DE ROME, NAPLES ET PÉROUSE
EXTRAITS 1>E LETTRES PARTICULIERES ÉCRITES PAR METÏERNICU A SA FAMILLE, DU 5 MARS AU 22 JUIN 1819.
308. Voyage retardé. — 309. De Friesach. — 310. De Florence. — Accueil fait à l'Empereur par les Toscans. — 311. Grande fête donnée en l'honneur de l'Empereur. — 312. Arrivée à Rome. — Description de la ville.
— Audience chez le Pape. — L'église de Saint-Pierre. — Le Vatican.
— La fête des Rameaux au Quirinal. — Le Colisée. — 313. Le vendredi saint à l'église de Saint-Pierre. — La bénédiction itibi et orbi. — Assassinat de Kotzebue. — 314. Fin des fêtes. — Illumination de la coupole.
— 315. Arrivée à Napies. — 316. Pouzzoles et Baies. — Le miracle de saint Janvier. — San Carlo. — Giroux sur le Vésuve. — 317. Excursion à Pompéi. — 318. La grotte de la Sibylle. — 319. Ascension du Vésuve.
— 320. Excursion à Salerne et à Pœstum. — 321. L'Empereur sur le Vésuve. — 322. Le départ de l'Empereur de Rome est différé à cause de la Fête-Dieu. — Plan de voyage de Metternich. — Tivoli. — Lawrence à Rome. — 323. Procession de la Fête-Dieu. — 324. De Pérouse. — Un présent du Pape. — Le portrait de Clémentine par Lawrence. — Le buste de Metternich par ïhorvaldsen. — 325. Description de Pérouse et de? environs. — 326. Le cardinal Consalvi.
MetternicK à sa femme. Vienne, ce 5 mars 1819.
308. C'est bien malgré moi, ma bonne amie, que j'ai dû retarder mon voyage jusqu'au 8. J'ai cédé aux rigueurs de Staudenheim , qui a trouvé un puissant allié dans le plus mauvais temps que le Ciel ait jamais versé sur une partie de ce bas monde. Le thermomètre est constamment à un, deux on
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trois drgrés au-fU'ssus de /rro. Il pIfMil , il fait du hronilhird ; |);ul(tis qurl(|ue,s flocons tle neijc viennent nous C(;ay(r; les hommes toussent , les femmes crachent , les enfants pleurent. Je vous fais ici, en trois phrases, le tableau de la société de Vienne et de ses charmes.
Voici mon plan de voyage. Je compte coucher : le 8, à Schottwien; le 9, à Leoben ; le 10, à Klagenfurt ; le 11 , à Ponteba ; le 12, à Conegliano; le 13, à Vérone; le 14, à Modènc; le 15, à Scarica l'Asino ; le 16, à Florence.
Friesach, ce 10 mars.
509. Je suis arrivé ici de si bonne heure, grâce aux déses» poirs anticipés de Floret, qui croit éternellement qu'arriver est impossible, que j'ai tout le temps de vous écrire, ma bonne amie. Je remettrai ma lettre à la poste à Klagenfurt, pour qu'elle vous arrive plus sûrement. J'ai quitté ce matin à sept heures Kraupach , le plus chien de trou de la terre ; j'ai dîné à Unzmarkt, et me voilà à Friesach à sept heures du soir. J'ai trouvé beaucoup de neige entre Kraupach et Neumarkt; le plateau est très-haut, la neige disparait à mesure que l'on descend vers la Carinthie. Je la retrouverai en plein dans les Alpes Juliennes. Je coucherai demain à Tarvis.
Vous voyez, ma bonne amie, que notre voyage va très-bien. Tout le monde se porte bien, et Kaunitz est le même qu'en 1799. Il ne parle pas de ses chagrins, il trouve qu'il n'en a pas; il mange, chante, siffle, rit, dort comme tout le monde; c'est au point que je crois qu'il n'est que rétif j comme le sont quelquefois des chevaux très-doux et commodes pendant des mois entiers, et qui se cabrent dans certains moments et à certaines places.
J'ai fait dans le cours de ma journée une nouvelle découverte en histoire naturelle. Le magistrat de Judenburg m'attendait à la porte pour me complimenter. Tous les magistrats du monde se plaignent constamment; celui de Judenburg n'a pas eu à se plaindre des hommes; il s'est rabattu sur les souris. Le bourgmestre m'ayant assuré que les souris ravageaient les
champs , je lui ai demandé si ce fléau existait depuis longtemps. « Eh, mon Dieu! depuis les Français! — Comment! les Français ont-ils amené des souris à leur suite? — Non pas, mais ces diahles d'hommes ont campé près de la ville ; ils ont mangé tant de pain qu'ils ont renipli les champs de miettes , et toutes les souris de la Styrie sont venues depuis lors se loger chez nous. « La haine est aveugle !
