici tout ce qu'il faut pour déposer les restes de mon père , jusqu'à ce que je lui aie fait arranger un lieu
CUIIE DKAIX A r.AI'.I.SIlAI) (IHIH) 100
ilo ropos plus convenable que no l'est le lomhenu qui existe dans la paroisse de Kreni{jswart. Je ccjmpte faire construirt; un lieu (le sépulture (jui nous renfermera un jom- tous. Oiiiind on ne devrait point être scp;iré dans ce monde, il faut au moins ne plus isoler les dépouilles les unes des autres. J'ai ordonné (|ue l'on tienne des obsèques dans toutes les paroisses, tant ici qu'à Ocbsenbausen et en Moravie. Si mon père avait besoin de prières pour trouver sa place dans l'autre monde, les vœux des siens ne lui manqueront pas*.
A<iieu , ma bonne maman ; que Dieu vous conserve longtemps, et faites-vous un douloureux devoir d'une raison qui ne doit jamais vous abandonner, même dans les moments les plus difficiles. Je charge tous les miens, qui ne sont pas moins les vôtres, des devoirs que je désirerais remplir moimême.
MetCcrnich à sa femme. Rœnigswart, ce 26 août.
2«>7. Je vous écris, ma bonne chère Laure, peu d heures avant mon départ. J'en éprouve un véritable regret. Tout ce qui m'éloigne de vous m'est pénible, et je sens tous les jours davantage la privation de ma bonne petite famille ; je voudrais toujours vous avoir avec moi, ou ne pas quitter Vienne. Peu de vies fatiguent autant que celle qui s'écoule sur les grands chemins et au milieu d'affaires importantes et compromettantes. Anciennement, on faisait ces affaires dans une situation tranquille; combien ma carrière présente de difficultés et de côtés différents de celle de tous les ministres passés, et peutêtre même des ministres à venir !
Je serai le 29 à Francfort. J'y passerai deux jours bien occupés. J'aurai la Diète entière sur les bras; je sais déjà que la plupart des ministres y tremblent de mon apparition; sur mes quarante-huit heures, j'en prendrai pour le moins douze à quinze pour faire la leçon aux bien intentionnés et pour faire justice de ceux qui ne le sont pas. Mes deux jours à Francfort
* Voir, relativement au même sujet, le n" 283. (lYote de PÉditeur.)
en vaudront, au reste , pour le moins une centaine, au point de vue des affaires.
Le 1", j'irai voir le duc de Nassau chez lui, et de là au Johannisberg. Le duc a eu pour moi plusieurs attentions qui méritent pour le moins ma visite. On m'écrit de Francfort qu'il fait travailler des centaines d'ouvriers pour faire établir une chaussée jusqu'au château, du point où l'on quittait jusqu'à présent la grande route. Les moines de Fulda avaient eu le soin de laisser la route impraticable , de peur d'attirer trop de convives. Mes caves étant vides, je ne cours pas le même risque, et j'aime mieux quelques toises de bon chemin que quelques bouteilles de vin. Il a ordonné, de plus, que ses chasseurs me fournissent tout le gibier, et ses jardiniers tous les fi'uits de ses forêts et jardins. Gomme je n'y resterai vraisemblablement que peu de temps, je ne ferai point de dégâts ni dans les unes ni dans les autres.
On me mande également que depuis que les habitants des bords du Rhin ont appris que l'Empereur descendra le fleuve, ils font des apprêts immenses le long de son cours. C'est sans contredit le point de l'Europe où l'Empereur est le plus aimé, plus même que dans nos propres pays. Le coupd'œil sera une chose admirable. L'Empereur descendra avec une véritable flottille. Il n'y a plus ni un yacht ni un bateau à louer; tous sont arrêtés par les riverains , et la population entière sera sur les bords. J'ai prévu la chose , et je tiens à ce qu'elle réussisse; ces démonstrations prouvent, plus que les feuilles d'Iéna, quelle est l'opinion du peuple. Nous aurons un bel article pour l'Observateur.
Je voudrais que vous fussiez tous avec moi, mes bons amis.
VOYAGF. Alix DOnnS DU IllIIN (iHIK). III