Florence, ce 18 mars.
310. Je VOUS écris enfin, ma bonne amie, après avoir attendu d'heure en heure la possibilité de faire la présente expédition. J'ai fait mon voyage le plus vite et le plus heureusement possible. Une fois sur terre d'Italie, il s'est tellement accéléré que j'ai dû renforcer toutes mes stations. J'ai couché à Tarvis le 11, à Gonegliano le 12, à Vérone le 13 , à Bologne le 14 , et je suis arrivé ici de cette dernière ville le 15, en neuf heures de voiture, chose sans exemple. L'Empereur a fait la course en dix heures, et on a crié au miracle; je l'ai faite en une heure de moins, et le miracle ne compte plus. Partout où l'on attelle des bœufs aux voitures des simples voyageurs pour les fortes montées des Apennins, j'ai été au grand trot avec huit chevaux. Les bétes de ce pays-ci doivent avoir des poumons autrement faits que nos bêtes ultramontaines. Je n'ai eu à me plaindre en route que de l'excès des honneurs. A Bologne, le cardinal légat m'a attendu avec deux sociétés priées et deux soupers prêts, — l'un chez lui, et l'autre chez Marescalchi, où j'ai logé. Dans la difficulté du choix, j'ai pris le parti d'aller me coucher, et de laisser souper les deux compagnies tant qu'elles l'ont voulu, après avoir fraternisé avec Son Émincnce pendant à peu près deux heures « in caméra caritatis » .
... Nous sommes ici au milieu des fleurs; les maisons seules sont encore froides, mais il y a de bonnes cheminées et même des poêles dans tous les appartements.
L'Empereur a été reçu avec un véritable enthousiasme par les Toscans, Il se porte à merveille. Venise lui avait donné un
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iliiimc <!«■ cerveau; j ai eu lai^-on d'échappor à ce clii/rniaiit sé|i)ur.
l'Morence est encore rcni|)lie d'Anfjilais ; ils commciiccnl à se Mïcltre en niouveinciit pour Home. L'Empereur part le 2i) «le ce nii>is. Je couiph; parlir avec Marie le 2(). Nous irons <'e jour-là à liivourne, le '21 à l*ise, le 28 à Sienne, le 2î) à lladicofani, le 30 à Viterhc , cl nous serons à Home le 31.
Je loge ici au palais Ura;;()nianni. La maîtresse de n»a maison est veuve, et c'est celle danseuse enra{jée de la Furlana que vous avez vue aux bals de Madame Elisa, en 1810, à Paris. Elle a neuf ans de plus et ne danse plus, mais ma vertu esta couvert, tout comme si elle dansait encore avec son impeUiosité ancienne. Je n'ai jamais aimé les bourrasques et les oura{}ans. Les fenêtres de ma chambre à coucher donnent sur un jardin où tout est on fleur. J'ai sous moi des orangers en pleine terre couverts de fruits, et dont les fleurs sont «closes. J en suis étonné, car le fond de l'air n'est pas chaud ; le soleil fait ici l'affaire tout entière, et le soleil de la Toscane est autre que celui d'au delà des Alpes.
Ce 22 mars.
511. La ville a donné hier une fête à l'Empereur. Cette fête n'a été belle qu'à cause du local ; la place du Palazzo Vecchio élait le lieu de la fête. On s'est rassemblé dans le vieux palais habité parles Médicis, avant qu'ils eussent fait l'acquisition du palais Pitti. Tout y respire leur séjour plus de trois cents ans après qu'ils l'ont quitté. Les UfFizii , la galerie, étaient illuminés. On a tiré un feu d'artifice , qui n'a guère contribué à éclairer la contrée, et l'on s'est retiré. Ce qui a plus de valeur pour moi que ce mauvais feu de paille, c'est de voir les belles statues de Michel-Ange, de Benvenuto Cellini, etc., les chefs-d'œuvre d'architecture de cette grande époque brillamment éclairés; c'est, enfin, de pouvoir me dire que je voyais tout cela comme l'ont vu les créateurs euxmêmes. Caraman raffole de Florence ; il prétend que l'on y est toujours comme dans un palais enchanté, et il n'a pas tort.